Je viens de vous raconter, Monsieur, notre histoire.

Malheur à la Russie, si elle ne trouve plus de ces hommes téméraires, qui commettront des imprudences au risque de payer d'une perte imminente le plaisir de s'étendre une fois librement.

Nous sommes loin de cette crainte…

Le nom de Michel Bakounine me vient involontairement à l'esprit. Bakounine a fourni à l'Europe un témoignage de la pratique révolutionnaire d'un Russe.

Je me suis senti profondément ému, Monsieur, des belles paroles que vous lui adressez; malheureusement ces paroles ne lui parviendront plus.

Le crime international a été consommé; la Saxe a livré la victime à l'Autriche, le Habsbourg Га repassée à Nicolas. Bakounine, on me l'écrit de Pétersbourg, se trouve entre les mains de la Russie. Il est à Shlusselbourg[62], dans cette forteresse d'horrible mémoire où l'on tenait jadis enfermé comme une bête fauve l'enfant royal Jean, petit-fils du tzar Alexis, assassiné par Catherine II, cette femme qui, les mains teintes encore du sang de son époux, tua le prisonnier, et fit décapiter ensuite le malheureux officier, exécuteur fidèle de sa consigne.

Dans cette forteresse humide, baignée par les eaux glacées du Ladoga, point d'illusion, point d'espérance!

Qu'il s'endorme donc du dernier sommeil, qu'il meure, car il est impossible de le sauver. Martyr trahi par deux gouvernements traîtres, et dont chacun conserve dans ses mains sanglantes des ambeaux de sa chair…

Que son nom soit béni, vengé… et par qui?.

…Nous aussi, nous tomberons au milieu de notre route; mais alors, de votre voix austère, grave et sonore, vous rappellerez encore une fois à nos enfants qu'ils ont une dette a payer…