4 октября (22 сентября) 1850 г. Ницца.

Le 4 octobre 1850. Nice.

Mille et mille remerciements, cher monsieur Pinto, pour votre bonne lettre. Si vous pensez que l'expulsion est peu probable, faut-il alors écrire au ministre ou non? N'est-ce pas mieux d'attendre encore une réponse (car il est de toute nécessité que le gouvernement russe m'écrive quelque chose après mon refus donné par écrit).

Je crains qu'en m'affichant trop précipitamment je tournerai l'attention de la police, et qu'alors on demandera à Paris ou à l'ambassade -- et quoique ni la préfecture, ni notre ambassade ne puissent rien dire, mais les cancans des mouchards sont pires que le caquetage des vieilles femmes.

Si on pouvait demander tout particulièrement le ministre ce qu'on fera avec un Russe en cas que son gouvernement voulût demander son expulsion. Cela serait peut-être mieux. Pourtant je vous donnerai tous les détails de ma position. J'ai quitté la Russie en 1847. Lorsque le gouvernement Russe a vu que j'ai fait passer le capital que j'avais en Russie à Paris, il a mis le séquestre su mes biens (sur une possession seigneuriale à Kostroma); il a intercepté une partie de mon argent -- ensuite il a fait une

sommation à moi, j'ai refusé de rentrer. Je désire me fixer, moi et ma famille -- c'est à dire ma femme et trois enfants -- en Piémont, à Nice ou près de Nice, j'ai acheté une rente de 9000 fr (c'est à dire pour une somme de 150 000 du 5%) de Piémont par Rotschild et Avigdor.

J'ai en ma disposition un capital de 200 000 outre la rente sarde, que je pourrais employer à l'achat d'une grande propriété (tous les titres sont chez moi. La maison Avigdor en a connaissance, de même que d'autres capitaux aussi que j'ai placé en Amérique -- à New York, Ohio, Virginie), tout cela donne certaines garanties pour le gouvernement. Je suis propriétaire d'une maison à Paris. Jamais l'idée n'a passé par ma tête de m'occuper de politique en Piémont. Je désire avoir un point fixe (me naturaliser si cela était facile à faire) pour ma famille; je désire avoir la certitude que sans une provocation de ma part je ne serai pas victimé à la politesse diplomatique envers la cour de Pétersbourg.

Si vous pensez que c'est utile d'en parler de ces détails à m-r le ministre, vous m'obligerez infiniment, je vous autorise d'en agir comme vous le trouverez bien et je serai en tout cas reconnaissant à l'impossible.

Au reste, si vous le conseillez encore, je suis prêt à vous envoyer une lettre pour le ministre et exposer avec encore plus de clarté mes désirs; la réponse ne peut venir que vers la fin du mois d'octobre et comme il n'y a pas d'ambassadeur russe, elle viendra à Nice chez le consul.

Vous aurez besoin de toute votre condescendance et de toute votre bienveillante amitié pour me pardonner de vous inquiéter de cette manière; mais je vous assure, que plus les choses vont mal, plus on a le besoin d'avoir un petit port pour finir ses jours après le naufrage, au moins pour attendre que le mistral et la tramontane cèdent au vent plus humain.