Voilà, aussi brièvement que possible, la vérité sur le Portugal moderne. Cette vérité n'était pas inconnue avant les livres de M. Oliveira Martins: on la pressentait plus au moins, en tâtonnant à travers le brouillard d'illusions séculaires et officielles: quelques-uns même avaient osé la formuler. Mais, seuls, les livres de M. Oliveira Martins{48} l'on déduite historiquement, c'est-à-dire, en présentant nettement les faits et en les ramenant à leurs causes. Dans ces livres si vivants, si incisifs, la forme est narrative et pittoresque, le fond est philosophique. C'est de la très ferme étiologie historique. En suivant l'histoire à travers la variété animée des scènes et des personnages, le lecteur s'aperçoit tout-à-coup qu'on lui a fait une démonstration en règle. Ce n'est pas là une des moindres originalités de la manière de M. Oliveira Martins.
Du reste, pour nous autres, tout est original dans ces livres, l'idée comme la forme, le point de vue critique comme la manière réaliste. Le Portugal, depuis sa Révolution, n'avait encore eu qu'un seul homme supérieurement doué et fortement préparé pour le travail de l'histoire: A. Herculano. Mais, outre que Herculano ne s'est jamais occupé que de l'histoire anterieure à 1580 (qu'on peut considerer comme l'histoire d'une autre nation) il était trop dogmatique dans ses vues et trop raide et guindé dans son estyle, pour qu'on puisse trouver dans ses livres la vie et la philosophie, c'est-à-dire l'âme et la forme de l'histoire. Son œuvre puissant d'effort et de savoir, souvent éloquente, a suivi toutefois une direction trop particulière.
Pour les autres qui se sont occupés de l'histoire moderne du Portugal, Rebello da Silva, en dépit de son admirable talent litteraire, n'a été qu'un médiocre rhéteur: Pinheiro Chagas n'est qu'un compilateur dénué de toute critique et même de toute idée. Ceux qui ont osé affronter les livres de M. Theophilo Braga ont eu quelquefois la consolation d'y rencontrer l'ombre d'une idée neuve et juste et quelques aperçus hardis ou ingénieux,{49} trop vite noyés dans le fatras babylonien d'une érudition en délire. Les ouvrages historiques de M. Oliveira Martins restent donc originaux au premier chef et sans précédents dans nôtre litterature. Dans les litteratures étrangères, ils se rattachent surtout à Michelet et Carlyle—avec moins d'imagination et d'intention poétique, mais avec plus de fermeté et de largeur dans les vues.
Vous allez croire maintenant que l'homme audacieux qui a osé dire à son pays les vérités les plus cruelles et les plus humiliantes pour sa vanité, doit être chez nous une espèce de paria, un lépreux tenu à distance par le monde officiel, quelque chose comme Proudhon l'a été en France sa vie durant?
Rassurez-vous. M. Oliveira Martins est membre de l'Académie Royale de Lisbonne et de l'Institut universitaire de Coimbra.
Il a vu un de ses livres, et non pas des moins sévères (A circulação fiduciaria), couronné par cette même Académie Royale. Le monde officiel le fête, le choye, l'aime de tout son cœur. Les ministres sont très heureux quand il veut bien se charger de quelque travail qui demande beaucoup de savoir et beaucoup de désinteressement. Je ne sache pas non plus que ces terribles livres aient eu de contradicteurs. En un mot, il ne tiendrait qu'a lui d'être l'homme du jour dans le pays qu'il a si malmené.
Etonnant, n'est-ce pas?—Pour qui sait comprendre, ce simple fait en dit plus long que de gros volumes!
1884.{50}
[[1]] Un seul fait suffira. A l'Ecole des hautes études litteraires (curso superior de lettras) de Lisbonne, la chaire de litterature ancienne est occupé par un monsieur qui ne ne sait pas un mot de grec—et, chose plus curieuse encore, parmi les membres du jury de concours qui l'a reçu (composé de professeurs du dit Curso superior et de membres délégués de l'Académie royale de Lisbonne), pas un seul non plus ne connaissait le grec!