Il n'est pas étonnant non plus que le père et le mari les plus honnêtes nepuissent trouver justice contre le seigneur, grâce à la belle organisation judiciaire en Russie; tous les deux se verront alors dans la position de M. Tiercelin, auquel Louis XV fit voler, par M. Berryer, sa fille âgée de onze ans. Toutes ces sales infamies sont parfaitement possibles, je l'avoue; il suffit d'en appeler au souvenir de ceux qui connaissent les mœurs grossières et dépravées d'une partie de la noblesse russe; mais quant au paysan, celui-ci est bien loin d'être indifférent au dévergondage de ses maîtres.

Permettez-moi de vous en citer une preuve:

La moitié des seigneurs assassinés par leurs paysans (les documents statistiques en portent le chiffre de soixante à soixante-dix par an) tombent victimes de leurs exploits erotiques. Les procès sont rares; le paysan sait que le tribunal reste invariablement, sourd à ses plaintes; mais il a une hache, il la manie d'une manière admirable, et il le sait.

Gela dit sur les paysans, je vous demanderai, Monsieur, de vouloir bien me suivre dans quelques réflexions au sujet de la Russie civilisée.

Vous n'avez pas été plus indulgent pour le mouvement intellectuel que pour le caractère populaire; d'un seul trait de plume vous en avez effacé tout le travail, un travail produit par des mains enchaînées.

Un des personnages de Shakespeare ne sachant comment humilier un adversaire méprisé, lui dit: «Je doute même si tu existes!» Vous êtes allé plus loin, Monsieur; vous ne doutez même de la non-existence de la littérature russe.

Je cite textuellement vos paroles:

«Nous ne nous amusons pas à regarder en haut, si quelques gens d'esprit de Pétersbourg, s'exerçant dans la langue russe, comme dans une langue savante, ont amusé l'Europe de la pâle représentation d'une prétendue littérature russe. Sans m0ll respect pour Mickiewicz, pour les erreurs des saints, j'accuserais volontiers la facilité (disons même la clémence) avec laquelle il a bien voulu parler sérieusement de cette plaisanterie».

Je cherche en vain, Monsieur, la raison de cet accueil de dédain avec lequel vous recevez le premier cri de douleur d'un peuple qui se réveille en prison, élan que la main du geôlier s'efforce d'étouffer déjà à sa naissance.

Pourquoi n'avez-vous pas voulu prêter l'oreille aux accents déchirants de notre poésie si triste, de nos chants qui ne sont que des larmes sonores? Quel est le voile qui est venu vous dérober la vue de notre rire convulsif, de cette ironie perpétuelle qui cache notre cœur profondément ulcéré, et qui n'est au fond que la conscience fatale de notre impuissance?