Cette erreur a conduit Haxthausen à voir dans ce starost l'image de l'autorité impériale. L'autorité impériale, résultat de la centralisation moscovite de la réforme de Pétersbourg, n'a pas de contre-poids, tandis que l'autorité du starost dépend de la commune.
Que l'on considère maintenant que chaque Russe qui n'est point citadin ou noble doit appartenir à une commune, et que le nombre des habitants des villes, par rapport à la population des campagnes, est extrêmement restreint et l'impossibilité d'un prolétariat nombreux devient évidente. Le plus grand nombre des travailleurs des villes appartient aux communes rurales pauvres, surtout à celles qui ont peu de terre, mais, comme il a été dit, ils ne perdent pas leurs droits dans la commune; ainsi les fabricants doivent nécessairement payer aux travailleurs un peu plus que ne leur rapporterait le travail des champs.
Souvent ces travailleurs se rendent dans les villes pour l'hiver seulement, d'autres y restent pendant des années; ees derniers forment entre eux de grandes associations de travailleurs; c'est une sorte de commune rurale mobilisée. Ils vont de ville en ville (les métiers sont presque libres), et leur nombre réuni dans la même association s'élève souvent jusqu'à plusieurs centaines, quelquefois même jusqu'à mille; il en est ainsi, par exemple, des charpentiers et des maçons à Pétersbourg et à Moscou, et des voituriers sur les grandes routes. Le produit de leur travail est administré par des directeurs choisis, et partagé d'après, l'avis de tous dans des assemblées générales.
Le seigneur peut réduire la terre concédée aux paysans, il peut choisir pour lui le meilleur sol; il peut agrandir ses bien-fonds, et, par là, le travail du paysan; il peut augmenter les impôts, mais il ne peut pas refuser aux paysans une portion de terre suffisante, et la terre, une fois appartenant à la commune, demeure complètement sous l'administration communale, la même en principe que celle qui régit les terres libres; le seigneur ne se mêle jamais dans ses affaires.
On a vu des seigneurs qui voulaient introduire le système européen du partage parcellaire des terres et la propriété privée. Ces tentatives provenaient pour la plupart de la noblesse des provinces de la Baltique; mais elles échouèrent toutes, et finirent généralement par le massacre des seigneurs ou par l'incendie de leurs châteaux; car tel est le moyen national auquel le paysan russe a recours pour faire connaître qu'il proteste[19].
L'effroyable histoire de l'introduction des colonies militaires a montré ce que c'est que le paysan russe quand on l'attaque dans sa dernière forteresse. Le libéral Alexandre fit emporter les villages d'assaut; l'exaspération des paysans grandit jusqu'à la fureur la plus tragique; ils égorgèrent leurs enfants pour les soustraire aux institutions absurdes qui leur étaient imposées par la baïonnette et la mitraille. Le gouvernement, furieux de cette résistance, poursuivit ces hommes héroïques; il les fit battre de verges jusqu'à la mort, et, malgré toutes ces cruatés et ces horreurs, il ne put rien obtenir La sanglante insurrection de la Staraïa Roussa, en 1831, a montré combien peu ce malheureux peuple se laisse dompter.
On dit que tous les peuples sauvages ont aussi commencé par une commune analogue; qu'elle a existé chez les Germains et les Celtes dans son complet développement, qu'on la trouve aux Indes, mais on ajoute que partout elle a dû disparaître avec les commencements de la civilisation.
La commune germaine et celtique est tombée devant deux idées sociales complètement opposées à la vie communale: la féodalité et le droit romains Nous, par bonheur, nous nous présentons, avec notre commune, à une époque où la civilisation anticommunale aboutit à l'impossibilité absolue de se dégager, par ses principes, de la contradiction entre le droit individuel et le droit social.
Mais, dit-on, par ce partage continu du sol, la vie communale trouvera sa limite naturelle dans l'accroissement de la population. Quelque grave en apparence que soit cette objection, il suffit, pour l'écarter, de répondre que la Russie possède encore des terres pour tout un siècle, et que, dans cent ans, la brûlante question de possession et de propriété sera résolue d'une façon ou d'autre.
Beaucoup d'écrivains, et parmi eux Haxthausen, disent que, suite de cette instabilité dans la possession, la culture du sol ne s'améliore point; cela peut bien être; mais les amateurs agronomes oublient que l'amélioration de l'agriculture, dans le système occidental de la possession, laisse la plus grande partie de la population dans une profonde misère, et je ne crois pas que la fortune croissante de quelques fermiers et le progrès de l'agriculture comme art, puissent être considérés, par l'agronomie elle-même, comme un juste dédommagement de l'horrible situation de prolétariat affamé.