Savez-vous ce que c'est qu'un doute qu'on n'ose pas prononcer, un soupèon qu'on n'a pas le courage d'avouer? Je ne veux pas vous faire l'histoire lyrique de ce temps affreux -- nous en parlerons un jour, -- aujourd'hui je vous dirai seulement que j'ai vieilli dans cette lutte, que j'ai dépensé pour elle tout ce qui me restait de forces et d'énergie. -- "Non, -- me disais-je, -- c'est impossible, comment aurait on caché de moi la vérité, de moi, l'ami dévoué, sincère -- on m'aurait abaissé au rôle d'un spectateur -- par quoi ai-je pu mériter tant de mépris?" -- D'un autre côté, je voyais clairement qu'on évitait toute explication. -- C'est de Paris au mois de décembre 49 que j'ai commencé à montrer plus clairement mes soupèons. J'étais seul à Paris, N restait à Zurich où l'individu demeurait dans la maison de ma mère. N protestait dans ses lettres, me parlait de ce lien indissoluble qui nous unissait, et finit par venir à Paris.

Pendant mon séjour à Paris j'ai eu la possibilité de mieux étudier le caractère de l'individu. Il y avait toujours quelque chose qui me révoltait en lui, -- une injustice égoïstique, une grossièreté cruelle envers les autres, et plus encore envers sa femme qu'il exploitait pécuniairement d'une manière indigne. Mes lettres de Paris étaient pleines d'indignation contre ses procédés, je l'accusais avec toute ma sincérité et sans ménagement. Ses réponses devenaient de plus en plus tendres, il ne parlait que d'une existence commune "pure et sérieuse -- loin des hommes, existence qui devait servir d'exemple et être le commencement de la vie de l'avenir pleine d'harmonie"... Je lui répondis:

"Vous importerez dans cette vie un élément dissolvant, égoïstique qui l'empoisonnera", et je lui citai les vers de Pouchkine qui fait dire à un homme "fuyant la vieille civilisation" par un vieux Bohémien qui le chasse de son tabor: "Va-t-en, homme fier -- tu ne veux être libre que pour toi -- nous sommes simples et ne pouvons pas rester avec toi".

Expulsé de Paris, j'allais en juin 1850 à Nice. -- C'était une faute énorme, il aurait fallu aller à Londres. -- L'individu demeurait pendant tout ce temps chez ma mère à Zurich; vers la fin du mois d'août elle l'emmena à Nice. Deux jours avant son arrivée, Mme H prévoyant la collision, emprunta chez moi 10 000 frs. pour deux années. -- Ils étaient sans moyens, je leur proposai un étage dans la maison que je louais; par délicatesse je prenais une bagatelle pour quote-part des dépenses. Et voilà que toute la famille, femme et enfants, s'installe à mes frais. L'individu le savait, il laissait faire mme, et elle ose maintenant m'accuser de ce que je le lui ai dit avant son départ.

C'est à Nice que j'ai pu mesurer tout le mal. N luttait entre deux sentiments, elle cherchait à s'étourdir, elle craignait la vérité. J'étais outragé, stupéfait, profondément malheureux. Et regardant ce caractère mesquin, lâche qui fuyait toute explication, qui opprimait sa femme, qui commenèait à être envieux de ma richesse, je répétais souvent les paroles qu'adressait Hamlet à sa mère: "Et tu as pu préférer à ton ami si dévoué, si aimant, -- le petit juif qui te rendra malheureuse, car son âme est vulgaire!", et une voix intérieure me disait qu'il n'en était pas ainsi. Je voyais de mes yeux -- et je ne croyais pas. Cette foi m'a sauvé, a sauvé N, a sauvé les enfants.

Il fallait en finir -- au moins avec le mensonge. L'idée de me poser en mari et juge ne m'est jamais entrée dans la tête. Je n'ai en rien dans toute ma vie introduit le lâche dualisme entre les convictions et la conduite. J'exigeai la vérité, j'en avais le droit. -- Après deux, trois conversations fiévreuses, N m'avoua tout (vous verrez ensuite quel usage infâme a fait l'individu de ce mot de "tout"). Ce que j'ai souffert en écoutant, -- il faut en effet avoir un organisme de fer, comme le mien, pour avoir pu supporter les quatre, cinq nuits blanches qui suivirent la première conversation. Une de ces nuits nous étions assis sur un sofa, j'avais la mort dans le cœur, des idées de suicide se présentèrent pour la première fois à moi; je voulais boire le calice jusqu'à la dernière goutte. Je fis quelques questions. Elle me répondit. Et nous nous tûmes. J'étais anéanti; une exaltation de rage, de douleur et de honte s'empara de moi, et -- je vous l'avoue franchement, -- la pensée me vint de tuer H; je m'arrêtais à cette pensée avec un sentiment de jouissance...

Le silence dura... Enfin je levai les yeux sur elle; son visage était affreux, blême, livide, bleuâtre, -- les lèvres blanches, les traits altérés, crispés -- elle ne parlait rien et fixait sur moi avec une expression interrogative un regard trouble. Elle me faisait tant de peine, qu'oubliant tout, je pris sa main, j'appuyai ma tête sur son épaule et d'une voix douce qui me sortait du cœur, je la consolai. Pendant quelques minutes, elle ne répondait rien. C'est alors qu'une véritable crise s'opéra en N. Elle se jeta à mon cou en sanglotant; je la déposai demi-évanouie sur le canapé; elle n'eut que la force de me dire: "Ne t'effraye pas; ce sont de bonnes larmes, des larmes d'admiration pour toi, des larmes d'attendrissement (le mot russe est beaucoup plus expressif -- умиления). Non, non, -- disait-elle, -- je ne t'abandonnerai jamais, si toi, tu peux me supporter, oublier le passé"... Son âme, sous l'influence d'une passion maladive, se réveilla; elle était, comme auparavant, énergique, forte, elle se relevait. Elle rentrait, comme elle l'a dit dans une de ses lettres, "comme un vaisseau rentre dans un port après l'orage, -- à demi-anéanti, mais enchanté de son salut".

Dans son entraînement elle ne savait pas où elle allait. Elle allait à la mort. Lui, il convoitait encore "un avenir brillant" comme le dit Mme H qui faisait déjà -- je le jure sur mon honneur -- un projet de partage de mes revenus.

Après cette scène, je voyais que N restait, mais qu'elle était encore subjuguée par les intimidations de l'individu et par le passé. Il fallait agir. Je proposai le lendemain de partir de Nice et de laisser tout le monde s'arranger comme on le voudrait. N ne voulait pas entendre parler de mon départ, -- alors j'exigeai que l'individu quittât la maison. Comme N craignait fortement un duel ou une rencontre sanglante, elle me dit que pour témoignage de ma réconciliation, de mon pardon, elle me demandait ma parole de ne pas le provoquer. Je donnai ma parole, mais à la condition qu'il quitte la maison. -- Voilà ce que l'individu nomme ma "pression" et "l'abus de ma position". Certainement j'influenèais -- par mon dévouement, par mon amour; aussi, n'ai-je pas dit que j'étais indifférent, j'ai dit et je le répète -- j'ai donné pleine liberté à tout le monde. Mettre des obstacles et convaincre -- ce sont des choses très différentes. En ce moment-ci je vous influence...

Il faut vous dire que pendant tout ce temps l'individu se tenait caché dans sa chambre au deuxième et ne descendait plus ni au salon, ni à la salle à manger. Mais il m'expédia sa femme qui vint me faire la proposition la plus monstrueuse, avec cette dépravation naïve qu'on ne trouve que chez les Berlinoises. Elle me proposa de laisser partir N avec l'individu et de rester avec moi. J'ai répété pour la dernière fois que j'étais