10 июля (28 июня) 1850 г. Ницца.
10 juillet. Nice.
Tu as tellement raison concernant l'inconséquence tragique dans laquelle nous tous movemur et sumus, et individuellement tellement raison parlant de moi -- que moi-même j'ai écrit
dans l' Epilogue que tu ne connais pas et qui est devenu vieux avant d'être imprimé. (Si Kolat le désire, je le lui pourrais envoyer, mais je crains Hoffm).
"Et nous, derniers chaînons qui rattachons deux mondes, sans appartenir in à l'un, ni à l'autre -- nous n'avons aucun place aux tables qui sont dressées, nous sommes abandonnés à nos propres forces. Hommes de la négation pour le passé, hommes du doute pour l'avenir, au moins pour l'avenir prochain -- nous n'avons ni domaine, ni port, ni travail dans le monde contemporain, nous sommes appelés à donner un témoignage de notre force et de notre complète inutilité. -- Que faire donc? -- S'en aller, abandonner le monde et commencer une existence nouvelle, donner l'exemple de la liberté individuelle aux autres en s'émancipant des intérêts d'un monde qui va à sa perte? -- Mais sommes-nous prêts à le donner? Emancipés dans nos convictions, sommes-nous libres en réalité? N'appartenons-nous pas, malgré nous, à ce monde que nous détestons et par nos vices, et par nos vertus, par nos passions et par nos habitudes? Que ferons-nous sur un sol vierge -- nous qui ne pouvons passer une matinée sans dévorer une dizaine de feuilles publiques. Nous sommes de mauvais Robinson, il faut l'avouer". -- Avec tout cela Bamb avait le droit de dire que "ce n'est pas sérieux", c'est-à-dire que c'est un syllogisme et non une conduite, une pensée et non une résolution. Nous sommes dans la position des pédérastes, ils ont des remords, ils sentent qu'il y a quelque chose de sale dans leur commerce, et trahissent la raison (se dégradent donc à leurs propres yeux) ne pouvant résister à un entraînement habituel, -- pour nous cet antre de corruption c'est la politique... Mais, parbleu, nous ne sommes ni morts, ni trop vieux, un grand pas vers le sérieux est fait par le changement de l'existence.
J'ai terminé le 1 vol de Fallmerayer. Je comprends que la lettre à Mazzi doit lui plaire encore plus que la tienne. C'est son idée à lui aussi, que Byzance sera le centre d'un monde gréco-slave. Mais il y a des fautes énormes chez lui, il juge d'après l'Anatolie et les chrétiens de Byzance le peuple russe. Il parle de la haine contre l'analyse et le scepticisme des chrétiens Orientaux, de leur mutisme complet. Tout cela n'existe pas en Russie. Le Russe est idolâtre, froid, lorsqu'il n'est pas civilisé. Avec la civilisation la première chose qui tombe c'est la religion. La noblesse russe est matérialiste, voltairienne. -- Moi je suis prêt à lui écrire sur ce thème. Encore une faute, il ne tient pas compte de la révolution de Pierre le Gr. -- Le tzarisme était à Moscou effectivement byzantin; la pompe, l'extérieur, l'indolence, l'absolutisme muet, la ferveur religieuse -- tout cela était de Constantinople. -- Mais Pétersb a jeté tout cela à tous
les diables. -- Pierre le Grand qui allait la nuit ivre-mort, entouré de ses ministres, avec un tambour battre le rappel par les rues, Pierre I marié à une garce de Revel -- a terminé complètement l'époque byzantine. Il a commencé l'empire athée, militaire, aucune religion -- à l'exception de la religion de l'Etat, tout pour l'Etat. -- Nicolas voudrait bien retourner -- mais que faire avec la noblesse qui est entièrement conséquente aux principes de Pierre I?
Fallm termine par une allocution aux rois d'Europe de se préparer à la grande lutte avec le monde gréco-russe -- e tanto poco tedesco... la seule allocution qu'on puisse leur faire, c'est de les prier de s'en aller. Point de salut avec ces messieurs.
Dis donc à M. Kolat qu'il m'envoie son journal constamment (Nice, poste restante). Et n'oublie pas l'article de Bamb et celui de Fallmer. Je t'ai dit que j'écris à présent une petite lettre concernant la littérature russe -- elle est aux ordres de Kolat. Emma a traduit un article que je t'enverrai demain, mais je voudrais l'imprimer ensemble avec l' Epilogue, ces deux choses se complètent.
A présent de Loewe. Il faut avoir une permission de Turin pour être officiellement médecin. Mais on n'y regarde pas de trop près si on l'a ou non. On permet d'avoir une pratique chez les étrangers sans permission de Turin. L'été il n'y a pas de pratique. Les Anglais ont deux assassins qui leur fourrent des livres et des kilos de calomel, d'iode, d'arsenic, et d'autres moyens doux dans le genre d'un coup de pistolet tiré à bout portant. Les aborigènes ont deux médecins indigènes qui, effrayés de l'audace des Anglais, ne donnent absolument rien que des bains de mer. Il y a beaucoup d'étrangers chaque hiver -- nous ferions des réclames, je réponds pour les Russes radicaux... mais... mais tout cela est chanceux. Tu ne peux pas répondre pour les Allemands -- les Allemands sont si scrofuleux qu'ils ne sont jamais ni malades ni bienportants: ех < empli > gr < atia > Kapp.