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POÉSIES POPULAIRES SERBES
* * * * *
CHANTS HEROÏQUES
CHANTS DOMESTIQUES ET CHANSONS
PARIS.—IMPRIMÉ CHEZ BONAVENTURE ET DUCESSOM 55, QUAI DES AUGUSTINS.
POÉSIES POPULAIRES SERBES
TRADUITES SUR LES ORIGINAUX AVEC UNE INTRODUCTION ET DES NOTES
PAR
AUGUSTE DOZON
CHANCELIER DU CONSULAT GENERAL DE FRANCE A BELGRAD
Les Serbes, ce peuple enfermé dans son passé, destiné à être musicien et poëte de toute la race slave, sans savoir même qu'il deviendrait un jour la plus grande gloire littéraire des Slaves.
MICKIEWICZ, Les Slaves T. I p. 331
PARIS E. DENTU, LIBRAIRE-EDITEUR PALAIS-ROYAL, 13, GALERIE D'ORLEANS
1859
A AUG. BRIZEUX ET AUG. BARBIER.
_Mon cher Barbier,
Lorsque j'eus d'abord la pensée d'inscrire en tête de ce livre deux noms qui m'étaient également chers, celui de Brizeux et le vôtre, Brizeux était plein de vie; éloigné de lui, je le croyais du moins. Nous le pleurons aujourd'hui, et les lettres françaises avec nous; au lieu de serrer la main d'un ami, il ne me reste qu'à honorer la mémoire d'un poëte. Permettez-moi, mon cher Barbier, de vous associer ici à cette mémoire; j'y ai un double droit: Vous êtes l'égal de Brizeux par le talent, et vous voulez bien m'accorder dans votre amitié la même place que je tenais dans la sienne._
A.D.
Belgrad, le 1er Septembre 1858.
INDEX EXPLICATIF DES NOMS DE PERSONNES ET DE LIEUX ET DES MOTS ETRANGERS QUI SE RENCONTRENT DANS L'OUVRAGE
Agalouk (T), dignité et fief d'aga.
Belgrad (ville blanche), capitale de la principauté de Serbie avec une forteresse occupée par les Turcs.
Bochtchalouk (Voir note 10 de la 3e partie, p. 185).
Boiana, rivière qui traverse Scutari d'Albanie.
Bosnie (Bosna), province slavo-musulmane de la Turquie d'Europe, et rivière qui y coule.
Boula, nom que les Serbes donnent aux femmes mariées turques.
Bouzdovan, masse d'armes garnie de nœuds.
Brankovitch, Vouk (Voir note 8 de la 1re partie, p. 61).
Bulgarie, province slave de la Turquie.
Charatz (cheval pie), cheval de Marko Kralievitch.
Choumadia (de chouma, forêt), partie de la Serbie dans laquelle se trouve Belgrad.
Coucou, symbole de la douleur (Voir les notes des 4e et 5e parties).
Deh (T.), brave, espèce de garde-du-corps, homme d'escorte; deh-bacha, chef des gardes.
Dépense, Faute de mieux, j'ai traduit ainsi le mot riznitza, qui désigne une chambre où l'on garde l'argent, les habits et les provisions.
Despote, titre des chefs nationaux serbes, après le renversement de l'empire.
Devèi, (Voir note 10 de la 2e partie, p. 120 ).
Dolman (dolama). Ce n'est pas la courte pelisse des Magyars, mais un long vêtement sans manches.
Douchan (Étienne), tzar serbe, de 1336 à 1356.
Gouslé (ce mot est en serbe du féminin pluriel), instrument de musique à une seule corde, ayant la forme générale d'une guitare, sauf que le corps en est convexe et dont on joue au moyen d'un archet en forme d'arc, il sert uniquement à accompagner la récitation déclamée des poésies héroïques.
Grahovo, district situé entre l'Hertzégovine et le Montenégro.
Haïdouk (de l'arabe-turc haidoud), bandit, mais, dans la poésie populaire, sans aucune idée flétrissante, et plutôt dans un sens héroïque.
Harambacha (T.), chef de voleurs.
Hertzégovine, province slavo-musulmane de la Turquie.
Igoumene (ο ηγουμενος), supérieur des couvents du rite oriental.
Ioug, le sud. Ioug Bogdan, beau-père du knèze Lazare.
Iounak, héros, homme brave et accompli, d'où iounatchka pesma, chant héroïque.
Iovo, diminutif de Iovan, Jean.
Irène, femme de George Brankovitch, despote serbe elle-même de 1457 à 1459.
Jéna, femme, d'où jénska pesma, chant féminin, par opposition aux poésies héroïques.
Kaloyer (καλογερων, en serbe, kaloudjèr), moine du rite oriental.
Kalpak (T.), bonnet de fourrure, d'où notre mot kolbak.
Karageorge (en serbe Karadjordje). Voir note 10 de la 4e partie, p. 224.
Kèrsno-imé. (Voir note 6 de la 1re partie, p. 60.)
Kladoucha, ville de la Croatie turque.
Kmète, chef électif des villages serbes, il y en a ordinairement deux ou trois.
Knèze, Pendant la domination turque, ce mot désignait les petits chefs de district, sous sa forme russe, kniaz (que nous rendons par duc), il est le titre officiel du prince actuel de Serbie.
Koçovo (de koç merle), grande plaine située dans l'ancienne Serbie, et où fut livrée contre les Turcs, le 15/27 juin 1389, une bataille qui amena la ruine de l'empire serbe.
Kolo, nom des danses nationales serbes (Voir la note 16 de la 3e partie, p. 185).
Koula, tour, maison (Voir note 12 de la 1re partie, p. 62).
Koum, parrain pour les noces comme pour le baptême.
Krouchedol, monastère de Sirmie.
Krouchevatz, ville de Serbie.
Lab (le), et la Sitnitza, rivières ou ruisseaux qui traversent la plaine de Koçovo.
Lazare Greblianovitch, tzar ou knèze serbe de 1371 à 1389 (Voir note 2 de la 1re partie p 69).
Lievo, ville de l'Hertzégovine.
Litra, quart de l'oka.
Maritza, l'Hebrus des anciens, et aussi, sans doute par confusion, quelque rivière qui coule dans la plaine de Koçovo (Voir note 14 de la 2e partie, p 121).
Marko Kralievitch, personnage historique et héros légendaire serbe.
Méhana (du persan mei vin, et khane maison), cabaret et petite auberge de village, en Serbie.
Merniavtchevitch, nom patronymique du roi Voukachine et de ses frères (Voir note 1 de la 2e partie p 119).
Miliatzka, rivière qui traverse Saraievo.
Miloch Obrenovitch, prince de Serbie (Voir note 11 de la 4e partie, p 224).
Mirotch, montagne de Serbie.
Mitrovitza, ville de la Slavonie, sur la Save.
Morava, la rivière la plus considérable qui coule dans l'intérieur de la Serbie. Elle se jette dans le Danube, vers les Portes de fer.
Mostar, chef-lieu de l'Hertzégovine.
Mouio, diminutif de Moustafa.
Nemania, Étienne (XIIe siècle), fondateur de la dynastie serbe des Nemanitch.
Nich (Nizza sur les cartes), chef-lieu d'un pachalik de Bulgarie.
Obilitch, Miloch. L'un des gendres du knèze Lazare, qui donna la mort au sultan Murad Ier. (Voir note 9 de la 1re partie, p. 61.)
Oka, poids et mesure de capacité turcs. (1,284 grammes.)
Opanak, sandale en cuir grossier de couleur rouge, fixée autour de la jambe par une lanière, et qui forme la chaussure des paysans serbes et turcs.
Otmitza, enlèvement. (Voir note 4 de l'int., p. 30.)
Oudbigna, ville de la Croatie turque.
Ouroch V, tzar serbe, de 1356 à 1367.
Pachinitza, en serbe, femme d'un pacha.
Pandour, agent de la police, gendarme serbe.
Pesma, nom de toutes les pièces de poésie chantée serbes.
Pobratime, Poçestrima, etc. (Voir note 3 de la 1re partie, p. 59.)
Prilip, ville d'Albanie, et résidence de Marko Kralievitch.
Prizren, ville d'Albanie.
Protopope, ou vulgairement prota, dignitaire de l'Église orientale. C'est notre archiprêtre.
Rade, Rado, diminutif de Radoïtza.
Ravantiza, monastère de Serbie.
Romania, montagne de Bosnie, aux environs de Saraievo.
Saraievo (en turc, Bosna-Serai, palais de la Bosnie), grande ville, chef-lieu de la Bosnie.
Save (Sava), grande rivière, qui se jette dans le Danube à Belgrad.
Scutari (Skadar), ville d'Albanie.
Sègne, ville de Dalmatie.
Serbie (Sèrbia), principauté tributaire de la Porte Ottomane, avec administration intérieure indépendante.
Sirmie (en serbe Srem), province de la Hongrie entre le Danube et la Save.
Slava, fête du patron de famille. (Voir note 6 de la 1re partie, p. 60.)
Smederevo (sur les cartes, Sémendria), ville de Serbie.
Sokol (le Faucon), vieux château fort, situé en Serbie.
Sophia, ville de Bulgarie.
Spahi (en serbe, spahia), seigneur féodal, grand propriétaire terrien—Spahilouk, domaine d'un spahi.
Stara planina (la vieille montagne), nom serbe des Balkans.
Svat, invité aux noces (Voir note 10 de la 2e partie, p 120) Le stari svat en est le chef et l'un des témoins du mariage.
Sveta Gora, la sainte montagne (το αγιον ορος) le mont Athos.
Talari (de l'allemand thaler), pièce d'argent autrichienne qui vaut environ cinq francs.
Tamboura, instrument de musique à cordes.
Tchaouch (T ), huissier, messager, héraut.
Tchardak (T ), galerie ou pièce ouverte, verandah attenant à une maison, aussi, pavillon, corps de logis.
Tchelebi (T ), espèce de petit-maître, de dandy turc, jeune homme de distinction.
Timok, rivière de Serbie.
Toka, espèces de plaques métalliques qui couvraient le devant de la veste dans l'ancien costume serbe.
Tzar, tzarine (tzaritza), tzarevitch, mots appliqués par les Serbes dans le sens d'empereur, etc., aux souverains ottomans, aussi bien qu'à ceux du reste de l'Europe, ils ne font point usage du titre de sultan.
Tzarigrad, ville impériale, nom par lequel les Serbes désignent Constantinople.
Tzer, montagne de Serbie.
Tziganes, bohémiens (Voir note 22 de la 2e partie, p 123).
Tzerna Gora, nom serbe du Montenégro.
Tzetigna, rivière de Dalmatie—Tzetigne (au fém. plur. ), Cettigne, capitale du Montenégro.
Varadin, nom serbe de Petervardein, forteresse de Hongrie.
Vila, espèce de nymphe des bois (Voir note 7 de la 2e partie, p. 120).
Vilindar (Chilendar), monastère de l'Athos, fondé par un tzar serbe.
Voukachine, l'un des grands feudataires des tzars serbes Douchan et Ouroch, père de Marko Kralievitch.
Zadoujbina, fondation pieuse.(Voir note 9 de la 2e partie, p. 120.)
Zadrouga, association domestique (Voir note 2 de la 4e partie, p. 221.)
Zagorié, district de l'Hertzégovine.
Zadar (Zara), ville de Dalmatie.
Yatak, recéleur des haïdouks, qui les héberge et les cache pendant l'hiver.
INTRODUCTION
I
Les poésies populaires dont le présent recueil contient un choix restreint, mais fait avec soin, et traduit uniquement sur les originaux[1], appartiennent à toute la race serbe répandue, sous divers noms, dans la principauté actuelle de Serbie (Sèrbia), la Bosnie, l'Hertzégovine, le Montenégro (Tzèrna Gora), quelques districts de la Bulgarie et de l'Albanie, la Dalmatie et les provinces méridionales de la Hongrie (Batchka, Sirmie et Banat). Elles sont encore à l'état de tradition orale, et le patriote éclairé, M. Vouk Stefanovitch Karadjitch, qui, depuis plus de quarante ans, s'occupe avec un zèle intelligent et une scrupuleuse fidélité à les recueillir de la bouche même du peuple, n'a pas encore entièrement accompli sa tâche, tant la mine où il puise est abondante, tant aussi l'accès en est parfois difficile, tant il faut de patience et de sagacité pour faire un choix parmi les matériaux qu'elle fournit[2].
Pour juger ces poésies, pour les goûter même, et surtout pour comprendre leur valeur comme documents de l'histoire littéraire générale, il est indispensable de connaître certaines circonstances qui se rattachent à leur origine et à leur composition. Les détails qui suivent, empruntés à leur savant éditeur[3], sont les plus propres à mettre le lecteur au courant de ces circonstances. J'y ajouterai ensuite quelques remarques qui me sont personnelles.
«Toutes nos poésies populaires, dit M. Vouk, se divisent en chants héroïques (pèsmè ïounatchké) que les hommes chantent (ou plutôt déclament, comme je le dirai plus loin) en s'accompagnant de la gouslé, et en poésies domestiques ou féminines (jénské), que chantent non-seulement les femmes et les jeunes filles, mais aussi les hommes, particulièrement les jeunes gens, le plus souvent à deux voix. Ceux qui chantent les poésies féminines le font pour leur propre amusement, tandis que les poésies héroïques sont destinées à des auditeurs; c'est pourquoi, dans les premières, on a surtout égard à la partie musicale, à la mélodie, et dans les secondes, à l'expression poétique.
«Aujourd'hui, c'est dans la Bosnie, l'Hertzégovine, le Montenégro et les régions montagneuses du midi de la Serbie, que le goût pour les poésies héroïques est le plus vif et le plus général. Actuellement encore, dans ces contrées, il est à peine une maison où l'on ne trouve une gouslé, qui surtout ne manque jamais dans les stations des pâtres; et il serait difficile d'y trouver un homme qui ne sût pas jouer de cet instrument, chose même que beaucoup de femmes et de jeunes filles sont en état de faire. Dans les districts inférieurs de la Serbie (ceux qui avoisinent le Danube et la Save), les gouslé deviennent déjà plus rares, bien que je pense que dans chaque village (surtout sur la rive gauche de la Morava), on en trouverait au moins une.
«Pour ce qui est de la Sirmie, de la Batchka et du Banat, les aveugles sont les seuls qui y possèdent des gouslé, et encore doivent-ils apprendre à en toucher et la plupart ne s'en servent-ils que pour accompagner des complaintes; toute autre personne regarderait comme une honte d'avoir dans sa maison un instrument d'aveugle. Aussi, dans les pays que je viens de nommer, les poésies héroïques (ou, comme on les y appelle déjà, d'aveugles) ne sont-elles chantées que par des mendiants privés de la vue, ou par des femmes qui ne font point usage de la gouslé. Cela explique pourquoi les poésies héroïques se chantent plus mal et sont plus corrompues dans la Sirmie, la Batchka et le Banat, qu'en Serbie, et en Serbie, aux environs du Danube et de la Save, plus que dans l'intérieur des terres, en Bosnie et en Hertzégovine surtout….
«La poésie domestique ou féminine, à ce que je crois, est surtout répandue là où l'autre l'est moins, et dans les villes de la Bosnie; car de même que dans les contrées qui bordent le Danube et la Save, les mœurs des hommes se sont adoucies, de même dans les autres (les villes exceptées), le caractère des femmes a conservé plus de rudesse, et la guerre, plus que l'amour, occupe la pensée de la population. Une autre raison encore, c'est que là les femmes vivent plus dans la société. Ajoutons d'ailleurs que, dans les trois provinces hongroises que j'ai nommées, les chansons populaires ne se chantent plus, et ont été remplacées par de nouvelles, que composent des gens instruits, des écoliers et des apprentis du commerce.
«Il y a un certain nombre de poésies qui appartiennent à une classe intermédiaire entre les héroïques et les domestiques. Elles se rapprochent plus d'ailleurs des premières, bien qu'il soit fort rare de les entendre chanter sur la gouslé par des hommes, et qu'en raison de leur longueur, le plus souvent on les récite.
«On compose encore aujourd'hui des poésies héroïques,…. qui ont ordinairement pour auteurs, autant que j'ai pu m'en assurer, des hommes de moyen âge et des vieillards. Dans les pays où le goût en est général, il n'y a pas un homme qui ne sache plusieurs chants, quelquefois jusqu'à cinquante ou même davantage, et pour ceux dont la mémoire est si bien garnie, il n'est pas difficile d'en composer de nouveaux. Il faut d'ailleurs savoir que, dans les contrées dont je parle, les paysans n'ont ni les mêmes soucis, ni les mêmes besoins que dans les États de l'Europe, et qu'ils mènent une vie assez semblable à celle que les poëtes décrivent sous le nom de l'âge d'or…»
L'auteur cite ensuite des exemples de pièces burlesques ou satiriques,—genre qu'il n'a point admis dans sa collection,—qui ont été composées par des gens à lui connus. Elles sont faites à l'occasion de circonstances de la vie ordinaire et manquent d'importance générale, ce qui fait qu'elles ne se répandent point au dehors et meurent bientôt là où elles sont nées. Voici quelques-unes de ces circonstances: les noces, quand il s'y produit quelque incident comique, par exemple quand les invités se prennent de querelle et rouent de coups l'un d'entre eux; quand une femme quitte son mari; surtout quand il y a brouille dans un ménage, ou que des gens mariés à la suite d'un rapt (otmitza)[4] restent sans enfants. Et M. Vouk, à propos des querelles entre gens de noce, ajoute avec quelque naïveté: «S'il y avait mort d'homme, en pareil cas, on ne ferait pas une chanson comique.» Tout cela, il faut l'avouer, nous reporte un peu loin de l'âge d'or. Mais c'est peut-être ici le lieu de faire observer que la naïveté dont je parle dans ces pages est une qualité de l'esprit, des esprits jeunes, et n'a rien à faire avec la candeur ou l'innocence des mœurs.
«Que l'on ne puisse, dit-il ailleurs, connaître les auteurs des poésies populaires, même les plus récentes, il n'y a rien là qui doive étonner; mais ce qui a lieu de surprendre, c'est que dans le peuple personne n'attache d'importance à composer des vers, et que, loin d'en tirer vanité, le véritable auteur d'un chant se défend de l'être, et prétend l'avoir appris de la bouche de quelque autre. Il en est ainsi des poésies les plus récentes, de celles dont on connaît parfaitement le lieu d'origine, et qui roulent sur un événement de fraîche date; car à peine quelques jours se sont-ils écoulés, que personne ne songe plus à leur provenance.
«Quant aux poésies domestiques, il s'en compose peu de nouvelles aujourd'hui, et elles ne se produisent plus guère que sous la forme de dialogues improvisés entre filles et garçons.»
Et plus loin: «Les poésies héroïques sont mises en circulation principalement par les aveugles, les voyageurs et les haïdouks. Les aveugles vont mendiant de porte en porte, ils fréquentent les assemblées près des monastères et des églises, ainsi que les foires, et partout ils chantent. De même, quand un voyageur reçoit l'hospitalité dans une maison, il est d'usage, le soir, de lui présenter une gouslé, en l'invitant à chanter, et dans les khans et les cabarets (méhanas), il s'en trouve pour le même usage. Quant aux haïdouks, dans leurs retraites d'hiver, ils passent la nuit à boire et à chanter, le plus souvent les exploits de leurs confrères.»
M. Vouk entre ensuite dans des détails sur la manière dont il a recueilli les pesmas. Il raconte l'étonnement et la défiance qu'il inspirait, soit aux femmes, soit surtout aux chanteurs de profession, dont la jalousie de métier, excitée par la crainte de perdre un gagne-pain, ne cédait qu'à de copieuses libations d'eau-de-vie[5]. Mais au sujet de ceux-ci, il se plaint qu'il soit si rare d'en trouver un qui fasse son métier avec un peu d'intelligence et sans gâter la pesma. Il fallait d'ordinaire l'entendre de la bouche de plusieurs pour l'avoir complète, et avec l'exactitude et dans l'ordre convenables.
II
Comme on vient de le voir, les pesmas serbes sont le travail de plusieurs siècles, sont l'œuvre collective d'une race tout entière, du génie et des mœurs de laquelle elles fournissent en même temps l'expression, d'autant plus fidèle et plus authentique, que toute influence, toute imitation extérieures, sont restées étrangères à leur composition. Le nom de nationales leur conviendrait donc mieux que celui de populaires, mot qui, dans notre état social si raffiné, a pris une acception particulière, et est devenu presque le synonyme de vulgaire, de trivial. La poésie populaire, chez nous, ce sont uniquement les chansons grossières du paysan, de l'ouvrier, de l'ignorant enfin, c'est-à-dire de l'homme qui, étranger à la langue polie, à la connaissance de l'histoire et de l'antiquité, se trouve, par cette ignorance même, exclu de la vie intellectuelle et comme ravalé dans une condition inférieure; poésie informe, boiteuse, et d'ailleurs peu abondante. Car je ne parle pas des œuvres soi-disant populaires fabriquées par des messieurs. C'est ordinairement le plus détestable des pastiches.
Chez les Serbes, rien de tout cela.
Ce n'est pas que les lumières y soient plus répandues; l'ignorance y est, au contraire, universelle, absolue; la société y forme une seule classe, qui n'a qu'une connaissance, un aliment intellectuel, une vie morale, une histoire, et, avec la danse et la boisson, un divertissement commun: les poésies populaires. Les choses ont un peu changé, bien entendu, dans la principauté, où une transformation politique et sociale s'opère, où la poésie populaire se meurt et commence à être dédaignée, bien que la poésie savante soit encore dans les langes; mais là même où, comme en Bosnie, il s'est conservé une espèce de noblesse féodale, les mœurs la rapprochent tellement du rustre, du raya, que, pour mon sujet, il n'y a point de différence.
Les chants historiques serbes ont eu d'ailleurs une destinée singulière et bien importante. C'est grâce à eux en grande partie, on n'en saurait douter, que s'est conservé dans le peuple le sentiment de la nationalité. L'habitude de célébrer sous une forme poétique chacun des incidents de la lutte nationale ou individuelle contre les Turcs a constamment entretenu le souvenir et l'amour de l'indépendance, et attisé la haine de peuple à peuple, de religion à religion[6]: double sentiment qui a fini par se faire jour, au commencement de ce siècle, chez les Serbes de la principauté, et qui règne encore si énergiquement parmi ceux de la Tzèrna Gora. Et, d'un autre côté pourtant, ils ont servi à conserver le lien national entre les Serbes des diverses religions, car on a vu des Bosniaques musulmans demander à un kadi la grâce d'un prisonnier serbe du rit oriental, comme bon chanteur de pesmas, et, au commencement du XVIIe siècle, Goundoulitch, le dignitaire de la république de Raguse, revendiquait déjà comme gloire nationale, dans son poëme d'Osman[7], les gestes, embellis par la poésie, de Marko Kralievitch et d'autres héros serbes.
Quelques-uns des détails fournis par M. Vouk sur la composition et la transmission des pesmas auront sans doute rappelé au lecteur ce qu'on raconte des rapsodes homériques, et suggéré à son esprit de curieux rapprochements d'histoire littéraire, que la lecture de ces poésies elles-mêmes ne peut que confirmer. A mon avis, là ne s'arrête pas la ressemblance entre ces productions d'une race obscure de l'Europe moderne et les grandioses et charmantes compositions de l'antiquité grecque. Non que je veuille établir un parallèle de valeur artistique, auquel rien ne se prêterait. J'ai en vue seulement les origines et quelques-uns des caractères soit extérieurs, soit moraux, qui donnent à la véritable poésie épique sa physionomie et son charme. Parmi les premiers, on peut ranger l'exposition dramatique du dialogue, les répétitions constantes et en termes identiques des discours qu'on a entendus, et ces épithètes exprimant la qualité la plus essentielle et la plus apparente des objets auxquels elles s'appliquent et formant avec eux un tout indivisible; et, parmi les autres, le plus important de tous, cette inspiration collective qui, à mon avis, est le trait distinctif et comme l'âme de la poésie épique.
Je n'ai pas la prétention de donner une nouvelle définition de cette poésie, dont la véritable nature a été pourtant bien méconnue. Aujourd'hui cependant on est assez d'accord pour reconnaître que ce qui la constitue, ce n'est ni la longueur d'un récit versifié, ni sa division en vingt-quatre ou douze chants, ni une machine pleine de merveilleux, ni (comme les rêves dans la tragédie) une superfétation d'épisodes. A mes yeux, ce qui la caractérise, ce qui en forme l'essence, c'est un sentiment de fraîcheur et de jeunesse, une naïveté séduisante de pensée et d'exécution, et avant tout, comme je viens de le dire, une inspiration collective et impersonnelle, qui lui communique l'empreinte d'une race, d'un peuple, à l'opposé de la poésie lyrique, manifestation d'une pensée, d'une personnalité individuelles.
La classification en genres et en espèces convient à la nature physique, qui reproduit perpétuellement les formes qu'elle s'est prescrites à elle-même; mais, appliquée aux œuvres de l'esprit humain, plus libres, variables comme la pensée, comme la physionomie individuelles, n'est-elle pas un abus de mots? En quoi, pour me borner à cet exemple, l'Odyssée, ce premier des romans, ressemble-t-elle extérieurement à l'Iliade? Et voudra-t-on absolument faire une épopée de la Divine Comédie, une tragédie de Faust, œuvres au plus haut degré lyriques? Il est trop évident, en effet, que chaque génie vraiment original produit son œuvre sous une forme propre, étroitement liée avec la pensée et qui en est comme le corps. La forme, en ce sens, est, aussi bien que le style, l'homme même.
L'inspiration collective dont je parle, fondement de la poésie épique, et qui n'existe que chez des nations encore dans l'enfance, tout au plus dans leur jeunesse, se dissipant devant les progrès de la critique et du raisonnement, comme la rosée sous les rayons du soleil, paraît alliée de fort près à la tendance historique, car là où elle règne, les sujets individuels n'ont pas encore d'intérêt, le peuple se passionne uniquement pour ceux qui appartiennent à son histoire générale ou qui la reflètent (les dieux mêmes, à cette période, font partie de la nation), et la manière de les concevoir est la même pour tous les membres de la nation. Cette manière aussi ne comporte que la peinture et le développement des plus simples sentiments de l'humanité; les passions dans leurs traits les plus élémentaires, et non les goûts de l'esprit, les analyses ingénieuses aux mille nuances, ou les combinaisons sociales si multipliées plus tard, lui servent de base. Dans cet état social, où le poëte chante presque comme un oiseau, sans le savoir, où l'homme de lettres n'existe pas encore, les caractères des personnages traditionnels se conservent intacts de génération en génération, et même alors que le souvenir des événements s'altère, ils se transmettent à l'état de types auxquels personne ne songe à toucher, et qu'on ne modifie pas plus que ceux de l'antique statuaire égyptienne, ou, pour me servir d'un exemple plus voisin, que les images sacrées du Christ et des saints de l'Église orientale qu'on voit peintes sur l'iconostase des temples. C'est ainsi qu'on s'explique la fusion en un seul tout, portant l'empreinte d'une puissante unité, sans altération de données primitives, des rapsodies homériques, et des traditions germaniques dans les Niebelungen, où le changement partiel de couleur et l'introduction d'éléments plus modernes n'ont rien enlevé aux caractères de leur vieille grandeur barbare. Enfin c'est ainsi que la manière des pesmas serbes n'a point subi d'altérations sensibles pendant plusieurs siècles, et que Marko Kralievitch, pour le Serbe étranger à l'Occident, est toujours le même héros pourfendeur de Turcs, fort et buveur à la façon de Gargantua, féroce comme un Viking Scandinave, et qui, disparu du monde, doit, comme Arthur, s'y remontrer un jour, pour chasser le Turc, l'ennemi national.
Diverses causes ont concouru à maintenir chez les Serbes l'esprit poétique dans cet état de primitive naïveté. L'isolement moral dans lequel vivent les peuples montagnards, la ténacité de leurs habitudes, l'opiniâtreté avec laquelle ils adhèrent à leurs mœurs, à leurs croyances, à leur langue, sont un fait général, mais dont la persistance a été singulièrement favorisée dans la Turquie d'Europe par les circonstances politiques. La domination turque, en effet, a eu cet avantage—au prix d'autres dominations étrangères, bien entendu—qu'elle ne s'est que superposée et n'a point cherché à s'assimiler les populations conquises, à leur faire adopter sa langue[8], sa législation. Contente à l'origine, et dans les temps de première ferveur, d'avoir prouvé la supériorité de l'islam par l'imposition d'un tribut, elle a laissé les races à elles-mêmes et à l'avenir, s'interposant pour ainsi dire entre elles et le mouvement moderne, matériel aussi bien qu'intellectuel, ainsi qu'un nuage qui intercepte les rayons du soleil et arrête le développement de la végétation, sans pourtant la tuer. Les provinces chrétiennes soumises aux Osmanlis rappellent, si l'on me passe cette comparaison, le conte de la Belle au bois dormant. Tout y a été plongé dans un sommeil qui dure depuis plusieurs siècles, et qui, pour l'homme de l'Occident, en fait, à certains égards, le pays le plus curieux de l'Europe. La terre, comme les hommes, y ont encore quelque chose de primitif, et c'est ce primitif qui forme le charme des poésies serbes.
Un autre résultat littéraire de cette séquestration, naturelle ou politique, des populations serbes, c'est que leurs facultés poétiques se sont développées spontanément, librement, suivant la loi de leur nature, et à l'abri de toute influence extérieure. Il n'y a pas eu là invasion d'une histoire, d'une religion, d'une mythologie étrangères: tout est resté national, idée, sujets, langue, versification. Aussi la poésie serbe, prise dans son ensemble, a-t-elle une empreinte d'originalité rare et comme une haute saveur de terroir, et peut-elle dire (si nous la personnifions, et quelle qu'elle soit d'ailleurs), comme le poëte que nous venons de perdre, alors qu'il se révoltait contre l'accusation de plagiat:
Mon verre n'est pas grand, mais je bois dans mon verre.
Fait d'autant plus remarquable que les provinces serbes, le Montenégro surtout, eurent de fréquentes relations non-seulement avec Venise, mais avec Raguse (Doubrovnik), où, dès la fin du XVe siècle, une littérature florissante, ayant la même langue pour organe, s'était développée sous l'influence italienne, dont elle porte des traces nombreuses et profondes.
Une autre circonstance non moins digne d'être notée, c'est que cette barrière a complètement arrêté l'invasion, dans les mœurs comme dans la poésie, des idées ou des sentiments chevaleresques, qui pourtant, lorsque celle-ci s'est développée, avaient encore beaucoup de force en Europe. La condition des femmes, telle que la retracent les pesmas elles-mêmes et telle qu'elle est dans la réalité (qu'on se rappelle ce que j'ai dit du rapt), et, pour rester dans notre sujet, le personnage poétique, dont mention a déjà été et sera encore faite dans ces pages, celui de Marko Kralievitch, en sont des preuves suffisantes. Marko, il est vrai, venge quelquefois les opprimés d'une manière qui rappellerait celle des chevaliers errants; une fois il reproche à quelqu'un des actes d'inhumanité ou plutôt un manque de charité, et, au début de sa carrière, il va même, par amour de la justice et de la vérité, jusqu'à contredire les prétentions de son père au trône, pour le conserver à l'héritier légitime. Mais c'est le sentiment religieux ou national qui l'anime, et hors de là il n'est pas toujours un modèle de bonne foi ni de bravoure, et en général il se montre vindicatif, brutal, féroce, vices sans doute de son temps, et surtout il n'y a pas, dans sa conduite envers les femmes, la moindre trace de cet esprit chevaleresque qui tempéra la brutalité du moyen âge, car, loin de montrer pour elles de la galanterie ou de la politesse, il les traite souvent avec une barbarie révoltante et qui eût appelé sur lui la vengeance des paladins de l'Occident.
III.
La poésie populaire serbe a été, nous l'avons vu, partagée par celui qui l'a le premier tirée de l'état de tradition orale en deux grandes divisions: en poésie héroïque, ou déclamée à l'aide d'un instrument de musique à ce destiné, et en poésie féminine ou chantée. Mais, suivant les sujets qu'elle traite, on peut, dans chacune de ses divisions, distinguer plusieurs catégories. Commençons par la seconde, qui, elle aussi, a plutôt un caractère épique, dans le sens que j'ai donné à ce mot, que lyrique, puisque, outre l'exposition presque toujours dramatique et dialoguée, on ne saurait déduire, de chaque chant pris à part, une individualité d'auteur, mais seulement de l'ensemble, le génie de la race. Elle comprend des pièces se rapportant à des usages domestiques ou agricoles, ou même ayant une couleur obscurément mythologique, mais trop locales et trop dénuées de valeur poétique pour être traduites, surtout dans un recueil aussi borné; et enfin des poésies amoureuses, les plus nombreuses et les seules où j'aie puisé. Remarquons, en passant, que l'amour qu'elles expriment n'est point le sentiment un peu langoureux et transi des Allemands, mais la passion méridionale du mi piace, sensuelle, mais naturelle et non sans délicatesse et sans grâce. On y trouve aussi, surtout dans les chansons musulmanes (bosniaques), plus d'imagination, plus de couleur, comme si, à travers l'islam, un reflet de l'Orient était venu les dorer.
Pour ce qui est de la poésie héroïque, c'est l'élément historique, appuyé sur la base patriotique et religieuse, qui y domine et prime tous les autres, et son vrai sujet, ce qui lui donne une sorte d'unité, c'est la guerre contre le Turc.
En effet, la grande masse des pesmas serbes,—sœurs en ce point des romances espagnoles et des chants klephtiques, comme, à d'autres égards, des ballades anglaises sur Robin-Hood,—nous retrace un épisode de cette lutte sanglante entre le croissant et la croix, entre l'islam et le christianisme, qui, commencée par les Arabes sous les murs de Constantinople, au lendemain de la mort de Mahomet, puis transportée par eux en Espagne, s'est étendue presque jusqu'aux glaces du pôle, à travers les steppes russes et polonaises, et a mis aux prises avec les Turcs et les hordes asiatiques presque tous les peuples de l'Europe, de l'histoire desquels elle forme encore aujourd'hui le nœud, sous une autre forme, celle de la question d'Orient. Cette lutte, qui s'est prolongée jusqu'à nos jours, avec quelque chose de son caractère primitif, dans la petite principauté du Montenégro, a traversé, chez les Serbes, quatre phases distinctes, marquées nettement par la poésie, qui les a chantées: une première période de guerre d'égal à égal, entre les tzars serbes et les sultans osmanlis, terminée par la défaite de Koçovo (15 juin 1389), qui fut pour les Serbes ce qu'a été la bataille de Ceuta pour les Espagnols, ce qu'est celle de Mohacs pour les Magyars; après la ruine de l'indépendance, une époque de vasselage, qui trouve sa personnification dans Marko Kralievitch, et pendant laquelle la nation, encore forte et redoutée, est contrainte de prendre part, par le service militaire, aux expéditions guerrières du vainqueur; vient ensuite la période de représailles individuelles, prenant de plus en plus les apparences du brigandage, et ayant pour acteurs les Haïdouks et les Ouskoks; enfin, en dernier lieu, mais dans la principauté seulement, une guerre d'indépendance, où la Muse a salué encore le réveil de la nationalité.
De maigres chroniques monastiques, des biographies de rois regardés comme saints, un essai d'histoire générale (celle de Raïtch), voilà tout ce qu'ont laissé les trois premières époques. Écrits dans la langue liturgique ou dans un style qui s'en rapproche beaucoup, ces documents sont demeurés à peu près inintelligibles et en tout cas inconnus au peuple, qui s'est fait à lui-même, au fur et à mesure des événements, son histoire chantée, histoire non pas toujours telle qu'elle fut, mais telle qu'elle eût dû être, et réformée par la conscience générale, comme on voit, dans nos théâtres de mélodrame, des spectateurs naïfs, emportés par la situation, invectiver le tyran et prendre la défense de l'innocence.
Un exemple remarquable de cette tendance transformatrice de l'imagination populaire, et en même temps la conception la plus nettement dessinée qu'ait produite la poésie serbe, c'est le personnage de Marko Kralievitch, un de ces héros semi-réels, semi-légendaires, qui se rencontrent au début de presque toutes les littératures, ou plutôt à l'origine des peuples: il est de la famille des Roland, des Cid, des Roustem (et aussi des Gargantua); figures réelles, mais que le laps du temps a transformées, agrandies, en faisant d'elles la peinture vivante d'une époque ou la personnification d'une nation tout entière. Devant l'histoire, c'est un traître qui a attiré la ruine sur son pays en appelant les Turcs pour satisfaire son ambition personnelle. Chose étrange! cette action s'est effacée de la mémoire du peuple, qui, une fois asservi, a mis en lui sa prédilection, parce qu'il faisait quelquefois payer cher à l'ennemi commun, aux Turcs, les services qu'il leur rendait comme vassal, et paraissait ainsi, autant que les circonstances le permettaient, le vengeur de sa nation.
Cette haine de race et de religion contre les Osmanlis n'est pas la seule qui anime les chants serbes; il en est une autre qui perce par endroits, et dont l'explosion a eu son importance dans les dernières années. Bien que le héros favori de la Hongrie, Jean Hunyadi, sous le nom de Jean de Sibigne, et son apocryphe neveu, le ban Sekula, jouent un certain rôle dans les légendes et poésies serbes, le Magyar catholique ou protestant n'y paraît guère moins détesté que le Turc infidèle, et il est de certaines expressions qui font pressentir les horreurs commises dans les guerres de 1848 et 1849[9].
Au sein d'un état social tel que celui des Serbes, dans la poésie d'un peuple dont la vie est une sorte de communion intime et perpétuelle avec la nature, ce qui peut surprendre, c'est l'absence de l'élément mythique. Ce fait doit être attribué au génie pratique et positif, sans profondeur, et ennemi des spéculations abstraites, de la race slave[10]: contraste frappant avec la race teutonique, dont une fraction a laissé, dans les traditions cosmogoniques et héroïques des Eddas Scandinaves, un monument de son énergie morale et de ses aptitudes contemplatives. L'existence de poëtes-chanteurs, parmi les Slaves païens, est attestée par les écrivains byzantins du VIe siècle[11]; mais, selon toute apparence, leur tâche était, à l'opposé des druides et des scaldes, de célébrer les exploits guerriers des chefs. Autrement, le christianisme a été introduit si tard et sous une forme si élémentaire parmi les Slaves orientaux, la religion, en prenant pour idiome liturgique la langue nationale ou à peu près, les a tellement préservés des idées et d'une culture étrangères, qu'on devrait, en ce qui concerne les Serbes, trouver les débris nombreux d'une poésie mythique. Or, il n'existe rien de ce genre, car on ne saurait donner ce nom à des traces de la croyance orientale aux dragons et aux serpents, qui forme la base de quelques légendes et surtout de contes en prose[12]: tout vestige même de l'ancien culte a disparu, à l'exception peut-être des refrains inintelligibles des chansons dites Kralyitchke et Dodolské[13], lesquels paraissent renfermer des invocations à des divinités païennes; et, chose singulière, la poésie n'a pas admis non plus les superstitions populaires encore aujourd'hui les plus enracinées, telles que la croyance aux vampires (vampir, voukodlak) et à la sorcellerie. A cela, les Vilas seules font une exception remarquable et heureuse, comme agent surnaturel et vraiment poétique. On pourrait même, à la rigueur, voir en elles un mythe: êtres aux formes indécises que l'imagination n'a pas même déterminées, rarement aperçues, mais faisant souvent retentir leur voix prophétique ou menaçante, redoutables pour l'homme qui va les troubler dans leur solitude, douées d'une puissance bienfaisante par la connaissance des simples, elles sont comme le symbole des forces funestes ou salutaires de la nature, et, dans le silence des forêts, dans la profondeur des montagnes, comme un écho de sa voix mystérieuse. Quant à ces exemples de la parole prêtée aux animaux, à ces colloques qui s'établissent entre les hommes et les astres, il n'y faut voir qu'un effet de la tendance de l'esprit humain à revêtir de ses propres qualités les choses au milieu desquelles il passe son existence, et envers qui la familiarité engendre l'affection.
L'âge des pesmas n'est pas une question facile à résoudre. En présence de l'uniformité de style et de langue qui les caractérise, on n'a pour guide, afin de constater leur ancienneté relative, qu'un reste de couleur plus antique, plus barbare, ou la date des événements qu'elles célèbrent. M. Vouk pense que ce qu'elles offrent de plus ancien sont ces refrains obscurs dont j'ai parlé plus haut. Il croit aussi, non sans vraisemblance, que la poésie serbe était déjà florissante avant la bataille de Koçovo, mais que la commotion terrible produite par cet événement, point de départ d'une nouvelle ère, fit tomber dans l'oubli bien des chants, qui furent bientôt remplacés dans la mémoire du peuple par d'autres, fruits des circonstances nouvelles. Il en existe d'ailleurs un certain nombre qui se rapportent à des princes de la dynastie des Nemanias (à partir du milieu du XIIe siècle), laquelle donna la première une certaine cohésion à la nation, et on peut supposer, il me semble, que l'état de morcellement et d'obscurité où celle-ci était restée jusqu'alors n'était pas propre à développer la poésie historique, dont l'essor ne date sans doute que de l'époque où se manifesta une vie politique plus concentrée et plus active. Je ne prétends pas dire, d'ailleurs, que les pesmas soient, dans leur forme actuelle, contemporaines des événements qu'elles célèbrent: beaucoup seraient sans doute peu intelligibles, bien que les langues des peuples peu cultivés se conservent bien plus longtemps sans altération. Elles ont été se modernisant sans cesse, les chanteurs substituant aux mots devenus obscurs des expressions qui devaient être mieux comprises, tout en respectant le fond et même la couleur et le style. Ce n'est pas une pure supposition: dans les pesmas évidemment antérieures à l'arrivée des Osmanlis ou à leur contact prolongé avec les populations serbes, on trouve un certain nombre de mots turcs, traces de ce rajeunissement successif. Mais pour s'assurer combien la composition des pesmas, leur style et leur esprit sont restés les mêmes, on n'a qu'à lire la pièce qui date de 1813 (les Adieux de Karageorge), que j'ai insérée principalement dans ce but, et la comparer avec les plus anciennes: c'est à peine si on y trouvera une différence. C'est le même souffle qui, à travers les siècles, au sein du même état social, animait les esprits.
Le sentiment épique, qui apparaît aussi au printemps de la vie des nations, ressemble, si je puis ainsi m'exprimer, à un fruit délicat sur le point de se nouer et que menacent la gelée ou la pluie: pour que le fruit de l'inspiration ne coule point, pour qu'il se forme et soit durable, la condition première, c'est l'existence d'une langue régulière, formée et commune à toute la nation, et qui est comme le corps où la poésie vient s'incarner. Cette condition, trop rarement remplie, fit défaut aux poëtes de notre moyen âge, à l'auteur de la Chanson de Roland, par exemple, qui, disposant d'un instrument moins imparfait ou capable, comme Dante, de le créer lui-même à son usage, nous eût peut-être légué un chef-d'œuvre. De même que, par un nouveau malheur, le jour où notre histoire vint nous offrir le plus beau sujet que l'imagination puisse rêver, la vie de la Pucelle d'Orléans, il était déjà trop tard: la tendance sceptique et railleuse de notre caractère, la prétendue naïveté gauloise avait pris le dessus et rendu impossible qu'il fût traité dans l'esprit convenable. Plus heureux, les poëtes populaires serbes ont eu ce précieux avantage, et à un tel degré, que l'idiome vulgaire par eux élaboré a pu, au jour de l'émancipation, devenir immédiatement la base d'une langue écrite, intelligible à tous, et n'offrant point ces disparates de patois ou même de dialectes qui existent dans tant d'autres pays.
Cette langue, douce d'ailleurs et très-variée dans son accentuation et son intonation, offrait ainsi un instrument convenable; malheureusement la versification et la partie musicale laissent à désirer. Elles ont, en effet, aussi bien que les danses, pour caractère une grande monotonie. Les chansons, aux airs lents et mélancoliques, comme chez les autres peuples slaves, ont, il est vrai, une métrique plus variée[14]; mais une grande partie des pesmas dites féminines, ainsi que tous les chants héroïques, sont composés dans un vers de dix syllabes, coupé exactement comme le nôtre, c'est-à-dire après le quatrième pied, et offrant invariablement, et sans aucune exception, un sens complet, dont la chute répétée sonne désagréablement à l'oreille de l'étranger. Et l'accompagnement de la gouslé n'est pas fait pour en relever l'uniformité. Cet instrument, façonné par les paysans eux-mêmes au moyen d'un morceau de bois qu'on creuse et revêt de peau de mouton, n'a qu'une corde, se tient sur les genoux, et on en joue à l'aide d'un archet en forme d'arc, à peu près à la manière du violoncelle. Le chanteur débite ses vers, sur une mélopée analogue à celle des récitatifs d'opéra, d'une voix criarde et par couplets de cinq à six vers, après quoi il laisse un repos assez long pendant lequel le grincement de la corde continue à se faire entendre. Cette description n'a rien de séduisant, et pour moi, si j'ai goûté les pesmas sous cette forme, c'est lorsque, dans mes excursions de chasse, j'entrais dans quelqu'une de ces méhanas ou cabarets, grandes cabanes de clayonnage enduit de boue qu'on rencontre isolées au bord des chemins, généralement dans le voisinage des fontaines. Là, entouré de mes chiens et assis sur un banc peu élevé devant le foyer qui occupe le milieu de la pièce, j'observais, tout en savourant une tasse de café à la turque, les visages de ceux qui m'entouraient, souvent musulmans et serbes ensemble; leurs impressions se communiquaient peu à peu à mon esprit et je finissais par tomber sous le charme: la scène faisait passer le comédien, la pensée l'emportait sur l'exécution barbare.
Pour une pareille poésie, le mode de traduction était clairement indiqué. Il n'y avait là ni conceptions puissantes, ni pensées ingénieuses ou profondes, ni expressions renfermant un sens concentré qu'il faut faire jaillir, et qui établissent une lutte entre le traducteur et son original, mais un art de composition purement instinctif, une clarté continue, sans trivialité, mais sans ornements poétiques, point d'images, à peine une rare comparaison ou une épithète pittoresque pour relever la simplicité, on pourrait dire la nudité, de ces productions naïves, tout en action, où l'imagination de l'auditeur semble chargée de compléter par la formé l'idée dramatique qui lui est transmise en germe. Être exact, au risque même d'être incorrect, surtout ne point embellir, c'est-à-dire altérer, voilà ce que je me suis proposé. Je me suis seulement permis des coupures (les répétitions et la prolixité sont les grands défauts des poëtes populaires) là où un sentiment de fatigue me faisait craindre la même impression pour le lecteur. C'est poussé par ce scrupule de fidélité que j'ai appliqué aux chants non héroïques, et même à quelques-uns de ceux-ci, destinés à servir de spécimens exacts de la manière de l'original, la méthode de traduction si heureusement employée pour les poésies de Burns par M. Léon de Wailly, et qui consiste à rendre chaque vers à part. Si je suis ainsi parvenu à faire passer le lecteur sous l'impression de cette poésie, peu brillante dans les détails, mais originale et saisissante dans l'ensemble, si son intérêt est captivé un moment par le tableau des mœurs d'un peuple qui s'est peint lui-même lentement et sans en avoir conscience, mon ambition sera satisfaite.
AUG. DOZON.
Belgrade, 1er décembre 1857.
NOTES
[Note 1: La traduction de Mme Élise Voiart (2 volumes in-8, Paris, 1834) a été au contraire exécutée d'après une version allemande, singulièrement heureuse il est vrai, celle de Mme Robinson (Talvj). Mon travail aussi renferme plusieurs pièces dont l'original n'a été publié que depuis.]
[Note 2: Outre un premier spécimen publié à Vienne en 1815, les Narodné serbské pésmé (poésies nationales ou populaires serbes) ont eu deux éditions, l'une imprimée en 4 volumes grand in-12 à Leipzig, de 1823 à 1834, l'autre à Vienne, de 1841 à 1846, en 3 volumes in-8, qui doivent être complétés par un quatrième, pour lequel l'auteur rassemble encore des matériaux. Le nombre des poésies héroïques, qui forment deux tomes de cette dernière édition, s'élèvent à 190.—Comme singularité, et pour prouver combien cette poésie est encore à l'état oral, il faut dire que la collection imprimée de M. Vouk est à peu près inconnue même en Serbie, où son introduction est interdite par un ordre du gouvernement, à raison d'un système d'orthographe différent de l'orthographe officielle, et il m'est arrivé d'écrire, sous la dictée de gens qui en ignoraient l'existence, des pièces ayant plus de cent vers.]
[Note 3: Préface de la première édition, Leipzig, 1823.]
[Note 4: La coutume d'enlever les filles était générale parmi les Serbes sous la domination turque et, selon M. Vouk, elle règne encore chez ceux qui relèvent directement de la Porte Ottomane. Ce rapt avait lieu à main armée et entraînait souvent l'effusion du sang. Voici, parmi les détails que donne notre auteur dans son Dictionnaire serbe (au mot OTMITZA), ceux qui m'ont semblé les plus caractéristiques: «S'il arrive que la fille résiste et ne veuille point suivre les ravisseurs, ceux-ci l'entraînent en la tirant par les cheveux, et en la frappant à coups de bâton, comme des bœufs dans un champ de choux,» et «on l'entraîne dans un bois, et on la marie dans quelque cabane de pâtre ou tout autre endroit, le pope est contraint, bon gré mal gré, et sous peine d'être abîmé de coups, de faire le mariage.»]
[Note 5: Il a fallu plus de quinze jours à M. Vouk pour recueillir de la bouche d'un seul rapsode (pévatch), un vieillard nommé Milia, la pesma des noces de Maxime Tzèvnoiévitch, qui n'a pas moins de douze cent vingt-six vers, il est vrai, et qui, avec celle intitulée Banovitch Stralnma, renfermant huit cent dix vers, est le plus long des poëmes serbes.]
[Note 6: Un des hommes les plus distingués de la principauté me disait qu'étant ministre de l'intérieur, il y a environ dix ans de cela, il s'était vu obligé d'interdire, dans quelques districts, le chant public des pesmas, qui exaltaient encore assez les auditeurs pour en pousser quelques-uns à s'enfuir dans les montagnes et à se faire haïdouks.]
[Note 7: Ivana Gundulitcha Osman, u dvadeset pievaniah, u Zagrebu 1844.]
[Note 8: Le serbe n'a guère pris au turc des mots désignant des choses usuelles, des objets fabriqués surtout, et des noms de métiers. Les Bosniaques, tout zélés musulmans qu'ils ont la prétention d'être, ont conservé, comme on sait, les noms, la langue et beaucoup des usages slaves. Je me suis diverti plus d'une fois à voir l'embarras et le dépit de quelqu'un de ces grands et solides gaillards, au turban rouge en spirale, alors qu'un Turc lui adressait la parole, et qu'il se trouvait dans l'impossibilité de comprendre les plus simples questions, ou même d'y répondre.]
[Note 9: On peut citer pour exemple une pesma intitulée Combat entre les habitants d'Arad et ceux de Komadia. Elle est assez récente, du temps de Joseph II (Ioçifa kiéçara). Entre autres aménités, avant le combat, ou plutôt la rixe provoquée par les Serbes, ceux-ci boivent «à la santé du brave, qui apportera une langue de calviniste,» c'est-à-dire de Magyar, comme le montre la suite, où les deux dénominations sont employées indifféremment.]
[Note 10: Veut-on savoir, par exemple, où en est la philosophie en Russie et même ce qu'on y entend par là, que l'on consulte la Chrestomathie russe de Galahov, imprimée a Moscou en 1853, pour l'usage des universités. On sera étonné du caractère des morceaux qui représentent cette branche de la littérature.]
[Note 11: Am. Thierry, Histoire d'Attila, Revue des Deux-Mondes, 15 février 1852.]
[Note 12: J'ai imprimé la traduction de deux de ces contes dans l'Athénaeum français du 6 janvier 1855. Quant à l'absence, dans la poésie, des vampirs et autres objets des croyances populaires, c'est ce fait qui excita le premier, chez Mickiewicz, des soupçons sur l'authenticité de la Guzla, de M. Mérimée. (Cours de littérature slave.)]
[Note 13: Les premières sont des chansons que, le jour de la Pentecôte, des filles, dont l'une prenait le nom de reine, Kralyitza, allaient chanter de porte en porte dans les villages; les autres étaient chantées aussi par des jeunes filles, mais nues et couvertes seulement de branchages et de fleurs; aussi des Tziganes étaient-elles ordinairement les actrices de cette cérémonie, qui avait lieu en temps de sécheresse et pour implorer la pluie du ciel.—Je mentionnerai encore ici les lamentations funèbres (naritzanié, à Belgrade zapévanié) que prononcent les femmes sur le corps des morts, ainsi que cela a lieu encore chez les Corses, les Grecs, les Irlandais. Cet usage, pour le dire en passant, dont j'ai été témoin plusieurs fois, a plutôt excité ma curiosité que mon émotion.]
[Note 14: Les vers, dans ces chansons, sont de trois jusqu'à quatorze syllabes, et sont formés de trochées ou de dactyles, rarement mélangés. Par une coïncidence singulière, deux des vers les plus usités, l'héroïque, et un autre, aussi de dix-sept syllabes, mais coupé par le milieu, sont identiques à deux mètres, aussi employés chez nous. Voici un exemple du second:
Ōblăk sĕ vīyĕ | pō vĕdrŏm nēbŭ
Le nuage flotte dans le ciel clair
Pour toutes les sortes de vers, il y a une remarque presque générale à faire, c'est que la quantité primitive des syllabes y est modifiée suivant les exigences de la métrique. Ainsi le vers héroïque suivant (composé comme tous ceux de cette classe, uniquement de trochées), dont les mots, pris isolément, seraient prononcées
Ĭ pōnĕsĕ | trī tōvără blāgă.
a pour prononciation chantée.
Ī pŏnēsĕ | trī tŏvāră blāgă.
N'y a-t-il pas là, pour le dire en passant, un fait de nature à jeter quelque lumière sur la question si controversée du rôle de l'accent et de la quantité dans l'ancienne poésie grecque? L'accentuation de la langue moderne est fortement marquée, or, les anciens Hellènes auraient-ils pris la peine d'inventer une notation qui n'aurait répondu à rien? et ne modifiaient-ils pas aussi dans la poésie la prononciation habituelle, c'est-à-dire l'accentuation de leur langue, selon les exigences de la métrique?—Ajoutons que la rime était complétement inconnue aux Serbes, et n'a été introduite que récemment dans la poésie savante.]
Afin de reproduire autant que possible la prononciation serbe, et en même temps ne pas m'éloigner trop de l'orthographe originale, j'ai cru convenable d'adopter une méthode de transcription uniforme et en partie conventionnelle pour quelques sons de la langue serbe.
Prononcez
ai, ei, oi, oui, comme ail, eil, oille (oy), ouille dans travail, soleil, foyer, fouille;
è comme eu dans heurter,
ch comme chercher,
j comme jardin,
ç (au lieu de ss) comme s dur,
tz comme zz Italien, ex. tzar (tsar)
Les combinaisons dj et, dans les finales des noms patronymiques, tch (ex Kralievitch), représentent des sons mouillés et sifflants, analogues a di dans Dieu, et ti dans tiens.
Toutes les consonnes finales doivent se prononcer comme si elles étaient suivies d'un e muet, ex. svat (svate).
Les noms de personnes et de lieux et les mots étrangers sont réunis dans un index placé à la fin du volume.
I
LA BATAILLE DE KOÇOVO
NOTICE
Il est nécessaire de donner, au moins en quelques lignes, un aperçu des événements historiques qui ont servi de fondement aux chants compris dans cette première section, ainsi qu'à nombre d'autres, omis ici. Ces détails me dispenseront d'une foule de notes et d'explications.
Les Serbes venus, au VIIe siècle, des bords de la Vistule et de l'Oder, dans la Turquie d'Europe actuelle (Illyrie et Mésie), s'y établirent sous la suzeraineté de l'empereur Héraclius, qui leur assigna des terres, et sous l'autorité immédiate de chefs nationaux appelés Joupans. L'un de ces chefs, Étienne Nemania, ayant réussi au XIIe siècle à réunir en une seule toutes les joupanies, parvint à se rendre indépendant des Grecs de Byzance, prit le titre de roi et fonda une dynastie qui dura environ deux siècles. L'avant-dernier des Nemanitch, Étienne Douchan, après avoir étendu considérablement sa domination, surtout aux dépens des empereurs grecs, mourut en 1356, comme il était en marche sur Constantinople, au secours de laquelle l'empereur avait appelé les Turcs. Un mouvement d'expansion féodale suivit cette époque de concentration politique, et Ouroch V, successeur de Douchan, fut assassiné en 1368 par l'un de ses grands feudataires, Voukachine, lequel avait pris le titre de roi, et dont l'autorité s'étendait sur la vieille Serbie, une partie de l'Albanie, l'Acarnanie et la Macédoine. Quelques années après, un autre de ces personnages, dont les noms se trouvent fréquemment dans les pesmas, Lazare Greblianovitch, gouverneur de la Matchva, réduisit successivement ses compétiteurs, entre autres Marko Kralievitch, fils aîné de Voukachine, et fut sacré tzar en 1376, bien qu'il prît seulement le titre de knèze.
Les Turcs avaient défait une première fois les Serbes en 1365, au combat de la Maritza; ils reparurent en 1389, et Lazare, ayant refusé le tribut, les attendit dans les vastes plaines de Koçovo, situées dans la partie méridionale de la vieille Serbie (district actuel de Novi Bazar). Le 15/27 juin 1389 eut lieu une sanglante bataille où les Serbes furent vaincus, et à la suite de laquelle périrent Lazare et Murad Ier, le premier décapité par ordre du sultan, que venait de poignarder Miloch Obilitch, gendre du knèze serbe.
Les récits varient sur les circonstances de cet événement. Suivant les uns,—c'est la donnée de nos légendes,—Miloch, semblable au romain Scævola, se serait fait introduire, avant le combat, dans la tente de Murad, où il l'aurait poignardé; suivant les historiens turcs, qui représentent Murad comme un martyr de la foi musulmane, ce serait quand celui-ci, la lutte terminée, parcourait le champ de bataille, que Miloch, blessé, se serait relevé et aurait frappé le sultan, pendant qu'il embrassait en suppliant son étrier[A].
[Note A: Izvori serbské poviestnitzé, etc., ou sources de l'histoire serbe, publiées en turc, avec traduction serbe et allemande, par BERNAURR et BERLITCH, Vienne, 1857, page 85.]
Quoi qu'il en soit, après Lazare, il n'y eut plus que des despotes serbes tributaires, jusqu'en 1459, époque où la nation fut définitivement réduite sous la domination directe des sultans. Mais les chants témoignent de l'impression profonde que ces événements avaient laissée dans l'esprit du peuple, qui n'a jamais cessé de célébrer avec tristesse et avec fierté son indépendance perdue.
LA BATAILLE DE KOÇOVO[A].
I
Le tzar Murad fond sur Koçovo, comme il y arrive il écrit une lettre menue[1], et l'envoie vers la ville de Krouchévatz, aux mains du prince Lazare:
«O Lazare, tête de la Serbie, ce qui n'a jamais été, ce qui ne peut être, c'est qu'il y ait une seule terre et deux seigneurs, et que les mêmes rayas payent deux tributs. Régner tous deux nous ne pouvons. Envoie-moi donc clefs et tributs, les clefs d'or de toutes les cités, et le tribut pour sept années; si tu ne veux me les envoyer, viens vers le champ de Koçovo, que nous partagions la terre avec nos sabres.»
Lorsque la lettre menue parvient à Lazare,
il la regarde et verse des pleurs amers.
[Note A: Les nos 1, 3 et 4 ne sont que des fragments de chants dont la fin s'est perdue.]
II
LA CHUTE DE L'EMPIRE SERBE.
Un oiseau gris, un faucon, arrive à tire-d'ailes du Lieu saint, de Jérusalem, et il porte une légère hirondelle…. Ce n'est point un oiseau gris, un faucon, mais bien saint Élie; et ce n'est point une légère hirondelle qu'il porte, mais une lettre de la mère de Dieu; il l'apporte au tzar[2], à Koçovo, et sur ses genoux la laisse tomber. Voici ce que la lettre annonce au tzar:
«Lazare, (né d'une) illustre race, pour quel empire te décideras-tu? Veux-tu l'empire du ciel, ou l'empire de la terre? Si tu choisis l'empire terrestre, fais seller les chevaux, et resserrer les sangles; guerriers! ceignez vos sabres, puis ruez-vous sur les Turcs, et leur armée tout entière périra; si tu choisis l'empire céleste, érige un temple à Koçovo, n'y pose point des fondements de marbre, mais seulement de soie et d'écarlate, puis fais communier l'armée et range-la en bataille tout entière elle succombera, et toi, prince, avec elle tu périras.»
Lorsque le tzar a lu ces mots, il songe, il roule bien des pensées: «O mon Dieu, que faire et à quoi me résoudre? Pour quel empire me décider? Sera-ce pour l'empire céleste, ou pour l'empire de la terre? Si c'est la terre que je choisis, l'empire de ce monde est pour peu de temps, tandis que celui du ciel dure dans les siècles des siècles.»
Le tzar a préféré l'empire du ciel à celui de la terre; il érige à Koçovo un temple, il n'y pose point des fondements de marbre, mais seulement de soie et d'écarlate, puis il mande le patriarche de Serbie, avec douze puissants évêques, et l'armée communie, et se range en bataille. A peine le prince avait-il ordonné l'armée, que les Turcs se ruèrent sur Koçovo…[A]
[Note A: Je supprime la suite de ce chant comme offrant peu d'intérêt, et faisant d'ailleurs double emploi avec le n° V.]
III
«Mon pobratime[3], Ivan Koçantchitch, as-tu reconnu l'armée turque? Est-ce que les Turcs ont beaucoup de troupes? pouvons-nous avec eux engager le combat? Est-il possible pour nous de vaincre les Turcs?»
Ivan Koçantchitch lui répond: «O mon frère, Miloch Obilitch, oui, j'ai reconnu l'armée des Turcs, immenses sont leurs troupes; fussions-nous tous (Serbes) jetés dans le sel, nous ne salerions point la nourriture des Turcs. Voilà deux semaines entières que chaque jour je pousse vers les hordes turques, et je n'y ai trouvé ni fin ni nombre: de l'Erable, frère, jusqu'à Sazlia, de Sazlia jusqu'à la route du pont, du pont à la ville de Zvetchan, de Zvetchan, frère, jusqu'à Tchetchan, et au-dessous de Tchetchan jusqu'aux montagnes, l'armée turque a tout occupé: cheval contre cheval, guerrier contre guerrier, des lances de guerre comme une noire forêt, partout des étendards comme des nuages, et des tentes comme des neiges[4]. La pluie tombât-elle à flots du ciel, nulle part elle ne toucherait la terre, mais rien que des bons chevaux et des guerriers. Murad s'est abattu sur la plaine de Mazguite, il commande le Lab et la Sitnitza.»
Miloch derechef l'interroge: «Où est la tente du puissant Murad? car j'ai fait au prince le serment de tuer Murad, le tzar des Turcs, et de lui poser le pied sur la gorge.»
«Es-tu donc fou, mon pobratime? où peut être la tente du puissant Murad, qu'au milieu du camp des Turcs? Tu aurais beau avoir les ailes du faucon, et fondre du haut du ciel serein, tes plumes n'emporteraient point de là ton corps.»
Miloch alors adjura ainsi Ivan: «O Ivan, mon bon frère, non par le sang, mais tout aussi cher[5], ne révèle point au Prince ce que tu sais, car il en concevrait du souci, et toute l'armée s'en épouvanterait, mais au contraire dis-lui ceci: Les Turcs ont une nombreuse armée, mais nous pouvons nous mesurer avec eux, et aisément en venir à bout; car ce n'est point une armée pour la guerre, ce ne sont que vieux prêtres et pèlerins, gens de métier et jeunes marchands, qui jamais n'ont vu de combat, et ne sont venus que pour consommer du pain. Et ces troupes mêmes des Turcs, elles sont atteintes d'une maladie, d'un mal terrible, la dyssenterie, et leurs chevaux sont pris d'un mal…
IV
Le prince des Serbes, Lazare, célèbre sa slava[6] à Krouchévatz, lieu retiré; à sa table il a fait asseoir ses seigneurs, ses seigneurs et leurs fils. A droite est le vieux Youg-Bogdan[7], et à côté de lui les neuf Yougovitch; à gauche est Vouk Brankovitch[8], puis les autres seigneurs à sa suite; à l'autre bout est le voïvode Miloch, et à ses côtés deux voïvodes serbes: l'un est Ivan Koçantchitch, l'autre, Milan Toplitza. Le tzar prend une coupe de vin, puis il s'adresse à ses seigneurs serbes: «En l'honneur de qui viderai-je cette coupe? si c'est à l'âge que je la bois, ce sera à Youg-Bogdan le vieillard; si je la bois à la dignité, ce sera à Vouk Brankovitch; si je bois à l'amitié, ce sera à mes neuf beaux frères, mes beaux frères, les neuf Yougovitch; si je la bois à la beauté, ce sera à Ivan Koçantchitch; si je bois à la haute stature, ce sera à Milan Toplitza; si je bois à la vaillance, ce sera au voïvode Miloch; pourtant à aucun autre je ne veux boire, qu'à Miloch Obilitch[9]; à ta santé, Miloch, fidèle ou traître! Demain tu dois me trahir à Koçovo, et passer au tzar des Turcs, Murad; à toi donc! et bois cette santé, bois du vin, et reçois en don cette coupe!»
Miloch bondit sur ses pieds légers, puis il s'incline vers la terre noire: «Grâces à toi, noble prince Lazare, grâces à toi pour cette santé, pour cette santé et ton présent, mais non pour un tel discours, car, et puisse ma loyauté ne m'être point fatale! jamais je ne fus traître, jamais je ne le fus, et jamais je ne le serai, mais demain je pense à Koçovo mourir pour la foi chrétienne. Le traître est assis à ton côté, touchant le pan de tes habits il boit du vin frais, et c'est le maudit Vouk Brankovitch. Demain c'est un beau jour[10], demain nous verrons dans la plaine de Koçovo, qui est fidèle, et qui est traître. J'en jure par Dieu, le très-haut, j'irai demain à Koçovo, j'immolerai le tzar des Turcs, Murad, et lui mettrai le pied sur la gorge; puis si Dieu et la fortune permettent que je revienne sauf à Krouchévatz, je prendrai Vouk Brankovitch, je l'attacherai à ma lance de guerre, comme une femme du lin à sa quenouille, et je le porterai sur la plaine de Koçovo.»
V
LA BATAILLE.
Le tzar Lazare est assis à table, à ses côtés la tzarine Militza; et la tzarine ainsi lui parle: «Tzar Lazare, couronne d'or de la Serbie, Tu pars demain pour Koçovo, avec toi tu emmènes serviteurs et voïvodes, et au logis tu ne laisses, ô tzar pas même un homme qui pût te porter un message à Koçovo, ou en rapporter. Tu m'emmènes neuf frères aimés, neuf frères, les neuf Yougovitch: Laisse-moi au moins un frère, Un frère par qui une sœur puisse jurer.»[11]
Lazare, le prince des Serbes, lui répond: «Ma dame, tzarine Militza, lequel de tes frères aimes-tu mieux que je te laisse dans notre blanc palais?» —Laisse-moi Bochko Yougovitch.»
Et Lazare, le prince des Serbes, reprend: «Madame, tzarine Militza, demain, lorsque naîtra le jour blanc, que naîtra le jour et se lèvera le soleil, alors que s'ouvriront les portes de la ville, lève-toi, et va vers la porte par où sortira l'armée en ordre: tous les cavaliers avec leurs lances de guerre, et à leur tête Bochko Yougovitch, portant l'étendard de la croix. Va de ma part le saluer (et lui dire) qu'il remette l'étendard à qui bon lui semble et demeure avec toi au logis.»
Le lendemain lorsque parut le jour, et que les portes de la cité s'ouvrirent, la tzarine Militza sortit; à l'issue de la cité elle se tenait, quand voici venir les troupes en ordre: tous les cavaliers avec leurs lances de guerre, et à leur tête Bochko Yougovitch sur son alezan tout chamarré d'or pur. L'étendard de la croix l'enveloppait, frères! (tombant) jusque sur le coursier; en haut de l'étendard est une pomme d'or; de la pomme (sortent) des croix d'or, aux croix pendent des glands d'or qui flottent sur l'épaule de Bochko.
Alors la tzarine Militza s'avance, puis saisit l'alezan par la bride, et passant les bras autour du cou de son frère, elle commence à lui parler doucement: «O mon frère Bochko Yougovitch, le tzar t'a donné à moi, pour que tu n'ailles point guerroyer à Koçovo, et il te fait saluer (et dire) de remettre l'étendard à qui bon te semble, et de demeurer avec moi à Krouchévatz, afin que j'aie un frère par qui jurer.» Mais Bochko Yougovitch lui répond: «Va-t-en, ma sœur, vers ta blanche tour[12], pour moi, je ne voudrais point retourner, ni laisser sortir de mes mains l'étendard de la croix, dût le tyran me donner Krouchévatz, pour que l'armée dise de moi: voyez le lâche Bochko Yougovitch! il n'ose point aller à Koçovo, pour la sainte croix verser son sang, et mourir pour la foi.» Puis il pousse son cheval vers la porte. Mais voici venir le vieux Youg-Bogdan, et derrière lui les sept Yougovitch; tous elle les arrête successivement, mais pas un ne veut même la regarder. Un peu de temps après cela s'écoule, puis voici venir Voïn-Yougovitch, conduisant les destriers du tzar, tout couverts d'or pur; sous lui elle saisit son gris coursier, et jetant les bras au cou de son frère, elle commence à lui dire: «O mon frère, Voïn-Yougovitch, le tzar t'a donné à moi, il te fait saluer (et dire) de remettre les destriers à qui bon te semble, et de rester avec moi à Krouchévatz, afin que j'aie un frère par qui jurer.» Voïn-Yougovitch lui répond: «Va-t'en, ma sœur, à ta blanche tour; je ne voudrais, guerrier, m'en retourner, ni abandonner les destriers du tzar, quand même je saurais que je dois périr; je vais, ma sœur, vers la plaine de Koçovo y verser mon sang pour la croix sainte, et pour la foi mourir avec mes frères.» Puis il pousse son cheval vers la porte.
Quand la tzarine vit cela, elle tomba sur la pierre froide, elle tomba et s'évanouit; mais voici venir le glorieux Lazare; en voyant sa dame Militza, les larmes lui coulent le long des joues, et il appelle son serviteur Golouban:
«Golouban, mon fidèle serviteur, descends de ton blanc coursier, prends ta maîtresse sur tes bras blancs, et porte-la jusqu'à la tour élancée; à cause de moi que Dieu te le pardonne! ne va point à la bataille de Koçovo, mais reste dans mon blanc palais.»
Lorsque Golouban le serviteur entend ces mots, les larmes coulent sur son visage, puis il descend de son blanc coursier, prend la dame sur ses bras blancs, et la porte à la tour élancée; mais à son cœur il ne peut résister, pour aller à la bataille, à Koçovo; il retourne vers son cheval blanc, le monte, et vers Koçovo s'élance.
Le lendemain, quand l'aurore brilla, deux noirs corbeaux[13] arrivèrent de Koçovo, la vaste plaine, et se posèrent sur le blanc palais, le palais même du glorieux Lazare; l'un croasse, l'autre parle: «Est-ce donc ici le palais du glorieux Lazare? Ou bien n'y a-t-il personne dans le palais?»
Il n'y avait personne pour entendre ces mots, seule la tzarine Militza les a entendus, puis elle sort devant la blanche tour, et interroge les deux noirs corbeaux: «Au nom de Dieu, ô vous noirs corbeaux, d'où êtes-vous venus ce matin? n'est-ce point du champ de Koçovo? Avez-vous vu les deux puissantes armées? les deux armées en sont-elles venues aux prises? et des deux laquelle l'a emporté?»
Et les deux noirs corbeaux répondent: «Au nom de Dieu, tzarine Militza, nous venons ce matin des plaines de Koçovo, nous avons vu les deux puissantes armées; les deux armées hier en sont venues aux prises, et les deux tzars ont succombé; des Turcs il n'est rien resté, mais des Serbes il est resté quelque chose, tout navré et couvert de sang.»
A peine ainsi commençaient-ils leur récit, que voici un des serviteurs, Miloutine; il porte la main droite (coupée) dans la gauche, sur son corps il a dix-sept blessures, et son cheval ruisselle de sang.
Dame Militza l'interroge: «O malheur! qu'y a-t-il, Miloutine, mon serviteur? aurais-tu abandonné le tzar à Koçovo?
Mais le fidèle Miloutine lui dit: «Descends-moi de mon vaillant cheval, maîtresse lave-moi avec de l'eau froide et abreuve-moi de vin vermeil; elles sont graves les blessures que j'ai reçues.»
La tzarine Militza le descend, et le lave avec de l'eau froide, puis l'abreuve de vin vermeil. Quand ses forces sont revenues, dame Militza l'interroge: «Où est tombé le glorieux prince Lazare? Où est tombé le vieux Youg-Bogdan? Ou sont tombés les neuf Yougovitch? Où est tombé Miloch le voïvode? Où est tombé Vouk Brankovitch? Où est tombé Strahinia Banovitch?»[14]
Et le serviteur commence son récit: «Tous sont restés, maîtresse, à Koçovo; où le glorieux prince Lazare a succombé; là beaucoup de lances ont été brisées, des lances et turques et serbes, mais plus de serbes que de turques pour la défense, maîtresse, de ton seigneur, de ton seigneur, le glorieux prince Lazare. Youg, ton père, a péri en exemple, au premier choc; tombés aussi sont huit des Yougovitch, le frère ne voulant point abandonner le frère, tant qu'un seul survivrait. Restait encore Bochko Yougovitch, faisant flotter sa bannière sur Koçovo, dispersant les Turcs par troupes, comme un faucon de légères tourterelles. Où le sang baignait jusqu'aux genoux, c'est là qu'a péri Strahinia Banovitch. Miloch, maîtresse, est tombé au bord de la Sitnitza à l'eau glacée, et là bien des Turcs ont péri; Miloch a immolé le tzar turc Murad, et des Turcs douze mille soldats; Dieu ait en sa miséricorde qui l'a engendré! Il restera en souvenir au peuple des Serbes, pour être raconté et chanté, tant qu'il y aura des hommes et qu'il y aura un Koçovo. Et pour ce que tu demandes de Vouk le maudit, maudit soit-il, et qui l'a engendré! maudite soit sa race et sa postérité! il a trahi le tzar à Koçovo et détaché douze mille, ô maîtresse! de nos hardis guerriers.»
NOTES
I. [Note 1: On trouve presque invariablement dans les chants populaires, cette épithète de menu (sitni) appliquée aux caractères d'écriture: ce qui n'a guère besoin d'explication.]
II. [Note 2: Lazare Gréblianovitch est tantôt appelé tzar, tantôt knèze. Il prenait ordinairement ce dernier titre, par humilité, dit-on, bien qu'il eût été sacré tzar en 1376.]
III. [Note 3: Le mot de pobratime, dérivé de brat frère, marque une liaison d'amitié qui peut exister entre personnes des deux sexes et a un caractère sacré et religieux, car il forme empêchement au mariage. Jadis elle était souvent bénie par le prêtre, et il y a même dans les anciens livres de liturgie serbe des prières applicables à cette cérémonie; mais c'est surtout par un appel de secours prononcé en cas de danger, ou de maladie, voire dans un rêve, qu'elle se contracte. La formule employée ordinairement—et que l'on place même dans la bouche des Turcs et des Vilas,—est celle-ci: Bogom braté (ou sestra) i svelim Iovanom, «mon frère (ou ma sœur) en Dieu et en saint Jean.» Au mot de pobratime (qui en bulgare, n'a plus que le sens d'ami), correspond celui de poçestrima, sœur ainsi choisie.]
III. [Note 4: Ces expressions, qui ont quelque chose de l'hyperbole orientale, se retrouvent dans plusieurs chants, entre autres dans le plus moderne de la présente collection, le départ de Karageorge.]
III. [Note 5: Litt.: «non né, mais comme né.»]
IV. [Note 6: La slava (proprement, gloire) est une coutume fort ancienne, particulière aux Serbes, et encore aujourd'hui en très-grand honneur dans la principauté. Chaque famille (la gens des Romains), indépendamment des patrons particuliers de ses membres, a un patron commun, saint Dmitri, saint Nicolas ou tout autre, qu'elle fête avec de certaines cérémonies. C'est ce qu'on appelle slaviti slavou ou kèrsno imé, célébrer la gloire ou le nom du patron commun. Le peuple raconte—tradition qui prouve combien cette coutume lui est chère—que Marko Kraliévitch vient chaque année, le cinq mai, dans une église de Prilip, fêter ainsi saint Georges. La principale cérémonie usitée lors de la slava, et qui sert d'introduction à d'interminables compotations, est un toast qui a un caractère religieux. Les toasts (zdravitza) en effet, pour le dire en passant, sont un genre de récréation plus cher encore aux Serbes peut-être qu'aux Anglais; c'est un talent que d'en savoir débiter ou même improviser, et il en est de fort amusants.]
IV. [Note 7: Tous les personnages qui figurent ici sont historiques, et se trouvent dans les pesmas qui se rapportent à la bataille de Koçovo.—Ioug-Bogdan (Ioug signifie le sud), était le beau-père de Lazare, et gouverneur de l'Acarnanie et de la Macédoine.—Iougovitch veut dire fils de Ioug.]
IV [Note 8: Vouk Brankovitch était un des gendres de Lazare. C'est, à ce qu'on raconte, d'une querelle entre sa femme et celle de Miloch Obilitch (motif qui forme aussi le nœud du poème des Niebelungen) que naquit entre ces deux hommes une haine violente qui conduisit l'un à la défection, l'autre à donner la mort au sultan Murad. (Voir TALVI, Serbische Volkslieder, deuxième édition, page 34 ) L'usage fait de son nom dans le passage suivant, prouve bien sa popularité. «A dater d'aujourd'hui, s'il se trouvait un Montenégrin, un village, etc. qui trahit la patrie, nous le vouons unanimement à l'éternelle malédiction, ainsi que Judas, qui a trahi le seigneur Dieu, et l'infâme Vouk Brankovitch, qui trahit les Serbes à Koçovo et s'attira ainsi la malédiction des peuples et se priva de la miséricorde divine» (Code du Montenégro, décrété le 15 août 1803).]
IV [Note 9: Miloch Obilitch est un personnage encore fort célèbre chez les Serbes, au point que son nom a été donné à un ordre de chevalerie institué, il y a quelques années, au Montenégro; et qu'en 1840, un Serbe, aumônier militaire en Autriche, publiait un petit livre sous ce titre Pregled bitke Kosovo-polske i kounatchkog diela Oblitcheva, etc., ou examen de la bataille de Koçovo et de l'action héroïque de Miloch Obilitch, au point de vue du droit public, de l'éthique, de la psychologie, et des idées alors régnantes.]
IV [Note 10: Il y a au texte: c'est demain le beau Vidovdon. C'est le nom que les Serbes donnent à la journée du 15/27 juin, mais je n'ai pu découvrir ni l'origine, ni le sens de cette appellation.]
V [Note 11: Cette expression marque toute la force de la tendresse fraternelle chez les Serbes, pour qui, paraît-il, la formule la plus solennelle de serment est par le frère ou par la sœur. On peut voir entre autres dans la pièce intitulée Prédrag et Nénad, un haïdouk, réputé fils unique, éprouver un sentiment de honte à ne pouvoir jurer, comme tel, que par ses armes et son cheval. On remarque aussi dans plusieurs pièces domestiques, un sentiment de doute et une certaine ironie envers l'affection de l'épouse, comparée à celle de la sœur.]
V. [Note 12: Le mot koula (sans doute dérivé de l'arabe-turc kalé, forteresse) signifie proprement une tour, mais par extension dans la poésie toute maison de pierre, ou en général une habitation un peu considérable. Je le rends tantôt par tour, maison, ou même palais, suivant les circonstances.]
V. [Note 13: Ces corbeaux, porteurs de mauvaises nouvelles, figurent fréquemment dans la poésie héroïque serbe.]
V. [Note 14: Il existe sur Strahima Banovitch un long poème de huit cent dix vers, mais dénué d'intérêt.]
II
MARKO KRALIEVITCH
NOTICE
Marko Kralievitch (fils de roi), nous l'avons vu, est un personnage historique. Il était le fils aîné du roi Voukachine, vassal des tzars serbes Étienne Douchan et Ouroch, et qui après avoir tué ce dernier de sa propre main, périt lui-même en 1371, dans une bataille contre les Turcs. Dépouillé de son héritage par son beau-frère George Balza et par le knèze Lazare, devenu le souverain des Serbes, mais après avoir, à ce que semblent prouver de récentes découvertes[a], été revêtu pendant quelques années de la dignité royale, Marko implora le secours du sultan Murad Ier, devint son vassal, prit part en cette qualité à toutes les expéditions des Turcs, et périt en 1392 dans une bataille qu'ils livrèrent aux Valaques, à Rovina.
Voyons maintenant ce que la légende a fait de lui.
«Il n'y a pas un serbe, dit M. Vouk, qui ne connaisse le nom de Marko Kralievitch,» et à propos d'une monnaie frappée à son effigie, voici comment s'exprime un antiquaire serbe: «Cette pièce est de la plus haute importance pour notre histoire, en ce qu'elle nous révèle l'existence d'un roi serbe, que bien des personnes, même instruites, ne regardaient jusqu'ici que comme un ivrogne et un aventurier.»
C'est qu'en effet la capacité illimitée de boire, des exploits merveilleux et une force corporelle sans égale, attribués à Marko, et passés en proverbe, ont peu à peu effacé dans l'imagination populaire les autres traits de son caractère, que le lecteur pourra recomposer en lisant les pages qui suivent.
Marko a toute une biographie légendaire.
Voici comment sa naissance est racontée dans un chant[A] qui renferme quelques détails mythologiques.
[Note A: Tome II de la deuxième édition, n° 25.]
Le roi Voukachine, qui résidait à Skadar (Scutari d'Albanie), provoque la femme d'un voïvode de l'Hertzégovine, Moutchilo, à empoisonner son mari, pour l'épouser, lui, ensuite. L'empoisonnement étant trop difficile, elle imagine une suite de ruses, à l'aide desquelles Voukachine finit par tuer Moutchilo qui, en expirant, lui recommande d'épouser, non pas sa femme, laquelle le trahirait encore pour un autre, mais sa sœur Euphrosine, qui a cherché à sauver la vie à son frère. Voukachine suit ce conseil, après avoir fait traîner la veuve à la queue des chevaux.
«Elle lui engendra (dit le poëte) une belle lignée, Marko et André, et
Marko se modela sur son oncle, son oncle le voïvode de Moutchilo.»
Euphrosine reparaît souvent dans l'histoire de Marko, son caractère ne se dément jamais et le plus beau trait de celui du fils, le trait qui rachète ses actes de férocité, est certainement le respect qu'il montre pour sa mère.
André est un personnage réel, et dont il est fait plusieurs fois mention.
Quant à sa femme, appelée tantôt Angelia, tantôt Iéla ou Ielitza, et qui, d'après le n° 56 du tome II, était fille du roi bulgare Chichman (Sigismond), elle peut n'avoir qu'une existence imaginaire.
J'ai écrit, sous la dictée d'un Serbe, le commencement du n° 62, tome II, mais avec des variantes assez considérables, et dont la plus remarquable est celle qui attribue à Marko un enfant. C'est en effet le seul passage dans tous les chants, où on le fasse père de famille. Avant de partir pour rejoindre l'armée du sultan, il dit à sa femme: «Aie soin de mon cher enfant, de ce cher enfant, le petit Lazare, qu'avec toi j'ai demande à Dieu dans nos prières. Le Créateur a eu pitié de nous, et il nous l'a accordé.»
La mort de notre héros forme le sujet d'un beau poëme qu'on lira plus loin, mais elle est en outre diversement racontée dans les traditions populaires, citées par M. Vouk (Dictionnaire, au mot MARKO), et qui se rapprochent pour la plupart de la vérité historique. Ainsi «les uns rapportent, dit le savant éditeur, qu'il fut tué d'une flèche d'or, à la bouche, par un certain Mirtcheta, voïvode valaque, dans une bataille livrée aux Valaques par les Turcs, près du village de Rovina, d'autres disent que, dans cette même affaire, son cheval, Charatz, s'étant enfoncé dans un marais au bord du Danube, tous deux y périrent. Dans le district de Négoune (Serbie actuelle), on raconte même que le fait s'est passé dans une prairie voisine de cette ville, au-dessous des sources de la Tzaritchina, il existe encore là aujourd'hui un marais et une église en ruines, qu'on prétend avoir été construite sur le tombeau de Marko. D'autres enfin rapportent que dans cette même bataille, Marko avait tué tant d'hommes, que bêtes et gens nageaient dans le sang, et qu'alors, levant les mains au ciel, il s'écria. «Mon Dieu, que vais-je devenir?» Sur quoi, Dieu en ayant pris pitié, le transporta, lui et Charatz, d'une manière miraculeuse dans une caverne où tous deux vivent encore: là, Marko, après avoir enfoncé son sabre dans la pierre de la voûte, s'est couché et endormi, devant lui Charatz broute la mousse, tandis que le sabre sort peu à peu de la pierre, et quand Charatz aura fini de manger la mousse et que le sabre tombera, le héros se réveillera et reparaîtra dans le monde.»
Suivant une autre légende, qui a été aussi, il me semble, racontée de quelque chevalier de notre moyen âge occidental, Marko s'est retiré dans une caverne, lorsqu'il eut vu pour la première fois un fusil. Pour s'assurer si cette arme était telle qu'on le rapportait, il s'en fit lui-même partir un coup dans la paume de la main, et dit ensuite. «Désormais la bravoure ne sert plus de rien, puisque l'homme le plus vil peut donner la mort au plus vaillant héros.»
Enfin un Serbe me disait qu'à Prilip, ancienne résidence de Marko, en Albanie, le peuple est persuadé que le jour de la Saint George, (27 avril-5 mai), fête de son patron de famille, les portes d'une certaine église se ferment d'elles-mêmes, et que Marko y entre, monté sur Charatz, et y célèbre, en buvant, la fête de son patron de famille, ou slava.
Dans la biographie d'un tel héros, il serait injuste de passer sous silence son cheval Charatz, ce qui veut dire tacheté, pie—comme on le verra, ne le cède pas beaucoup à son maître en courage, en goût pour le vin, et même en intelligence; il est doué de la parole, comme les chevaux d'Achille, et d'autres coursiers épiques. Voici ce que le peuple raconte touchant son origine: suivant les uns une Vila lui en aurait fait présent; d'autres rapportent qu'il l'acheta à des kiridjias, ou muletiers. Avant de l'avoir, il avait, dit-on, changé plusieurs fois de cheval, aucun ne pouvant le porter, lorsqu'un jour, ayant vu à des muletiers un poulain pie, atteint de la lèpre, il crut trouver en lui des signes de race, et l'ayant saisi par la queue, le tira à lui, ainsi qu'il l'avait fait pour essayer ses autres montures; mais Charatz ne bougea point de la place. Alors Marko satisfait l'acheta, le guérit de la lèpre et lui apprit à boire du vin.
NOTE
[Note a: Il s'agit de divers documents publiés par la société de littérature serbe, de Belgrade, dans ses Mémoires (Glas nik serbské Slovésnosti), et qui consistent:
1° Dans le fac-similé d'une monnaie d'argent, portant cette inscription: u hrista boga blagoverni Kral Marko, «le roi Marko dévot à Dieu le Christ» (tome VII, p. 217 1855). 2° Une inscription de l'église du monastère de Zerza, en Albanie, où il est fait mention de Marko, comme d'un des rois serbes. Voici un passage de cette inscription: préyé gospodstva séyé zemlié (sou primili) blagoverni Kral Velkachin i sin iégo Kral Marko, «auparavant la souveraineté de cette terre a appartenu au pieux roi Velikachine (Voukachine), et à son fils le roi Marko.» (Glasnik, tome VI, p. 186) 3° Une peinture qui se trouve dans l'église de l'archange saint Michel à Prilip, connue parmi le peuple sous le nom d'église de Marko Kralievitch, et où l'on voit la figure de Marko accompagnée de l'inscription précitée, et placée à côté de la figure de son père, le roi Voukachine. Marko y est représenté, vêtu du manteau impérial, avec la couronne et le sceptre, il est jeune et porte une barbe noire (Glasnik, ibid.) 4° Enfin une ancienne chronique rédigée par un moine du couvent de Tronochki, et qui sous le nom de rodosloviyé serbskoyé, ou généalogie serbe, renferme une histoire abrégée des rois, tzars et despotes serbes. (Glasnik, tome V.) Des paroles de cet annaliste, comparées avec les monuments figurés, M. Chafarik, professeur d'histoire à Belgrade, conclut: «qu'après la mort de Voukachine, Marko fut reconnu roi dans les contrées soumises à celui-ci, et qu'il y régna pendant plusieurs années, c'est-à-dire tant que le knèze Lazare n'eut pas achevé de réduire sous son obéissance tous les autres knèzes serbes, ce qui eut lieu entre 1371 et 1374, que Lazare ayant été sacré, à Prizren, roi de Dacie par l'archevêque Ephrem en 1377, ce fut en 1378, ou peut-être plus tard, c'est-à-dire après cinq ou six ans de règne au moins, que Marko Kralievitch, vaincu par lui et dépossédé, dut se réfugier auprès de Murad et lui demander protection.
«C'est après cette époque, continue-t-il, que se place sa vie aventureuse au service des Turcs, que, suivant le chroniqueur de Tronochki, il excita à faire la guerre aux Serbes…, et qu'il guida avec son frère André, vers le champ de bataille de Koçovo. Là ils rentrèrent en possession de leurs domaines, et les gardèrent en qualité de vassaux des Turcs, peut-être jusqu'à leur mort, car on sait que Marko périt, en 1394, dans une grande bataille livrée au voïvode valaque Mirtcha par Bajazet, qu'il avait accompagné à la tête de ses troupes serbes.» (Glasnik, tome VII.)
Comme il s'agit d'un fait historique peu connu, et que les documents originaux sont accessibles à peu de personnes, j'ai cru devoir m'étendre sur ce sujet.]