Ce n'est point là un fait du hasard.

L'émigration est le premier indice d'une révolution qui se prépare.

Elle étonne en Russie, on n'y est pas habitué. Et pourtant, dans tous les pays, au début des réformes, lorsque la pensée était faible et la force matérielle illimitée, les hommes de forte conviction, de foi réelle, de dé-voûment véritable, se réfugiaient en pays étrangers, pour faire entendre de là leur voix. L'éloignement, le bannissement volontaire, prêtaient à leurs paroles une force et une autorité supérieure; ils prouvaient que leurs convictions étaient sérieuses.

Nous sommes persuadés que le temps est venu où la Russie doit faire connaître sa pensée. Cola est-il possible dans le pays même? Où est le sol en Russie où l'homme libre puisse agir, sans faire de tristes concessions? Le despotisme s'accroît, la pensée ne peut plus se mouvoir, enchaînée par la double censure. Il faut se taire ou feindre: il faut parler par insinuations par des demi-mots, parler à l'oreille, lorsque la trompette suffirait à peine pour réveiller les endormis.

Il est temps de nous justifier du reproche de la souffrance passive. Les Russes ont beaucoup supporté parce qu'ils étaient jeunes et que rien n'était mûr: ni chez eux, ni ailleurs. Ce temps passe. On ne peut forcer les hommes à se taire, que tant que le besoin de parler n'est pas puissant ou que l'idée est faible. Il est impossible de réprimer la pensée virile, la forte volonté. Si elles ne brisent pas l'obstacle, elles échappent à la poursuite. Comprimées d'un côté, elles surgissent d'un autre.

En ce moment donc l'émigration est l'acte d'opposition le plus significatif que le Russe puisse faire. Le gouvernement l'a bien compris ainsi. Il croyait à peine qu'on eut l'audace de rester, une fois rappelé, le courage de renoncer à sa patrie et à sa fortune. Le refus de M. Ivan Golovine de rentrer a tellement surpris l'empereur qu'il y répondit par la promulgation de l'oukase incroyable sur les passeports. Cependant, M. Bakounine agissait de même en Suisse. Tous les deux abandonnaient en Russie des positions assurées, un avenir brillant.

Le gouvernement irrité les condamna, par l'intermédiaire de son sénat dirigeant, aux travaux forcés, peine exorbitante, absurde et inouie, puisqu'elle s'appliquait à des contumaces pour avoir été contumaces!

C'est au tzarisme qu'était réservée cette belle invention de frapper ainsi les hommes parce qu'ils préféraient de vivre sous un tel degré de latitude et de longitude, plutôt que sous un tel autre.

Les émigrés ne restèrent pas inactifs.

Bakounine, penseur profond, propagandiste ardent, était un des socialistes les plus hardis, bien avant la révolution du 24 février. Officier de l'artillerie russe, il quitta le canon pour l'étude de la philosophie, et quelques années plus tard, il abandonna la philosophie abstraite pour la philosophie concrète, le socialisme. Bakounine ne pouvait se complaire dans le quiétis-me philosophique, dans lequel s'enterraient les professeurs de Berlin. H fut au nombre des premiers qui protestèrent en Allemagne (dans le journal de Ruge) contre cette fuite dans les sphères absolues, contre cette abstention inhumaine et sans cœur qui ne voulait participer en rien aux peines et aux fatigues de l'homme contemporain, en se renfermant dans une soumission apathique à une nécessité fatale inventée par eux-mêmes. Bakounine ne voyait d'autre moyen de lever l'antinomie entre la pensée et le fait, que la lutte; il devint révolutionnaire.