Rue du Cirque, 9.
108. П.-Ж. ПРУДОНУ
27 (15) августа 1849 г. Женева.
Monsieur,
j'ai l'honneur de vous envoyer sous cette enveloppe une lettre pour Mrs de Rotschild et le traité signé, -- c'est la réponse la plus nette à la lettre que vous avez eu la complaisance de m'écrire le 23 août.
Mais savez-vous, Monsieur, que vous avez signé le traité avec un barbare, et un barbare d'autant plus incorrigible, qu'il l'est non seulement par naissance, mais par conviction. Mon plus grand désir serait de pouvoir imprimer à la partie étrangère du journal le caractère de la haine profonde et complète pour le vieux monde, роur la civilisation agonisante; en véritable Scythe je regarde avec plaisir comment ce vieux monde, qui s'écroule, s'abîme et je n'ai pas la moindre pitié de lui; et с'est à nous qu'il appartient d'élever la voix pour témoigner que ce vieux monde -- auquel nous n'appartenons qu'en partie -- se meurt. Sa mort sera notre investiture.
Vos compatriotes sont bien loin de partager ces idées, moi je ne connais qu'un seul Frangais libre -- с'est vous. Vos hommes révolutionnaires sont rétrogrades, ce sont les hommes du vieux monde, ils ne sont pas libres, ils sont chrétiens, sans le savoir, monarchistes, en combattant la monarchie!
Vous avez élevé à la hauteur de ia science la négation, c'est à dire l'affranchissement, l'émancipation dans la théorie -- vous avez dit, le premier en France, qu'il n'y a pas de salut dans l'enceinte de ce monde en putréfaction, qu'il n'y a rien à sauver de ce qui lui appartient -- que tout ce qu'il a produit est entaché d'esprit aristocratique, d'esclavage, de mépris pour l'homme, d'injustice, de monopole -- la jurisprudence comme l'économie, le sens du pouvoir comme la notion de la liberté politique -- et c'est pour cela que je crois que ma manière de voir d'un barbare aura vos sympathies, au moins je m'en flatte.
Il faut montrer dans tous les coins de l'Europe, il faut poursuivre dans les tristes récits des dernières révolutions le vieux monde, la réaction, le christianisme non pas dans les rangs de nos ennemis -- c'est par trop facile, mais dans le camp de la révolution, il faut flétrir la démocratie par cette solidarité avec la royauté, il faut montrer au monde, qu'être è moitié libre est un brevet d'incapacité. Point de terreur dovant les vainqueurs, point de sentimentalisme avec les vaincus! Cette solidarité est évidente pour la France; comment ne pas comprendre que les républicains politiques et les doctrinaires dans le genre Guizot ne sont que de petites nuances, des variations sur un thème constitutionnel, c'est pour cela que la Montagne manquait au peuple de Paris, lorsqu'indigné, outré il se leva de toute sa grandeur -- pour se faire mitrailler; c'est pour cela que le peuple a manqué à la Montagne lorsqu'après une année d'opprobre elle descendit dans la rue sans savoir que faire. -- C'était la même chose, Monsieur, dans toute l'Europe, les révolutionnaires ont perdu la révolution. Je connais beaucoup de personnes qui ont pris part sur le 1
plan dans les récentes révolutions, -- ils n'ont pas l'étoffe qu'il faut pour être vainqueurs, -- et bien que le monde les connaisse, ce sont les membres bavards de Francfort, de Vienne, de Berlin -- qui ont perdu à l'instar de votre Ass nationale -- la liberté de l'Europe. Au reste c'est très bien; quelle pourrait être cette liberté née dans les bras de pareilles sages-femmes? -- plutôt la barbarie pour retremper nos mœurs relâchées, nos âmes efféminées.