Scènes de mer.

Par Edouard Corbière.


OUVRAGES

DE

EDOUARD CORBIÈRE.

Le négrier
La mer et les marins
Les pilotes de l'iroise
Les contes de bord
Le prisonnier de guerre
Les aspirans de marine
Deux lions pour une femme

PARIS.

HIPPOLYTE SOUVERAIN, ÉDITEUR,

RUE DES BEAUX-ARTS, 3 BIS.

1835.


TABLE DU TOME PREMIER.

[Deux lions pour une femme]
[Chap. Ier.—Les deux Jocondes marins]
[Chap. II.—La charte-partie en règle]
[Chap. III.—Ils cherchent une femme]
[Chap. IV.—Appel à la femme aventureuse]
[Chap. V.—Marché conclu]
[Chap. VI.—Visite rue Saint-Jacques]
[Chap. VII.—La traversée]
[Chap. VIII.—Arrivée à Sierra-Leone]
[Chap. IX.—Un gouverneur de colonie]
[Chap. X.—Catastrophe.]
[Chap. XI.—Retour en France]
[Un caractère de marin]
[Toutes-Nations ou le Petit Forban]

[I.
DEUX LIONS POUR UNE FEMME.]


[CHAPITRE PREMIER.]

[Les Deux Jocondes Marins.]

Le désir de réaliser quelques bons projets de spéculation avait réuni à bord du même brick deux individus d'humeur et d'espèces différentes.

L'un était le capitaine Sautard;

L'autre, le subrécargue Laurenfuite.

Le capitaine Sautard était un de ces hommes qui, ayant usé de tout un peu et n'ayant abusé de rien, allait au positif par tous les chemins possibles, hors ceux des douces illusions. Quand une bonne occasion se rencontrait sur sa route, il cherchait à la saisir, en vrai corsaire, comme il aurait fait d'une prise richement chargée. Mais quand la fortune qu'il aurait été bien aise de tâter semblait vouloir le faire courir long-temps après elle, il laissait là la fortune, sans se décider à faire cent pas pour la ramener à lui.

Figurez-vous un gros petit être un peu plus que blond, un peu moins que rouge, d'une physionomie commune et riante, âgé à peu près d'une quarantaine d'années, et vous aurez approximativement une idée de l'exté-rieur d'homme dans lequel se reflétait le caractère du capitaine Sautard.

Quant à M. Laurenfuite, le subrécargue, c'était une tout autre affaire.

M. Laurenfuite savait chanter faux avec une prétention ridicule que l'on ne pouvait comparer qu'à l'inexorable sottise avec laquelle il faisait grincer sous ses doigts une guitare ordinairement montée en la majeur. Tous les instans qu'il ne donnait pas à sa toilette, il les consacrait à la musique, et sa passion philharmonique avait cela de malheureux, qu'il lui suffisait de prendre son instrument ou de roucouler une tendre romance pour mettre tout un équipage de la plus mauvaise humeur possible. Les matelots même allaient jusqu'à attribuer aux accens de ce malheureux Amphion un pouvoir fatal, que n'avaient certes pas les accords de sa lyre, quelque redoutables qu'ils fussent, sous sa main recouverte de trois ou quatre gros diamans. Quand le vent venait à changer et à contrarier le capitaine, et quand l'azur du ciel commençait à se couvrir de sombres nuages annonçant la tempête, les oracles du gaillard d'avant du brick l'Aimable-Zéphyr se disaient entre eux:

—C'est encore le subrécargue qui aura voulu dérouiller sa guimbarde que le diable confonde! Voilà déjà du vent à deux ris! Que Lucifer l'enlève!

—Oui, ajoutait le maître de quart; ça vous a une voix à crier à la garde! et ça veut encore faire le troubadour en nous chantant: A peine au sortir de l'enfance, sur l'air de: Tu n'auras pas ma rose!

—Ah ça! répliquait un troisième interlocuteur, je voudrais bien savoir si le cap'taine, qui est maître après Dieu à son bord, n'aurait pas le droit d'empêcher M. Laurenfuite de miauler comme il le fait avec accompagnement de guitare? Les ordonnances de la subordination à bord des navires ne sont-elles pas faites tout aussi bien pour le subrécargue que pour nous et les passagers? Or, qui manque aux ordonnances doit être puni; ainsi on peut par conséquent empêcher le chant et les accompagnemens à bord de nous, par ordre du cap'taine.

—Je t'en fiche, avec tes ordonnances! Crois-tu que les ordonnances aient jamais parlé du cas des cordes de guitare et du manquement au service du tremblement de voix? Et puis, quand bien même, par supposition, la loi ne voudrait pas cela, est-ce que jamais notre capitaine voudrait faire de la peine à cet homme qui peut-être a été comédien, et qui miaule encore, c'est possible, par routine de son ancien métier? On dit bien si j'étais capitaine, je ferais ci, je ferais ça; mais entre eux les gros ne se mangent pas, c'est la règle. Le capitaine boit et fume, mange et dort, et il laisse l'autre se débarbouiller avec de l'eau de Cologne, et se gargariser le gosier avec des chansons tant qu'il peut: c'est des égards qu'ils ont l'un pour l'autre, quoi! et voilà tout.

—C'est vrai ce que tu dis là; mais il n'en est pas moins fichant que, quand il chante, le mauvais temps vienne nous tomber sur le casaquin, comme pauvreté sur misère.

M. Laurenfuite, comme vous vous l'imaginez bien, était à cent lieues de supposer qu'il pût inspirer, avec son talent d'artiste, une aussi fâcheuse opinion sur son mérite musical. Sa guitare lui avait valu déjà trop de conquêtes et de coups de bâton, pour qu'il ne la regardât pas au contraire comme un talisman vainqueur et un moyen assuré de plaire à tout le monde, excepté aux amans et aux maris.

Il racontait gaîment qu'à Cadix il avait mis tous les époux de la ville en campagne, pour trois ou quatre sérénades qu'il s'était exposé à donner aux plus jolies Andalouses. La femme d'un prince italien lui avait jeté par la fenêtre, pour prix d'un de ses couplets, une grosse bague en faux, qu'il portait encore au doigt, comme le trophée d'une de ses plus notables victoires. Partout enfin où son état de commis-voyageur sur mer l'avait appelé, il s'était vu obligé de séduire, dans les momens de loisirs que lui laissaient ses affaires, les femmes les plus aimables et les plus passionnées des places maritimes du globe. A la côte d'Afrique même il avait poussé si loin l'art fatal qu'il avait de désunir les ménages, qu'un roi nègre avait fini par le chasser de ses états, en le contraignant à embarquer avec lui l'épouse infidèle qu'il était parvenu à subjuguer au bout de deux ou trois romances de sa composition.

Le moyen, je vous le demande, après des succès aussi signalés, de contester la puissance de la guitare de M. Laurenfuite, qui d'ailleurs ne paraissait sur le pont du navire, même à la mer, qu'avec une cravate toute rouge, en sautoir, et épinglée de deux grosses épingles attachées entre elles par une chaînette en or? Or, je vous le demande encore, comment est-il possible de chercher à persuader à un homme qui porte une cravate rouge-cachemire, qu'il n'est pas le plus adorable de tous les mortels qui veulent bien se donner la peine de déshonorer toutes les femmes?

Ah! j'oubliais encore de dire que M. Laurenfuite, à tous les dons personnels que j'ai déjà cités, joignait l'avantage d'avoir une paire de gros favoris noirs luisans dont il prenait le soin le plus scrupuleux. C'était un de ses moyens de conquête les plus assurés, et il n'y aurait pas renoncé, j'en suis moralement sûr, pour toute une cargaison de sucre Havane.

Les deux compagnons de pacotille du brick l'Aimable-Zéphyr vivaient au mieux ensemble, et il ne pouvait guère en être autrement avec des caractères aussi opposés que les leurs. Il n'y a que les gens qui ont les mêmes goûts, les mêmes appétits et les mêmes idées, qui ne se conviennent pas. Si tout le monde aimait la même femme et voulait boire du même vin, je vous prie de me dire ce que deviendrait tout le monde?

Lorsque couchés tous les deux dans leurs cabanes, le capitaine Sautard et son subrécargue causaient de choses et d'autres, à la clarté de la lampe qui, en se balançant au roulis, éclairait la grand'chambre du petit brick, M. Laurenfuite se lançait presque toujours dans les régions les plus élevées du sentiment et de la métaphysique. C'était un homme qui parlait de tout avec un aplomb d'ignorance admirable, sans avoir jamais rien appris, qu'à faire un compte-courant. Pour le capitaine Sautard, qui savait les quelques petites choses nécessaires à son métier, il causait peu, mais il écoutait beaucoup en dormant; et lorsque son interlocuteur inépuisable terminait l'entretien du soir en étendant les bras de toute la largeur de sa couche et en s'écriant: Oh! une femme! une femme! un ange! un ange! le capitaine lui répondait, en lui tournant le dos: Oui, c'est fameux une femme, quand on en tient une; mais c'est fichant quand il faut s'en passer: bonsoir!

Le romantique c'était M. Laurenfuite.

Le classique c'était le capitaine Sautard.

Ces deux représentans des doctrines littéraires qui divisent aujourd'hui la France de la Porte-Saint-Martin et du café de Paris, se rendaient assez bêtement à Sierra-Leone; ou plutôt, commercialement parlant, ils allaient assez bêtement échanger là leurs marchandises contre des écus.

Chemin faisant et avant d'arriver à leur destination, les deux associés touchèrent à Ténériffe pour y prendre douze pipes de Madère du cru, et aux îles du Cap-Vert pour acheter six belles mules d'Espagne. Ils tenaient surtout à n'avoir dans leur cargaison que du bon et du fin, et à faire leur petit commerce avec le plus d'honneur et de probité possible. Ce n'est pas pour rien, je vous l'assure bien, que l'antiquité, qui avait aussi ses idées, a donné quatre ailes et un caducée à Mercure, dieu du commerce et d'autre chose.

De leur douze pipes de Ténériffe, ils commencèrent d'abord par faire quinze pipes d'excellent Madère sec; l'eau douce ne leur manquant pas plus, fort heureusement, que la bonne volonté. La spéculation a aussi ses miracles.

Mais de leurs six mules du Cap-Vert ils ne purent faire, comme ils l'auraient bien voulu, huit belles mules d'Espagne. C'est là une marchandise qui ne rapporte dans les mains du vendeur que les bénéfices monnayés qu'elle peut procurer. Avis aux faiseurs de cargaison et de pacotille!

En arrivant à Sierra-Leone, comptoir anglais depuis long-temps assez négligé, le capitaine et le subrécargue de l'Aimable-Zéphyr ne trouvèrent dans le pays, d'homme un peu respectable, qu'un gouverneur qui s'ennuyait fort dans sa grandeur, et qui se chargea par désœuvrement d'être le consignataire du navire.

Dans les colonies, il est assez facile, comme on sait, de faire marcher de front les affaires et le pouvoir: d'ailleurs, en se consignant à la première autorité du lieu, les deux Français s'assuraient l'avantage de ne payer que de très-faibles droits d'entrée. C'était là encore une chance à prendre en considération. Honneur et profit vont si bien ensemble, quand ils peuvent toutefois aller de compagnie!

Ce gouverneur anglais avait une singulière maladie: il était las de sa puissance et de son bonheur. Pour se distraire de la fatigue de lui-même, dans ce climat dont l'ardeur redouble, pour les oisifs, le fardeau de la vie, il avait d'abord passé en revue chaque jour ses vingt-cinq à trente hommes de garnison. Puis, après s'être composé un harem de toutes les belles négresses qui avaient brigué l'honneur de lui offrir tout ce qu'elles avaient de mieux, il avait fini par prendre en aversion toute sa troupe, toute son autorité et toutes ses noires odalisques même. Et, en effet, que peut donner une belle négresse quand elle a fait le sacrifice de ses charmes à son maître? Rien. Il n'y a que les femmes civilisées qui aient chaque jour quelque chose de piquant à ajouter aux faveurs qu'elles ont accordées la veille.

Ce fut à la suite d'un grand dîner, que l'espèce de vice-roi britannique de Sierra-Leone confia les chagrins de son bonheur à ses deux brocanteurs français. La conversation qui s'établit entre ces trois personnages, dans cette occasion, vaut peut-être la peine d'être rapportée ici mot pour mot. Elle prit au dessert un tour tout-à-fait philosophique.

Le gouverneur, après un très-gros soupir qu'il exhala en finissant un grand verre de Madère de l'Aimable-Zéphyr, se prit à s'écrier mélancoliquement:

—Le Madère est bon, sans doute, quand il est fort; mais il n'y a rien d'aussi délicieux, selon moi, que le Champagne rosé qui mousse, et les femmes sensibles qui... savent causer.

A quoi M. Laurenfuite se permit de répondre aussitôt en chantant faux sans sa guitare:

Femme jolie et du bon vin,
C'est le vrai bonheur de la vie!

Le capitaine Sautard, qui n'avait de voix que pour parler comme le commun des hommes, répondit de son côté en jetant les yeux sur son hôte illustre:

—Ma foi, monsieur le gouverneur, je crois que vous êtes bien difficile! Comment, vous ne trouvez pas à faire votre bonheur avec la douzaine ou la quinzaine de jeunes négresses que vous avez dans votre parc? Il y en a là, selon moi, trois fois plus qu'il ne m'en faudrait, si j'étais gouverneur, pour m'amuser comme un dieu, du soir au matin!

Le Gouverneur.—Et à moi aussi si j'étais capitaine. Mais que faire de tant de négresses quand on est gouverneur!

Le Capitaine.—Pardieu que faire! je le sais bien, moi!

Le Gouverneur.—Eh bien je ne le sais guère, moi, je vous l'assure. Pour passer le temps, je dors mollement, je fume quelquefois par enfantillage; car y a-t-il quelque chose au monde de plus puéril, je vous le demande, que de s'amuser à faire sortir et à voir s'évaporer la légère fumée qui s'exhale d'une pipe ou du bout d'un cigare odorant?

Le Subrécargue.—C'est vrai. C'est là ce que je me suis dit mille fois déjà, en voyant le capitaine Sautard fumer jour et nuit comme un Suisse. On voit bien que monseigneur a l'imagination orientale, car en effet

Que sont les rangs et les honneurs?
Ma foi de la fumée!
Ma foi de la fumée

Le Gouverneur.—Croyez bien une chose, messieurs, il n'y a de bonheur réel dans la vie et même dans l'amour que dans les plaisirs de l'intimité. Posséder un troupeau de femmes, ce n'est pas posséder le cœur d'une femme. S'étourdir, ce n'est pas jouir.

Le Subrécargue.—Je pense bien, monseigneur, que si en effet vous aviez à la place de toutes vos belles esclaves une de ces aimables et tendres Anglaises comme j'en ai vu dans les rues de Londres et ailleurs, vous passeriez plus agréablement le temps avec elle qu'avec toutes vos beautés d'ébène.

Le Gouverneur.—Les Anglaises, non! C'est une de vos piquantes, vives et sensibles Françaises qu'il me faudrait pour charmer, par sa gaîté et son esprit, l'orgueilleuse solitude de ma place; car ici je suis seul au monde avec une autorité que je n'exerce que sur des subordonnés presque aussi ennuyés que moi, ou sur des esclaves encore moins malheureux que leur maître, peut-être.

Le Capitaine.—Vous voudriez une Française à Sierra-Leone! Peste, monsieur le gouverneur, vous n'êtes pas dégoûté! Et moi aussi j'en voudrais bien une ou deux, ou trois même s'il était possible.

Le Subrécargue.—Mais ce que demande là monseigneur n'est peut-être pas à trouver chose aussi difficile qu'on le pense.

Le Capitaine.—Comment! est-ce que vous auriez sous la main une de nos compatriotes à procurer à M. le gouverneur?

Le Subrécargue.—Non pas; je ne parle nullement de cela. Je dis seulement qu'une belle et bonne Française ne serait pas si difficile à trouver avec du temps.

Le Capitaine.—Oh! avec du temps, avec du temps! Parbleu, je le crois bien; avec du temps on a bâti Paris, ce qui était, je pense, plus difficile que de pêcher à la ligne une femme comme il y en a cinquante à soixante mille sur le pavé de notre capitale.

Le Gouverneur.—C'est justement une Parisienne que je voudrais; car j'en ai connu de ces Parisiennes, et vraiment, avec votre vin de Champagne, c'est je crois ce que vous avez de mieux en France.

Le Subrécargue.—Monseigneur, vous êtes en vérité trop bon, et je suis tout-à-fait de votre avis. Mais pourquoi, puisque, comme dans le Calife de Bagdad,

A Française vive et légère
Vous voulez consacrer vos soins et votre ardeur,

n'avez-vous pas cherché à vous faire venir une Parisienne ici?

Le Gouverneur.—Et pourquoi vos Parisiennes sont-elles à Paris et suis-je à Sierra-Leone? Croyez-vous qu'il soit si facile de faire faire une si longue route à vos aimables compatriotes, quelque légères et quelque inconstantes qu'on puisse les supposer?

Le Subrécargue.—Les montagnes ne se rencontrent pas, monseigneur; mais un homme et une femme, c'est bien différent. Avec de l'or, un peu de peine et autant d'adresse, on rapproche toutes les distances. Et puis, il est si aisé d'opérer un rapprochement entre un gouverneur et une jolie Française?

Le Capitaine.—Oui, cela me semble assez naturel et assez faisable en effet. J'ai connu, dans le Brésil, un vieux sénateur qui se faisait fournir de femmes européennes par tous les navires qui naviguaient entre Bordeaux ou Nantes et Bahia, et ce vieux drille était un des plus grands consommateurs de sexe que j'aie jamais vu de ma vie; et pour vous en donner une idée, tenez, je vais vous citer ici un de ses traits de consommation.

Un bâtiment anglais chargé de femelles qu'on avait embarquées pour aller peupler une île nouvellement découverte se trouve forcé de relâcher à Bahia, dans la baie de Tous-les-Saints, que le diable confonde! Bref, ne sachant que faire de sa cargaison pendant la réparation qu'il était obligé de faire faire à sa coque, le capitaine anglais voulut mettre une partie de son mauvais lest à terre. Ne voilà-t-il pas que notre vieux sénateur, après avoir pris un échantillon de la marchandise, proposa au capitaine de lui prendre le tout au prix de facture! Or, comme notre Anglais avait monté à lui seul l'entreprise, il vous vendit sans plus de façon le chargement en magasin. Je vous demande si ce n'est pas là un trait d'amateur enragé sur l'article? J'ai bien vu du pays dans ma vie, et des lurons de toute espèce et de tout calibre, mais jamais, je vous en donne ma parole, je n'en ai connu aucun de la force de ce vieux coquin de sénateur de Bahia, ancienne capitale du Brésil, située par les 13 et quelque chose de latitude sud, dans la baie de San-Salvador.

Le Gouverneur.—Je suis à cent lieues, capitaine, et je vous prie d'en être bien convaincu, de me croire de cette force-là; mais....

Le Capitaine.—Oh! ce que j'en dis, monsieur le gouverneur, vous entendez bien, ce n'est pas pour vous comparer à ce vieux débauché de sénateur de Bahia, bien loin de là; mais je voulais vous rappeler seulement qu'il y a sous la calotte du firmament des personnages bien étonnans pour la partie des femmes. A côté de quelques-uns d'entre eux, voyez-vous, vous et moi nous ne serions peut-être que des ganaches, comme j'ai l'honneur de vous le dire.

Le Gouverneur.—Sans être, comme je vous l'ai déjà dit, d'une force aussi redoutable, j'aime, je l'avouerai, ces femmes aimables qui vous séduisent par des riens, qui vous agacent par de petites contrariétés même. Je sens que pour moi, être irrité ce serait vivre, respirer, presque jouir encore....

Le Capitaine.—J'entends; c'est comme M. Laurenfuite, que vous voyez; un tempérament blasé sur l'article! C'est des épices qu'il faut à ces tempéramens-là, comme du piment pour les palais qui ne sentent plus le vinaigre et le poivre.

Le Subrécargue.—Mais, de grâce, mon cher capitaine Sautard, laissez M. le gouverneur achever! Vous l'interrompez toujours dans les passages les plus intéressans.

Le Capitaine.—Tiens, en voilà bien une autre à présent! Est-ce que j'empêche, par hasard, M. le gouverneur de parler tout à son aise? au contraire, vous voyez bien que je l'écoute tant que je peux. Continuez, si vous le voulez bien, monsieur le gouverneur de Sierra-Leone; vous me faites plaisir, et je suis tout oreilles depuis que vous avez parlé de Françaises et de Parisiennes. Oh! les gueuses de femmes! les gueuses de femmes! c'est le paradis pour moi, quand ce n'est pas l'enfer. M'y v'là; je suis tout à ce que vous allez me dire.

Le Gouverneur.—Jamais la solitude à laquelle mon gouvernement m'a condamné au milieu de tout mon monde ne m'a paru plus pesante que depuis que je n'ai plus auprès de moi une amie à qui je puisse communiquer toutes mes pensées, faire partager toutes mes émotions, et confier quelquefois toutes mes peines.

Le Subrécargue.—Mais vous avez donc eu le bonheur de posséder ici une amie digne de vos précieuses confidences et de votre tendresse?

Le Gouverneur.—Oui; une esclave qui avait reçu assez d'éducation pour me comprendre.... Mais des raisons d'économie m'ont forcé à me priver d'elle, à mon grand regret....

Le Capitaine.—C'est-à-dire que, comme Joseph, qui fut brocanté par ses frères, votre douce amie a été mise à l'encan. Ah! que voulez-vous? quelquefois il faut bien en passer par là. Mais en France, voilà un avantage que nous n'avons pas: les femmes se louent; mais malheureusement nous n'avons pas le droit de les vendre.

Le Subrécargue.—Et pourquoi, monsieur le gouverneur, n'avez-vous pas chargé les capitaines français qui viennent de temps à autre vous visiter de vous ramener une Parisienne pour votre usage particulier et pour vous consoler de votre veuvage?

Le Gouverneur.—Aucun d'eux ne m'inspirait assez de confiance pour que je le chargeasse d'une mission aussi difficile et aussi délicate.

Le Capitaine.—Ah! je le crois bien! Les femmes sont une marchandise si chanceuse! On dit que c'est comme les melons, et qu'il faut en goûter plusieurs avant de réussir à en trouver une bonne.

Le Gouverneur.—Et puis, à vous dire vrai, jamais je n'ai eu l'occasion d'avoir avec les capitaines de votre nation la conversation que nous venons d'entamer ensemble.

Le Subrécargue.—Et si nous nous chargions, le capitaine Sautard et moi, à notre premier voyage dans votre gouvernement, de vous rapporter de France la beauté qu'il vous faut pour dissiper vos ennuis et charmer votre existence!

Le Gouverneur.—Mais est-ce là une chose bien possible?

Le Subrécargue.—C'est la chose du monde la plus facile, si vous me donnez un ordre et si nous nous en mêlons tous les deux.

Le Capitaine.—Il n'y a pas de doute; si vous vous en mêlez surtout, monsieur Laurenfuite. Tel que vous le voyez, monsieur le gouverneur, cet homme-là est un des plus fameux connaisseurs, et avec son talent pour le chant et la guitare, il est fait pour vous pêcher la plus jolie femme de Paris, en trois couplets, avec ou sans accompagnement.

Le Gouverneur.—Oui; mais entendons-nous. Dans le cas où nous viendrions à conclure le fol arrangement que vous me proposez, c'est pour mon compte et non pas pour le vôtre que je voudrais qu'on me ramenât une femme ici.

Le Capitaine.—Comment le comprenez-vous donc! J'espère bien que l'affaire se passerait ainsi. D'ailleurs, nous autres, voyez-vous, nous n'avons jamais l'habitude de toucher à la marchandise que l'on nous confie.... Demandez plutôt à M. le subrécargue.

Le Subrécargue.—Mais, pour preuve de nos scrupules à cet égard, M. le gouverneur n'a qu'à nous faire le plaisir de déguster ce verre de Madère que j'ai eu l'honneur de lui verser. Il verra bien au goût si nous avons respecté la marchandise en route. Avec les quinze pipes que nous avons prises à Funchal, nous eussions pu en faire dix-huit ou vingt pipes sans nous gêner, et cependant....

Le Capitaine.—Et nous aurions bien pu même toucher tout bonnement à Ténériffe, et faire passer ensuite le liquide de notre cargaison pour du Madère sec et estampillé dans l'île; mais, fi donc! rien que d'y penser cela ferait mal au cœur.

Le Subrécargue.—Nous a vous bien mieux aimé gagner moins, fournir mieux, et rester ensuite en paix avec notre conscience d'honnêtes spéculateurs.... Eh bien! ce que nous avons fait pour le Madère, nous le ferons pour la personne que nous vous laisserons au prix coûtant. Loin de chercher à la frauder, nous l'emballerons avec le plus grand soin et le plus parfait désintéressement.

Le Gouverneur.—Et quel serait encore ce prix coûtant?

Le Subrécargue.—Je ne pourrais guère vous le dire maintenant, à quelques francs près, attendu que je n'ai pas encore fait de ces genres d'affaires. Mais tout ce que nous pouvons vous promettre, c'est que nous tâcherons de vous avoir ce qu'il y a de meilleur au plus doux prix possible.... Les brunes vous vont-elles?

Le Gouverneur.—J'aime autant les blondes.

Le Capitaine.—C'est comme moi, et je dirai même que j'aime mieux les blondes, pourvu qu'elles ne tirent pas trop sur le rouge vif.

Le Subrécargue.—Les aimez-vous hautes en taille?

Le Gouverneur.—Mais pas trop, entre les deux.

Le Capitaine.—C'est encore comme moi, si ce n'est que je ne suis pas fâché de les avoir dans les dimensions de quatre pieds onze à cinq pieds deux ou trois pouces.

Le Subrécargue.—Et vous les faut-il grasses ou maigres?

Le Gouverneur.—Un peu plus fortes que fluettes.

Le Capitaine.—Comme qui dirait potelées, n'est-ce pas? Oui, parce qu'une fois dans ce climat-ci, elles maigrissent que de reste par l'effet de la transpiration. Le déchet de la marchandise est toujours bon à prévoir.

Le Subrécargue.—Nous voilà donc fixés sur la qualité et l'espèce de notre commande, et je vous promets, monsieur le gouverneur, de donner tous mes soins à remplir la commission dont vous voulez bien me charger.

Le Gouverneur.—Doucement, messieurs, je ne vous charge expressément de rien, et je ne me sens pas encore disposé à faire d'une plaisanterie une affaire de commerce en règle. Que dirait-on, bon Dieu, en Angleterre, si l'on venait à apprendre que le gouverneur d'une des possessions de sa majesté britannique a fait la traite des blanches? Il y aurait là de quoi me brouiller à tout jamais avec mon gouvernement et avec tous les philanthropes du monde!

Le Capitaine.—Et ma foi! au bout du compte, on dirait tout ce qu'on voudrait! Tiens! la belle affaire! Ne vaut-il pas mieux faire la traite des blanches de bonne volonté, que la traite des négresses par force! C'est pour votre bonheur que nous travaillerons, monsieur le gouverneur. C'est là ce à quoi il faut que vous pensiez d'abord. Les considérations viendront après.... Nous vous amènerons une jolie poulette du premier numéro à notre prochain voyage, et puis ma foi, quand vous la tiendrez, vogue la galère! Voilà comme je suis, moi!

Le Gouverneur.—Si, comme je suis bien loin encore de supposer, vous m'ameniez une femme, je la prendrais peut-être pour une semaine ou deux, je ne m'en défends pas. Mais dans le cas où vous feriez cette folie, tenez-vous bien pour avertis, messieurs, que je ne me suis mêlé de rien, et que je laisserai tout sur votre compte.

Le Subrécargue.—Excepté cependant les frais d'expédition de la marchandise, monseigneur?

Le Gouverneur.—Les frais de la marchandise?... Oui, je ne me refuse pas de les faire, si, comme vous me le dites, la marchandise me convient. J'ai tant prodigué d'or pour des femmes qui valaient si peu, qu'en vérité je croirais bien pouvoir débourser quelques guinées pour une jolie Européenne.

Le Capitaine.—C'est cela, morbleu. Voilà une affaire conclue. J'aime cette rondeur dans les relations commerciales.

Le Subrécargue.—Et dès demain je vous présenterai, monseigneur, un petit projet de connaissement pour régler nos conditions.

Le Capitaine.—Fort bien; voilà qui est entendu. Il n'y faut plus penser. Voyons, monsieur Laurenfuite, pour changer la conversation, chantez-nous donc une de ces jolies romances que vous nous répétez d'un bout de la traversée à l'autre.... Vous allez l'entendre, monseigneur; ce gaillard-là chante, quand il veut s'en donner la peine, comme une dorade. C'est à mourir de rire lorsqu'il se lance à pleine voix dans la zone tropicale du sentiment. A bord, moi qui vous parle, je ne puis pas souffrir qu'il roucoule; mais à terre, rien ne m'amuse autant que de l'entendre s'escrimer sur la musique, en roulant ses yeux comme une carpe frite.

Le Subrécargue.—Mais savez-vous bien, capitaine Sautard, que ce que vous dites là ne serait guère propre à donner à son excellence l'envie de m'entendre chanter! Je veux bien croire que je suis loin d'être un Orphée, mais sans prétendre à égaler les virtuoses, je puis fort bien avoir mon mérite comme amateur.

Le Gouverneur.—Je n'en doute pas un seul instant, monsieur le subrécargue, et pour nous prouver que le vrai talent peut s'allier à la modestie, ayez la complaisance de nous chanter une romance; c'est un plaisir nouveau que vous me procurerez.

Le Subrécargue.—Puisque votre excellence le désire, et que le capitaine Sautard m'en a prié, je vais vous faire entendre, messieurs, une petite chanson que l'on m'a long-temps attribuée et qui n'est cependant pas de moi, car tout le monde a trouvé qu'elle était remplie d'esprit.

Le Capitaine.—Raison de plus pour qu'elle soit de vous! Ah ça, savez-vous bien, monsieur Laurenfuite, que ce soir vous êtes devant M. le gouverneur d'une diable de modestie farouche que je ne vous ai jamais connue à la mer!

Le Subrécargue.—Laissez-moi donc, mon ami. C'est la beauté introuvable et trouvée que je vais vous chanter. Il s'agit d'une aimable Française qui fut fidèle jusqu'à la mort à un amant assez indifférent pour elle. La chanson, comme vous le voyez, monsieur le gouverneur, est de circonstance.

J'ai parcouru bien des pays
Pour trouver des femmes constantes;
De l'Inde j'ai vu les houris,
Et du nord les beautés piquantes.
Toutes m'inspiraient de l'ardeur,
Mais aucune une flamme pure;
Et j'en voulais à la nature
Que j'accusais de mon erreur.
Enfin à Paris j'arrivai,
Fatigué de mes courses vaines,
Et sans la chercher je trouvai
Celle qui sut finir mes peines.
Je la courtisai sans penchant,
Et je l'obtins sans résistance,
Car c'est toujours ainsi qu'en France
Se gouverne le sentiment.
Elle était vive et je fus froid,
Je dus compter fort peu sur elle.
Cependant, presque malgré moi,
Ma conquête me fut fidèle.
Comment, souvent je me disais
En admirant tant de constance,
Ai-je trouvé tout juste en France
Ce qu'on n'y vient chercher jamais!
Ma belle jusqu'au dernier jour
Voulut m'aimer, je la crus folle,
Et me joua le mauvais tour
D'être fidèle à sa parole.
Je le demande, n'est-ce pas
Jouer de malheur, n'en déplaise,
De tomber sur une Française
Qui vous aime jusqu'au trépas!

Les convives trouvèrent charmante la mauvaise chanson du subrécargue, et s'extasièrent sur le talent du chanteur. Celui-ci s'excusa le plus modestement qu'il put de n'avoir pas retrouvé après boire tous les moyens qu'il avait ordinairement en se levant, quand il lui prenait fantaisie de se dérouiller la voix. Le traître! Il aurait voulu qu'on lui demandât bis, et il aurait impitoyablement recommencé sa romance sans l'intervention du capitaine Sautard, qui, en entendant gronder le tonnerre et tomber la pluie, s'écria fort à propos qu'il était prudent de retourner à bord pour veiller à la sûreté du navire pendant la nuit. Le gouverneur, tout en approuvant l'exactitude et la vigilance du capitaine, invita ses deux hôtes à ne pas le quitter sans sabler encore un verre de Madère à sa santé. On en but deux, on en but peut-être même quatre, et les deux Français se séparèrent de leur Amphytrion britannique, enchantés du bon accueil qu'ils avaient reçu de lui et du marché qu'ils lui avaient en quelque sorte fait accepter.


[CHAPITRE II.]

[La charte-partie en règle.]

Le lendemain d'un grand dîner, on n'est quelquefois pas plus raisonnable qu'on ne l'était à la fin du repas; mais le lendemain, on considère du moins les choses avec plus de calme et de sang-froid qu'on ne les voyait la veille à travers les fumées d'un vin capiteux. C'est là, hélas! le triste et seul avantage que les hommes à jeun peuvent se flatter, pour la plupart, d'avoir sur les hommes qui ont beaucoup bu!

Quand M. le subrécargue Laurenfuite vint revoir le gouverneur de Sierra-Leone pour lui parler du projet qu'ils avaient à peu près arrêté la veille, il trouva l'autorité coloniale dans des dispositions d'esprit assez différentes de celles dans lesquelles il l'avait laissée quelques heures auparavant. L'autorité avait dormi quelque peu la nuit, et toute l'ardeur qu'elle avait montrée pendant le repas pour les belles et vives Françaises s'était singulièrement refroidie avec le sommeil qu'elle avait goûté. Cependant le subrécargue insista éloquemment pour mettre à exécution le dessein qu'il avait mûri, disait-il, dans l'intérêt du gouverneur. Tous les gens qui s'imaginent être éloquens et persuasifs finissent toujours, non pas par persuader, mais par importuner tant, qu'ils réussissent à obtenir à force d'audace et de bavardage tout ce que pourraient obtenir les hommes les plus entraînans du monde. C'est là ce qui m'explique, jusqu'à certain point, les succès des fats auprès des femmes, et ceux des intrigans auprès des puissances du jour. Je vais même, pour ne pas être obligé de mépriser trop le beau sexe, jusqu'à penser que ce n'est qu'à force d'importunité que les sots réussissent aussi souvent auprès de lui; car si l'on supposait autre chose, quelle opinion pourrait-on avoir des belles qui se laissent subjuguer par les plus insupportables de tous les hommes! Je tiens beaucoup à estimer les femmes qui ont des faiblesses, et j'en reviens à M. Laurenfuite.

—Comment voulez-vous, lui dit le gouverneur, que je passe sérieusement avec vous un marché qui me couvrirait tout au moins de ridicule s'il venait à être connu?

—Notre marché sera tenu caché, monsieur le gouverneur, je vous en donne ma parole d'honneur, et je n'exige de vous qu'une simple signature.

—Mais c'est là justement ce que je ne veux pas vous donner! Ce serait sanctionner, en compromettant mon nom, la plus insigne folie dont on ait jamais entendu parler.

—Mais au moins donnez-nous votre approbation?

—Faites ce que vous voudrez, je n'ai pas le droit de vous empêcher d'agir comme vous paraissez décidé à le faire. Mais notez bien que je ne veux me mêler de rien.

—Vous consentirez bien cependant à payer les frais, si je vous amène ici une femme aimable, jolie et de la première qualité?

—Pour les frais, nous n'en sommes pas encore là, Dieu merci!

—Mais quand nous en serons à acquitter les comptes, ferez-vous les choses de bonne grâce, et puis-je compter sur votre parole?

—Nous verrons, vous dis-je, si jamais vous êtes assez insensé pour exécuter votre dessein.

—A la bonne heure, voilà ce qui s'appelle parler, car avec un homme comme vous la parole vaut l'enjeu. Je vais vous lire, si votre excellence veut bien me le permettre, le projet de connaissement ou de charte-partie que j'ai rédigé hier au soir même, en rentrant à bord.

—Peste, monsieur le subrécargue, nous n'avons pas perdu de temps, à ce qu'il paraît!

—Perdre du temps! Oh! pour peu qu'il s'agisse de femmes, je n'en perds jamais. Ah! les femmes, les femmes! Dieu! que c'est bon une femme!

—Oui, quand c'est bon.

—Vous verrez celle que je vous ramènerai.... Je veux qu'avant six mois vous m'en disiez des nouvelles.... Voici le petit croquis de charte-partie que, comme j'ai eu déjà l'honneur de vous le dire, j'ai tracé hier soir:

«Nous Jean Sautard et Thémistocle Laurenfuite, l'un capitaine et maître, après Dieu, du navire l'Aimable-Zéphyr, et l'autre subrécargue du dit brick français, actuellement mouillé en rivière de Sierra-Leone, nous engageons à ramener à son excellente monseigneur (le nom en blanc), gouverneur de la colonie anglaise du dit Sierra-Leone, une jeune personne française, du sexe, blonde, jolie, de taille moyenne, ni trop grasse ni trop maigre...»

—Ah! ah! ah! ces Français sont d'une gaîté!... Je reconnais bien là l'esprit de votre nation.

—Vous riez, monsieur le gouverneur. Ah! c'est que je sais rédiger une charte-partie au moins.... Où donc en étais-je? Ah! m'y voici: ni trop grasse ni trop maigre.... Vous entendez bien; comme qui dirait entrelardée.... «Bien élevée s'il se peut, et surtout honnête autant que les dits sieurs Jean Sautard et Thémistocle Laurenfuite pourront s'en assurer.

«Moyennant quoi, le dit sieur gouverneur de Sierra-Leone s'engage...»

—Ah! doucement. Ici je vous arrête. Réfléchissez bien que je ne veux m'engager à rien.

—Diable! c'est fichant.... Mais c'est égal, je vais substituer une autre phrase à ce mot s'engage.

«Moyennant quoi, le dit sieur gouverneur «consentira à...»

Consentira! Non pas, s'il vous plaît... je ne consens pas plus que je ne m'engage.

—Comment donc faut-il rédiger cela?... Ah! attendez, j'ai trouvé le moyen de tout arranger.

«Moyennant quoi le dit sieur gouverneur accordera, si bon lui semble, aux dits sieurs capitaine et subrécargue le remboursement des frais faits pour lui avoir procuré....»

Procuré, non, attendez, le terme pourrait offrir une méchante interprétation pour nous. Mais, au surplus, comme cet acte ne sera vu que par nous trois, il importe peu qu'un mot puisse présenter une maligne équivoque, pourvu qu'il n'y ait pas d'ambiguité dans les expressions, et que la bonne foi la plus parfaite préside à la rédaction de notre contrat. Je reprends en conservant le mot procuré.

«Pour lui avoir procuré la jeune personne dont il est cas, la susdite jeune personne devant servir chez M. le gouverneur à tenir sa maison, sous le titre et avec les prérogatives de gouvernante, etc., etc.

«Fait double à Sierra-Leone entre les parties...» (Ici le protocole et la formule ordinaires dans ces sortes d'actes.)

«En foi de quoi nous avons signé le présent, ce jourd'hui, vingt octobre, l'an de grâce mil huit cent....»

—Excepté, vous le savez bien, que je ne signe pas.

—Vous ferez bien néanmoins une petite croix, rien que pour m'obliger, n'est-ce pas, monsieur le gouverneur?

—Allons, va pour une croix, puisque vous paraissez y tenir si invariablement.... Voilà ma signature, comme si en ma qualité de gentilhomme je ne savais pas écrire.

Le subrécargue Laurenfuite se sentit ravi du succès de sa démarche et de l'habileté qu'il s'imaginait avoir déployée dans cette négociation. Un diplomate venant de faire signer un traité ruineux aux puissances de l'Europe ne se serait pas montré plus infatué de son habileté. Aussi, dès que le capitaine Sautard le vit revenir à bord en se dandinant avec grâce et en roucoulant la queue d'une tendre romance, il s'écria du plus loin qu'il put apercevoir notre homme: Le gouverneur vient d'être mis dedans. C'est une femme que nous aurons à lui transporter au prochain voyage!—Vous avez deviné tout juste, lui répondit le négociateur; c'est une femme que nous chargerons en France au plus haut du frêt, et Dieu sait quel sera notre frêt et notre commission!

—Moi je prendrai, en attendant, ma commission en nature, dit le capitaine.

—Et moi, ajouta le subrécargue, en nature et en argent.

—C'est cela; un gouverneur qui veut se donner des airs de faire le sultan doit payer en sultan; je ne connais que cela.

—Vous avez raison, il sera écorché vif d'importance.

L'Aimable-Zéphyr ayant terminé ses affaires à Sierra-Leone, appareilla pour revenir en Europe. Le gouverneur lui souhaita bon voyage, et M. Laurenfuite, en montrant à son excellence le connaissement en bonne forme sur lequel elle avait bien voulu apposer sa croix, lui cria: A revoir, monseigneur! Bientôt, s'il plaît à Dieu, nous vous apporterons de la marchandise superfine et de la mieux soignée.


[CHAPITRE III.]

[Ils cherchent une femme.]

Nos deux aventuriers, quelques semaines après avoir quitté la colonie anglaise, arrivèrent au Hâvre-de-Grâce, au Hâvre, ville-comptoir, autre espèce de colonie dans le sein de la métropole, ville si sale pendant le jour, si infecte pendant la nuit, où les petits enfans braillent sans cesse, où le peu d'amour qu'on y fait s'y traite comme une affaire de commerce ou une spéculation mercantile; au Hâvre enfin où l'on achète au poids de l'or le privilége de ne pas s'ennuyer plus que tout le monde.

Nos compagnons songèrent, une fois amarrés dans les tranquilles bassins de ce port, à se composer une petite cargaison et à trouver une femme.

La cargaison se trouva assez facilement faite avec les écus que les deux pèlerins avaient su enlever aux habitans de Sierra-Leone.

Pour se procurer une beauté loyale et marchande, ainsi qu'ils avaient la prétention d'en acheter une, ils s'adressèrent d'abord aux modistes du pays.

Mais, par malheur pour eux, les modistes de la place se trouvèrent toutes à peu près vertueuses, et le moyen de décider une vertu à entreprendre le voyage de la côte d'Afrique pour avoir l'honneur de charmer les ennuis d'un gouverneur anglais.

Après avoir épuisé bien vainement toute son éloquence auprès des modistes inflexibles, M. Laurenfuite s'adressa aux actrices de la troupe. L'art dramatique et lyrique passe assez généralement, soit à tort ou à raison, pour avoir des goûts aventureux et pour aimer à changer de place. Les paquebots américains partaient quelquefois alors chargés d'artistes et bondés de musiciens. Le Nouveau-Monde faisait une consommation effrayante de jeunes premières et de fortes amoureuses. Ce n'est que depuis peu que l'Amérique a commencé à devenir plus sobre sur l'article du théâtre français. La Colombie, le Brésil et l'Amérique du nord trouvent qu'ils en ont assez eu.

Notre aimable subrécargue s'imagina donc qu'il pourrait, sans beaucoup d'efforts, rencontrer dans la troupe qui desservait le théâtre du Hâvre la perle qu'il cherchait et qu'il prétendait rencontrer plus heureusement que ne le fit le coq de la fable.

Il s'adressa à la jeune première, rien que ça!

La déité dramatique lui demanda, dès qu'il eût énoncé ses motifs et fait ses propositions:

—Y a-t-il un théâtre en votre Sierra-Leone?

—Non, mademoiselle, lui répondit-il; mais vos attraits pourront briller là de tout leur éclat, aux feux d'un soleil de vingt-cinq à trente degrés à l'ombre.

—Et que voulez-vous donc que je fasse au soleil ou à l'ombre? répartit la jeune première.

—Mille choses que je ne puis vous expliquer, mais que vous ne serez pas embarrassée de deviner une fois que vous connaîtrez le pays.

—Grand merci, monsieur, de votre offre! Je connais trop bien mon affaire pour donner dans de telles déceptions; nous autres femmes de théâtre, nous ne valons quelque chose aux yeux des hommes que par les effets d'optique et les illusions que nous obtenons ou que nous faisons naître sur la scène. Otez-nous les planches sur lesquelles nous sautons chaque soir, les quinquets à la clarté desquels nous brillons dans nos rôles, passez l'éponge sur nos joues fardées, substituez le négligé du matin à nos paillettes de la nuit, et nous ne serons bonnes tout au plus qu'à vous amuser un peu moins que toutes les autres créatures que vous jetez au linge sale quand le jour de la blanchisseuse arrive.... Pas de théâtre dans le pays dont vous me parlez, pas d'illusions par conséquent, et partant pas d'actrices. Cherchez ailleurs une voyageuse, car je ne me sens nullement disposée à rompre mon engagement avec le directeur pour devenir la bobonne d'un gros Anglais qui n'a que faire de mon emploi et de mon talent. La grisette vous ira mieux.

—Mais cependant vous avez vu dans les trois Sultanes et dans Gulnare une jeune beauté qui n'était pas sur un théâtre, subjuguer, par ses charmes de tous les jours, la fierté d'un maître jaloux, et jusque-là insensible....

—C'est donc un sultan que votre gouverneur anglais?

—Pas tout-à-fait, mais à peu près, sous le rapport des piastres du moins.

—Raison de plus alors pour refuser tout net; car si c'est un sultan, je ne veux pas être son esclave. Vous m'avez bien tout l'air encore d'un chercheur d'occasions manquées.

—Vous me permettrez de vous dire, mademoiselle, que c'est vous plutôt qui manquez une fort belle occasion.

—Oui, en effet, j'irais rompre un engagement avantageux pour vous suivre, et quitter un amant comme on n'en trouve pas, pour un sultan de Sierra-Leone!

—Ah! dès lors que vous avez réussi à avoir un amant....

—Comment! réussi à avoir un amant! Mais j'espère bien en avoir tant que je veux! Un amant!... il semblerait que l'on fût en peine de s'en procurer.... Apprenez, monsieur, que c'est tout le public qui m'adore.

—A Dieu ne plaise que je vous contredise! Gardez votre public puisque vous l'avez, et veuillez bien me croire avec plaisir votre très-humble et très-obéissant serviteur.

Le subrécargue, à la suite de cette inutile entrevue, s'avisa d'après le conseil même de la jeune première, de chercher dans l'estimable et sentimentale classe des grisettes du pays.

Un libraire lui apprit que toutes ces demoiselles, en cultivant le talent de l'aiguille avec beaucoup d'ardeur, ne laissaient pas que de trouver encore quelques heureux loisirs pour se meubler la mémoire et le cœur de tous les romans nouveaux qu'il leur louait à quatre sous le volume.

De jeunes personnes qui lisent des romans nouveaux, se dit M. Laurenfuite, doivent à coup sûr faire complètement mon affaire. C'est du côté de la sensibilité qu'il faut que j'attaque la belle couturière qui pourra me convenir pour être transportée en pacotille à bord de l'Aimable-Zéphyr. Attaquons rondement.

Un bal de repasseuses, de lingères et de ravaudeuses, devait avoir lieu le dimanche suivant dans une des maisons de danse de la ville.

Le subrécargue et le capitaine s'y rendirent pour chercher chacun de son côté la beauté qui pourrait le mieux réunir les conditions du connaissement.

Au son discordant d'un violon, d'une clarinette et d'une grosse caisse qui juraient ensemble et à contre-mesure pour faire sauter ces dames et leurs cavaliers, nos deux connaisseurs remarquèrent que la plupart des danseuses avaient les pieds gros et longs, la taille épaisse et la physionomie lourde et froide. Après avoir humé les émanations un peu suffocantes du bal, ils allèrent faire leur ronde autour des bancs sur lesquels les Terpsychores en petits bonnets étaient venues s'asseoir pour transpirer un peu à l'aise. Ces demoiselles buvaient du cidre coupé pour se rafraîchir. La nature de la boisson parut d'assez mauvais augure au capitaine Sautard. Comment, se disait-il, pourrons-nous décider une jeune personne habituée à boire du cidre et à manger des tourteaux à venir faire la princesse dans les colonies?

M. Laurenfuite, malgré la mauvaise opinion qu'il avait lui-même conçue sur l'issue future de ses recherches, voulut au moins faire l'acquit de sa conscience en épuisant tous ses efforts pour déterminer la plus belle de toutes ces grisettes à contracter un enrôlement sérieux pour la côte d'Afrique. Afin de donner une idée avantageuse de sa libéralité et de sa galanterie, il proposa d'abord une glace à la vanille à la jolie couturière; mais par malheur on lui annonça qu'on ne trouverait pas une seule glace dans toute la ville. Il se rabattit sur un orgeat, et au bout de plus d'une heure, un garçon de café lui procura ce qu'il demandait pour sa danseuse.

Une fois le verre d'orgeat joliment accepté et délicatement bu, on parla d'affaires.

—Mademoiselle, dit le galant cavalier à sa dame, avec les attraits que vous possédez en quantité plus que suffisante, il est étonnant que vous vous décidiez à habiter un trou comme le Hâvre.

—Mais le Hâvre n'est point un trou, monsieur; c'est une ville.

—Oui sans doute c'est une ville, et la géographie nous l'apprend assez; mais pour une jeune personne comme vous, une colonie vaudrait beaucoup mieux.

—Une écolonie, et pourquoi? C'est les écapitaines et les marins qui vont aux écolonies, et les fillettes restent sur le plancher des vaches.

—Oh! le plancher des vaches! s'écria le capitaine Sautard en se mordant les lèvres et en faisant une pirouette pour laisser à son subrécargue tout le fardeau de l'entretien qu'il avait commencé; elle est bonne là avec son plancher des vaches.

Le premier interlocuteur reprit, un peu embarrassé de prolonger la conversation sur un ton convenable.

—Il est certain que d'abord ce mot de colonies effraie un peu les jeunes filles... accoutumées à la vie si paisible du toit paternel....

—C'est maternel que vous voulez dire, sans doute, car il y aura deux ans, vienne la Saint-Martin, que j'ai perdu défunt mon père.

—Diable!... c'est un malheur que la perte de l'auteur de nos jours... mais ce n'est pas toutefois un mal irréparable....

—Oh! j' n'ai pas besoin non plus qu'on le répare, ce mal-là.... J'en ai-z-eu bien assez comme ça d'un père.... Pour le profit qu'il nous a fait, ce n'est pas trop la peine d'en parler et de réparer sa mortalité.

—Je voulais vous dire cependant, nonobstant cette perte plus ou moins douloureuse, qu'il y a toujours pour une personne de votre façon, de votre tournure....

—Oui, oui, je sais ce que vous voulez dire, de mon gabarit, n'est-ce pas? Allez toujours!

—Eh bien! de votre gabarit, soit, je ne m'en dédis pas.... Je voulais vous exprimer.... Où diable donc en étais-je?...

A la réparation de la perte d'un père, lui souffle malignement à l'oreille le capitaine Sautard, revenu auprès des deux interlocuteurs.

—Ah oui! c'est cela. Je disais que c'est un malheur qui peut se réparer.

—Mais quand je vous dis que je ne voulons point réparer ce malheur-là, c'est que je ne voulons pas le réparer. Est-il donc ostiné est-il donc ostiné!

—Peu importe au surplus, et pour aborder plus franchement la question, je vous propose, moi, de vous faire un sort des plus brillans si vous consentez à quitter le Hâvre pour nous suivre à Sierra-Leone, colonie charmante dont vous deviendrez gouvernante.

—Et pour qui faire à ce sera-laune?

—Pour y être la compagne fortunée du gouverneur.

—Est-ce-t-il la compagne par mariage ou autrement?

—Mais c'est selon.... Attendu cependant que dans ce pays on ne se marie jamais, par respect pour l'usage ce sera pour autrement.

—Qu'est-ce que c'est qu'un pays où il n'y a pas de mariage? C'est donc censément une nation de concubinage?

—Non pas précisément; mais pour parler votre langage et pour répondre à votre question, je vous dirai que c'est un pays d'amour, de bonne chère et de gros bénéfices.

—Et qu'est-ce que c'est encore que vos ébénéfices?

—Des arrhes assez considérables d'abord, et puis de l'or quand vous serez arrivée.

—J'entends, j'entends, car je n'avons pas deux oreilles pour être sourde, Dieu merci! C'est en chambre que vous voulez me mettre dans la colonie.

—En chambre, dites plutôt en palais.

—Eh bien, puisque le marché a des arrhes, donnez-moi toujours les arrhes, et puis nous nous déciderons peut-être ensuitement.

Oh! ensuitement! s'écria encore le capitaine Sautard en faisant une nouvelle pirouette et en se repinçant les lèvres de manière à faire la grimace la plus grotesque au nez de son compagnon tout décontenancé pour cette fois.

—Allons, se dit le subrécargue, il n'y a plus moyen d'y tenir! Cette ville est décidément d'une stérilité effrayante. Cherchons ailleurs.

—Mais où sera votre ailleurs? lui demanda le gros capitaine en sortant du bal.

—Mon ailleurs sera Paris, lui répondit Laurenfuite; Paris, la capitale de l'univers pour les femmes qui entendent ce que parler veut dire; Paris, ville de besoins et de ressources, de misères et de plaisirs, d'indigence et de luxe, de folie et de sagesse, de débit enfin et de pacotille.

—Mettons donc le cap sur Paris, puisqu'il le faut, et tâchons de trouver là ce que nous avons été si éloignés de rencontrer ici.

Les pacotilleurs partirent le lendemain pour la capitale de l'univers.


[CHAPITRE IV.]

[Appel à la femme aventureuse.]

Nos voyageurs descendirent de la diligence pour se loger rue du Bouloy, grand hôtel du roi de Prusse. Leur premier soin, une fois installés assez convenablement dans la maison, fut de dresser leur plan.

Ils commencèrent par courir les filles pour leur propre compte, afin, disaient-ils, de tâter le terrain et de pouvoir se former des idées nettes sur ce qu'ensuite il conviendrait de faire dans l'intérêt du gouverneur.

M. Laurenfuite, croyant avoir trouvé une excellente ruse pour attirer à lui toutes les faciles beautés des lieux qu'il fréquentait, s'imagina de se faire passer pour un milord anglais.

Un soir il se rendit donc en cette qualité au Wauxhall d'été, accompagné du capitaine Sautard, qui modestement avait consenti à jouer pour quelques heures le rôle de l'homme d'affaires du personnage britannique. A la porte d'entrée on demande le billet du prétendu milord; celui-ci répond: What, what, what? C'était à peu près tout ce qu'il savait d'anglais.

On lui fait comprendre alors qu'avant de pénétrer dans l'établissement, il lui faut déposer sa carte à la porte; et aussitôt notre généreux gentleman tire brusquement de sa poche une poignée de guinées sur lesquelles le cerbère du jardin se contenta de prélever le double du prix d'entrée. Milord portait une canne. Un gendarme lui fait observer avec la politesse qui caractérise les agens de la force publique, qu'il est défendu d'entrer au bal champêtre avec un bâton. Le faux Anglais s'écrie encore: What? what? mais du ton d'un homme fort mécontent. L'homme d'affaires du personnage arrive, et il explique en assez bon français aux assistans que son milord ne connaît nullement les usages de Paris et qu'il est convenable d'avoir pour les étrangers les égards de l'hospitalité. On s'empare de la canne et les deux compagnons pénètrent sous les bosquets du Wauxhall, peuplés, comme on le sait, de tout ce que les boulevarts voisins ont de plus séduisant en fait de nymphes accommodantes et très-peu farouches.

Au bruit que la petite altercation du milord et du gendarme a produit dans les jardins parfumés d'huile à quinquets transparens, cent beautés sont accourues; quelques-unes d'entre elles, plantes vivaces transportées des rives de la Tamise sur les bords de la Seine, ont bientôt remarqué que le milord, quelque peu de mots qu'il ait prononcé, ne parle pas plus anglais qu'un membre de l'académie des inscriptions ne parle chinois. Mais ces dames parlent fort bien le français, et elles ont vu que notre jeune homme porte une forte chaîne en or autour du cou et un certain nombre de brillans aux doigts. Elles suivent en l'agaçant notre aimable et faux étranger. L'obscurité du fond des jardins favorise mille petites avances, provoque mille charmans larcins. Le bruit même de quelques baisers se perd dans le léger mugissement de l'orchestre lointain et du tumulte des contredanses à vingt-cinq centimes.

Une nacelle se présente sur les petits lacs artificiels pratiqués au milieu des bocages presque enchantés. Une des nymphes propose au milord une promenade sur l'Océan de quinze ou vingt pieds de long de cette autre Cythère. Le milord, fort expert en navigation et en amour, accepte la proposition, et le voilà agitant les rames de sa volage embarcation auprès de la beauté qu'il égare sur les flots... bien moins agités encore que son cœur et surtout moins impétueux que ses désirs naissans. A chacune des oscillations rapides de l'esquif, la beauté jette un cri obligé; une frayeur subite et très-habilement calculée s'empare de tous ses sens sur un élément si peu fait pour elle. D'effroi en effroi, elle finit par se cramponner au cou de son pilote qui rit à pleine gorge de l'épouvante qu'il a provoquée.... L'heureux couple aborde bientôt le rivage sur lequel est prudemment resté le capitaine Sautard, avec d'autres dryades moins aventureuses que celle qui a voulu accompagner le milord supposé.

—Eh bien! souffle à l'oreille de son subrécargue le gros capitaine, comment avez-vous gouverné votre barque dans cette espèce de baille-d'eau que ces Parisiens voudraient nous faire passer pour un lac?

—A ravir, mon bon ami! Cette femme est délicieuse et tout-à-fait désintéressée. C'est un amour avec la naïveté d'un enfant. Elle a peur de l'eau comme si elle n'avait que huit ans. Elle m'a donné rendez-vous pour demain, et je crois, dès que je ne serai plus astreint à jouer mon rôle de milord, que je finirai par la déterminer à venir avec nous à Sierra-Leone. Et vous, comment avez-vous employé votre temps pendant mon petit voyage au long cours?

—J'ai fait le quart dans les allées, escorté par une escouade de syrènes qui ont fini par m'ennuyer plus que ne le porte l'ordonnance. J'aime le naturel chez les femmes, mais je ne puis pas souffrir qu'elles se mettent en panne sur ma route, le grand hunier sur le mât, comme font toutes celles-ci; et si vous m'en croyez, nous retournerons à notre hôtel sans compagnie.

—Je ne demande pas mieux, mon cher ami, car pour ce soir je sens que j'emporte assez de bonheur du Wauxhall d'été, pour m'en passer jusqu'à demain. Eh bien! quand je vous disais que le rôle de milord anglais était bon à jouer à Paris, avais-je raison?

—Raison, oui pour vous, qui étiez le milord, mais pour moi qui faisais le sot personnage d'homme d'affaires, non.... C'est égal, la farce est finie, faisons route pour le grand hôtel du roi de Prusse, et qu'il n'en soit plus question.

Une vingtaine de beautés plus ou moins hardies, devinant l'intention qu'ont nos deux Anglais de contrebande d'opérer leur retraite, se mettent en tête de les accompagner jusqu'à la sortie en leur criant avec ironie et en anglemanisant autant qu'elles le peuvent l'accent qu'elles se donnent: A revouar, milord, jé vous souhaité biène lé bone souar! A votre bonne reviène!

Le milord et son compagnon se contentent de rire dans leur barbe de la ruse fort innocente qu'ils ont employée pour s'attirer l'attention et les faveurs des belles du Wauxhall. Ils appellent un des fiacres qui passent sur le boulevart et ils roulent vers leur hôtel.

Ce ne fut que là, en cherchant à savoir l'heure où ils venaient de se retirer, que le capitaine Sautard s'aperçut qu'il n'avait plus sa montre.

M. Laurenfuite se prit d'abord à rire comme un fou de la mésaventure et de la colère de son pauvre ami. Mais celui-ci trouva bientôt moyen de mettre un terme à l'hilarité du mauvais plaisant. Une seule question lui suffit pour cela.

—N'aviez-vous pas votre chaîne en or en entrant au Wauxhall? lui demanda-t-il en ouvrant de grands yeux d'un air moitié étonné et moitié goguenard.

—Parbleu si, lui répondit le subrécargue, et j'espère bien l'avoir encore....

—Pas du tout, mon ami; à moins que cependant vous ne l'ayez mise par prudence dans votre poche.

—Ah! mon Dieu! ma chaîne m'a été volée!

—Et vos bagues?

—Mais il me semble que les voilà....

—Où donc sont-elles? dans vos poches aussi sans doute?

—Grand Dieu! est-il possible.... Je ne les ai plus!

—Et vos guinées, milord? Oh! pour celles-là elles doivent au moins se retrouver dans votre gousset, car c'est bien là leur place.

—Mes guinées.... Attendez.... Il ne manquerait plus.... Elles sont aussi parties!!!!...

—Ah! ah! ah! C'est donc à mon tour de m'égayer sur votre compte.... Mais en conscience il n'y a guère de quoi. Cette gaillarde de la nacelle m'a par trop vengé des plaisanteries que vous étiez tout à l'heure disposé à faire sur la disparition de ma montre.... Un chaîne en or, trois ou quatre bagues et une dizaine de guinées, la leçon est en vérité par trop forte. Ces coquines-là n'ont pas de mesure.

—Quel vol! il est affreux!... mais le mal n'est pas sans remède. Je reconnaîtrai bien la misérable qui m'a soustrait tous mes bijoux et mon argent.

—Mais il y en a trente mille, dit-on, de cette espèce dans Paris; et comment reconnaître la vôtre au milieu des autres?

—Des bijoux que je tenais des quatre plus jolies femmes du globe, peut-être! Je retourne au Wauxhall pour retrouver ces infâmes scélérates.

—Oui; et vous vous imaginez peut-être qu'après avoir été assez fines pour vous dévaliser de la sorte, elles seront assez bêtes pour être restées à vous attendre dans le lieu où vous les avez rencontrées?

—C'est égal; dans une ville où il y a tant de voleurs et de voleuses, il doit y avoir une police bien faite, une police sûre....

—Une police plus alerte et plus sûre que les voleurs, n'est-ce pas?

—N'importe! je veux aller trouver le commissaire de police du quartier.

—Qui ne trouvera pas votre chaîne. Pour moi je vais me coucher par là-dessus, satisfait de la leçon que j'ai payée de ma montre à secondes fixes et indépendantes.

—Oh! il faudra bien que le gouverneur de Sierra-Leone nous paie argent comptant les objets que nous avons perdus en lui cherchant une femme.

—Ce n'était pourtant pas pour son compte, je crois, que vous en cherchiez une dans le bateau du Wauxhall?

—Bah! il n'y regardera pas de si près et il paiera. D'ailleurs cette femme, après m'avoir convenu, aurait bien pu lui convenir aussi en seconde main. Elle m'avait même donné un rendez-vous pour parler de cette affaire, la coquine!

—Rendez-vous! La chose était vraiment très-drôle! Et où devait avoir lieu ce fameux rendez-vous?

—Rue du Cherche-Midi.

—Voilà un midi que nous serons long-temps à chercher, mon pauvre Laurenfuite.

Croyez-moi, prenez votre guitare, chantez-nous une petite romance, si vous pouvez, et allons ensuite nous mettre au lit; c'est le plus sage parti, et quand la nuit aura passé par dessus tout cela, nous délibérerons sur ce que nous aurons à faire pour trouver une femme à frêt et retourner le plus tôt possible à la côte d'Afrique. Les beautés de ce pays-là sont un peu moins blanches et moins séduisantes que celles de Paris, mais elles sont au moins plus sûres.

Ils se couchèrent. On ne sait pas si ce fut après que M. Laurenfuite eut chanté, ou si ce fut sans que M. Laurenfuite eût rossignolé une romance, comme disait quelquefois son compagnon; mais comme le subrécargue, pour ce soir-là du moins, ne devait guère être disposé à faire le troubadour, il est très-probable qu'il se coucha sans avoir chanté.

Le lendemain les deux traficans se demandèrent quel moyen ils pourraient adopter pour réussir à ne pas quitter Paris sans avoir trouvé ce qu'ils étaient venus y chercher.

Le subrécargue prit la parole, ce qui lui arrivait assez souvent.

Il dit au capitaine:

Ce matin, en allant demander dans la loge du portier les bottes qu'il n'avait pas encore posées sur notre pallier, j'ai vu dans le fond de sa loge une liasse de feuilles imprimées sous le titre de Petites-Affiches.

J'ai parcouru d'abord avec distraction quelques-unes des pages de ce recueil intéressant. On y annonce toutes sortes de choses et on y publie une multitude de demandes et d'avis vraiment étonnans, dans un style aussi élégant que correct et bref.

Croiriez-vous, par exemple, que lorsqu'on a besoin d'un cheval, d'une servante, d'un cabriolet ou d'une douce compagne, on n'ait qu'à faire insérer dans ces Petites-Affiches: On demande un jeune cheval, un cabriolet d'occasion, ou une servante fraîche et jolie, pouvant servir à la fois de cuisinière et de compagne.

—Mais savez-vous bien que c'est là un usage charmant, s'écria le capitaine Sautard; trouver des femmes à deux fins, pour la cuisine et pour l'amour! C'est comme qui dirait une espèce de traite volontaire des blancs qui se pratique de la sorte. Faire afficher qu'on a besoin d'une femme fraîche et jolie, et la trouver disposée à se rendre à l'appel!... On n'a jamais rien fait de mieux à Paris.... Continuez, mon cher ami, je suis déjà enchanté de ce que vous m'apprenez là.

—J'ai pensé qu'en faisant un appel dans les Petites-Affiches à la femme que nous cherchons, au lieu de courir après elle aussi inutilement que nous l'avons fait jusqu'ici, nous pourrions commodément trouver notre affaire. Pour cela, il ne s'agirait que d'une insertion dans la feuille d'annonces. A Paris, voyez-vous, ce ne sont pas les femmes qui manquent.

—Les femmes voleuses surtout....

—Mais ce qui manque, ce sont les femmes convenables à tel ou tel projet, telle ou telle expédition. Notre pacotille n'est pas chose facile à trouver et à bien trouver surtout. La plupart des jeunes personnes un peu comme il faut ne se soucient guère de quitter leur famille pour se rendre, à la grosse aventure, dans un pays lointain dont elles ont à peine entendu prononcer le nom.

—Mais est-il bien nécessaire que nous mettions la main sur une jeune personne comme il faut? Cette condition n'est pas, autant qu'il m'en souvient, stipulée dans la charte-partie.

—Non; mais vous sentez bien que nous ne pouvons pas amener à notre gouverneur la première venue, un restant de fonds de magasin.

—C'est vrai; pour notre honneur et pour sa satisfaction personnelle, il faut que nous lui apportions quelque chose de propre, de présentable et de non avarié, en un mot; car il est amateur au moins ce diable d'Anglais. Allons voir l'écrivain des Petites-Affiches, pour qu'il nous arrange notre annonce en style du premier numéro, coûte que coûte.

—C'est ce que j'allais vous proposer. Allons aux Petites-Affiches!


[CHAPITRE V.]

[Marché conclu.]

Le lendemain de l'entrevue de mes deux marins avec le rédacteur en chef des Petites-Affiches parisiennes, on vit paraître sur la première page de ce recueil si précieux pour les gens qui ne savent pas lire, l'avis suivant imprimé en lettres majuscules, à trois francs la ligne.

DEMANDE IMPORTANTE.

«Un capitaine de navire fort avantageusement
connu dans tous les ports de mer
demanderait une jeune personne bien élevée,
de l'âge de dix-huit à vingt ans, qui
voulût bien se charger de la place de gouvernante
dans la maison du directeur d'un
riche établissement colonial à l'étranger.
Le prix du passage sera payé. Il y aura de
bons appointemens.
«S'adresser rue du Bouloy, grand hôtel
du roi de Prusse, à l'appartement numéro 3,
au premier.—1—6.»