Из слушавших тебя не понял ни единый…

…Твоих последних слов

Глубокое и горькое значенье

Потеряно…

«Et ce que tu as dit avant ta fin, personne ne l'a compris de' ceux qui t'écoutèrent. Le sens profond et amer de tes dernières paroles est perdu»[11].

Par bonheur, nous n'avons pas perdu ce que Lermontoff a écrit durant les quatre dernières années de sa vie. Il appartient entièrement à notre génération. Nous tous, nous étions trop jeunes pour prendre part au 14 décembre. Réveillés par ce grand jour, nous ne vîmes que des exécutions et des bannissements. Réduits à un silence forcé, étouffant nos pleurs, nous avons appris à nous concentrer, à couver nos pensées, et quelles pensées? Ce n'étaient plus les idées du libéralisme civilisateur, les idées du progrès, c'étaient des doutes, des négations, des pensées de rage. Habitué à ces sentiments, Lermontoff ne pouvait se sauver dans le lyrisme, ainsi que l'avait fait Pouchkine. Il traînait le boulet du scepticisme dans toutes ses fantaisies, dans toutes ses jouissances.

Une pensée mâle et triste ne quittait jamais son front, elle perce dans toutes ses poésies. Ce n'était pas une pensée abstraite qui cherchait à s'orner des fleurs de la poésie; non, la réflexion de Lermontoff c'est sa poésie, son tourment, sa force[12].Il avait des sympathies plus profondes pour Byron que n'en a eu Pouchkine. Au malheur d'une trop grande perspicacité, il ajoutait un autre, l'audace de dire beaucoup de choses sans fard ni ménagements. Les êtres faibles, froissés, ne pardonnent jamais cette sincérité. On parlait de Lermontoff comme d'un enfant gâté de maison aristocratique, comme d'un de ces désœuvrés qui périssent dans l'ennui et la satiété. On n'a pas voulu voir combien a lutté cet homme, combien il a souffert, avant d'oser exprimer ses pensées. Les hommes supportent avec beaucoup plus d'indulgence les injures et la haine qu'une certaine maturité de la pensée, que l'isolement qui ne veut partager ni leurs espérances, ni leurs craintes et qui ose avouer ce divorce. Lorsque Lermontoff quittait Pétersbourg pour se rendre au Caucase exilé pour la seconde'fois il était bien las, et disait à ses amis qu'il allait chercher au plus vite la mort. Il a tenu sa parole.

Quel est donc enfin ce monstre qui s'appelle Russie, auquel il faut tant de victimes et qui ne laisse à ses enfants que la triste alternative de se perdre moralement, dans un milieu antipathique à tout ce qu'il y a d'humain, ou de mourir au début de leur vie? Abîme sans fond, où périssent les meilleurs nageurs, où les plue grands efforts, les plus grands talents, les plus grandes facultés s'engloutissent avant d'avoir réussi en rien.

Et pourtant comment douter de l'existence des forces en germes," lorsqu'on voit s'élever du plus bas fond de la nation une voix comme celle de Koltzoff?

Pendant un siècle, même un siècle et demi, le peuple n'a chanté que les vieilles chansons ou des monstruosités fabriquées vers le milieu du règne de Catherine II. Il y a bien eu quelques essais d'imitation assez heureux au commencement de notre siècle, mais ces Productions artificielles manquaient de vérité; с'étaient des efforts et des caprices. C'est du sein même de la Russie villageoise que partirent les nouvelles chansons. Un bouvier conduisant ses troupeaux à travers les steppes les composa d'inspiration Koltzoff était complètement un enfant du peuple. Né à Voronèje il a été à une école paroissiale avant dix ans, il n'y a appris qu'à lire et à écrire sans orthographe. Son père, marchand de bétail, lui fit embrasser son métier. Il conduisait les troupeaux, au travers de centaines de verstes, et prit ainsi l'habitude de la vie nomade, qui se reflète dans la meilleure partie de ses chansons. Le jeune bouvier aimait la lecture et relisait continuellement quelque poète russe qu'il prenait pour modèle, ses essais d'imitation faussaient son instinct poétique. Son véritable talent perça enfin, il fit des chansons populaires en petit nombre, mais qui sont autant de chefs-d'œuvre. Ce sont bien là les chansons du peuple russe. On y retrouve cette mélancolie qui en fait le trait caractéristique, cette tristesse navrante, ce débordement de la vie (oudale molodêtzkaia). Koltzoff a montré combien il y a de poésie cachée dans l'âme du peuple russe, et qu'après un long et profond sommeil, il y avait quelque chose qui s'agitait dans sa poitrine. Nous avons d'autres exemples de poètes, d'hommes d'Etat, d'artistes qui sont sortis du peuple, mais ils en sont sortis dans le sens littéral du mot, en brisant tout lien commun avec lui. Lomonossoff a été le fils d'un pêcheur de la Mer Blanche. Il prit la fuite de la maison paternelle pour s'instruire, entra dans une école ecclésiastique et se rendit ensuiteen Allemagne où il cessa d'être du peuple. Il n'y a rien de commun entre lui et la Russie agricole, si ce n'est le lien qui unit les individus de la même race. Koltzoff resta au milieu des troupeaux et des affaires de son père qui le détestait et qui, secondé de ses autres parents, lui rendit la vie si dure, qu'il en mourut en 1842. Koltzoff et Lermontoff ont débuté et sont morts vers la même époque. Après eux, la poésie russe devint muette.