Retour du Flot
Par Brada
Nelson
Éditeurs
189, rue Saint-Jacques
Paris Calmann-Lévy
Éditeurs
3, rue Auber
Paris
A MADAME ÉMILE ACOLLAS
Puisque la mode est aux enseignes, il me semble, amie, que je ne puis en mettre de plus belle à ce livre que votre nom.
RETOUR DU FLOT
I
La journée d’octobre finissait, froide et embrumée, dans une sensation de mystère. La nuit qui tombait était chargée de tristesse.
La rue Rembrandt, avec ses hautes maisons en retrait, allant se perdre dans l’ombre épaisse des arbres du Parc Monceau, semblait, dans sa paix solitaire, comme une oasis paisible, séparée du remous de la grande ville. Seule, une femme jeune, de tournure élégante dans l’ample manteau qui l’enveloppait, y marchait d’un pas hâtif. Elle allait et venait d’un mouvement automatique, descendant et remontant le court tronçon de trottoir qui va de la rue de Lisbonne à la rue de Courcelles ; arrivée là, elle s’arrêtait et contemplait longuement la façade d’une des maisons vis-à-vis d’elle, puis reprenait sa faction monotone, comme dans l’impossibilité de s’éloigner.
A l’observer on se serait sûrement figuré qu’elle attendait quelqu’un et cependant les yeux profonds qui s’élevaient avec une ardeur de désir vers le second étage dont les fenêtres commençaient à s’éclairer ne cherchaient qu’une ombre, l’ombre d’une petite enfant qui était née là, derrière ces murs, onze ans auparavant, et qui dormait maintenant sous du marbre et des rosiers blancs.
Comme la nuit s’épaississait, que lentement, l’un après l’autre, les réverbères s’allumaient, piquant les ténèbres de leur clarté tremblante, la jeune femme revint s’adosser contre la grille d’un des jardinets ; elle y demeura un moment immobile, perdue dans ses pensées : ses doigts fins se croisèrent dans un geste d’angoisse, son visage s’inonda de larmes, puis brusquement, elle eut le mouvement de fuir, et, sans regarder à droite ni à gauche, s’élança pour traverser la chaussée.
A la même seconde, le tonnerre d’une automobile qui débouchait de la rue de Courcelles la paralysa d’une terreur subite ; elle hésita, incertaine si elle devait avancer ou reculer, et eût été certainement renversée si une main vigoureuse ne l’avait saisie et d’un geste brusque rejetée sur le trottoir. Elle vacilla, étourdie, les paupières closes, sur le point de s’évanouir, s’appuyant instinctivement sur l’épaule qui la soutenait, quand une voix… une voix qu’elle n’avait pas entendue depuis tant d’années, cria presque :
— Marguerite !
Effarée, elle ouvrit les yeux et regarda fixement celui qui l’appelait ainsi ; alors de ses lèvres pâlies par la frayeur s’échappa irrésistiblement en réponse :
— Albert !
Les regards de ces deux êtres se croisèrent un instant, éperdus…
— Marguerite, Marguerite, c’est toi ? Est-ce possible ? Tu t’es souvenue aussi ! Tu es venue revoir la maison ?
Et le bras qui lui avait été si secourable s’empara du sien, le serrant à le broyer. Dans un saisissement qui lui ôtait presque le souffle, la jeune femme demeurait figée, n’ayant pas la force de secouer l’étreinte qui la maîtrisait. Pourtant, avec peine, elle parvint à murmurer :
— Oui, j’étais venue ; mais ne me parlez pas ainsi… laissez-moi.
Lui alors, la tenant toujours, se rapprocha, et lui parlant plus bas et de plus près :
— Il y a aujourd’hui onze ans ; Marguerite !… Elle aurait onze ans…
La voix de l’homme se brisa dans un sanglot étouffé. La mère pleurait, le corps secoué. Tendrement il l’apaisa.
— Pleure, Marguerite, pleure ta fille avec son père, car c’est moi qui suis le père d’Yvonne, c’est moi qui suis ton mari, le mari de ta jeunesse… Tu l’as bien oublié.
— Ce n’est pas moi qui ai oublié, répondit-elle fièrement.
Et, comme rappelée par ces paroles à la mémoire des griefs endurés, elle essaya de dominer son émotion.
— Viens, continua-t-il sans paraître entendre sa protestation ; allons dans le parc, il est désert à cette heure. Viens, emmenons Yvonne avec nous… comme autrefois.
Elle céda, docile : il lui était si naturel d’obéir à cette voix, de suivre, puisqu’il le voulait, celui qui avait été son mari. La pensée, presque incroyable en cet instant, qu’elle avait un autre mari traversa fulgurante l’âme de Marguerite. Cette maison, cette rue, Albert à son côté… le parc, — c’était tout le passé, et en même temps semblait aussi la seule réalité.
Il avait glissé un bras protecteur sous celui qu’elle laissait retomber inerte, et la guidait ; ils marchèrent en silence. Lui, cherchait avec des yeux avides à distinguer le visage que dissimulait la voilette épaisse ; il se demandait comment il avait pu exister sans elle, croire en aimer une autre ? Il avait éprouvé avec une force invincible, dès qu’il eut posé la main sur elle, que seule « sa femme » lui était chère. Morts depuis cinq ans l’un à l’autre, se revoir, se retrouver avait suffi pour rendre invraisemblable et monstrueux le fait qui les séparait à jamais. Un désir effréné de la tenir dans ses bras l’étreignait. Elle se taisait, en proie à un trouble que chaque seconde, chaque réflexion augmentaient ; les pensées rapides et confuses tourbillonnaient dans son cerveau. Au moment de franchir la grille du parc, elle eut un mouvement soudain de recul, une reprise d’elle-même, et d’une voix qu’elle essayait de rendre ferme :
— Il faut que je parte, il faut que je rentre… dit-elle ; je vous en prie.
— Non.
Elle céda encore, elle ne pouvait pas ne pas céder. Ils se trouvèrent dans la longue allée close et abandonnée, avec au delà le panorama des pelouses et des charmilles dépouillées, perdus comme s’ils eussent été loin, très loin… Le sentiment d’extrême solitude rassura un peu la jeune femme ; elle osa lever les yeux et les tourner à son tour vers celui qui marchait à son côté. Il surprit le mouvement, et, se plaçant devant elle, penché comme s’il allait l’embrasser, il offrit son visage à l’investigation des regards qui s’arrêtaient sur lui avec une angoisse surprise.
— Tu me trouves changé ?
— Un peu.
Et sa voix eut un tremblement en l’avouant.
— Vieilli ?
— Oui… un peu.
— Asseyons-nous, Marguerite, je suis brisé.
Elle se dirigea en hâte vers un banc, obéissant à l’impulsion instinctive de le soigner et de le soulager. Elle l’examinait franchement maintenant. Oui, ce visage qu’elle avait tant chéri dans le lointain passé (comme il était proche maintenant le passé !) marquait l’usure et la tristesse ; elle ressentit au cœur une compassion infinie. Elle essayait de se souvenir qu’elle avait détesté cet homme, qu’il l’avait trahie alors qu’elle était terrassée par la perte de son enfant : car c’était moins d’un an après qu’ils avaient vu mourir ensemble leur fille, et cru mourir de douleur eux-mêmes, qu’elle avait surpris son mari tenant dans ses bras et baisant sur les lèvres une autre femme, — son amie à elle… Elle faisait effort pour retrouver sa colère et son désespoir d’alors.
D’un mouvement presque insensible il s’était rapproché d’elle… sans un mot, d’un geste jadis familier, il appuya légèrement sa tête découverte sur l’épaule qui tremblait : elle n’eut pas la force de bouger.
Tout proches, elle revoyait les cheveux noirs si souvent caressés, les tempes aux veines fines qu’elle aimait tant à baiser… tout chavirait en elle. Terrifiée, elle se sentait emportée vers un abîme.
Répondant aux pensées qu’elle n’exprimait pas, il rompit le silence et dit doucement :
— N’aie pas peur ; j’ai été ton mari ; comment veux-tu que je ne sois plus ton mari ?
— Non… non.
— Si…
Il s’était redressé et lui avait pris les mains.
— Je suis allé au cimetière aujourd’hui.
Puis, tirant de la poche intérieure de son paletot une branche pâlie d’un rosier blanc :
— Voici ce que j’ai rapporté, dit-il tout bas.
Elle se saisit de la chose fragile et baisa les feuilles à pleines lèvres. Toujours de la même intonation étouffée et passionnée il continua :
— Elle nous aimait tant ! te souviens-tu quand elle rapprochait nos deux têtes ?
Elle témoigna d’un signe qu’elle se souvenait ; les larmes la suffoquaient.
— Pourquoi est-elle morte ? pourquoi ? dit le père avec un accent désespéré.
Et leurs mains inconsciemment s’étreignirent.
— Ah ! Marguerite, depuis que j’ai perdu ma mère, je n’ai plus personne pour m’écouter parler d’Yvonne, et elle est toujours avec moi ma petite enfant… c’est elle qui me tient compagnie, car je suis tout seul, moi…
Celle qui avait été l’épouse eut un sursaut.
— Et elle ? interrogea-t-elle amèrement.
— Elle ! nous nous sommes promenés un an ensemble ; il fallait bien que je m’efforce d’oublier… après, elle est partie de son côté, moi du mien.
— Où ?
— Un peu partout… la terre est grande ; je ne voulais plus revoir Paris… ni tout ce qui me rappelait mon ancien bonheur… Et puis, ma mère m’a appelé : je suis venu, et elle est morte… me voilà… et je t’ai revue, Marguerite !
— Ce n’est pas ma faute, c’est vous qui avez détruit votre bonheur. Je vous aimais, j’étais fidèle, moi.
Il souleva les épaules et la regarda dans les yeux :
— Il fallait me pardonner, Marguerite, il fallait rester ma femme.
Elle se tut, dans un accablement qui était presque du remords. De grosses larmes coulaient sur ses joues, mais pourtant, au fond du cœur, elle éprouvait une exaltation très douce, — ce délicieux battement accéléré que la présence d’Albert provoquait dans leurs jours d’amour. Elle avait la sensation confuse qu’ils s’étaient querellés et qu’ils se réconciliaient. Machinalement elle avoua :
— Je vous ai pardonné.
— Oui, mais cela ne sert plus à rien maintenant… je disais tout à l’heure à Yvonne : « Crois-tu, ma petite fille, que ta maman m’a abandonné ? Je suis tout seul pour vieillir et pour te pleurer. »
Elle ne put se défendre de venir à son secours :
— Non, non, pleurez-la avec moi.
— Aujourd’hui, mais demain ?
Comme rappelée une seconde fois à la réalité, elle se dressa sur ses pieds, sécha son visage, tira sa montre et chercha à distinguer l’heure.
— Je ne vois pas, balbutia-t-elle.
Il avait pris la montre et regardait pour elle :
— Six heures et demie.
— Six heures et demie ! Il faut que je rentre. Bébé…
Elle s’arrêta court, les joues empourprées.
— Oui, je le sais, tu as un fils ; je l’aime, c’est le frère d’Yvonne.
Il y eut un silence ému ; Albert demeurait debout devant elle, la retenant par la main.
— Je vais te laisser partir, Marguerite, à cause de lui, mais il faut que tu reviennes, je le veux ; tu ne peux pas ne pas revenir, dis ? Jure-le-moi !
— Comment puis-je ? Ah ! Dieu !
— Il y a dix ans, qui te tenait dans ses bras ? Est-ce moi ?
— Oui.
— As-tu été mienne avant d’être à aucun homme ?
— Oui.
— Tu reviendras. Je ne pourrais plus vivre, Marguerite, sans te revoir. Il n’y a plus de passé ; je ne sais pas ce qui est arrivé, je sais que tu es ma femme, que je t’ai retrouvée, que je ne veux plus te perdre. Jure-moi sur la naissance et la mort de notre Yvonne que tu reviendras !
— Ici ?…
— Oui, ici… dès demain, je ne pourrai pas attendre plus longtemps. Si je te laisse aller ce soir, il faut que tu me fasses un serment, car je pourrais te garder si je le voulais… ce serait peut-être ce qu’il y aurait de mieux pour toi et pour moi… Ton fils a son père, ta mère… Viens, Marguerite, viens avec moi !
Et le visage sombre, les yeux éclatants, il essaya de la prendre dans ses bras.
Elle comprit qu’il fallait en finir, et fuir, fuir à l’instant !
— Je reviendrai, je le promets, mais vous ne me répéterez jamais, jamais, ce que vous venez de me dire !
Il se fit humble :
— Je te le promets.
— Et maintenant, par pitié, laissez-moi, Albert.
Il sentait qu’il avait repris tout son pouvoir sur elle, et cette conviction le rendit généreux.
— Va, et demain, et tous les jours, je t’attendrai.
Elle le quitta, courant presque, luttant contre un irrésistible désir de se retourner. Tout au bout de l’allée, et au moment de disparaître, elle succomba, et par-dessus son épaule jeta un coup d’œil furtif derrière elle… Il était toujours à la même place, immobile, et leva le bras comme pour la saluer. Les jambes flageolantes, elle eut encore la force de faire les quelques pas qui la menèrent avenue Hoche, et là, elle se jeta dans la première voiture qui passait.
II
Elle sonna à deux reprises, fébrilement, dans une hâte extrême qu’on lui ouvrît ; il lui semblait qu’une fois le seuil franchi, le rêve extraordinaire allait s’évanouir, et la mémoire en disparaître presque instantanément. Une minute d’attente, et elle se trouva dans l’antichambre : en face d’elle son mari, tranquille, doux et débonnaire, lui disant :
— Tu rentres tard, Gotte, que t’est-il donc arrivé ?
— Mais rien, dit-elle avec autant d’indifférence qu’elle put.
Au bruit des portes, une voix s’éleva d’une pièce du fond :
— Dépêche-toi, ma fille, ce pauvre petit ne veut pas s’endormir sans toi.
— Je viens, répondit Marguerite.
Elle entra d’abord dans sa chambre, fit jouer l’électricité, puis s’arrêta court au milieu de la pièce, ne songeant plus à se dévêtir : tout à coup cette chambre venait de lui paraître étrangère ; elle éprouvait comme une stupéfaction de s’y trouver.
— Mais décidément, qu’est-ce que tu as ? demanda son mari qui l’avait suivie.
Et d’une main affectueuse et sûre il enleva les longues épingles du chapeau, puis le chapeau lui-même, et enfin donna à sa femme un amoureux baiser. Elle frissonna et ses paupières battirent.
— Presse-toi un peu, ma chérie, il est sept heures passées, tante Louise s’impatiente, et Tonton est un peu agité de ne pas voir sa petite mère.
— Mon Dieu ! est-ce qu’il est malade ?
— Pas du tout, pas du tout ; seulement un peu exigeant, comme c’est son droit. Va le bercer cinq minutes et il dormira.
— J’y vais, dit-elle machinalement.
Il éteignit l’électricité ; puis, pendant qu’elle allait vers leur fils, il rentra dans son cabinet de travail, dont il laissa la porte ouverte, et reprit le livre qu’il avait posé au coup de timbre. Un quart d’heure après, Marguerite reparaissait suivie de sa mère ; les deux femmes discutaient à voix basse.
— Est-ce qu’il dort, le gros ? demanda le père.
— Oui, et très bien, dit la grand’mère.
— Alors, nous allons dîner.
Quand ils furent assis tous les trois à table, le visage angoissé de la jeune femme se détendit un peu ; en face d’elle, pour la rassurer, était son mari, son vrai mari, pas l’autre, pas le fantôme, pas celui qui l’avait fait tant souffrir, mais celui au contraire qui l’avait aimée jeune fille, jeune femme, heureuse et triste… et l’avait prise sous sa tendre protection pour lui rendre la vie clémente.
En ce moment même, le cœur plein à étouffer, elle aurait voulu lui dire sa rencontre de l’après-midi ; et peut-être s’ils eussent été seuls n’aurait-elle pu résister à cette impulsion dont elle comprimait avec peine la violence.
Soudain, au milieu du dîner où elle s’était tenue silencieuse, mais calme en apparence, elle éclata en sanglots convulsifs, secouée de spasmes nerveux. Sans une exclamation, son mari alla vers elle, l’enleva de sa chaise, et, la soutenant, la conduisit jusqu’au canapé de son cabinet.
Madame Mustel suivait :
— Qu’est-ce qui lui arrive ? grand Dieu !
— Allons, ma tante, éloignez-vous un peu, ne vous agitez pas, laissez-moi la soigner. Elle a mal aux nerfs, elle aura éprouvé quelque émotion.
— Nous sommes le 17, je n’y pensais plus ; c’est l’anniversaire de notre petite Yvonne.
— J’y songeais, dit tranquillement le brave garçon ; je devinais à son visage qu’elle pensait à sa fille.
Et avec douceur et compétence il donna à sa femme les soins nécessaires, l’encourageant à ne pas étouffer ses larmes et à soulager son cœur.
Le docteur Lesquen était coutumier de rassurer ainsi ses malades. Tout, dans son visage, dans l’expression de ses yeux, dans le son de sa voix, inspirait et attirait la confiance. Sa femme, malgré l’accoutumance, subissait elle-même cette influence apaisante, et l’empire qu’il avait acquis sur elle il l’avait obtenu en se faisant le guérisseur bienfaisant de ses douleurs passées. Peu à peu, l’agitation de Marguerite se calmait ; elle poussa deux ou trois soupirs.
— Va dîner, dit-elle suppliante à son mari ; je t’en prie, et maman aussi.
Madame Mustel protestait : elle ne pourrait plus avaler une bouchée.
— Oui, allons dîner, acquiesça Roger ; elle appellera si elle a besoin de quelque chose… N’est-ce pas, Gotte ?
— Je te le promets.
Elle eut un apaisement à se sentir seule ; à travers l’antichambre, par les portes ouvertes, le bruit de leurs voix arrivait jusqu’à elle. Ses facultés, encore engourdies par la violence de la crise nerveuse qu’elle venait de traverser, étaient tendues à percevoir ce qu’ils disaient. Il lui semblait que leurs paroles allaient lui apporter une révélation libératrice : laquelle ? Elle l’ignorait, mais quelque chose devait arriver, la vie ne pouvait plus continuer comme avant. Les yeux fermés, dans une prostration complète de l’âme, elle évoquait devant elle la figure des deux hommes, ses deux maris… Albert, avec son visage fin et fatigué, cette moustache brune qui lui plaisait tant jadis, maintenant grisonnante, et sur son front haut et blanc une calvitie précoce… Elle revit l’allure nonchalante et impérieuse à la fois ; elle entendit la voix caressante.
Puis l’autre, Roger, se dessina nettement dans l’ombre. Comme il était différent ! Bien plus grand, bien plus robuste, avec un large visage encadré d’une épaisse barbe d’un beau châtain, des cheveux courts, et dans les yeux une assurance paisible qui lui venait de sa conviction scientifique, mais qui disparaissait aux moments d’émotion, laissant transpercer la timidité qui était le fond de sa nature. Marguerite, jadis, l’appelait « le Pataud » et il ne se fâchait pas de ce nom. Le souvenir des luttes de son âme dans le passé revenait à elle avec intensité. Elle avait toujours eu de l’affection pour le cousin Roger, mais tout l’amour, toutes les aspirations avaient été pour l’homme frivole et charmant qu’elle avait épousé.
En réclamant le divorce, Marguerite avait obéi à une humeur vive et entière qui l’entraînait toujours aux résolutions extrêmes, mais elle aurait été satisfaite de s’en tenir là ; l’idée d’un nouveau mariage lui avait d’abord été odieuse. Madame Mustel, au contraire, avait été désespérée de voir s’écouler solitaire la jeunesse de sa fille ; et, à s’entendre répéter à satiété les mêmes arguments par la personne qu’elle aimait le plus, l’esprit de Marguerite s’accoutumait lentement à la perspective d’une vie refaite. Enfin à trouver Roger si fidèle, si patient, si dévoué, elle avait fléchi : lui, le mari, l’aimé, était perdu à jamais, non seulement perdu pour elle, mais donné à une autre !
Madame Mustel avait d’ailleurs toujours éprouvé une grande défiance de son premier gendre, un homme inoccupé ! Aussi elle ne s’était pas privée, sous prétexte d’avertissement, de faire en toute occasion observer à Marguerite à quel point Albert était disposé au flirt. Comme Marguerite était amoureuse, ces sortes de propos lui causaient peu d’émoi : un seul mot de son mari en effaçait jusqu’au souvenir. Lorsque, outrée de colère et de douleur, Marguerite était accourue chez sa mère, celle-ci, loin de la calmer, l’avait encouragée dans son indignation, et quand, s’exaltant de plus en plus, la jeune femme eut annoncé sa résolution absolue de ne jamais revoir son mari, madame Mustel avait admiré une pareille force d’âme. Marguerite cependant avait cruellement souffert de sa propre intransigeance ; plusieurs fois elle avait failli succomber à la tentation de lire les lettres d’Albert, et, ayant un jour entendu la voix de son mari à la porte, son cœur avait frémi de désir ; mais, en ces instants de faiblesse, elle faisait appel à ce qu’elle croyait sa dignité de femme : l’outrage avait passé ses forces, rien ne pourrait effacer l’horrible vision. Aussi quand plus tard les époux furent d’office mis en présence, Marguerite ne leva pas une fois les yeux sur son mari et se refusa à toute conciliation. Madame Mustel crut habile et salutaire au repos de sa fille de faire de son mieux pour gâter le souvenir des jours heureux. « Sans doute Albert avait toujours été infidèle ; en cherchant, on trouverait. » A dire vrai, Marguerite ne l’avait pas cru, mais l’idée seule d’un mal devient un mal, et elle mit son honneur, son orgueil, son courage, son devoir à oublier… et pour échapper à des regrets qui, si elle s’y appesantissait, lui paraissaient intolérables, elle courut à la rencontre d’une autre destinée.
— Tu peux être sûre, répétait quotidiennement madame Mustel à sa fille, qu’il ne se gênera pas pour se remarier… si ce n’est pas déjà fait, et tu passeras ta jeunesse à pleurer un monsieur qui t’a trompée indignement… sous ton propre toit !
— Je sais, je sais, interrompait alors passionnément Marguerite, toujours blessée au vif par cette allusion.
Enfin, un jour, avec son impétuosité habituelle, elle s’était subitement décidée : depuis trois ans, le bon cousin, l’ami et le camarade d’enfance était devenu l’époux exemplaire.
A côté de Roger elle se sentait gardée, protégée, défendue ; il avait pour elle des attentions qui ne fléchissaient jamais ; il ne pensait qu’à la dédommager du passé mauvais dont il aurait voulu effacer toute trace, non pas par jalousie, car il était convaincu que Marguerite ne gardait de son premier mariage qu’un souvenir douloureux, mais pour qu’elle ne souffrît pas. Son cœur, quand il s’agissait de sa femme, le guidait toujours juste, et ce soir-là, en lui épargnant les questions, il lui rendit le service qu’elle désirait le plus.
— Je suis inquiète, disait madame Mustel, je vais aller la voir.
— Ne bougez pas, je vous en conjure.
— Mais elle est seule !
— C’est ce qu’il lui faut.
— Il est désolant qu’elle soit si nerveuse.
— Rien d’étonnant après toutes les émotions qu’elle a traversées.
— Oh ! cet homme, cet homme !
— Il est convenu, n’est-ce pas, ma tante, dit assez sévèrement le docteur, que nous n’en parlons jamais ?
— Je voudrais apprendre sa mort.
— Taisez-vous, je vous en prie. Elle pourrait vous entendre et de pareilles réflexions ne sont pas pour la calmer.
— Je ne peux pas me maîtriser.
— C’est extrêmement malheureux. En ce cas, je vous conseille de descendre de bonne heure ; je tiens absolument à ce que Marguerite ne soit pas agitée.
Un peu piquée, madame Mustel termina son dîner en silence. Habitant la même maison que le ménage, elle en profitait pour être beaucoup chez sa fille ; elle avait fait ce mariage et il lui semblait juste de jouir d’un bonheur qu’elle considérait comme son ouvrage.
Lorsque madame Mustel, qui avait suivi son gendre, insinua en se penchant vers Marguerite qu’elle allait la quitter pour lui permettre de se reposer, elle fut ravie, et Roger un peu désappointé d’entendre Marguerite dire avec force :
— Non, non, maman, reste, je t’en conjure.
— Certainement, certainement, si tu le désires, répondit madame Mustel.
Et elle s’assit sur un siège bas avec un sentiment de triomphe, la main de sa fille serrant étroitement la sienne.
— Eh bien ! cela va ? avait demandé Roger d’un ton encourageant.
— Oui, beaucoup mieux, merci… encore un peu fatiguée.
— Naturellement. Ne bouge pas.
Et avançant un fauteuil aisé, plaçant au bon angle la lumière voilée, il s’absorba dans une revue. De temps en temps, il levait les yeux vers sa femme : elle tenait obstinément les paupières baissées. Il crut qu’elle dormait.
III
Quand elle fut dans son lit, Marguerite ressentit une épouvante : Roger allait venir comme tous les soirs… et elle avait parlé quelques heures auparavant à Albert : il vivait, et un autre homme tout à l’heure se coucherait à son côté !
Elle se répétait : « C’est mon mari » ; mais, avec une persistance que rien ne pouvait vaincre, l’image d’Albert surgissait. Une véritable honte la tenaillait, un désir impérieux de se réfugier dans la solitude, et c’était impossible.
Blesser Roger, si bon, si dévoué, elle ne le pouvait pas, — et demain elle avait promis de revoir Albert.
— Tu as la fièvre, ma chérie, lui dit doucement Roger en lui donnant le bonsoir.
— Peut-être, je ne suis pas bien ce soir.
— Je le vois ; tâche de reposer, et au moindre malaise, je suis là, tu sais.
Et il étendit sur elle un bras protecteur en la baisant dans le cou.
— Dors.
— J’ai très sommeil.
Le silence se fit profond, et Roger au bout de peu de minutes dormait paisiblement. Marguerite en eut conscience, et alors elle rouvrit les yeux. Réfugiée au fond du lit, elle le regardait éperdue, s’interrogeant avec une frayeur croissante. Qu’allait-elle devenir ? Comment avait-elle pu se remarier ?… Est-ce qu’on peut avoir deux maris ?… Albert parti, disparu de sa route depuis si longtemps, était devenu une image insaisissable ; mais Albert revenu, lui disant qu’il ne pouvait plus vivre sans la revoir, avait repris sa place… Et maintenant elle était liée, liée jusqu’à la mort cette fois. Elle avait son fils, et puis Roger qui ne la quitterait jamais, qui l’emmènerait au bout du monde plutôt que de la perdre… Il n’y avait plus aucun moyen de retourner en arrière, aucun…
IV
Marguerite ne vit pas son mari de la matinée ; il était parti de meilleure heure encore que de coutume, mais lui avait fait dire qu’il rentrerait très exactement pour le déjeuner, et qu’il la priait d’être prête. Elle avait eu un instant l’idée de se déclarer malade ; puis sa promesse de la veille lui revint à l’esprit : elle irait, elle avait juré, il fallait y aller. Elle s’occupa beaucoup de son fils, se grisant de ses caresses, le portant dans ses bras, se pénétrant de la réalité de cette vie qui était sa vie à elle maintenant. L’obsession était moins forte avec son Maxime sur les genoux. Elle s’efforça de ne plus penser à Albert : elle le verrait une fois encore, et puis ce serait tout ; elle reprendrait sa vie si bonne et douce entre son mari fidèle et son enfant vivant ; il ne fallait pas qu’Yvonne prît à Maxime sa mère… et elle l’embrassait en le lui promettant. A recevoir les maternelles caresses, le petit roucoulait comme une tourterelle, puis poussait des cris subits et triomphants.
Le docteur Lesquen rentra et trouva Marguerite et son fils ainsi occupés ; il s’arrêta net au seuil du cabinet de toilette, ravi de ce spectacle. Il y avait dans le visage sérieux de Roger une expression encore plus affectueuse que de coutume, et Marguerite s’en aperçut. Il vint à elle, cueillit du bras droit et éleva en l’air l’enfant, et du gauche enlaça tendrement la mère, la pressant de questions sur sa santé. Quand, sur son appel, la bonne eut emmené Tonton, il dit à sa femme :
— Ma chérie, je veux te montrer quelque chose et te proposer une course.
De son pas rapide et brusque il retourna jusqu’à l’antichambre et en rapporta une gerbe merveilleuse de fleurs blanches comme frémissantes encore de leur vie éphémère. Il les plaça dans les mains de Marguerite en disant :
— Veux-tu que nous allions porter ces fleurs à Yvonne aujourd’hui ? J’aurais dû y penser hier…
— Aujourd’hui ? avec toi ?
— Oui, je me suis fait libre. Nous partirons de bonne heure : les jours deviennent courts.
Elle le regarda avec une expression si intense, se cramponnant d’un mouvement nerveux à ses épaules, qu’il en fut bouleversé.
— Roger… murmura-t-elle.
— Quoi ? ma bien-aimée, quoi ?
— Rien… je te remercie.
Il la caressa doucement, puis le médecin et l’homme sage reprenant le dessus :
— Pas trop d’agitation, dit-il avec fermeté.
Pendant le long trajet de la rue de Prony au Père-Lachaise, Marguerite laissa sa main dans celle de son mari ; elle ne parla pas, et lui s’accommodait toujours du silence, l’esprit plein de ses préoccupations, et du reste taciturne dans toutes ses émotions.
Aux heures de clarté, par une journée d’automne, il s’exhale, de la grande cité des morts, un infini apaisement. Le mari et la femme allaient du même pas égal : elle, dans une tristesse assoupie ; lui grave selon son habitude. Au détour d’une petite allée la tombe blanche apparut : appuyé sur une croix un ange pleurait… Ils avancèrent plus lentement, et enfin en face du nom d’« Yvonne » la mère tomba à genoux, les yeux dilatés, le cœur battant à l’étouffer… Sur la tombe en quantité gisaient des roses blanches : moisson déjà fanée, mais exhalant encore un doux parfum.
— Ma pauvre chérie, ma pauvre chérie ! s’écria Roger, pourquoi ne m’as-tu pas dit que tu étais venue ?
Elle ne répondit pas.
— Ne me cache jamais rien ! Marguerite, ouvre ton cœur à ton mari. Je comprends l’état où tu étais hier soir. Pauvre, pauvre petite !…
Doucement il coucha, d’un mouvement plein de respect, les fleurs qu’il avait apportées au pied de la pierre tombale. Il se releva et attendit. Longtemps Marguerite regarda la pierre cachée sous les fleurs, celles apportées par le père… et les siennes… Elle les touchait du doigt avec un mouvement de caresse, comme si elles eussent été une relique de l’enfant et de lui… Les deux visages, celui d’Yvonne et celui d’Albert, se confondaient… Ils étaient là tous les deux, tous les deux comme autrefois… Ces deux visages qui lui avaient paru l’univers, ils n’existaient plus pour elle… Oh ! Dieu ! pourquoi ? pourquoi ? Elle les avait tant aimés !
Le regard attentif de Roger vit le corps de Marguerite fléchir d’angoisse. Sans un mot, fermement et tendrement, il la fit se relever et affermit son bras tremblant sous le sien.
— Viens, ma chérie, dit-il.
Et d’une voix plus tendre :
— Il faut penser à Maxime, n’est-ce pas ?
— Oui… balbutia-t-elle, oui.
Elle était heureuse qu’il l’emmenât, qu’il ne la laissât pas sur le bord de cet abîme de la mort où elle avait le vertige.
Pendant la descente, il parla gravement, paisiblement, lui répétant combien elle lui était précieuse…
— Je voudrais arriver à te faire perdre le souvenir de ce que tu as souffert.
— Je ne peux pas oublier Yvonne ! dit-elle avec détresse.
— Non, tu ne le peux pas…
Il lui serra le bras doucement, et, tout bas :
— Peut-être il te viendra une autre Yvonne.
Elle sourit faiblement, malgré le chagrin de son cœur, tant l’idée lui était douce ; il s’y mêlait une superstition obscure : l’âme de l’enfant perdue peut-être reviendrait…
La voiture roula sur les boulevards extérieurs. Marguerite regardait attentivement autour d’elle comme reprise par la vie : la vie était forte en elle. Elle pensa qu’elle essayerait de toute sa volonté d’être heureuse avec son mari et son enfant.
V
Arrivés à Saint-Augustin, elle descendit laissant son mari aller à ses malades.
— Merci, Roger, dit-elle en prenant congé.
« A ce soir, femme » fut la réponse. Il aimait à lui donner ce nom qui revêtait dans sa bouche une signification infiniment tendre. Elle sourit et demeura rêveuse un moment, puis, lentement, se mit à remonter le boulevard Malesherbes.
La journée était belle comme celle de la veille, avec un peu plus de mélancolie dans cette rapide transformation de l’automne. Cinq heures sonnèrent à l’église ; la voix de l’horloge la fit tressaillir et lui rendit le sentiment du temps : l’allégement qu’elle avait éprouvé, la délivrance du passé, l’acquiescement aux choses présentes disparurent soudain. La pensée de son fils, qui depuis quelques moments occupait uniquement son esprit, la hâte qu’elle éprouvait de le revoir, de l’embrasser s’atténua, tandis que, brûlant, le souvenir des minutes passées dans l’allée déserte lui revint. Elle s’arrêta. Pourquoi n’irait-elle pas une fois encore ? Aucune loi ne pouvait se trouver enfreinte parce qu’elle parlerait d’Yvonne, une minute, avec le père d’Yvonne. La tentation dominatrice, pressante, obsédante montait dans son cœur… Aller à Albert lui semblait si légitime : elle revivait d’autres journées d’automne ; elle entendait la voix d’Albert, elle se rappelait les retours chez elle, par de délicieux crépuscules, dans cet appartement si aimé de la rue Rembrandt… Une sensation exquise l’envahissait en y pensant. Trois fois, dans l’obscur débat qui s’agitait en elle, elle dépassa la grille du Parc, résolue à aller droit son chemin, trois fois elle revint sur ses pas. Portée enfin, par une volonté supérieure, elle franchit le seuil du jardin, traversa rapidement les allées délaissées, et de loin, entre les arbres, l’aperçut.
Il était assis et lui tournait le dos, les regards dirigés du côté où ils étaient entrés ensemble le jour précédent. Elle s’arrêta et contempla la silhouette qu’elle connaissait si bien : l’attitude avait conservé sa libre élégance, son indifférence fière. Albert avait jeté un bras sur une chaise proche, d’un geste qu’elle reconnut ; pourtant le fléchissement des épaules, le mouvement de la main gauche qui soutenait la tête, trahissaient le découragement. Il était solitaire là comme dans la vie… Ni femme, ni enfant, ni mère… D’elle à lui se dégagea quelque communication subtile, car il se leva brusquement, fit volte-face et la vit… L’éclaircissement de son visage fut si éclatant, la pâleur de l’émotion subite fut si manifeste, qu’elle trembla… Puis elle s’avança, essayant de se composer une contenance. Face à face ils ne se dirent pas un mot, mais d’un irrésistible élan il lui saisit la tête et la baisa au front. Elle se dégagea, se redressa, et recula de quelques pas :
— Pardonne-moi, Marguerite, je suis si malheureux.
— Je le vois, dit-elle doucement.
Il lui prit la main, la serrant à la meurtrir.
— C’est fini, c’est fini, jamais plus tu ne seras ma femme, jamais ! Ah ! Marguerite, quel mal tu nous as fait en ne pardonnant pas, car toi aussi tu vas être malheureuse !
— Non, je ne suis pas malheureuse.
— C’est vrai ?
— Oui, c’est vrai.
— Tu as été heureuse autrefois ; dis que tu as été heureuse.
— Oui, quand vous m’aimiez.
— Mais je t’ai toujours, toujours aimée !
— Quand vous me trahissiez avec Blanche… chez moi, dans notre maison… Ah ! non, non…
— Mais si, je t’aimais ; seulement tu pleurais, tu étais triste, et la brute qui est en l’homme ne sait pas pleurer longtemps. J’ai cherché une heure d’amusement… Mais est-ce que je ne demeurais pas ton mari quand même ?
Elle ne voulut pas répondre. Les seules paroles qui lui venaient aux lèvres étaient : « Oublions, recommençons notre vie »… et ils ne pouvaient plus la recommencer. Elle fit appel à sa conscience qui s’endormait sous cette voix ; elle comparait mentalement Albert à son mari, et était honteuse de la lâcheté qui lui faisait préférer celui qui l’avait outragée, et plus d’une fois sans doute, à celui dont chaque battement de cœur lui appartenait… Oui, il fallait haïr Albert pour ne pas l’aimer ! La voix de Marguerite se fit âpre. Sans le regarder, les yeux perdus, elle dit :
— Je suis venue aujourd’hui parce que j’avais juré sur Yvonne, mais je ne reviendrai plus…
Il ne bougea, ni ne parla.
— Je m’en vais ; adieu, Albert…
Elle continuait son chemin, troublée de ce silence, désarmée de toute volonté. Enfin il l’arrêta d’un geste léger ; elle y obéit aussitôt.
— Adieu, Marguerite ; je n’ai pas le droit de te retenir… je ne te demande rien… je viendrai ici tous les jours… et si tu veux jamais voir le portrait d’Yvonne ?
— Quel portrait ?
— Un portrait très ressemblant que j’ai fait peindre d’après ses photographies et mes souvenirs.
— Où est-il, ce portrait ?
— Chez moi… J’ai gardé l’appartement de ma mère… personne n’y est jamais entré… Est-ce que tu ne veux pas y venir une fois voir ta fille ?
— Je ne puis pas… je ne puis pas… J’espère que vous ne serez pas trop malheureux.
— Adieu !… Je t’aime plus que jamais, Marguerite, il faut bien que tu le saches.
Et alors, incapable de maîtriser son émotion croissante, il la quitta sans regarder en arrière.
Elle eut envie de crier, de l’appeler, de le retenir ; puis, anéantie, elle alla tomber sur une chaise et, dans le brouillard humide qui l’enveloppait et la cachait, elle pleura comme elle n’avait jamais pleuré… Elle le sentait, en abandonnant son poste, en méconnaissant la force du lien qui l’unissait à son mari, elle avait trahi autant qu’Albert, lui pour une heure de joie, elle pour n’avoir pas su souffrir et pardonner.
VI
La vie, après cette rencontre qu’elle ne pouvait plus oublier, reprit pour Marguerite exactement comme si ce fait connu d’elle seule n’avait pas existé, et ceci lui fut une surprise : l’eau s’était refermée sur l’épave que le courant emportait… Elle avait craint une lettre, elle n’en reçut pas ; elle avait imaginé d’autres rencontres fortuites où il lui faudrait se dérober, elles n’eurent pas lieu ; ces heures où tout son être avait palpité d’une vie ancienne et nouvelle paraissaient ne jamais devoir connaître de lendemains.
Il n’était question en famille que des premières dents de Maxime, de la fatigue ou des succès professionnels du docteur, des affaires de Bourse de madame Mustel, et des événements racontés par les journaux. Personne ne semblait se souvenir qu’elle n’avait pas toujours été la femme de Roger. Si madame Mustel voyait sa fille fatiguée elle recherchait pendant quarante-huit heures, avec une patience d’agent de la Sûreté, la cause physique qui avait pu déterminer cette fatigue ; de raison morale, au milieu de tant d’affection, de bien-être, de satisfaction de tous les désirs, elle n’admettait pas qu’il pût en exister.
— Si ma fille ne se trouvait pas parfaitement heureuse, disait-elle quelquefois, ce serait tenter Dieu.
Un matin, vers la fin de novembre, par un temps magnifique pour la saison, la nourrice sèche qui gardait Maxime, — car sa mère lui avait donné son propre lait — se trouva de près de vingt minutes en retard sur l’heure fixée pour son retour. Le docteur Lesquen se préparait déjà à aller à sa recherche afin de calmer Marguerite qui, grippée depuis quelques jours, ne sortait pas, et en toute occasion s’agitait facilement.
Quand enfin la nourrice et le petit parurent dans la salle à manger, quelques minutes après avoir été signalés par la femme de chambre en vigie, Marguerite, qui était prompte à la colère, fit durement une observation à la nourrice sur son inexactitude :
— Vous savez bien que je ne veux pas cela ; je ne le veux absolument pas.
L’autre, rouge pour avoir marché vite avec un gros enfant dans les bras, s’excusa : elle avait oublié sa montre, etc., « et puis c’est ce monsieur qui joue avec les enfants et qui amusait le petit. »
— Le monsieur ? Quel monsieur ? demanda Marguerite impérativement.
Et soudain une idée traversant son esprit elle devint pourpre.
— Ne te bouleverse pas ainsi, ma chérie, je t’en conjure… supplia son mari. De qui parlez-vous, nourrice ?
— C’est un monsieur, très bien, en deuil, le pauvre !… Et comme ça il regarde les petits jouer, et il m’a demandé l’âge de celui-ci. J’ai pensé qu’il en a perdu un comme ça peut-être.
— C’est possible, mais ne parlez pas à des personnes que vous ne connaissez pas. Madame et moi ne le voulons pas.
— Monsieur peut bien comprendre qu’on sait ce que c’est que quelqu’un de bien. Je ne lui ai pas parlé à ce monsieur ; c’est lui.
Et toujours ronchonnant, la nourrice sortit.
Comme Marguerite continuait de déjeuner en silence, ne témoignant que par le mouvement saccadé de sa fourchette son trouble intérieur, son mari entreprit de la raisonner :
— Il ne faut pas, ma chérie, que tu donnes de l’importance à ce petit incident. Je comprends ta contrariété, mais ces choses-là arrivent tous les jours et n’ont pas d’importance. Ce que dit la nourrice est probablement la vérité : c’est sans doute un père qui a perdu un enfant de l’âge du nôtre.
— Oui, tu as raison ; du reste j’y veillerai.
— C’est cela. Te voilà presque remise de ton rhume, et s’il fait aussi beau demain qu’aujourd’hui, je t’engage à sortir.
Un télégramme vint abréger d’office le déjeuner du docteur.
Quand plus tard la nourrice apporta le petit Maxime à sa mère afin d’aller déjeuner à son tour, elle avait le visage maussade et boudeur qui chez elle faisait invariablement suite à la moindre observation. Tout en disposant l’assiette où se trouvait la soupe de l’enfant, elle secouait la tête comme se répondant à elle-même :
— V’là sa soupe… C’est tout de même malheureux de voir qu’on n’a pas plus de confiance que ça en vous ! Comme si je laisserais quelqu’un de pas bien amuser le petit ! Il est poli, ce monsieur. « Quel âge qu’il a, ce beau petit ? » qu’il m’a dit. Et je n’ai pas cru que monsieur et madame allaient me faire des arias parce que je lui ai répondu.
— C’est bon, nourrice. Qu’il n’en soit plus question ; allez déjeuner.
La main de Marguerite tremblait en prenant la cuiller pour donner à manger à son fils, et elle ne voulait pas que l’œil fureteur de la nourrice s’en aperçût… Elle était sûre maintenant.
En baisant les doux cheveux de l’enfant, qui après chaque cuillerée ingurgitée, la remerciait d’une caresse de sa petite main sur la joue, des larmes amères lui montaient aux yeux, dans un transport de pitié et de désir qui l’emportait vers celui qui n’était plus son mari.
VII
Dès lors, ce fut fini du calme trompeur ; quoi qu’elle fît pour se défendre, l’obsession d’Albert ne la quittait plus. Presque chaque jour, elle emmenait la nourrice et l’enfant jusqu’à l’avenue du Bois ; le matin ils allaient encore parfois seuls au Parc Monceau, et, à une interrogation de Marguerite, la nourrice avait répondu, sèche et rancunière :
— Oui, madame, je l’ai vu encore, mais j’ai pris un autre chemin bien sûr ; on n’aurait eu qu’à dire que je courais après ce monsieur. Il y en a de mieux que moi qui pourraient courir après, car il est joliment bien s’il n’avait pas l’air malade.
« Madame » ne répondit pas, ce qui vexait toujours la nourrice qui se croyait éloquente ; elle ne se doutait guère de quelle façon ses paroles avaient porté.
Quand, ce jour-là, à la nuit tombante, elles rentrèrent, Marguerite était possédée par une idée fixe… Il fallait le revoir. Elle hésitait cependant, résolument loyale dans son intention, et fidèle au mari qui l’adorait avec une si parfaite confiance. Mais aussi pourquoi n’était-il jamais là ? La présence de Roger exerçait toujours sur elle une influence apaisante.
Depuis ces dernières semaines, elle s’était aperçue de sa solitude fréquente, et un vague ennui surgissait dans son âme. En refaisant sa vie, Marguerite avait rompu avec beaucoup d’anciennes relations ; elle s’appliqua à ne retrouver personne qui ravivât trop distinctement le passé, et, satisfaite d’être entourée de la famille de Roger, qui était par le fait sa propre famille négligée pendant un temps, elle se créa vraiment une vie entièrement nouvelle, et sauf quelques rares rencontres avec d’anciennes amies rien ne venait lui rappeler son premier ménage. Elle menait en outre une existence toute différente. Jadis très mondaine, toujours en mouvement, maintenant elle sortait rarement le soir. Le docteur Lesquen se trouvait si parfaitement satisfait lorsqu’il était assis à son foyer avec Marguerite, il aimait si passionnément leur intimité, que l’idée ne lui venait pas que sa femme ne fût pas également comblée à vivre ainsi. Les soirées proprement dites lui étaient en horreur ; jamais il ne dînait en ville que chez les siens, et comme ils étaient un peu dispersés, les réunions n’étaient pas fréquentes. Ses parents vivaient à Versailles, où une fille mariée à un officier vivait aussi. Le frère aîné du docteur, ingénieur de mérite, était censé habiter Paris, seulement, comme il était établi du côté de Vincennes, l’éloignement rendait les relations difficiles, quoique Marguerite eût grand plaisir à fréquenter sa belle-sœur, jeune et très charmante femme, mais si absorbée par ses trois bébés que le temps lui manquait pour tout ce qui ne les touchait pas.
Au printemps, on déjeunait parfois les uns chez les autres, et la rareté relative de ces rapprochements en faisait l’agrément ; absolument indépendants, on se retrouvait avec plaisir. Madame Étienne Lesquen affectionnait beaucoup Marguerite et adorait le petit Maxime, car ses trois enfants ne suffisaient pas à la maternité débordante de son cœur. Et ainsi, entre ces réelles tendresses, dans une vie de sécurité paisible, Marguerite se trouvait heureuse et consolée, jusqu’au jour qui la mit en présence d’Albert. Maintenant lui revenait vibrante la mémoire des années où sa vie était mouvement, variété ; elle se souvenait de tout ce qui alors la tenait sans cesse en éveil : les caprices et même les exigences d’Albert, les soins qu’elle apportait à lui plaire, à maintenir chez eux l’animation, la gaieté.
Il fallait le revoir.
Elle était très libre ; jamais Roger n’intervenait ni ne questionnait. Elle sortit, monta la rue de Prony avec une hâte fiévreuse. Elle s’imagina que peut-être il ne serait plus là ! bien qu’au fond de son cœur elle fût certaine du contraire. Déjà son excuse était toute trouvée : elle lui dirait qu’il ne fallait plus qu’il s’occupât de l’enfant, que des soupçons pourraient venir à l’esprit de Roger.
VIII
Peu à peu elle s’habituait à l’étrange situation : rencontrer Albert de temps en temps, causer avec lui d’Yvonne, le consoler dans la tristesse qui l’accablait, semblait presque naturel. Elle avait essayé de l’empêcher de la tutoyer, le menaçant, s’il y persévérait, de ne plus revenir :
— Moi, ne pas te tutoyer ? Pourquoi ? Je suis toujours bien autant qu’un cousin. Est-ce que lui ne te tutoyait pas lorsque tu étais ma femme ?
Et elle n’avait pas répliqué, soudain convaincue.
Albert, maître de lui-même et follement désireux de la reconquérir, ne l’avait jamais alarmée. Lorsqu’il la vit de nouveau accoutumée à lui, soumise comme dans le passé à son joug, il tenta ce qui était l’unique objet de ses désirs. Au moment de la quitter, par une froide journée de décembre, et comme elle toussait pour la troisième ou quatrième fois, il lui dit :
— Je ne veux plus que tu viennes ici ; la saison est trop rigoureuse maintenant.
— Alors ? dit-elle presque effrayée.
Il la regarda, de ce regard tendre qui jadis l’aurait précipitée dans ses bras ; elle tenait ses yeux levés, attendant.
— Amie, avez-vous confiance en moi ? dit-il gravement.
Elle ne put parler et secoua seulement la tête affirmativement.
— Il y a le portrait d’Yvonne… continua-t-il. Marguerite, tu peux venir. Viendras-tu, dis ?
Elle s’était juré, son fils dans ses bras, de ne jamais céder à cette prière, et soudain à l’idée de se retrouver une heure sous le même toit que celui dont, vierge, elle avait été l’épouse, elle se sentit comme soulevée de terre. La face du monde lui sembla changée : la conviction que le lien qui l’attachait à Albert était indestructible, se fit jour dans son cœur. Elle y puisa une sorte de hardiesse nouvelle, comme rendue à la vérité.
— Oui, dit-elle, j’irai voir Yvonne.
— Notre Yvonne.
Elle pleurait, effrayée maintenant, désemparée, ne sachant plus ce qu’elle voulait ni ce qu’elle désirait, meurtrie dans toutes ses pensées. Même son Maxime, qu’elle avait cru jusqu’alors sa sauvegarde, n’avait pas la puissance de la consoler : elle aimait son fils, à mourir pour lui, mais pour vivre, l’autre était le plus fort ! Qui la défendrait contre de tels déchirements ? Elle serait donc éternellement malheureuse ? Elle se cramponnait instinctivement au bras d’Albert. Il l’enlaça :
— Nous souffrons bien, car tu souffres aussi, ma pauvre aimée.
Elle sanglota :
— J’étais heureuse, heureuse… c’est vous, c’est toi, Albert…
Puis, comme frappée du son de ses propres paroles, elle s’échappa en courant. Il ne bougea pas, ne fit pas un geste : il savait qu’il l’avait retrouvée.
IX
Le même soir, elle eut la fièvre et beaucoup d’oppression. Dès le matin, madame Mustel, prévenue par son gendre, monta et témoigna une sollicitude et un mécontentement égaux :
— Elle s’obstine à sortir par tous les temps ; elle n’est pas d’une santé à le pouvoir impunément et je le lui ai dit bien souvent.
Roger l’excusa :
— Même en prenant des précautions, on s’enrhume par une température aussi malsaine.
— Ce n’est pas mon avis ; tu ne sais pas te faire obéir, elle tousse depuis huit jours.
— Il s’agit maintenant de la soigner.
Madame Mustel reçut docilement les instructions de son gendre et promit de les exécuter ponctuellement. Elle retourna avec lui dans la chambre de la malade. Rouge et pâle tour à tour, Marguerite s’agitait dans son lit. Elle ne sourit pas à sa mère et répondit à peine à son mari.
— On dirait qu’elle est en colère, dit madame Mustel tout bas en reconduisant Roger jusqu’à la porte.
— C’est la fièvre. Je rentrerai de bonne heure.
Il n’était nullement inquiet : un gros rhume, une bronchite même, ne l’effrayait pas chez une femme jeune, robuste et bien soignée. Et cependant un malaise profond emplissait son cœur ; il avait été frappé de l’espèce d’irritation témoignée par Marguerite qui manifestait avec une impatience chagrine le désir d’être seule. Elle n’avait paru tranquille et ne s’était assoupie que lorsqu’il eut annoncé qu’il passerait la nuit sur la chaise longue de leur chambre. Indulgent aux malades, il ne voulut voir là qu’un caprice causé par l’état de fièvre ; mais une angoisse secrète l’oppressait. Si Marguerite allait ne plus l’aimer ? Si elle allait lui en vouloir de l’avoir épousée ? Sans les encouragements de madame Mustel, il n’eût jamais osé s’offrir à Marguerite : dans cette créature fine, quelquefois fantasque, toute d’impulsion, s’incarnait pour lui le rêve d’amour de sa jeunesse, mais elle l’intimidait un peu, et jamais, même aux heures des plus tendres expansions, il ne s’était enhardi à lui dévoiler tout son cœur. Quand il la tenait dans ses bras, mille paroles folles et tendres lui montaient aux lèvres sans qu’il osât les prononcer. Tout ce qu’un homme peut faire pour rendre heureuse la femme élue, il l’avait fait, ce qui était en son pouvoir du moins ; mais il savait qu’il n’est au pouvoir d’aucun être humain de percer l’arcane du cœur. Il se mit à penser au premier mari de Marguerite. Depuis quelque temps, l’image d’Albert se levait dans son esprit ; il avait retrouvé chez sa femme des intonations, des mots oubliés, qu’il se souvenait avoir déjà entendus… lorsqu’elle n’était pas sa femme. Il eut l’intuition, non de la vérité, mais du danger mystérieux qui venait vers lui du passé. Il réalisa que les hasards de la vie pouvaient remettre les anciens époux en présence, et il ne possédait plus la certitude, malgré tous ses efforts pour la créer en lui-même, que Marguerite détournerait la tête sans regret. Il comprit que son bonheur était précaire, que sa maison était bâtie sur le sable !
Il fit ses visites avec plus de soin et de conscience que jamais, dominant sa pensée et s’oubliant lui-même. A l’heure fixée, il reprit le chemin de la rue de Prony ; il marcha pour secouer son abattement moral. Comme il descendait rapidement la rue de Lisbonne, une voiture le croisa ; inconsciemment il leva les yeux, et son regard et celui d’Albert d’Estanger se rencontrèrent… Ce fut un éclair, mais dans le cœur de chacun de ces deux hommes, il jaillit comme une flamme. « Je la garderai », se disait Roger, libéré de toute défaillance, certain de son droit. « Je la reprendrai », se jura Albert, mordu par une jalousie intense.
X
L’indisposition locale de Marguerite céda rapidement à des soins énergiques. Elle fut bientôt assez remise pour que madame Mustel se crût en droit de la chapitrer. Elle lui répétait de demi-heure en demi-heure, avec la régularité qu’elle aurait apportée à lui verser une potion :