Je joue mon honneur, c'est la dernière carte qui me soit restée.
Un homme infâme que j'ai eu le malheur d'aimer comme un ami intime, et que j'étais dans la nécessité de chasser de ma maison, il y a près de deux ans, attendit la maladie mortuaire de ma femme pour l'offenser sur son lit de douleur, en denoncant, par un sentiment de vengeance atroce et lâche, un passé oublié. Il ajouta les calomnies, les plus noires, à la dénonciation. Ce scélérat s'appelle G. Herwegh ci-devant poète allemand, connu par sa fuite d'un champ de bataille. Il terminait son œuvre, en m'envoyant une sorte de provocation conèue en termes ignobles. J'ai refusé de donner suite à un pareil cartel.
Cette décision m'a coûté beaucoup. Il me fallait plus que le sentiment de la justice, plus que celui de la confiance dans une vie antérieure, traversée au grand jour, au vu et au su de tout le monde; il fallait un moteur plus puissant que tout cela pour me faire agir de la sorte. Le duel ne réhabilitait en rien la noble victime: le duel, tout en cachant le fond, faisait ébruiter l'apparence. Aussi ne pouvait-il servir qu'à restaurer l'honneur d'un traître ou bien fournir une satisfaction à mon point d'honneur. C'était, en vérité, trop donner à une divinité altière et froide, -- homme d'un monde barbare et d'un monde nouveau, j'ai osé m'attaquer à cette idole.
En même temps j'ai brisé une autre encore, et en le faisant jamais je ne me suis senti plus conséquent avec tout ce que j'ai écrit, avec tout ce que j'ai prêché.
J'ai laissé avec respect la pleine liberté de la défense à la femme elle-même, et non seulement de la défense, mais de la punition. La femme ne doit plus être l'éternel mineur. J'ai atteint mon but, elle se fit un piédestal de l'infâmie de son persécuteur, elle l'écrasa du haut de sa grandeur morale. Palpitante d'indignation, elle lui écrivit une lettre sublime. Il renvoya la lettre sans l'avoir décachetée. Alors elle convoqua quelques amis autour de son lit, pour apporter un témoignage à tout ce que je leur disais, elle leur communiqua la lettre et la remit à mon ami, le général Haug (un des héros de Rome en 1848), en le priant de notifier cet arrêt à l'individu -- elle y tenait tant, -- elle y voyait la plus haute satisfaction pour moi -- et elle avait raison.
Elle était grande, cette pauvre martyre dans cet acte, la réhabilitation était plus que complète -- tout le monde s'inclina devant tant d'énergie. Mais bientôt les forces physiques l'abandonnèrent; le 2 mai elle cessa d'exister.
J'ai juré de la venger.
Ma vengeance devait commencer avec la même conformité de mes principes, avec laquelle j'ai réhabilité la victime. Je voulais porter la cause au seul tribunal que je reconnaisse, je voulais punir le traître par la seule force morale de la Démocratie. C'était à elle, à ses représentants de prononcer l'excommunication d'un misérable qui ose se compter dans les rangs révolutionnaires. Si la démocratie n'est pas une puissance, si elle ne comprend pas la solidarité de tous pour chacun -- elle n'est pas une réalité. Si elle n'est pas assez forte pour protéger un de ses frères, ni assez morale pour flétrir un traître -- elle n'a pas d'avenir.
J'écrivis à un ami que je respecte beaucoup, à Mazzini, sa belle réponse augmenta mes forces. Les fougueux Italiens avec lesquels je vivais à Nice et à Gênes, applaudirent avec enthousiasme à ma décision. Lé <...>[230] Giacomo Medici était le premier
à demander que son nom parût sous le verdict. Un incident a modifié la position...