Confondant la Pologne avec la Russie, le gouvernement a élevé un pont immense pour le passage solennel des idées révolutionnaires, un pont qui commence à la Vistule et finit à la Mer Noire. La Pologne est censée morte, mais à chaque appel elle répond «Présente», comme l'a dit, en 1848, l'orateur d'une deputation polonaise. Elle ne doit pas bouger, sans être sûre de ses voisins occidentaux, car elle en a assez de la sympathie de Napoléon et des célèbres paroles de Louis-Philippe: «La nationalité polonaise ne périra pas».

Ce n'est pas de la Pologne, ce n'est pas de la Russie que nous doutons, c'est de l'Europe. Si nous avions quelque foi dans les-peuples d'Occident, avec quel empressement eussions-nous dit aux Polonais:

«Votre sort, frères, est pire que le nôtre, vous avez beaucoup souffert, patience encore; un grand avenir est au bout de vos malheurs. Vous tirerez une vengeance sublime, vons aiderez l'émancipation de ce peuple par les mains duquel on a rivé vos fers. Dans vos ennemis, au nom du tzar et de l'autocratie, vous reconnaîtrez vos frères, au nom de l'indépendance et de la liberté».

Annexe

Sur la commune rurale en Russie

La commune rurale russe subsiste de temps immémorial, et les formes s'en retrouvent assez semblables chez toutes les tribus slaves. Là, où elle n'existe pas, elle a succombé sous l'influence germanique.Chez les Serbes, les Bulgares et les Monténégrins, elle s'est conservée plus pure encore qu'en Russie. La commune rurale représente pour ainsi dire l'unité sociale, une personne morale, l'Etat n'a jamais dû aller au-delà; elle est le propriétaire, la personne à imposer; elle est responsable pour tous et pour chacun, et par suite elle est autonome en tout ce qui concerne ses affaires intérieures.

Son principe économique est l'antithèse parfaite de la célèbre maxime de Malthus: elle laisse chacun sans exception prendre place à sa table. La terre appartient à la commune et non à ses membres en particulier; à ceux-ci appartient le droit inviolable d'avoir autant de terre que chaque autre membre en possède au dedans de la même commune; cette terre lui est donnée comme possession sa vie durant; il ne peut et n'a pas besoin non plus de la léguer par héritage. Son fils,aussitôt qu'il a atteint l'âged'homme, a le droit, même du vivant de son père, de réclamer de la commune une portion de terre. Si le père a beaucoup d'enfants, ils reçoivent après avoir atteint la majorité chacun une portion de terre; d'un autre côté, à la mort de chacun des membres de la famille, la terre revient à la commune.

Il arrive fréquemment que des vieillards très âgés rendent leur terre et acquièrent par là le droit de ne point payer d'impôts. Un paysan, qui quitte pour quelque temps sa commune, ne perd pas pour cela ses droits à la terre, ce n'est que par l'exil prononcé par la commune (ou le gouvernement) qu'on peut la lui retirer, et là commune ne peut prendre part à une pareille décision que par un vote unanime; elle n'a cependant recours à ce moyen que dans les cas extrêmes. Enfin, un paysan perd aussi ce droit dans le cas où, sur sa demande, il est affranchi de l'union communale. Il est alors autorisé seulement à prendre avec lui son bien mobilier, rarement lui permet-on de disposer de la maison ou de la transporter. De cette sorte, le prolétariat rural est chose impossible.

Chacun de ceux qui possèdent une terre dans la commune, c'est-à-dire chaque individu majeur et imposé, a voix dans les intérêts de la commune. L'ancien du village et ses adjoints sont choisis dans une réunion générale. On procède de même pour décider les procès entre les différentes communes, pour partager la terre et pour répartir les impôts. (Car c'est essentiellement la terre qui paie et non la personnel Le gouvernement compte seulement les têtes; la commune fait sa distribution de la somme totale en prenant pour unité le travailleur actif, c'est-à-dire le travailleur qui a une terre à son usage).

L'ancien (le starost) a une grande autorité sur chaque membre, mais non sur la commune; pour peu que celle-ci soit unie, elle peut très bien contrebalancer le pouvoir de l'ancien, l'obliger même à renoncer à sa place s'il ne veut pas se plier à leurs voeux. Le cercle de son activité est d'ailleurs exclusivement administratif; toutes les questions qui ne sont pas purement de police sont résolues, ou d'après les coutumes en vigueur, ou par le conseil des pères de famille, des chefs de maison ou enfin par la réunion générale. M. Haxthausen[18] a commis une grande erreur en disant que le président administre despotiquement la commune. Il ne peut agir despotiquement que si toute la commune est pour lui.