Cher Haug,
Votre lettre du 10 mars m'a fait un bien immense. J'ai tant souffert ce dernier temps, je suis tellement brisé, froissé dans tout ce qu'il y avait de plus cher, de plus saint pour moi, qu'il y a des moments où les forces m'abandonnent, un désespoir complet s'empare de moi, je me sens déchu, avili... Votre lettre m'a trouvé dans un de ces moments, elle m'a remis, -- grâce vous en soit rendue! Oui, j'accepte la solidarité fraternelle, j'accepte votre main -- non pour combattre pour moi, mais pour me soutenir dans une lutte difficile à terminer comme je le désire.
Pourtant avant de vous engager plus loin dans cette affaire triste, noire, il vous faut connaître les faits. Je veux vous les raconter; cela me coûte beaucoup, mais il le faut. Après le récit, je vous dirai: "Jugez et agissez maintenant d'après votre cœur".
Vous m'avez rappelé dans votre lettre une conversation que nous avons eue, en nous promenant une nuit près de la Madeleine. Oh, que je vous remercie de vous en être rappelé. Cette conversation non seulement abrège ma tâche pénible, mais elle me sert de preuve, de base, de document -- au moins par rapport à vous. Oui, j'ai ouvert alors mon âme, je vous ai dévoilé mon
cœur. Cela m'arrive rarement, je ne parle jamais de mes sentiments, il y a je ne sais quelle pudeur qui m'en empêche, -- mes sentiments sont pour moi seul. -- Je vous disais donc alors qu'une seule femme a joué un rôle dans ma vie, et que ce rôle était immense, que je n'ai aimé qu'une seule femme et que cet amour était vivant dans mon cœur, comme le premier jour. Une sympathie profonde nous a liés, lorsque nous étions encore enfants, et cette sympathie a survécu à toutes les vicissitudes d'une existence orageuse. J'ajouterai maintenant que ce même amour me donne la force de supporter le supplice de ma position actuelle. Oui, notre union a fait un miracle bien plus grand que la durée de quatorze années: elle a survécu à une secousse qui devait amener sa perte. Jamais nous n'étions plus étroitement liés qu'après le malheur qui nous a frappés; il nous a soudés encore plus l'un à l'autre; les offenses que je supporte pour elle, la moitié du crime que je prends sur moi -- ont découvert un nouveau terrain pour notre sympathie.
Nous ne sommes pas les mêmes -- et c'est à cause de cela que rien n'est changé entre nous.
Nous entrâmes fiers dans la vie, nous tenant par la main; nous pensions que nous passerions la tête haute devant la foule étonnée. Qu'y avait-il à craindre après douze années d'amour, d'union?.. Une rencontre impure, un souffle délétère auquel on n'a pas su résister, nous rappela à l'humilité.
Nous sortons maintenant de la vie plus humbles, accablés d'une réminiscence terrible, nous allons vers la tombe, la tête baissée, flétris, mais nous tenant par la main comme autrefois. Il n'y a pas de coupable ou d'innocent entre nous: celui qui a trouvé la force d'absoudre a pris sur lui la solidarité du passé. Que celui qui nous méprise, s'éloigne, qu'il nous oublie; notre lien, si humainement saint, est traité de prostitution -- par l'homme qui l'a prostitué. Mais vous qui nous aimiez tant, vous devez vous arrêter, vous devez approfondir ce que je vous dis, et savoir reconnaître le caractère de cette union impérissable sous la boue et l'ignominie dont on l'a couverte.
Je passe aux faits. -- Lorsque nous nous rencontrâmes pour la seconde fois avec l'individu en question, il était bien malheureux. Conspué par les hommes de son parti, accusé de lâcheté et même d'improbité pour l'expédition de Bade, -- sa position n'était pas meilleure à l'intérieur. Attaché par des liens d'argent à une femme qu'il n'aimait pas et qui lui faisait bien sentir ses bienfaits, il ne pouvait rien entreprende, corrompu et efféminé qu'il est par la soif la plus ardente de petites jouissances. Il était seul; il y avait des hommes qui respectaient ses talents, il n'y avait pas un seul qui eût estimé son caractère. Je lui tendis ma main. Je voyais au fond de cette âme énervée un
talent poétique, une pensée grave qui m'éblouissait. Il s'attacha à moi avec passion; il ne me quittait pas; jamais de ma vie un homme ne m'a tant parlé de son amitié, -- il était jaloux de moi, il éloignait mes amis, il m'appelait frère, besson, unique ami et soutien; il m'écrivait que si je voulais l'abandonner, il se cramponnerait à moi, car pour lui il n'y avait pas d'existence sans moi; il me reprochait ma froideur et versait des larmes au souvenir de notre rencontre. Je vous montrerai ses épîtres qu'heureusement j'ai conservées. Cette amitié enthousiaste, ardente pour moi et un amour sans bornes pour mes enfants, firent le premier rapprochement entre N et lui. Elle s'abandonnait sans scrupule à une telle sympathie -- il avait tout le temps pour entraîner de plus en plus une femme qui tomba plus naïvement que ne l'aurait fait une autre, en se défendant. Rien n'a arrêté cet homme profondément dépravé, il n'a rien trouvé dans son cœur qui lui eût dit, ce qu'il y avait de lâche, d'ignoble dans un attentat pareil. Ni respect pour les enfants, ni respect de l'hospitalité, ni respect de soi-même -- car il continuait ses interminables déclarations d'amour pour moi.