Et en effet, à qui la faute, s'il a fallu attendre jusqu'en 1847 Pour «qu'un Allemand (Haxthausen) eût découvert, comme vous le dites, la Russie populaire, que l'on ne connaissait pas plus que l'Amérique avant Colomb».
La faute en est à nous, je l'avoue, Monsieur, à nous, pauvres muets, à notre pusillanimité, à notre parole paralysée par la crainte, à notre imagination frappée par la terreur. Nous craignons même de confesser hors de nos frontières l'horreur que nous inspirent nos chaînes. Forçats nés et condamnés à traîner le boulet jusqu'à la tombe, nous nous offensons chaque fois que l'on parle de nous comme d'esclaves volontaires, comme de nègres gelés, et cependant nous nous gardons de protester publiquement.
Il faudrait se décider enfin à subir ces accusations, ou bien à leur mettre un terme, et à faire retentir la libre parole russe. Mieux vaut périr suspectés d'être hommes que de porter sur son front la marque éternelle du servage, et de plier sous le dur reproche d'être esclaves par goût.
Malheureusement, en Russie, la parole libre étonne; elle fait peur. J'ai essayé seulement de soulever un coin du voile épais qui nous dérobe aux regards de l'Europe; je n'ai parlé que de tendances théoriques, d'espérances lointaines, d'éléments organiques pour l'avenir; et pourtant ma brochure, sur le compte de laquelle vous avez bien voulu vous exprimer en termes si flatteurs, a produit en Russie une douloureuse impression. Des voix amies, que je respecte, l'ont condamnée. On l'a taxée d'aveu de culpabilité. Aveu!.. Et de quel crime? Du crime de notre malheur, de nos souffrances, de notre désir de briser cette-odieuse position… Pauvres et chers amis! Qu'ils me pardonnent ce forfait; je le répète encore.
Ah, Monsieur, il est lourd, il est atroce, le joug d'un long esclavage, sans lutte et sans espoir à court terme! Il finit par user les âmes les plus généreuses, les plus nobles, les plus dévouées. Où est le héros qui ne tomberait à la longue de lassitude, de désespoir, préférant à tous ces rêves un peu de repos avant sa mort?
Non, je ne me tairai pas. Ma parole vengera ces existences infortunées, brisées sous la pression de l'absolutisme russe, de ce régime infernal qui frappe l'homme de prostration morale et d'atonie mortuaire.
Nous sommes forcés de parler, autrement l'on ne se douterait jamais de ce que ces hommes généreux enterrent de beau et de sublime au fond de leur poitrine, de ce qu'ils vont ensevelir sous les neiges de l'exil où leur tombe même ne portera pas leur nom criminel, que leurs amis sauront garder au fond de leur cœur, mais qu'ils n'oseront jamais proférer à haute voix.
Comment! A peine avons-nous ouvert la bouche, à peine avons-nous épelé quelques mots de nos désirs et de nos espérances, que déjà l'on nous impose le silence, que déjà l'on voudrait fermer le cercueil sur le berceau de notre parole? C'est impossible.
Il y a pour la pensée un degré de maturité, où elle ne peut plus se laisser garrotter ni par les liens de la censure, ni par des considérations de prudence. La propagande devient alors passion; et suffit-il de chuchoter à l'oreille, là où l'on n'est pas sûr de briser la léthargie à coups de tocsin?
Depuis l'insurrection des strélitz jusqu'à la conjuration du 14 décembre, il n'y a pas eu en Russie de révolte politique sérieuse. La raison en est bien simple; il n'existait pas dans le peuple de tendances émancipatrices fortement prononcées; en plusieurs choses l'on se mettait d'accord avec le gouvernement, en beaucoup d'autres le gouvernement avait devancé la nation. Les paysans seuls, exclus des avantages du régime impérial, opprimés plus que jamais, essayèrent un soulèvement. La Russie, depuis l'Oural jusqu'à Penza, Simbirsk et Kazan, tomba, pour quelques mois, au pouvoir de Pougatcheff. L'armée impériale se vit repoussée, battue par les Cosaques, et le général Bibikoff envoyé de Pétersbourg pour prendre le commandement, écrivait, si je ne me trompe, de Nijni, les paroles suivantes: «Les affaires vont très mal; ce que je redoute le plus ce ne sont pas les hordes armées des insurgés, c'est l'esprit du peuple qui est mauvais, très mauvais».