23 mars 1850. Paris.
J'ai commencé hier une longue lettre pour toi, je ne la trouve plus et je ne trouve ni désir, ni courage de la continuer. -- Oh que je voudrais à présent t'avoir, cher Georges, près de moi je suis tellement inquiet, tellement agité... J'ai reèu un tout petit billet d'Og -- il m'écrit chemin faisant -- il est déporté, c'est évident, il va "de cloître en cloître", donc on le mènе. Il dit que le jeune frère est entré en service -- donc Sat est fait soldat, ou... qui? -- Sa lettre est résignée, il ajoute: "Adieu pour de longues années" et "Je trouverai moyen de t'avertir lorsque nous serons an Ort und Stelle"...
Tout cela, Georges, est terrible, affreux. C'est cette femme, je n'en doute pas, qui a fait quelque dénonciation. Je ne t'ai pas écrit que Gran me disait que son chargé d'affaires (de m-me Og) menaèait le mien pour avoir gardé des lettres de change d'un homme dont les biens sont confisqués.
Je te demande dans toute l'échelle des animaux jusqu'aux punaises et puces, trouve-moi quelque chose de pareil à un homme... Et la punaise artistique Worobioff pleure peut-être von Rührung et laisse faire sa fortune par des assassinats.
Pauvre Og -- sans fortune en exil, et quel exil, est-ce forteresse, Sibérie, Caucase? Et pense bien que Nat ne peut aller avec lui sans être femme légitime. Il me semble que mêmе Toutch a été frappé par le gouv "pour avoir vendu sa fille". Gran disait qu'on tramait quelque chose dans ce genre à Péters. Déshonorer un vieux conspirateur élu 4 fois par la noblesse comme maréchal -- mais c'est une des occasions les plus magnifiques pour les bourreaux de Nicolas. On a fait, il me semble, une enquête!
Sois persuadé que dès la première possibilité je quitte Paris et j'irai te rejoindre... je suis brisé, je m'oublie quelquefois, je m'entraîne -- mais au fond que les hommes mangent entre eux la belle olla podrida qu'ils ont рréраréе. Imbéciles, esclaves, traîtres, sots -- et fous (cathégorie à laquelle nous appartenons)...
Ici èa va bien et mal. Dans un mois -- Byzance ou Atlantique, la république est forte, l'antirépublique -- riche et se sert de la centralisation. Au reste, tu as lu probablement les projets russes contre la presse, les élections, et bien qu'on fasse des lois -- si les hommes les supportent -- alors ils en sont dignes...
Adieu. Je t'embrasse, mais je ne veux plus écrire.
Al.
En relisant la lettre d'Og je vois une chose terrible, c'est que ce n'est pas Sat, mais la pauvre Nat qui est emprisonnée...