prêt à partir, si N le désirait; aussitôt elle courut chez N. -- Elle connaît la réponse et peut vous la communiquer; moi, je connais le résultat. -- D'abord l'individu se refusa, joua encore une fois au suicide, me fit lire par sa femme qu'il était prêt à un duel à mort, mais qu'il ne tirerait jamais "contre un ami devant lequel il se sent coupable". Bientôt pourtant sa nature lymphatique et méticuleuse prit le dessus, et il s'en alla très bourgeoisement avec bagage, femme, bonne et enfants à Mentone, de là -- à Gênes.
Il y avait quelque chose de tellement humuliant et ridicule dans cet Agar mâle avec son Ismaël de Berlin, piteusement chassés d'une maison qui leur avait donné l'hospitalité, que je ne fis aucune démarche ultérieure. Une tout autre question me préoccupait: je voulais approfondir le véritable état de l'âme de N. L'acte qu'elle venait de faire, était une compensation nécessaire à l'outrage qu'on m'avait fait subir. La passion pouvait prendre le dessus... quel était le moteur qui la faisait agir maintenant, -- était-ce de l'abnégation, un sacrifice, un dévouement sans amour? et dans ce cas trouvera-t-elle assez de force, ne succombera-t-elle pas dans la lutte, et dois-je enfin moi-même accepter un pareil sacrifice? Après les premières semaines, où les conversations prenaient souvent un caractère fiévreux et sombre, je vis bientôt que ce n'était chez elle qu'un retour tout naturel vers l'amour qui l'avait guidé toute sa vie; elle rentrait dans son état normal, la passion passagère était une exception, -- elle se sentait plus libre, elle rajeunit de cœur, après avoir secoué le joug d'un être exigeant, capricieux et qui n'agissait que par intimidation.
La conduite ignoble de l'individu éteignit bientôt les dernières traces de cette affection malheureuse. Dans toute la première lettre qu'il a adressée à N, il l'implorait de ne pas se justifier à ses dépens, de prendre tout sur elle; dans les suivantes recommencèrent les menaces de scandale, d'assassinat, et des propositions étonnantes, comme celle de la réhabiliter à mes yeux et de le prendre, comme instituteur, auprès de mes enfants. -- N pensa qu'il ne fallait pas le pousser au désespoir et demanda mon autorisation à lui écrire quelquefois. Je dis que mon opinion était complètement contraire, mais qu'elle n'avait qu'à faire comme elle le désirait. -- Cette correspondance qui passait par mes mains, a amené toutes les horreurs subséquentes. N lui fit la promesse d'un rendez-vous dans une année à condition qu'il n'abuse pas du droit de correspondance; cela ne fit qu'augmenter son intempérance épistolaire. N retira sa promesse et rompit enfin au mois d'août ou de septembre toute correspondance avec lui. Elle le méprisait, elle en était honteuse.
Il ne manquait qu'une chose pour couronner cette ignoble apparition, -- il ébruita toute l'affaire, lui de son coté, et sa femme de l'autre. Et non seulement ils l'ébruitèrent, mais ils ajoutèrent des calomnies. -- Jamais personne n'osa prononcer le nom de cet homme en ma présence, je me taisais avec cette religion du silence, qui n'a jamais eu place dans les âmes des bourgeois. Et voilà que tout-à-coup j'entends au mois de juillet à Genève de Mr Sasonoff que l'individu lui a tout conté. Cette bassesse inattendue m'attrista, je retournai à Turin triste et sombre. N qui vit par mes lettres l'état de souffrance dans lequel je me trouvais, accourut de Nice à ma rencontre et arriva le même jour que moi'à Turin. -- Cette marque d'attention me toucha. C'est là que nous parlâmes pour la dernière fois de cette affaire. Nous nous reconnûmes encore plus. Oui, nous étions les mêmes, plus un souvenir terrible, une cicatrice profonde. Ces journées à Turin me rappelèrent notre brillante jeunesse; elles me rappelèrent notre vie à Vladimir. Oui, c'était un second mariage, un mariage plus profond, peut-être, que le premier: il se concluait avec plus de conscience, avec une parfaite connaissance de toute la responsabilité que nous contractions de nouveau l'un envers l'autre, en vue d'un passé qui a failli nous perdre et nous flétrir. Je laisse à N elle-même le soin de vous raconter le coté lyrique de cette réconciliation et de la complète harmonie dans notre vie de famille, qui dura jusqu'à ce qu'un malheur affreux vint nous frapper. Le 16 novembre ma mère, mon second fils et un de mes amis, son instituteur, périrent dans la Méditerranée. Ce coup abattit la santé de N; la débilité et la faiblesse finirent par une maladie aigüe. Elle gagna une pleurésie; le 2 et le 3 janvier le mal empira de manière que les médecins commencèrent à douter de la possibilité de la sauver.
C'est le temps que choisit ce misérable pour m'envoyer une ignoble provocation. Il savait tout ce qui se passait chez nous par sa femme, qu'il avait forcée à vivre à Nice. Je n'aurais pas ouvert sa lettre s'il n'avait pas écrit sur l'enveloppe: "Provocation honorable". -- Eh bien, au lieu d'un cartel, j'ai trouvé une lettre sale, dégoûtante de cynisme, pleine de dénonciations contre N et de révélations inqualifiables. Il couvrait la sordidité de sa démarche en disant: "On vous a dit tout", -- comme si jamais j'eusse voulu m'abaisser, moi, et abaisser N jusqu'à un récit révoltant des détails. -- Je parlai de cette lettre à un de mes amis, Mr Engelson (la seconde personne, après Sasonoff, avec laquelle j'ai parlé de l'affaire). Quel fut mon étonnement lorsque je vis qu'il était bien instruit de tout ce qui s'était passé. Mr et Мme H ont initié toutes leurs connaissances à la triste histoire de notre rupture, oubliant que le titre de traître revenait de droit à l'un, comme celui d'entremetteuse
à l'autre. J'en étais ébahi et scandalisé. Quel duel pouvait arrêter les on-dit? -- Et N avec moi gardant le plus profond secret, nous leur avions laissé tout le temps pour répandre les calomnies les plus infâmes. -- Le lendemain on savait déjà qu'une provocation m'était adressée; l'individu en avertit sa dame. Peu de jours après Mme Reichel communiqua de Paris à N qu'une provocation m'était envoyée, comme elle venait de l'apprendre de M. Kolatchek.
Faire un duel de parade avec l'intervention de la héroïne de Bade, c'était trop ridicule pour une si triste histoire. Le duel ne réparait rien, il était stupide, c'était un guet-apens; le seul homme qui pouvait se réhabiliter par le duel -- c'était lui. Quant à mon honneur -- je n'y pensais pas trop; je voulais punir ce scélérat, me venger, mais défendre mon honneur contre lui, cela ne me préoccupait que médiocrement. Je le dirai franchement; mes antécédents, -- à commencer par la prison et l'exil de 5 années aux frontières de la Sibérie et à finir par mon expulsion de Paris, -- m'ont donné sinon des droits, au moins quelque confiance en moi-même. Si mon honneur pouvait dépendre d'un traître, dont les antécédents ne sont pas moins connus que les miens, je voudrais être déshonoré.
Refuser un duel n'est pas chose légère. N'oubliez pas que je vous écris deux mois après la provocation. J'ai fait pendant ce temps une véritable maladie psychologique -- avant d'engager mon honneur à moi-même par une décision immuable, forte, de tenir tête à cet homme dénué de tout sentiment de noblesse, de dignité, et aux préjugés invétérés -- en persistant dans mon refus d'élever ce misérable à l'honneur d'un duel. Je connaissais très bien, à quel monstre puissant et implacable j'allais m'attaquer. La divinité altière, inhumaine et injuste du point d'honneur, est omnipotente; elle fascine les hommes les plus indépendants, et ils s'arrêtent devant ses décrets et renient leurs convictions pour montrer qu'ils ont assez de courage pour soutenir la vue d'un pistolet. Je m'insurge contre le despotisme, car moi, je me sens pur et innocent, car je me sens la force de faire appel à mes amis et de leur tout dire. -- Mon refus avait encore une autre signification plus étendue; j'ai voulu par ce fait définitivement, solennellement reconnaître en réalité la liberté de la femme. J'ai voulu donner toute la plénitude de l'indépendance à la femme pour se réhabiliter elle-même. Ce ne sont que les imbéciles, les mineurs et les faibles qui doivent être défendus par les autres -- mais cette femme est forte, et elle est plus forte seule. Cet homme, pour se venger de ce qu'une femme n'est pas restée fidèle au crime, qu'elle ne voulut pas subir son esclavage, veut l'écraser par son cynisme. -- Eh bien, elle l'écrasera par la grandeur de son repentir... A peine depuis un mois cette
femme a commencé à parler, et déjà l'opinion étonnée se tourne vers elle. Naguère encore on me plaignait seul et on répétait les accusations calomnieuses répandues pendant une année par dame H, et maintenant déjà on trouve N sublime d'énergie, de volonté.
Voilà le commencement de mon triomphe!