Le 11 juin.
Tu es, cher George, tout à fait comme Ney, le brave des braves, tu ne te rends jamais et tu fais bien. Tu as tort -- mais il n'y a pas de raison d'en convenir; enfin, moi de guerre lasse, je cèderai -- car répéter pour la 500 fois les mêmes arguments c'est acheter une justification à un prix énorme. --Tu écris que tu portes haut la tête et le cœur, -- moi aussi; mais quelquefois je les porte très humbles, c'est nommément quand j'ai tort, quand, entraîné par un mouvement passionné, j'offense mes amis; tu veux absolument avoir raison, et en manquant tu prends par les sentiments, tu ris et tu pleures -- pour ne pas être forcé de convenir que tu avais tort. Ce n'est pas moi le premier qui l'aie remarqué; Emma aussi bien que moi et avant moi. En moi tu trouveras toujours une résistance acharnée. -- L'autre jour je n'étais pas fâché, j'étais affligé par ta lettre, je sais que tu devais revenir toi-même; mais cela n'est pas assez d'avoir le désir de frapper -- pour frapper; tu es trop habitué aux concessions amicales, -- moi je ne peux le faire, avec toute mon amitié, c'est contre ma nature...
Pour mettre sur un autre terrain la question, moi je demande où fallait-il aller, quand? -- Est-ce que tu as jamais écrit qu'il fallait venir à Zurich, la seule chose possible pour nous réunir, moi je l'ai proposée, mais Zurich te déplaisait comme ville, -- votre voyage à Stuttg n'était-il pas nécessaire, et il n'y a que 3 jours que vous l'avez terminé. Quand fallait-il donc aller? Si tu n'as pas gardé toutes mes lettres, au moins rappelle-toi les réponses de Gasser, chaque semaine se terminait par une promesse.
L'affaire entière a été traitée de facile au commencement, eh bien, tu vois à présent que le ministre ne peut pas même obtenir
de réponse de l'ambassadeur. Et que Rot ne fait rien contre, mais ne fait rien pour. Quelle serait donc la folie de quitter une affaire entamée, sans même connaître l'état dans lequel on la laisse.
Pourquoi me fais-tu répéter tout cela? Je n'avais d'autre manière d'agir. Enfin on me renvoie de Paris, -- toute la maison malade, mais vers le 1 juin je pouvais partir, non pas pour te rejoindre, mais pour aller à Nice -- eh bien, Rot lui-même était tellement persuadé vers la fin du mois de mai que l'affaire allait se terminer -- qu'il a ordonné d'acheter des papiers amér pour ma mère, que la police a eu l'évidence de la nécessité de rester quelques jours encore.
A présent, je dois dire concernant le conseil de Sch dont j'ai fait mention l'autre jour; il m'a dit qu'une démarche énergique de la part de R finirait en une semaine l'affaire et en même temps qu'il n'y a pas de doute qu'il ne le fera pas. Si on perd le temps à présent, le gouv russe, voyant que l'affaire n'est pas poussée, s'acharnera encore plus. Donc il faut frapper un coup décisif, le coup décisif serait de demander définitivement <à> R, veut-il continuer ou non l'affaire, et par quels moyens. Sinon -- transporter immédiatement l'affaire à Londres. J'attends demain ou même aujourd'hui la réponse de Bamberger, auquel j'ai communiqué tous les détails -- après avoir fait le transfert, Gasser n'aura qu'à endosser à Pétersb le billet au nom désigné par le banquier anglais. -- En tout cas, c'est un pas -- et qui ne serait pas fait sans moi...
Tu penses qu'il a un dualisme dans ce que je dis, que je me soumets aux nécessités extérieures. Non, c'est aussi du réalisme, le vin de Xérès me donne régulièrement des maux de tête -- eh bien, je ne le prends pas. Je sais qu'il m'est impossible d'aller à Naples, -- j'aime Naples par-dessus tout -- et bien, non seulement je n'irai pas à Naples, mais je ne me bercerai pas même de projets inexécutables -- qui donc est dans la réalité et qui dans les fantaisies? Mais moi, je ne t'en veux pas pour cela. -- Je déteste Paris - et je restais là parce que je pensais pouvoir faire quelque chose pour le procès. Tu aimes Paris, tu meurs d'ennui à Zurich et pendant 6 mois l'idée ne t'est pas venue de venir passer ici une semaine ou deux; cela ne prouve non plus une grande décision de caractère... Je crois qu'il suffit. -- Amen.
Ecris donc à Kol que je suis très flatté etc. et que je lui enverrai quelque chose. Reichel t'apportera l' Epilogue, tu peux le faire copier par quelque'un à Zurich (c'est le seul exemplaire) et envoyer sans traduire à Kol mais comme cet Epil < ogue > a déjà été promis par Kapp à la 2e édit de la brochure, moi je donnerai à Campe encore un petit article. C'est dommage seulement que l' Epilogue à lui seul ne présente rien de
Ganzes, il fallait aussi l'autre article. -- Ou s'il veut attendre, je lui écrirai de Nice quelques " actualia ".