On voit, par ce rapide aperçu, que M. Oliveira Martins se rattache à l'école appelé en Allemagne des Katheder-Socialisten: il doit beaucoup aussi à ce puissant penseur, si mal compris encore aujourd'hui, P.-J. Proudhon. Mais, socialiste doublé d'un historien, il projette sur toutes ces questions une lumière qui les fait voir sous des aspects nouveaux{43} en dehors du terrain forcément étroit des écoles et des discussions, et dans les larges perspectives de la réalité. Là est, à mon avis, sa principale originalité.
Je voudrais être bref; mais je dois pourtant dire encore quelque chose des deux ouvrages (Historia de Portugal et Portugal contemporaneo), qui M. Oliveira Martins a consacrés à l'histoire de notre pays, et qui se rattachent à la Bibliotheca, plutôt qu'ils n'en font partie. A première vue, ces livres semblent ne devoir interesser que les seuls Portugais; on verra qu'ils ont une portée bien plus générale.
Le Portugal contemporain est une énigme que personne en Europe ne comprend et dont, même chez nous, bien peu de gens savent le mot. On cite généralement le Portugal comme un modèle des petits pays libres et sages: pas de révolutions ni de luttes de classes; la paix, le fonctionnement régulier du régime parlamentaire; on l'oppose souvent à l'Espagne, périodiquement convulsionée. Et pourtant ce pays modèle est—la Turquie exceptée—le plus mal administré qui soit en Europe. Après 50 ans de paix, sa dette publique est une des plus écrasantes et elle s'accroît tous les jours, car le budget portugais se solde régulièrement en déficit. L'esprit publique est nul en dépit d'une multitude de journaux ordinairement éphémères et tous plus insignifiants les uns que les autres, et la politique est devenue l'apanage, de haut en bas et de droite à gauche, d'une classe de gens à peu près ignares et tenus généralement en estime médiocre. Quant à l'armée, le moins qu'on en puisse dire est qu'elle est aussi fantastique{44} que coûteuse, tandis que l'instruction populaire est lamentable et que l'enseignement supérieur (a l'excepction de deux ou trois écoles spéciales) est souverainemente pedantesque ou vide[[1]]. Le seul sentiment national un peu perceptible est une espèce de haine sourde et instinctive contre l'Espagne, qu'on ne connaît pas, et, dans les classes cultivées, l'admiration béate de tout ce qui est français, qu'on suige à tort et à travers, dans les lois, les mœurs, la litterature et la langue même, qui va s'adultérant de plus en plus.
Voilà, on en conviendra, pour une nation réputée "le modèle des petits pays sages et libres", des aspects singulièrement imprévus!
La raison de ce remarquable phénomène de pathologie sociale est que Portugal est la seule nation en Europe qui soit réellement vieille et caduque. On peut lui appliquer les constitutions, les lois, les règlements et les phrases qu'on voudra; rien n'y fait, car il n'y a pas de stimulants pour la décrepitude. Elle acceptera les libertés comme les coups, les constitutions comme les épidemies, avec le calme indifférent de l'insensibilité et de l'inconscience. De là sa paix profonde et son étonnante sagesse; de là aussi un irrémédiable affaissement. Les contradictions sans nombre qui présente{45} notre état social, politique et intellectuel, et qui déroutent l'observateur (pas un voyageur en Portugal n'a compris ce pays), n'ont pas d'autre raison. Les mots ne répondent plus aux choses, et les meilleurs lois ne sont que de petits chiffons de papier emportés de France. C'est un système de mensonge naïf et inconscient. La réalité, c'est cet affaissement irrémédiable d'un organisme national arrivé à l'extrême limite de ses forces vitales.
L'étiologie historique de ce cas remarquable a été faite, pour la première fois, et supérieurement, par M. Oliveira Martins, dans son Historia de Portugal, tandis que son Portugal Contemporaneo fait toucher du doigt les contradictions incurables de la situation actuelle, issue, non de la raison consciente e d'un effort viril de toute la nation, mais des illusions plus au moins généreuses d'un petit nombre de révolutionnaires et de l'atonie des masses, sur lesquelles on faisait cette expérience doctrinaire: in anima vili. On y apprend à connaître le quid spécial de la Révolution portugaise de 1834, la fatalité qui y menait et qui changeant tout à coup d'aspect, allait présider aux convulsions d'abord, puis aux mécomptes, aux désillusions, aux compromis lâches, et finalement au marasme actuel. Le Portugal Contemporaneo est l'histoire cruelle de cet avortement. L'auteur y fait, pièces en main et pas a pas, le procès de ce libéralisme bourgeois, en même temps abstrait et utilitaire qui, après 50 ans de domination incontestée, aboutit à une situation inextricable et de la débâcle imminente. Comme description détaillée d'un cas de pathologie sociale, ce livre, qui, sous d'autres rapports, n'interesse que les Portugais,{46} peut offrir un intérêt spécial à toux ceux qui s'occupent, en hommes de science et en philosophes, des choses de la société.
Les causes premières de cette maladie profonde à laquelle succombe actuellement la nation portugaise ont été mises en lumière par M. Oliveira Martins, dans son Historia de Portugal.
Em 1580, après la catastrophe d'Alcacer-Kibir, le Portugal était réellement mort. L'œuvre féconde et glorieuse de sa vie historique était accomplie; mais l'ouvrier héroïque gisait exténué. L'application en grand, pendant trois quarts de siècle, d'un faux système d'exploitation coloniale avait ruiné le pays et troublé profondement sa constitution sociale: le jésuitisme, d'un autre côté, avait épaissi ou perverti son intelligence, brisé son ressort moral, faussé son libre génie, et, en étouffant tous les germes de l'esprit moderne que la Renaissance avait si abondamment semés, paralysé tout développement ulterieur et tué l'avenir. Philippe II, en réunissant le Portugal à la couronne d'Espagne, n'a donc fait que cueillir un fruit mûr. L'histoire du Portugal aurait dû finir à cette époque-là. La restauration nationale de 1640 a été un fait en grande partie artificiel, possible seulement par l'abbatement de l'Espagne, qui avait perdu sa force d'attraction.
Le nouveau Portugal, qui commence à cette date-là, n'a rien de l'autre, rien de sa force noble, de son hardi génie. Ce n'est qu'un triste bâtard, un être malingre et malvenu, le produit artificiel de la diplomatie, que son grand ami, l'Anglais hérétique, protège, rudoye, amuse et exploite. De sa seule force, il ne tiendrait pas debout: il est{47} donc juste qu'il paye celui qui le soutient. Il le payera des restes de son noble héritage, de ses colonies, qui s'en iront l'une après l'autre grossir l'empire de la nouvelle reine des mers; il le payera encore en traités de commerce, qui le ruineront au profit de son loyal protecteur. Cela s'appella la glorieuse restauration portugaise de 1640—œuvre néfaste entre toutes, qui démembra l'Espagne et compromit pour des siècles, peut-être pour toujours, l'avenir de la peninsule ibérique.
Mais, à côté de l'Anglais hérétique, le jésuite aussi avait travaillé à cette œuvre glorieuse: il reçut sa paye. On lui abandonna complètement l'éducation, l'âme de la nation. Le Portugal a été, pendant deux siècles, plus encore que le Paraguay, le véritable paradis des jésuites. Leur produit spécial, leur œuvre de prédilection, le cagot, y arriva à la plus merveilleuse perfection. Le cagotisme a été véritablement le trait, le signe particulier du nouveau Portugal: c'est par là qu'il acquit une physionomie. Comme état de psychologie collective, il survécut à la destruction des jésuites, il a traversé les révolutions: il s'est accommodé du libéralisme, et, chose surprenante, de l'incrédulité elle-même! Il dure toujours, et la situation trouble, maladive, énigmatique d'aujourd'hui est avant tout son œuvre.