Le 19 février 1850. Paris
Cette lettre part avec Emma, je profite de l'occasion pour dire quelques mots sur l'état des choses et sur nos projets nous concernant.
La république en France est perdue. Elle n'existe que grâce à Changarnier qui ne veut pas qe coup d'Etat, et qui s'est approché même de Lamoricière pour s'opposer au coup d'Etat "Soulouqe", comme le dit le Charivari. On a fait un essai de mettre Chang de côté, même de l'arrêter -- mais il prend bien ses mesures. D'un autre côté les légitimistes ne veulent pas d'empereur, et une petite fraction bourgeoise veut l'ordre légal -- avec Cavaignac en tête. Les journaux, les démocrates, les rouges -- sont aplatis, stupides, le peuple est tombé dans une léthargie et a perdu tout sentiment du juste; l'insolence du pouvoir n'a pas eu d'antécédents, c'est Pétersbourg ivre, c'est Radetzky à Milan -- on traîne les hommes dans des prisons pour tirer quelque aveu sur d'autres personnes. -- Après l'article de Proud on l'a jeté à la Conciergerie, on lui a ôté livres et papiers, un soldat était à la porte etc., et personne ne pense à s'indigner. Lis quelquefois la Patrie et l' Assemblée Nation -- tu verras la
limite. On veut l'autocratie, on veut faire taire la tribune. Un auteur qui envoie son ouvrage imprimé sans autorisation est regardé comme colporteur en contravention! Et la Сour de Cassation a légalisé cette iniquité odieuse, Légitimistes, et bonapartistes sent d'accord qu'il faut exterminer les ennemis de l'ordre. Les bourgeois parlent comme Bocquet -- avec un plaisir féroce du grand coup. Deportation -- et fusillade. Voilà la position. On attend l'envahissement de la Suisse, et quelque prétexte plausible à l'intérieur. Toute la France est partagée militairement entre quatre généraux. -- Le gouvern a permis les réunions électorales, mais роur les réunions trop avancées, il a ordonné sous main de ne pas donner de local, et les électeurs du 12 arr couraient deux nuits de maison à maison. -- Que dites-vous de cela? Et combien de bouteilles de Clos Vougeot vous m'avez perdues? -- Et tout cela n'émeut personne.
La propagande du socialisme se fait -- mais cela ce sont des questions de deux générations. La barbarie de la dissolution est au complet, le chaos, la confusion et la corruption générale règnent. A présent la grande question subjective, où aller? Le danger ici est imminent, je ne reste que pour mes affaires avec Rotschild. Je prendrai des penseignements sur Nice, mêmе s Florence. -- J'ai quelquedroit à demander unе autorisation de, rester en France, je le ferai valoir pour aller au Sud, m'y établir et vous engager d'y venir. Mais si tout celа ne réussit pas? Alors je propose primo роur toi de rester en Suisse jusqu'à l'occupation, moi je travaillerai pour notre voyage au Sud. Si cela ne va pas, je t'avertirai, et tu dois aller alors en Belgique et attendre. -- La première réponse de la Russie doit venir vers le 23; 24. -- La réponse définitive vers le 5, maximum 10 mars, -- cela n'est pas trop loin...
Donne ton opinion. Dès que quelque chose de nouveau adviendra je t'avertirai.
Eh bien, adieu, Georges, repose-toi sur mon amitié comme sur une base de granit, c'est quelquefois froid, quelquefois dur -- mais c'est solide, et je me mets fort, dans la pureté de mes intentions, de le prouver...
Natalie est malade. Elle n'a pas dormi, elle est refroidie. Enfin c'est notre sort, l'un guérit, l'autre tombe tout de suite malade.
Adieu...
NB. De l'utilité d'avoir une maison à Paris. A l'instant-même un huissier annonce qu'il faut payer une amende de 1400 fr pour ne pas avoir accompli je ne sais quelle formalité -- et pour m'humilier ils ont adressé le papier à m-r Hazen.