Le parti du mouvement, du progrès, demande l'émancipation des paysans; il est prêt à sacrifier ses droits le premier. Le tzar flotte indécis, il perd la tête, il désire l'émancipation et l'empêche.
Il a compris que l'émancipation des paysans équivalait à l'émancipation de la terre; et que l'émancipation de la terre, a son tour, inaugurerait une révolution sociale et consacrerait ainci le communisme rural. Esquiver la question de l'affranchisment me semble impossible; réserver la solution pour le règne suivant, c'est plus facile; mais c'est lâche, et en fin de compte, ce n'est qu'une heure de plus perdue à un mauvais relais de poste sans chevaux…
Maintenant vous pouvez apprécier, Monsieur, quel bonheur c'est pour la Russie, que la commune rurale ne s'est pas dissoute que la propriété individuelle n'a pas brisé la possession communiste; quel bonheur pour le peuple russe d'être resté en dehors de tout mouvement politique, en dehors même de la civilisation européenne, qui, nécessairement, lui aurait miné sa commune, et qui, aujourd'hui, elle-même arrive par le socialisme à sa propre négation.
L'Europe, je l'ai dit ailleurs, n'a pas résolu l'antinomie entre l'individu et l'Etat, mais elle en a posé le problème; la Russie, elle non plus, n'a pas trouvé la solution. C'est en présence de cette question que commence notre égalité.
L'Europe, à son premier pas dans la révolution sociale, rencontre ce peuple qui lui apporte une réalisation rudimentaire, demi-sauvage, mais enfin une réalisation quelconque du partage continuel des terres parmi les ouvriers agricoles. Et notez, Monsieur, que ce grand exemple ne vient point de la Russie civilisée, mais bien du peuple lui-même, de sa vie intérieure. Nous autres Russes passés par la civilisation occidentale, nous ne sommes tout au plus qu'un moyen, qu'un levain, que des truchements entre le peuple russe et l'Europe révolutionnaire. L'homme delà Russie future, c'est le moujik, comme l'homme de la France régénérée sera l'ouvrier.
Mais s'il en est ainsi, le peuple russe n'aura-t-il pas droit à un Peu plus d'indulgence de votre part, Monsieur?
Pauvre paysan! Si intelligent, si simple de mœurs, se contentant de si peu; on l'a choisi pour point de mire à toutes les iniquités; empereur le décime par les conscriptions; le seigneur lui vole sou troisième jour; le tchinovnik lui soutire son dernier rouble; le paysan se tait, il souffre, mais il ne désespère pas; il garde sa commune On en arrache un membre – la commune se referme et se resserre davantage; le sort de ce malheureux est digne de pitié, et cependant il n'émeut pas; au lieu de le plaindre, on l'accuse.
Vous lui niez, Monsieur, le dernier refuge qui lui reste, où il se sent homme, où il aime et ne craint pas; vous dites: «Sa commune n'est pas une commune, sa famille n'est pas une famille sa femme n'est pas sa femme; avant lui, elle appartient au seigneur; ses enfants ne sont pas ses enfants; qui en connaît le père?»
Et c'est ainsi que vous livrez ce pauvre peuple, non pas à l'appréciation de la science, mais au mépris des autres peuples, qui liront avec confiance et amour vos belles légendes.
Il est de mon devoir de dire quelques mots à ce sujet.