Après des efforts inouïs, l'insurrection finit par être écrasée. Le peuple tomba dans un abattement sans bornes; il se tut et laissa faire.
La noblesse en attendant se développait pendant ce triste sommeil du peuple; la civilisation commençait à pénétrer plus avant dans les intelligences, et comme preuve vivante de cette maturité politique du développement moral, impliquant nécessairement l'action, parurent ces hommes admirables, ces héros, ainsi que vous les nommez à juste titre, qui «seuls, dans la gueule même du dragon, tentèrent le coup hardi du 14 décembre».
Leur défaite, la terreur du règne actuel, firent rentrer au fond de l'âme toute idée expansive, refoulèrent toute tentative précoce. Des questions d'un autre genre surgirent; l'on ne voulait plus exposer sa vie pour l'espoir d'une constitution, l'on s'apercevait qu'une Charte conquise à Pétersbourg se briserait sous Je parjure du souverain; le sort de la constitution polonaise servait d'exemple.
Pendant une dizaine d'années, l'on poursuivait un travail intellectuel sans énoncer une seule parole, et l'on est arrivé enfin à un tel malaise, à une telle inquiétude, «que l'on payait par sa vie entière le bonheur d'être libre un instant» et de pouvoir dire à haute voix une partie de sa pensée.
Les uns jetèrent leur fortune avec cette légèreté, cette insouciance, qui n'appartiennent qu'aux Polonais et à nous, et s'en allèrent demander ailleurs une distraction à leur affaissement; d'autres incapables de surmonter le dégoût du régime de Pétersbourg, s'enterrèrent au fond de leurs campagnes. La jeunesse donna tête baissée, qui dans le panslavisme, qui dans la philosophie allemande, qui dans l'histoire ou dans l'économie politique; en un mot, personne de ceux qui étaient appelés à la vie intellectuelle en Russie, n'a pu ni voulu rester tranquille et sta-tionnaire.
L'affaire récente de Pétrachefski envoyé aux mines à perpétuité, et de ses amis déportés en 1849, qui, à deux pas du Palais d'hiver, formèrent plusieurs clubs révolutionnaires, ne prouve-t-elle pas suffisamment par l'audacieuse imprudence des victimes, par l'improbabilité évidente du succès, que le temps des méditations passe, que l'agitation déborde l'âme, que l'on aime mieux courir la chance d'une perte certaine, que de rester témoin muet, impassible, de l'ordre de Pétersbourg?
Une légende fort populaire en Russie raconte qu'un tzar, soupçonnant la fidélité de son épouse, ordonna de l'enfermer avec son fils dans un tonneau. Le monarque fit ensuite goudronner le tonneau et le fit jeter à la mer.
Durant de longues années le tonneau flottait sur les vagues.
Cependant, le tzarévitch grandissait et commençait, de sa tête et de ses pieds, à toucher les deux fonds du tonneau. Le manque d'espace le gênait chaque jour davantage. Un jour il dit à sa mère: «Souveraine ma mère, permets-moi de m'étendre de toute la longueur de mes membres».
«Tzarévitch, mon fils, – répondit la mère, – prends garde défaire ce que tu dis; le tonneau crèverait et tu périrais dans les ondes salées». Le tzarévitch se tut pour un moment; puis, après avoir bien réfléchi, il reprit encore: «Je m'étendrai, ma mère; mieux vaut s'étendre une fois librement et périr ensuite».