L'ami Haug, devenu exécuteur testamentaire, quitta Londres pour remplir la volonté de la défunte et alla à Zurich. Accompagné de deux amis, tous les deux très bien connus dans la démocratie, -- il alla chercher l'individu chez lui. Il lui notifia l'arrêt d'outre-tombe; le coupable l'entendit pâle, tremblant -- non de remords, mais de peur. Après avoir entendu la lecture, il eut la bassesse de nier l'authenticité de la lettre; on lui montra l'enveloppe, il la reconnut, -- mais en même temps on trouva une autre lettre écrite de sa main, qui était dans l'enveloppe qu'il disait ne pas avoir décachetée. C'était un commentaire odieux de la lettre qu'il disait n'avoir pas lue.

Le coupable n'a retrouvé quelque semblant de courage que pour fuir et invoquer à grands cris le secours de la police. Ernst Haug alors, transporté d'une juste indignation, a puni le lâche en lui imprimant sur le visage le cachet de son mépris. C'était le 1-ier juillet.

Sept jours après Hervegh m'envoya une seconde provocation. Mon refus était à prévoir.

Cependant le fait a transpiré, les journaux le portèrent à la publicité. L'homme prostitué, me parodiant alors, a eu l'impudence alors d'imprimer un article sale dans un journal réactionnaire ( Neue Züricher Zeitung ) où il traite mes amis de spadassins et déclare qu'il ne se battra pas avec Haug.

Me voilà donc engagé dans une polémique dégoûtante que je désapprouve, et qu'il n'est pas en mon pouvoir d'arrêter, -- il m'est impossible de me taire lorsqu'on offense mes amis, qui se sont dévoués avec tant de générosité à une œuvre de haute moralité.

Si après tout je trouve la force suffisante de traverser ce marais boueux, avec le cercueil que je porte, la tête haute, sans faillir, j'en sortirai victorieux. Si non -- il n'y a pas de salut pour moi. Et je recommande mes enfants à mes amis, je vous les recommande à vous, vénérable ami, d'une manière toute particulière.

Je ne suis pas encore à bout de mes forces. Mais quelquefois un abattement, un désespoir s'emparent de mon âme: l'idée me vient que j'ai entrepris une tâche beaucoup au-dessus de mes forces, je tremble à la pensée qu'ayant le premier fait appel à la publicité, je ne trouverai ni assez de talent, ni assez de puissance pour la dominer -- et qu'alors je n'ai fait que livrer à la foule une cause sainte pour moi, que je l'ai profanée en voulant l'entourer d'une auréole de respect et de vénération.

J'imprimerai un appel aux frères de la démocratie, qu'ils me soutiennent dans ma route ou qu'ils m'abandonnent à mon

sort par leur silence. Dites votre opinion, ne m'épargnez pas, dites -- la avec sincérité -- j'attendrai avec impatience votre lettre. Proudhon et ses amis partagent ma manière de voir -- ainsi qu'ils viennent de m'assurer.

Je ne veux pas vous parler de ce que j'ai souffert, combien je me sens épuisé depuis ma dernière lettre (écrite, je crois en janvier). C'est une triste chronique de pathologie -- qui peut bien rester ensevelie dans ma poitrine. Ce n'est qu'un organisme pareil au mien, qui pouvait résister à cette incessante torture.