Tchaadaïeff se tut, mais on ne le laissa pas tranquille. Les aristocrates de Pétersbourg, ces Bénkéndorf, ces Kleinmikhel s'offensèrent pour la Russie. Un grave allemand, Viguel, chef probablement protestant, du département des cultes, se gendarma pour l'orthodoxie russe. L'empereur fit déclarer Tchaadaïeff atteint d'aliénation mentale. Cette farce de mauvais goût ramena à Tchaadaïeff même ses ennemis; son influence à Moscou s'en accrut. L'aristocratie même baissa la tête devant cet homme de la pensée et l'entoura de respect et d'attention, donnant ainsi un démenti éclatant à la plaisanterie impériale.

La lettre de Tchaadaïeff résonna comme une trompette d'appel; le signal fut donné et de tous côtés partirent de nouvelles voix; de jeunes lutteurs entrèrent dans l'arène, témoignant du travail silencieux qui s'était fait pendant ces dix années.

Le 14 (26) décembre avait trop profondément tranché le passé pour qu'on eût pu continuer la littérature qui l'avait précédé. Le lendemain de ce grand jour pouvait venir encore un jeune homme plein des fantaisies et des idées de 1825, Vénévitinoîf. Le désespoir, comme la douleur après une blessure, ne vient pas immédiatement. Mais à peine eut-il prononcé quelques nobles paroles, qu'il disparut comme les fleurs d'un ciel plus doux qui meurent au souffle glacé de la Baltique.

Vénévitinoff n'était pas né viable pour la nouvelle atmosphère russe. Pour pouvoir supporter l'air de cette époque sinistre, il fallait une autre trempe, il fallait être habitué dès l'enîance à cette bise âpre et continue, il fallait s'acclimater aux doutes insolubles, aux vérités les plus amères, à sa propre faiblesse, aux insultes de tous les jours; il fallait prendre l'habitude dès la plus tendre enfance de cacher tout ce qui agitait l'âme et de ne rien perdre de ce qu'on y avait enseveli; au contraire, de mûrir dans une colère muette tout ce qui se déposait au coeur. Il fallait savoir haïr par amour, mépriser par humanité, il fallait avoir un orgueil sans bornes pour porter la tête haute les menottes au mains et aux pieds.

Chaque chant d'Onéguine qui paraissait après 1825 était de.plus en plus profond. Le premier plan du poète avait été léger, serein, il l'avait tracé dans un autre temps; il avait été entouré alors d'un monde qui se plaisait à ce rire ironique, mais bienveillant, enjoué. Les premiers chants d'Onéguine nous rappellent beaucoup le comique caustique mais cordial de Griboïédoff. Les larmes et le rire, tout se changea.

Les deux poètes auxquels nous pensons et qui expriment la nouvelle époque de la poésie russe, sont Lermontoff et Koltzoff. C'étaient deux voix fortes venant de deux côtés opposés.

Rien ne peut démontrer avec plus de clarté le changement opé-é dans les esprits, depuis 1825, que la comparaison de Pouchkine et de Lermontoff. Pouchkine, souvent mécontent et triste, roissé et plein d'indignation, est pourtant prêt à faire la paix. Il la désire, il n'en désespère pas; une corde de réminiscence des temps de l'empereur Alexandre ne cessait de vibrer dans son cœur.

Lermontoff était tellement habitué au désespoir, à l'antagonisme que non seulement il ne cherchait pas à en sortir, mais qu'il neconcevait la possibilité ni d'une lutte, ni d'un accommodement Lermontoff n'a jamais appris à espérer, il ne se dévouait pas parce qu'il n'y avait rien qui sollicitât ce dévoûment. Il ne portait, pas sa tête avec fierté au bourreau, comme Pestel et Ryléieff parce qu'il ne pouvait croire à l'efficacité du sacrifice; il se jeta, de côté et périt pour rien.

Le coup de pistolet qui avait tué Pouchkine réveilla l'âme de Lermontoff. Il écrivit une ode énergique dans laquelle, flétrissant les viles intrigues qui avaient précédé le duel, intrigues, tramées par des ministres littérateurs et des journalistes espions, il s'écria avec une indignation de jeune homme: «Vengeance, empereur, vengeance!» Le poète expia cette seule inconséquence par-un exil au Caucase. Cela se passa en 1837; en 1841, le corps de Lermontoff descendit dans une fosse aux pieds des monts du Caucase.

И то, что ты сказал перед кончиной,