Paciencia. Veremos o que o tempo praticamente responde a tudo isto.
Fevereiro-Março, 1873.{39}
[Le Portugal contemporain—Oliveira Martins]
En dehors de la littérature proprement dite, le Portugal ne possède aujourd'hui qu'un seul écrivain réellement supérieur: c'est M. Oliveira Martins, l'auteur de la Bibliotheca das Sciencias sociaes. Définir son genre et le classer d'un mot me semble chose presque impossible, par la simple raison que ce mot n'existe pas encore: socialiste a un sens en même temps étroit et vague; sociologiste serait un barbarisme. Si, depuis les Grecs on a toujours écrit l'histoire, disserté sur la politique et plus ou moins observé l'économie et les mœurs des nations, ce n'est que depuis un demi-siècle à peine qu'on a été amené à étudier scientifiquement la Société, en la considérant comme un tout naturel et réel, dont les phénomènes sont susceptibles d'être ramenés à des relations générales et fixes, c'est-à-dire à des lois. De là la constitution d'un nouveau et dernier groupe de sciences, qui est venu s'ajouter à celles qui existaient déjà: le groupe des sciences morales.
M. Oliveira Martins (socialiste ou sociologiste, comme on voudra) s'occupe donc de sciences sociales, et, quoique jeune encore, mérite, par la profondeur de ses recherches, l'originalité et l'ampleur{40} de ses vues et la fermeté de sa méthode, d'être rangé parmi les mâitres et promoteurs de ces études nouvelles. En outre, son estyle, par ses qualités de vigueur, de vie et d'élévation, quoique trop souvent incorrect et déparé parfois par le mauvais goût, fait de l'auteur de la Bibliotheca das Sciencias un écrivain de premier ordre.
Les premiers ouvrages de M. Oliveira Martins (Theoria do Socialismo et Portugal e o socialismo), parus à Lisbonne vers 1873 et 1874, appelèrent sur les lèvres du petit nombre de personnes en état de les juger un Tu Marcellus cris! prophétique. Touffus d'idées hardies, mais encore mal définies, et auxquelles manquait une base solide de connaissances positives, obscurs et confus par le style, ces deux livres dénonçaient pourtant les maîtresses qualités qui font le penseur et l'écrivain d'ordre supérieur.
En effet, le germe des doctrines exposées plus tard dans la Bibliotheca s'y trouvait déjà formulé dès la première page dans ces mots: "La théorie du socialisme c'est l'évolution.", Depuis, la pensée laborieuse de notre auteur n'a fait qu'approfondir et développer cette idée, en l'étayant de solides études économiques, politiques et historiques.
Laissant là la manière sèche et étroite des économistes et leur méthode tout abstraite, M. Oliveira Martins conçoit la société comme un tout vivant, un être collectif qui, comme l'homme lui-même, est à la fois naturel et rationnel, sujet dans son développement à la double action des lois de la nature, auxquelles se rattache la sociabilité elle-même dans ses formes primordiales, et des principes juridiques et moraux qui sont le domaine{41} propre et exclusif de l'humanité. La lutte, l'équilibre, la pénétration et l'opposition de ces deux éléments constituent, aux yeux de nôtre auteur, l'être même de la société, dont le développement, changeant et variable comme celui de toute chose vivante, peut présenter des aspects très dissemblables et impropres: rien n'y est absolu, rien n'y est nécessaire, hormis les lois générales de la nature et l'essence rationnelle et morale de l'homme. La méthode des sciences sociales ne peut donc pas être abstraite: elle doit être, avant tout, historique.
C'est à ce point de vue, et non pas seulement en naturaliste et économiste, mais encore en juriste et moraliste, que M. Oliveira Martins s'est placé pour étudier dans sa Bibliotheca l'ensemble des phénomènes,—travail, distribution, propriété, classes, gouvernement, juridiction, culte, etc.,—qui constituent le vaste domaine, encore imparfaitement jalonné, des sciences sociales. La Bibliotheca comprend déjà 12 volumes. En outre, M. Oliveira Martins a publié un Mémoire sur la Circulation fiduciaire et diverses brochures se rattachant toutes aux questions sociales. L'espace nous manque pour donner même une courte analyse de chacun des volumes déjà parus de la Bibliotheca, et il faut que je me borne à l'exposition sommaire que je viens de faire des idées culminantes et de la méthode de l'auteur. Mais je dois au moins appeller l'attention des personnes compétentes sur deux de ces volumes (Quadro das instituições primitivas et O Regime das riquezas), qui, par leur grande originalité de vues et de forme, mériteraient bien d'être traduits en français ou en allemand.{42}
La fécondité de la méthode historique de l'auteur y devient évidente. A l'encontre des économistes orthodoxes, qui dessèchent la réalité humaine dans leurs formules et prétendent réduire la vie de la société à une espèce d'algèbre inflexible, M. Oliveira Martins, plongeant en pleine réalité, nous montre l'origine variable et les formes multiples des institutions sociales assujeties dans leur développement non à des lois purement naturelles, comme le prétendent les économistes, mais avant tout à des raisons intimes et humaines. Jamais les fatalités naturelles n'y étouffent complètement l'être moral de l'humanité, et, même dans ses formes premières et plus rudes, la société apparaît comme le domaine de la liberté. La concurrence y joue un grand rôle, sans doute, mais contrecarré ou endigué par des forces juridiques et morales. La pure mécanique sociale, telle que la rêvent les économistes, n'y triomphe jamais non plus que cet individualisme abstrait qui serait plutôt l'idéal de la sauvagerie que celui de la civilisation. Celle-ci, loin de marcher de plus en plus dans le sens des fameuses "lois naturelles", tend au contraire à s'en affranchir, et la société, dont l'idéal est la justice et non la nécessité, va graduellement se rapprochant de ce type de raison et de liberté qui est l'être même de l'homme.