1 février 1850. Paris.

Des maux de tête vraiment terribles ne m'ont pas permis de vous écrire: j'étais trois jours de suite malade, aujourd'hui sain et sauf, mais si cela continue, je deviendrai fou...

D'après les dernières nouvelles je commence à croire que l'affaire de ma mère sera gagnée de manière ou d'autre; tout cela me paraît à présent une question de temps. De l'autre côté la mort de Golochwastoff est derechef un coup financier très lourd. Mais enfin...

Je suis très content de vos lettres. Il у manque, je dois le dire, une petite chose, et cette petite chose aurait mis fin à toutes

les discussions pénibles -- cette chose с'est un retour conscien-cieux sur vous. La où vous ne trouvez plus un terrain ferme -- vous me montrez la fatalité. Eh bien, je crois, nous sommes un peu plus maîtres et créateurs de notre vie, que cela ne paraît; et ma conviction profonde que la volonté existe pourtant, là où il у a conscience, passion et énergie -- m'engage au moins à lutter contre la fatalité.

Je n'ai pas le moindre sentiment de fiel ou mêmе de mécontentement à présent contre vous et c'est tout amicalement que je vous répète qu'il у a une chose qui vous détériore à présent et qui vous tuera (si vous ne la tuez pas) -- c'est cet amollissement de la volonté, с'est ce laisser-aller. Vous êtes trop gâté et c'est pour cela que vous vous récriez à chaque critique toute haturelle entre hommes tellement rapprochés. C'est pour cela que même dans votre dernière lettre vous coupez court à tout -- en donnant pour toute réponse beaucoup d'amour, et en subjugant de cette manière l'homme froid, l'ami qui s'arroge le droit de critique. Mais cela n'est pas juste.

Vous écrivez à ma femme que vous vous sentiez capable de commencer cette nouvelle vie que nous avons rêvéе. Vous parlez de l'amitié indulgente que vous m'aviez prêchée. -- Mais soyez donc franc, est-ce que l'indulgence ne devient (comme toutes les vertus chrétiennes) pas un sentiment pénible; là ou mon existence intérieure n'est pas froissée par mon ami, pax ses originalités, habitudes, passions que je ne partage pas -- il n'y a pas d'indulgence à les subir, -- l'indulgence commence où on est froissé... Je sais, je le sens, oui, vous pouvez par un faible effort vous rendre capable d'une vie harmonique, entre 2, 3 amis -- mais, ne me grondez pas, cet effort vous ne l'avez pas fait. Et lorsque je vous citai les Bohémiens de Pouchkine, je pensai douloureusement que nous-mêmes nous appartenons à l'Egypte et non à la terre promise. Peut-être c'est un travail intérieur qui vous fait négliger le côté pratique de l'existence, -- mais vous vous attribuez une part de lion, et -- encore une fois -- votre affection est tyrannique et capricieuse, capricieuse dans le genre féminin. Eh bien, savez-vous que с'est un élément terrible dans une vie commune?

Je comprends parfaitement (si je ne le comprenais pas par le cœur, je pourrais le comprendre par l'esprit) -- comme mon raisonnement paraît flach, à côté de ce que vous dites de cette amitié qui couvre tout, qui ne voit rien, qui aime, aime et se réjouit dans la conscience de la sympathie. Mais pour que ce sentiment reste naïf, naturel, il ne faut pas à dessein fermer les yeux, mais il ne faut rien voir les yeux ouverts. Convenez, cher Her, que cela serait parfaitement allemand de se faire une théorie de la non-analyse de ses amis. Tout cela ce sont des

faits et d'une chose reconnue je ne sais comment -- vous ne ferez pas une chose qui n'existe pas.

Et pour vous citer un exemple. Hier s'est répété une petite scène, que j'ai subi le premier jour après mon arrivée. Emma apportant votre quatrième lettre, sans réponse, sans un mot pour elle. Mais, Dieu des dieux, suffit de prier mademoiselle Ern d'écrire l'adresse ou d'adresser la lettre à l'hôtel Mirabeau -- mais pour cela il faut avoir des nerfs non seulement subjectivement sensibles, mais objectivement? Comme ma femme vous écrit de cela -- cela suffit.