ÉMILE NOLLY

HIÊN LE MABOUL

PRÉFACE
DE
ANDRÉ RIVOIRE

PARIS
CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS
3, RUE AUBER, 3

Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous les pays y compris la Hollande.

Published October first, nineteen hundred and eight. Privilege of copyright in the United States reserved under the Act approved March third, nineteen hundred and five, by Calmann-Lévy.

PARIS, IMP. L. POCHY, 52, RUE DU CHATEAU. — 17779-1-09.

A
MONSIEUR ANDRÉ RIVOIRE

En témoignage de ma sincère admiration
et de ma respectueuse affection.

E. N.

PRÉFACE

Dans mon bureau de la Revue de Paris, il y a quelque deux ou trois ans, je vis, pour la première fois, le futur auteur de Hiên le Maboul.

J’avais lu de lui quelques pages manuscrites, Heures Khmères, et j’avais été frappé et séduit par la force et la délicatesse des impressions, la netteté quasi photographique des paysages, les grâces d’un style toujours harmonieux, à la fois original et simple.

Les pages étaient signées : lieutenant…, d’un nom qui se dissimule aujourd’hui derrière le pseudonyme d’Émile Nolly ; je savais, par une lettre jointe au manuscrit, que le lieutenant… devait être quelque part, très loin, au fond de l’Asie, et que ma réponse mettrait des mois sans doute à lui parvenir. Lieutenant…, de l’infanterie coloniale !… Et j’imaginais un grand et solide gaillard, barbu, au teint bronzé, comme certains de mes vieux camarades qui font leur carrière aux colonies et que je rencontre, tous les cinq ou six ans, avec un galon de plus et, parfois, une cicatrice.

Quelques mois plus tard, on m’annonça le lieutenant… Et je vis entrer un tout jeune homme, aux regards et aux gestes timides, avec une voix douce, où l’habitude de commander ne se trahissait qu’au martèlement à peine perceptible des syllabes. Tout de suite, je me sentis pour l’homme la sympathie que j’avais déjà pour l’écrivain. Nous causâmes, d’abord, de ces Heures Khmères — qui seront quelque jour un régal de lettrés et de délicats, maintenant que le succès de son premier roman assure à Émile Nolly un public et des éditeurs ; — ensuite des projets de cet officier-homme de lettres, qui trouve le moyen d’être si complètement, à la fois, l’un et l’autre. En partant le lieutenant… m’annonça l’envoi prochain d’un nouveau manuscrit, un roman, cette fois. Ce fut le manuscrit de Hiên le Maboul dont la publication dans la Revue de Paris fut si remarquée et pour lequel l’auteur me demande aujourd’hui quelques lignes de préface.

Pourquoi à moi ?

Oh ! simplement parce qu’il sait que j’aime son livre et parce que je fus des premiers à l’aimer… A quoi bon ajouter rien d’autre et dire, en détail, mes raisons d’admirer cette œuvre si vivante et si vraie ?

Mon nom, au seuil de ce roman, n’est que le nom d’un lecteur qui a beaucoup lu et qui, entre des centaines de manuscrits, a particulièrement retenu et aimé celui-là.

André Rivoire.

HIÊN LE MABOUL

I

A la mémoire du lieutenant Ch… qui repose dans le cimetière de Saïgon.

La nuit vint. Accroupi sur la dernière planche de l’appontement, Hiên le Maboul, soldat de deuxième classe à la 11e compagnie du 1er régiment de tirailleurs annamites, regardait l’ombre surgir du large. Elle montait comme une marée noire, effaçant à l’horizon les grêles lignes des palétuviers du Donnaï, engloutissant les rares toits de paille assemblés au bord de l’estuaire. De l’autre côté de la baie, la montagne sembla plus haute dans le ciel obscur, et plus monstrueuses les croupes où se découpaient les talus des batteries. Derrière les chevelures de bambous des crêtes, les premières étoiles dansèrent. Évanouie dans les ténèbres, la flottille des sampans ferma pour le sommeil ses innombrables yeux peints sur les proues de bois. Un pêcheur invisible se lamenta.

Et, seul dans la nuit qui submergeait la terre de Cochinchine, Hiên le Maboul frissonna. L’obscurité tiède, pleine de rumeurs vagues, l’épouvantait. Accroupi sur les talons, les coudes sur les genoux, la tête entre les mains, il grelottait de terreur et contemplait stupidement les franges d’écume qui émergeaient de l’ombre, accourues en longues courbes vers la plage. Et il gémit doucement, regrettant le passé.

Il entrevit dans l’eau obscure les heures oubliées de son enfance, le village de Phuôc-Tinh hérissant ses clôtures de bambous et ses toits gris à la lisière de la grande forêt d’Annam, la côte où, sur le sable jaune semé de blocs noirs, dormaient comme de formidables poissons les sampans échoués, la mer où les jonques chinoises balançaient leurs roufs de rotin, leurs proues badigeonnées de vermillon, leurs voiles tendues sur des bambous en éventail, la mer où bondissaient de longues files de marsouins, où courait l’aileron des requins, la mer où, sous les vagues déferlant, les sampaniers prétendaient avoir vu se dérouler le corps immense et flasque du Serpent fabuleux.

Dans les ruelles où séchaient les poissons, il avait grandi, tourné en dérision par les enfants de son âge pour son esprit borné, pour sa lenteur d’intelligence, pour sa mine perpétuellement ahurie, pour son corps maigre, emmanché de bras trop longs et de jambes trop longues : pauvre diable grotesque et mal doué, souffre-douleur silencieux et toujours patient, accoutumé à ne guère plus recevoir de caresses et de riz que le chien de la maison paternelle, il avait grandi cependant, toujours plus dégingandé et plus morne, de plus en plus abruti.

Lorsqu’il eut dix ans on lui trouva une profession convenable : il fut bûcheron. A l’aube, il pénétrait, la hachette sur l’épaule, dans la forêt et se mettait en quête d’une belle touffe de bambous ; toute la matinée il coupait des bambous, revenait au village avaler une poignée de riz et quelques petits poissons séchés, et, tout l’après-midi, coupait des bambous. Cette besogne, toujours pareille et peu fatigante, le satisfaisait pleinement. Seul, dans la clairière marécageuse, il tailladait consciencieusement, tranquille du moins et point traité à chaque instant d’« individu idiot[1] ».

[1] En annamite, Thang-Kho : — expression fréquente.

Du reste, la forêt lui était une amie ; son cœur simple et fermé d’enfant sauvage lui avait voué un culte farouche. Tout en elle lui était motif à extase : les orchidées épanouies dans l’humus des ravines, les lianes retombant en faisceaux des branches noires des eucalyptus ou plaquant sur le tronc pelé des banians le vert sombre de leurs feuilles, les palmiers d’eau lançant comme des tentacules de pieuvre leurs rejets épineux, les palétuviers dressés sur leurs mille racines hors de la boue givrée de sel, les fougères arborescentes enveloppant le pied des tecks géants. A travers les hautes ramures, des bandes de singes se poursuivaient avec des cris aigus ; des perruches jacassaient ; des tourterelles s’appelaient ; des faisans argentés s’enlevaient d’un vol lourd ; des sangliers précipitaient leur galop fou dans la vase ; le chant sonore des coqs sauvages jaillissait des bruyères ; une cascade riait, inlassable.

Hiên, les yeux fixes, les bras ballants, écoutait durant des heures respirer la forêt. La nuit tombante interrompait son rêve. Courbé sous son fagot, il rentrait au village ; là-bas, sous les cocotiers inclinant leurs panaches vers la mer noircissante, dormaient les cases grises.

Toute la nuit, allongé sur son lit de bois, il écoutait encore parler son amie. La brise venue du large hurlait ; les bambous geignaient, les feuilles frissonnaient ; la forêt tout entière disait sa terreur des ténèbres. La plainte rauque du tigre rôdant autour des palissades dominait, par instants, les voix du vent et de la mer, et Hiên, terrifié, tremblait, la tête enfouie sous sa couverture.

Il vécut ainsi, chaque jour moins sociable et plus proche de la nature, chaque jour plus sauvage et moins pareil aux autres hommes. A vingt ans, il fut une sorte de géant maigre aux yeux égarés, à la chevelure inculte, aux gestes maladroits, et l’opinion se confirmait qu’il était fou.

Un matin, on alla le querir en toute hâte dans sa clairière et on le conduisit à la pagode. Là, devant les baguettes d’encens et les tablettes laquées, les notables s’empressaient avec des révérences autour de trois personnages coiffés de casques blancs et galonnés d’or. Hiên, hirsute et déguenillé, fut poussé devant eux et, au ronflement des gongs, au bruit assourdissant des pétards, il fut proclamé que Phâm-vân-Hiên, désigné par les autorités de la commune et déclaré apte par un administrateur, un capitaine et un médecin, servirait désormais comme tirailleur de deuxième classe au Cap-Saint-Jacques. Les trois casques disparurent, les gongs firent silence, les pétards s’éteignirent dans la poussière, et le tirailleur Hiên, qui n’avait rien compris à cette cérémonie, retourna paisiblement à ses bambous.

Huit jours après, une chaloupe à vapeur le déposait au Cap-Saint-Jacques avec d’autres recrues de sa province. On lui avait expliqué en chemin quelles seraient les obligations de son nouveau métier et dans sa pauvre cervelle s’était fixée une seule idée : il était, pour des années, exilé de sa forêt. Alors, sous l’œil narquois des sergents annamites, il s’aplatit aux pieds de son capitaine, les bras levés au-dessus de la tête, la face dans la poussière, suppliant avec des mots incohérents qu’on le rendît à ses arbres, à ses bambous. Inattentif à sa plainte, le capitaine écoutait un caï[2] lui narrer en un français fantaisiste comme quoi la recrue avait donné pendant tout le trajet des signes évidents d’idiotie complète.

[2] Caporal annamite.

— Lui faire même chose maboul, concluait bienveillamment le caï.

Le cercle des gradés français et indigènes partageait cette manière de voir et s’apitoyait sur le pauvre diable. On le releva de force, et, comme il était impossible de revenir aussitôt sur la sentence prononcée par la commission de recrutement, Hiên fut provisoirement tirailleur. Il reçut toute une collection de pantalons et de vestons blancs ou kaki, de turbans noirs, de ceintures rouges, de jambières grises ou rouges ; on lui plaça sur la tête un salacco[3] plat. Dans son costume neuf il apparut encore plus maigre et dégingandé, plus grotesque ; ses camarades, les vieux tirailleurs à barbiche, se pâmèrent devant sa figure inquiète et larmoyante, coiffée de travers, devant ses longs bras sortis jusqu’au coude des manches trop courtes, devant ses chevilles aperçues au-dessous du pantalon trop court, lui aussi. Et, comme il ne cessait de sangloter, il fut avéré qu’il était fou, et tout le camp le désigna sous le nom flatteur de « Hiên le Maboul ».

[3] Coiffure des tirailleurs.

Une semaine avait passé depuis ce jour néfaste ; une semaine qui fut pour le malheureux un siècle d’épouvante et d’hébétement. Un caporal lui avait enseigné à disposer correctement sa chevelure en chignon, à rouler son turban noir, à placer horizontalement son salacco, à rejeter avec élégance sur la nuque les deux brides de la jugulaire ; un autre s’efforça de lui inculquer les rudiments du salut militaire ; un autre l’initia au démontage et au remontage de son mousqueton ; un autre l’informa que la 11e compagnie du 1er régiment de tirailleurs annamites, à laquelle il avait l’honneur d’appartenir, possédait un capitaine, le capitaine Carlier, et un sous-lieutenant, le sous-lieutenant Monin, tous deux paternels et accommodants, mais, somme toute, indifférents. Le vrai maître était l’adjudant Pietro, un homme féroce, qui frappait les tirailleurs à coups de trique, les faisait mettre en prison, les tyrannisait de toutes manières. Mais il y avait encore, à la compagnie, un lieutenant occupé à des travaux topographiques dans la province de Baria et qui ne paraissait au camp que fort rarement. On ignorait son nom et, entre eux, les tirailleurs l’appelaient « l’Aïeul à deux galons » ; l’idole des indigènes, dont il parlait la langue, qu’il commandait avec douceur, qu’il protégeait contre les fureurs de l’adjudant. A l’heure actuelle, il était loin et la terreur régnait…

Des leçons de ses professeurs il ne restait à Hiên que des bribes, des noms d’officiers, de sous-officiers, de pièces d’équipement, quelques mots français dont il avait oublié le sens. A sa stupidité naturelle venait s’ajouter, pour paralyser sa mémoire, la frayeur que lui causait l’adjudant ; mais, dans sa détresse, il se cramponnait au souvenir précis qui s’était gravé dans sa tête de certaines paroles de ses instructeurs : il attendait le retour de l’« Aïeul à deux galons ».

Ainsi, au soir de cette journée de service, Hiên le Maboul, penché sur l’eau tourbillonnante, pleurait la mort de ses joies naïves et se lamentait sur la tristesse de sa condition présente.

Des sandales de bois claquèrent sur les planches et des rires fusèrent. Effaré, Hiên sauta sur ses pieds ; deux congaï[4] lui riaient au nez. Il reconnut Thi-Ba, fille du sergent Giam, et Maÿ, fille du sergent Cang. Thi-Ba, épaisse dondon à la figure ronde, aux petits yeux à peine visibles sous les paupières énormes, aux joues pleines, à la poitrine débordante déjà, semblait aussi vulgaire, aussi méprisable que les sampanières de Phuôc-Tinh. Très différente était Maÿ, pareille, dans l’éclat de ses quinze ans et la finesse de tout son petit corps svelte, à une idole de pagode : sous le front bombé, que le mouchoir de soie rouge encadrait, la ligne des sourcils se haussait doucement vers les tempes ; les yeux noirs rayonnaient, d’une grandeur inaccoutumée chez les femmes d’Annam ; le nez, presque droit et point écrasé, se retroussait à peine au-dessus des lèvres rougies au bétel, et tendres, et charnues comme un pétale d’hibiscus.

[4] Jeunes filles.

A tout autre, Hiên le Maboul eût tourné le dos, suivant son habitude de sauvage hostile aux femmes, mais le regard des yeux larges et profonds le saisissait : gauche et lourd, il rajustait maladroitement son turban et riait d’un rire idiot. Ému d’entrevoir les seins durs et minuscules, dessinés par la tunique de soie noire, de deviner les hanches déjà pleines, drapées par le pantalon noir, d’apercevoir les pieds nus et blancs, chaussés de menus sabots, il songeait vaguement que jamais semblable fillette n’avait illuminé de sa beauté les ruelles de Phuôc-Tinh… Et déjà il était esclave.

— Laisse donc ton salacco tranquille ! dit Maÿ. Tu ressembles à un singe qui se gratte le crâne.

Et les deux folles de pouffer de rire ; et Hiên rit aussi, bêtement et sans savoir pourquoi.

— Assieds-toi ! commande Maÿ.

Il s’accroupit sur sa planche et elles s’asseyent à ses côtés, les jambes pendantes dans le vide, face à la baie où courent les franges d’écume et où dansent les falots des sampans.

Le supplice commence. Il faut que le souffre-douleur, harcelé de questions, raconte tout : l’enfance muette et persécutée, le village hérissé de bambous, la mer semée de jonques, la forêt bruissante et vivante. Par moments, il est tenté de se lever et de fuir. Mais une force inconnue le cloue à sa place : il ne peut se résoudre à s’éloigner de Maÿ ; malgré lui, il faut qu’il livre ses secrets à son petit bourreau.

— Alors pas une fille de Phuôc-Tinh ne t’a aimé ?

Indiscrète et singulière question ! Le tirailleur se tord sur sa planche et répond simplement :

— Non ! Je suis trop laid !

— Et toi, aimais-tu les filles ?

— Non ! dit Hiên, farouche, en qui les sens déprimés n’ont jamais parlé, et qui, dès l’adolescence, apprit qu’il était d’essence inférieure.

— Et moi, demande Maÿ, m’aimes-tu ?

Éperdu, les mains tremblantes, il la contemple ; elle ne rit plus, et rien de sa pensée intime ne se révèle dans ses yeux immobiles et sévères ; mais il craint la moquerie et il bégaye :

— Non !


Au bout de l’appontement, des tirailleurs galopent, essoufflés.

— Va-t’en, commande Maÿ ; l’appel va sonner.

Hiên le Maboul se dresse avec effroi et s’enfuit, la tête basse, son salacco pendant sur ses épaules, ses grands bras et ses longues jambes d’araignée agités autour de son corps maigre comme des ailes de moulin.

Et les rires des deux fillettes le poursuivent.

II

Le clairon traversa la route, s’avança jusqu’au bord de la digue de pierres sèches et sonna le réveil. Les notes alertes prirent leur essor vers la baie, chantèrent sur la montagne où flottaient encore les dernières brumes de la nuit et, par-dessus les dunes boisées de la presqu’île, s’envolèrent vers l’orient et vers la mer.

Dans l’aube terne, le camp s’anime ; les cases de torchis peint à la chaux ouvrent leurs persiennes noires ; des moineaux pépient tumultueusement sur la paille des toits ; dans leurs cages de rotin accrochées aux poutres des vérandas, des merles-mandarins sifflent à plein gosier ; les mulets s’ébrouent dans les écuries ; un bœuf à bosse chemine d’un pas placide par la cour sablée, où pleuvent les cosses noires des flamboyants.

Des sergents européens, debout, le dolman de toile déboutonné sur leurs poitrines velues, le bol de café dans une main, une tranche de pain dans l’autre, se lancent des lazzi et leurs rires de braves gens bien portants résonnent dans l’air frais.

Derrière la palissade de bambou, des bambins tout nus et déjà rouges de la poussière du chemin piaffent comme des poulains.

Les allées écarlates se peuplent de tirailleurs qui se hâtent, le mousqueton sur l’épaule, les brides de la jugulaire flottant sur le veston kaki.

A un second appel du clairon, la compagnie se rassemble sous les flamboyants. L’adjudant Pietro, son sabre court à large fourreau battant ses jambes trapues et cagneuses, préside avec des jurons à l’alignement des salaccos posés à plat sur les chignons huilés et des pieds nus aux orteils écartés. Comme presque tous les Corses, il juge qu’un peu de l’âme du grand empereur a passé en lui. Les mains croisées derrière le dos, l’œil mauvais et méfiant, il s’introduit entre les rangs, vérifie l’astiquage irréprochable des boutons de cuivre, des plaques de ceinturon, mire dans les cartouchières cirées la courbe de ses moustaches.

A son passage, les petits guerriers bronzés se raidissent, frémissants, et plus d’un, qui travailla de son mieux pour satisfaire le tyran et qui se vit cependant octroyer « quatre jours », appelle de tous ses vœux mélancoliques l’Aïeul à deux galons. Plus d’un évoque les yeux bleus toujours souriants, la moustache blonde et fine, retroussée joliment, du justicier.

C’est à lui que pense Hiên le Maboul, Pietro s’étant arrêté devant le misérable. De son cœur tressaillant s’élève comme une prière muette vers cet être inconnu et bon, de qui viendront peut-être, un jour, toute justice et toute pitié. Car Hiên n’est pas heureux. Les coups et les injures ont plu sur ses épaules maigres et il désespère.

Pietro se campe, napoléonien, devant la recrue :

— Alors le métier n’entre pas ?

Non, le métier n’entre pas, et, d’heure en heure, au contraire, Hiên le Maboul devient plus abruti et plus fou, plus « maboul ».

La voix aigre de l’adjudant le paralyse : le mousqueton s’échappe de ses doigts frissonnants et s’abat sur le sol avec un bruit de ferraille.

Les quatre sections sont figées. La main poilue aux ongles noirs saisit l’oreille du maladroit et la secoue furieusement ; et voici que s’écroule, à son tour, le salacco, puis le turban, et le chignon se déroule sur le dos étique, qui se ploie de terreur… La colère de Pietro déborde en jurons redoublés ; comme sa science de la langue annamite se borne aux termes les plus grossiers, il les jette à la tête de l’imbécile. Celui-ci a croisé ses bras devant sa figure, dans l’attitude de la supplication ; avec des gestes cassés et saccadés de polichinelle, il rajuste l’équipement en désarroi, ramasse le mousqueton poudreux.

La compagnie s’en va, au chant morne des clairons : il suit la compagnie, sautillant sans succès pour se mettre au pas. Pitoyable à la détresse de Hiên, le petit fourrier français qui marche à côté de lui l’encourage et le conseille : Hiên ne l’entend pas. Il ne remarque pas Maÿ debout près de la porte et riant de toutes ses dents brunies par le bétel. Il ne voit et n’entend plus rien que sa forêt qui vibre et chante dans son cerveau d’enfant sauvage.

*
* *

La place du Marché, où pivotent les sections, s’emplit de lumière dorée ; le soleil levant allume de petites flammes éblouissantes aux pignons historiés des boutiques chinoises, aux dorures des pancartes laquées qui se balancent le long des éventaires ; il avive le rouge cru des fleurs des faux-cotonniers, le plumage sombre des merles-mandarins qui se chamaillent sur les branches sans feuilles et chargées de pétales sanglants.

Les baïonnettes étincellent au-dessus des salaccos miroitants. Dans la chaleur naissante, les quatre sections manœuvrent avec des commandements brefs de gradés, des chocs de crosses contre les trottoirs, des piétinements dans le sable mou. Sous un flamboyant, Hiên le Maboul, les yeux hors de la tête, les veines du cou gonflées et pourpres, sue à grosses gouttes et, pour la millième fois, essaye de déchiffrer les mystères de la mise en joue. Pour la millième fois, le sergent Cang lui a tenu de longs discours inintelligibles, lui a « montré le mouvement » ; mais les minutes passent et les progrès sont nuls. En vain a-t-on donné au retardataire un instructeur spécial ; en vain le sergent Cang, tour à tour exaspéré et insinuant, menace-t-il la recrue du poing fermé ou l’exhorte-t-il éloquemment. Hiên fait de son mieux, mais en vain ; ses pesantes mains de bûcheron accoutumé au « coupe-coupe » se crispent sur le fût de bois ; ses membres engourdis refusent de se plier aux mouvements compliqués qu’on leur demande.

Les objurgations violentes, les explications ne font qu’empirer le désarroi de son cerveau. Il comprend de moins en moins, et, découragé, stupide, n’écoute même plus les harangues du sergent.

Les rires des marmots annamites accroupis en cercle autour de lui ne cessent de tinter, car de son crâne impuissant roulent sans interruption de larges gouttes, qu’il essuie d’un geste accablé et mécanique. Il songe que, tout à l’heure, au camp, un autre supplice, le cours de français, l’attend, qu’après la sieste ce sera la théorie, puis encore l’exercice.

A quoi bon ? à quoi bon ?… N’est-il pas évident dès maintenant qu’il sera tout à fait impossible de faire de lui un tirailleur ? Puisque son cerveau est trop lent, ses membres inhabiles, pourquoi, pourquoi lutter ainsi ? Qu’on le renvoie à sa forêt, à ses bambous bruissants !… Puisqu’on ne le renvoie pas, Hiên rêve de déserter.

*
* *

Le soir est venu. Le clairon a sonné la berloque. Hiên le Maboul s’est débarrassé de son harnois de guerre et maintenant, installé sur une natte devant la case du sergent Cang, il attend l’heure de la soupe et se remémore les divers incidents qui marquèrent cette journée.

Ils sont rares et en tout pareils à ceux d’hier et à ceux de demain. Hiên a beaucoup appris et n’a rien retenu. En revanche, les imprécations de Pietro tintent encore à ses oreilles et sa joue gauche, encore rouge, se souvient du soufflet qu’y appliqua la main vigoureuse de l’adjudant. Décidément, cette vie nouvelle est triste, effroyablement triste !

Hiên a envie de pleurer : pour tromper sa peine, il examine sa prison. Entre la montagne et la baie, le camp aligne ses toits de paille jaune, cases de sergents européens, enveloppées de feuillage fleuri, cases de tirailleurs, écuries, infirmerie. Plus près, le camp des tirailleurs mariés, longues cabanes de torchis divisées en compartiments de quatre mètres carrés. Puis la route bordée de frangipaniers qui s’en va vers le Phare, parmi les massifs de bambous et les rochers moussus où bouillonne l’écume.

Ce Cap-Saint-Jacques, avec ses deux montagnes vertes dressées de chaque côté de la baie des Cocotiers, est odieux au prisonnier nostalgique. Il méprise cette mer cuivrée par le soleil couchant, parce que ce n’est pas sa mer ; il méprise ces sampans qui replient leurs voiles couleur d’ocre, parce qu’ils ne sont pas les sampans de Phuôc-Tinh ; il méprise ces frangipaniers, ces eucalyptus, ces flamboyants, parce qu’ils ne sont pas ses arbres. Affalé sur sa natte, il rumine des pensers amers.

— Écarte-toi donc, grand bêta !

La dure voix de Maÿ le tire de sa torpeur. La fillette dispose sur la natte des tasses de riz, des soucoupes de crevettes, des bols de saumure où baignent des piments rouges ; auprès de chaque soucoupe, elle range des baguettes de bois noir.

Voici l’heure du « repas des fauves », suivant le mot de Pietro : devant chaque maisonnette de tirailleur marié, les femmes couvrent de nattes la terre battue, et leurs pensionnaires, les tirailleurs célibataires, « les fauves » prendront place autour de ces nattes pour le repas du soir.

La femme du sergent Cang nourrit ainsi, outre Hiên, cinq petits guerriers. Les voici qui viennent, riant et se bousculant ; on s’accroupit en cercle autour des soucoupes et celles-ci résonnent des chocs précipités des baguettes.

Soudain le jeune soldat, bousculé sournoisement par son voisin, s’étale à la renverse dans la poussière ; il se relève, furieux, le dos rouge et la figure barbouillée de sauce brune. Il veut parler, mais l’énorme bouchée de riz qu’il engouffrait au moment de sa chute l’étrangle et étouffe ses cris de colère.

Le vieux Cang, impassible, lisse de la main droite sa barbiche grisonnante et rien n’apparaît sur sa face tannée ; mais la figure ridée de Thi-Baÿ, sa digne épouse, se convulse de joie et Maÿ rit d’un rire aigu. Les cinq loustics se frappent les cuisses et se prodiguent des bourrades amicales, marques de grande jubilation. Des nattes voisines, les brocards cinglent comme la grêle.

— Comment as-tu fait pour te remettre sur tes pattes, tortue famélique ?

— Frise donc tes moustaches de nuoc-mâm[5].

[5] Sauce épicée, très employée dans la cuisine annamite.

— Regardez ce caïman de Baria ! Il a encore de la boue de palétuvier sur le menton !

La bouchée de riz est enfin avalée. Blême de rage, Hiên le Maboul résout de faire un éclat : car la scène s’est passée sous les yeux de Maÿ, et il ne veut pas qu’on le ridiculise devant Maÿ.

— C’est toi qui m’as heurté ? demande-t-il d’une voix éraillée par la fureur.

— Mais non ! mais non ! C’est un ma-couï[6] !

[6] Diable.

— C’est toi !

Les bras maigres brandissent au-dessus de la chevelure embroussaillée des poings menaçants et bosselés. L’hôtesse ne ricane plus ; Cang cesse de caresser sa barbiche. Mais la voix fraîche et paisible de Maÿ rétablit soudain l’ordre :

— Assieds-toi, individu idiot, et tiens-toi tranquille !

Les poings s’abaissent, le pauvre être s’incline devant la volonté de cette fillette qui le domine ; il rit d’un large rire imbécile, espérant se concilier ainsi la faveur de la toute-puissante petite divinité ; il rit et essuie à la doublure de son veston kaki ses moustaches de sauce.

— Ha ! ha ! ha ! raillent les soldats en chignon.

Il se rassied, stupéfait lui-même d’avoir pu se départir de sa placidité coutumière. Mais aussi pourquoi l’a-t-on bafoué devant Maÿ ? En dépit du sourire naïf qui découvre ses canines de loup, il sent gronder encore en lui sa rancune : Maÿ s’est moquée de lui ; elle se moque encore de lui, de toutes ses lèvres pincées, de toutes ses paupières abaissées sur ses yeux ironiques. Et puis son veston est taché de nuoc-mâm et de terre rouge mêlée de crachats.

Heureusement, voici que circulent les cigarettes et les chiques de bétel. Hiên badigeonne délicatement de chaux rose une feuille humide, il enroule cette feuille autour d’un morceau de noix d’arec et mâche silencieusement ; de temps à autre, il se détourne et crache de la salive rouge… Mais ni le bétel ni la fumée des cigarettes ne chassent ses mauvaises pensées ; il est mécontent d’autrui et mécontent de lui-même, qui sottement s’inquiète de complaire à une quelconque pécore. Cependant il jette à la dérobée vers le petit visage immobile et indéchiffrable des regards implorants de chien battu.

La nuit est venue tout à fait : sur la route du Phare se poursuivent, avec des sonnailles de grelots, les lanternes des victorias qui ramènent de la promenade quotidienne les élégants du Cap.

Les tirailleurs organisent un concert. Un artiste gratte avec une baguette de rotin l’unique corde d’acier d’un luth en forme de petit cercueil : un autre promène des ongles démesurés sur les treize fils de cuivre d’une cithare demi-cylindrique ; un autre tire d’une flûte de bambou à six trous des sons langoureux ; un autre racle avec l’archet d’ébène les deux boyaux d’un violon qui ressemble étonnamment à une énorme pipe de bois noir. A des exécutants de rang inférieur revient l’honneur moindre de scander sur le tam-tam et sur le gong le rythme de la mélodie.

Le persécuteur de Hiên, celui qui tout à l’heure précipita l’« individu idiot » dans la poussière, s’attribue le rôle principal : il chante une mélopée interminable, tantôt hurlée à plein gosier, tantôt susurrée comme un soupir. Ne s’avise-t-il pas, entre deux roulades, de couler vers Maÿ des œillades provocatrices et ne semble-t-il pas que la fillette les accueille d’un sourire encourageant ?

Hiên le Maboul a mal aux nerfs. Cette musique aggrave sa nostalgie. Ah ! oui, certes, il en a assez : sa mémoire se refuse obstinément à s’assimiler les théories des gradés ; ses membres demeurent malhabiles aux gestes du métier des armes ; ses instructeurs l’injurient ; l’adjudant le frappe ; Maÿ se moque de lui.

Cette vie de tirailleur ne lui procure que des coups et des soucis : il en a assez ! A Phuôc-Tinh du moins il ne recevait que rarement des horions : les filles ne lui inspiraient que méfiance et dégoût, et pas une ne pouvait se vanter d’exercer sur lui cette fascination bizarre qui le rend esclave du moindre regard de Maÿ.

Oui ! oui ! il s’en ira ! Il retournera vers sa clairière, vers la paix sereine des après-midi ensoleillés que l’on trouve dans la forêt. Toute son âme de rustre appelle la liberté et crie vers la brousse.

Hiên le Maboul se sent misérable et, le dos tourné à l’orchestre, il essuie avec ses énormes poings de grosses larmes qui roulent sur ses joues brunes.

III

Des jours ont coulé, puis des semaines, puis un mois tout entier : Hiên n’a pas déserté. Non que l’idée du devoir le retînt : il est trop simple pour que la notion du devoir ait pénétré son cerveau ; mais le sergent Cang, commentant à sa façon les articles du code militaire, a fait entrevoir à ses recrues médusées qu’une effroyable série de supplices punirait les déserteurs.

Hiên le Maboul a donc renoncé à ses projets de fuite. Il continue à n’être pas heureux ; son mousqueton tremble dans ses mains comme aux premiers jours ; ses instructeurs ont épuisé leur patience et leurs jurons. Il continue à ne rien comprendre à la théorie qu’il écoute pourtant de toutes ses oreilles, le front moite de sueur et les yeux écarquillés. Pietro a pris en grippe cet idiot qui sautille derrière la compagnie sans même réussir à marcher au pas ; il éprouve une haine véritable contre ce malappris en qui son génie napoléonien n’a pu faire « entrer le métier ».

Maÿ, la douce Maÿ le rudoie.

Chose invraisemblable, il a encore maigri. Dans sa face osseuse, les yeux s’éclairent de reflets de vraie folie. Il mange à peine, il ne dort plus, il ne parle plus, il ne pense même plus à son village et à sa forêt. Hiên le Maboul est en train de devenir fou.


Certain dimanche de septembre, Hiên, le cœur réchauffé par le gai soleil épanoui sur la baie, décida d’aller faire un tour en ville. Il endossa le veston de toile blanche au petit col amidonné sur lequel des numéros étaient brodés au fil rouge, introduisit ses grandes jambes dans le pantalon blanc, le fixa sous le genou au moyen des jambières rouges et s’en fut, peu rassuré, vers la porte du camp.

Le caporal de garde l’inspecta d’un coup d’œil, tira sur les pans du veston, remit d’aplomb le salacco branlant et, content de son œuvre, tourna les talons.

Hiên se mit en marche sur la route qui, suivant la plage demi-circulaire, conduisait du camp à la ville.

Journée splendide ! Derrière la grille de la Poste, les bougainvillias penchaient vers la route écarlate des grappes de clochettes mauves. Des pêcheurs, entrés jusqu’au ventre dans l’eau bleue dorée de lumière, sifflotaient, l’épervier au poing, la hotte sur le dos ; des poissons volants s’enlevaient par essaims de flèches étincelantes et plongeaient. Des moineaux piaillaient dans une touffe d’hibiscus ; des fillettes toutes nues et bronzées ramassaient des fleurs de frangipanier et soufflaient sur les pétales nacrés pour faire envoler le pollen couleur d’or ; des lézards gris tachetés de pourpre erraient sur le sable tiède. Au-dessus des massifs de bambous, le Phare dressait sa coupole vitrée où le soleil allumait des flammes.

Devant la boutique de l’épicier A-Hia, deux Chinois dodus, la tresse enroulée au-dessus du front rasé, jouaient de la clarinette ; ils semblaient prendre un plaisir prodigieux à leur musique nasillarde et se dandinaient, l’air satisfait.

A l’approche de Hiên, ils retirèrent d’entre leurs dents l’embouchure de bois et vociférèrent contre l’innocent promeneur les classiques insultes annamites :

— Passe ton chemin, grande haridelle !

— A-t-on jamais vu pareil canard étique !

La recrue ouvrit la bouche pour répondre aux insulteurs, mais son esprit peu inventif refusa d’imaginer une réplique digne de ce nom. Par fortune, trois tirailleurs vinrent à la rescousse et les quolibets de pleuvoir :

— Chinois, mon oncle, tu as l’air d’une citrouille surmontée d’une tête.

— De quoi es-tu pleine, vessie de porc ?

— Pour quand l’accouchement, panse de vache ?

Et autres injures de goût plus haut.

Les deux Chinois, héroïques comme tous les gens de leur race, se regardèrent d’un œil inquiet, flairant quelque méchante histoire et, emportant leurs clarinettes, disparurent dans les profondeurs de la boutique.

Soudain, au lieu de célébrer leur triomphe par une nouvelle bordée de mots malsonnants, les vainqueurs s’enfuirent à toutes jambes vers la petite place qui s’élargissait au bout de la rue : Hiên le Maboul, intrigué, se lança derrière eux, pareil dans sa course à quelque araignée gigantesque.

Au pied de la stèle de granit rose qui ornait le milieu de la place, une trentaine de salaccos faisaient cercle autour d’un vieux tirailleur à cheveux blancs et à barbe blanche. Celui-ci rangeait sur le trottoir son mousqueton, sa couverture grise roulée en forme de boudin, sa musette rebondie où s’accrochait un bidon rouillé, et enfin une sorte de planchette carrée, vêtue d’une toile cirée noire et munie d’un trépied en bois verni.

Parmi les rires, les exclamations, on distinguait sa petite voix aigre et enrouée de vieillard, proférant des jurons.

— Qui est-ce ? questionna Hiên.

— C’est Bèp-Thoï, parbleu ! dit quelqu’un.

De toutes les rues, de chaque case, les tirailleurs accouraient, trottant comme des poulains et riant et criant à tue-tête :

— Bonjour, Bèp-Thoï !… Bonjour, Bèp-Thoï !

Bèp-Thoï grommelait :

— Bonjour ! bonjour ! Ne vous jetez pas tous à la fois sur moi, tas d’imbéciles ! Vous allez casser ma planchette !… En arrière, fils de courtisanes, en arrière !

— Bèp-Thoï ! Bèp-Thoï ! clama la foule des salaccos.

— Eh bien, quoi ? Me voilà, je suppose !… Attention à la planchette.

— Bèp-Thoï ! où est l’Aïeul ?

— Il arrivera ce soir.

— Ah ! ah !

Les petits guerriers délirèrent :

— As-tu entendu, Phuc ?

— J’ai entendu, frère aîné.

— L’Aïeul va venir !… l’Aïeul va venir !…

« L’Aïeul va venir !… » Le cœur de Hiên le Maboul bondit dans sa poitrine maigre ; le soleil lui parut soudain éblouissant et l’air lumineux ; la brise lui sembla rire dans les bambous.

Le vieux soldat essuya de sa manche la sueur qui perlait sur tout son visage ridé ; il ramassa le bidon rouillé, but une lampée et, réconforté, recommença de grogner :

— On en a fait du chemin, nous deux, l’Aïeul et moi !… et du travail !… Nous avons noirci au moins trente feuilles que j’ai là, sous cette toile cirée… Et quel pays ! Des dunes hérissées d’une brousse aussi emmêlée que la tignasse de ce grand escogriffe qui me regarde avec des yeux de buse… N’approche pas de la planchette, individu idiot !… Je taille dans la brousse avec mon coupe-coupe ; l’Aïeul examine une machine en cuivre, écrit des signes sur son papier, et on s’en va… Encore une dune, et l’on s’arrête encore… Si vous me bousculez, troupeau d’oies, je plie bagage… De mon temps, les jeunes tirailleurs étaient plus respectueux de leurs anciens, surtout quand ces anciens avaient vingt-deux ans de service et portaient le galon de 1re classe. Où vous a-t-on recrutés ?… Après les dunes, les palétuviers. On enfonce dans la vase ; l’Aïeul me tire, je tire l’Aïeul… On couche dans la forêt sur les feuilles ; l’Aïeul a la fièvre ; je lui donne de la quinine, et le voilà gaillard… Sale pays, sales habitants ; des Moï, des singes habillés d’une ficelle où pend un petit rideau, et qui ne savent même pas l’annamite… Palabres solennels dans les villages : nous causons par signes, et, au bout de huit jours, nous voilà bons amis, parce que l’Aïeul a ressuscité une vieille édentée qui crevait dans une cabane… On nous donne de belles fêtes : les sauvages exécutent des danses grotesques en trépignant en rond et en jonglant avec des sagaies. La carte terminée, il faut se séparer et voilà les Moï qui geignent et se badigeonnent le museau de boue. Ces imbéciles voudraient garder l’Aïeul dans leurs villages… Enfin on se quitte avec des sanglots, et me voilà !… L’Aïeul, fatigué, fait la route dans une charrette à bœufs. Il n’arrivera pas avant le coucher du soleil… Je ne vous conseille pas de venir l’ennuyer ce soir : le premier que je prends à rôder sous la véranda, je lui casse les reins !

— Ha ! ha ! ha !

— Allons ! qui veut m’aider à trimbaler chez l’Aïeul tout cet attirail ?… La route a été dure ; mes vieilles jambes sont lasses et auront bien assez de me porter.

— Nous t’aiderons tous, Bèp-Thoï !

L’un se chargea de la musette, un autre du mousqueton, un autre de la couverture ; un autre s’attribua la précieuse planchette, et le cortège se mit en marche avec des éclats de rire, sous l’œil inquiet du petit vieux qui redoutait pour ses bagages la fougue des coolies improvisés et trottinait en grommelant. De temps à autre, il tâtait son flanc gauche pour constater la présence du bidon d’alcool de riz qu’il n’avait voulu confier à personne… Hiên le Maboul les suivait de loin, le cœur en fête.

*
* *

Ce soir-là, il y eut des chants et des cris de joie autour des nattes ; les flûtes sifflèrent gaillardement ; Maÿ elle-même s’humanisa et n’eut pas une parole cruelle pour Hiên. Celui-ci ne toucha pas aux soucoupes de poisson séché ni aux bols de riz : l’allégresse lui serrait la gorge et lui pesait sur la poitrine ; il étouffait.

La nuit venue, il se sauva vers le village et se faufila à travers les cactus et les ricins jusqu’à la maison de l’Aïeul. Tremblant, il se hissa jusqu’à la balustrade de pierre qui fermait la véranda.

Les persiennes étaient à demi closes : il entrevit des lanternes chinoises balançant leurs ventres massifs au-dessus des portes, des étendards fixés aux murs, inclinant leurs hampes de bambou noir au-dessus de bouddhas dorés ; des génies se tordaient sur des panneaux de soie jaune.

S’étant risqué à se pencher davantage sur la balustrade, il aperçut l’Aïeul. Accoudé à son bureau, l’Aïeul lisait son journal et fumait sa pipe ; une petite lampe de cuivre rouge illuminait le bas de son visage, dont le haut restait dans l’ombre de l’abat-jour, et c’est ainsi que Hiên put voir les fameuses moustaches retroussées qu’avaient célébrées ses anciens et que dorait la lampe.

Il n’eut pas le loisir d’en voir davantage. Une main sèche et osseuse pinça rudement son oreille et la voix de crécelle du vieux Bèp-Thoï dévida une litanie d’injures :

— Fils de chienne, petit-fils de chienne, te l’avais-je dit de ne point venir rôder autour de notre maison ?… Es-tu sourd ou bien as-tu voulu te moquer de la parole d’un vieillard ? Ou bien ta mère, la fille publique, oublia-t-elle de te fabriquer des oreilles ?… Et cependant qu’ai-je là dans la main ?… Réponds, fils d’adultère, est-ce une oreille ou un morceau de couenne ?… Allons, va-t’en !

Hiên fut précipité dans les cactus et s’en alla, se frottant l’oreille.


La dernière note de l’extinction des feux mourait ; des rires étouffés montaient du lit de planches où s’alignaient les tirailleurs, allongés sous leurs couvertures.

Hiên causait à voix basse avec son voisin :

— J’ai vu l’Aïeul ! disait-il.

— Et Bèp-Thoï ? demanda l’autre, as-tu vu aussi Bèp-Thoï ?

IV

A la base d’un mamelon couronné de cycas, les marqueurs achevaient de placer les cibles, vastes panneaux blancs barrés de croix noires. Derrière la dune, la plage de Ti-Wan rugissait de tous ses galets balayés par l’écume.

Sur une note du clairon, les marqueurs s’enfuirent dans leur tranchée ; à un second appel, des fanions rouges sortirent du sol et y rentrèrent, faisant connaître ainsi que le tir pouvait commencer.

Hiên le Maboul s’avança derrière un caporal, le mousqueton au poing, le front inondé de sueur froide. Que voulait-on encore de lui ? A quel supplice nouveau le traînait-on ? Le caporal lui brailla des mots qu’il perçut vaguement : il s’arrêta. Tant bien que mal, on lui fit prendre la position du tireur ; ses doigts fiévreux fouillèrent dans la cartouchière, glissèrent une cartouche dans la chambre du mousqueton.

Un frisson lui parcourut tout le corps : qu’allait-il devenir ? Il distingua, dans un nuage, les cibles, la plaine de sable jaune, le guidon bronzé. Il épaula, ferma les veux, et l’index du caporal pesa sur son index.

Une détonation terrible claquait dans son tympan ; la crosse de bois sursautait et appliquait sur sa joue et sur sa mâchoire un formidable soufflet… Était-ce la mort ?… Il s’écroula, son salacco pendant sur ses épaules, son turban déroulé, sa chevelure éparse. L’engin mauvais roula dans les herbes. La balle s’envola en sifflant au-dessus de la forêt.

Pietro accourait, la trique droite ; les files de tirailleurs qui attendaient, l’arme au pied, frémirent :

— Relève-le, caporal, relève cet animal !… C’est moi qui vais le faire tirer, cette fois… et nous allons voir…

— Laissez-le tranquille, prononça une voix calme. Vous voyez bien qu’il est fou de peur… C’est toute une instruction à refaire. Il tirera un autre jour.

Ainsi parla l’Aïeul, survenu brusquement sur son petit cheval noir, Annibal, à l’infortuné adjudant, qui se figea dans l’attitude du « garde à vous ». Les éclairs qui flambaient dans les prunelles du tyran s’éteignirent comme par enchantement ; ses lèvres crispées pour l’injure essayèrent d’esquisser une grimace aimable.

Les petits soldats s’ébahissaient silencieusement de cette embellie foudroyante ; leurs paupières bridées se plissèrent de contentement et le sourire de toutes leurs dents laquées salua le nouveau venu… Ah ! crier vers lui leur allégresse, leur affection, leur dévouement !… Mais on ne parle pas sous les armes.

Sur toute la ligne de tir, la fusillade éclata joyeusement et les balles allèrent porter la nouvelle du retour de l’Aïeul aux fanions rouges qui se dandinaient devant les panneaux.

Les yeux bleus et les moustaches retroussées rendirent aux dents laquées leur sourire de bienvenue. Annibal lui-même, réjoui du matin transparent, réjoui de la brise fraîche qui lui crachait aux naseaux du sable salé, pointait et ruait, secouant comme une chevelure son toupet ébouriffé, accrochant aux chardons les crins de sa queue en panache.

Cependant Hiên se relevait, frissonnant encore et poudreux, ramassait sa coiffure et son mousqueton. Il vit alors l’Aïeul qui le regardait, et une tendresse débordante envahit tout le pauvre être pour cet homme galonné d’or et casqué de blanc. Il contempla son idole : les sourcils épais, le nez quelque peu busqué au-dessus des moustaches blondes lui parurent menaçants, mais les yeux clairs et la bouche riaient, et il fut rassuré. Attentif, il dénombra les boutons dorés et mats où étincelait une ancre, s’étonna des manchettes luisantes qui tranchaient sur les manches kaki, s’émerveilla des bottes vernies et des éperons de bronze.

L’Aïeul était un dieu !… Oui ! il s’agenouillerait à ses pieds et lui raconterait tout avec des larmes : la nostalgie de la forêt amie, le métier qui n’entrait pas, l’adjudant féroce et Maÿ cruelle et railleuse !

Il cria d’une voix rauque :

— Vénérable Aïeul à deux galons ! vénérable Aïeul !

— Plus tard !… tu me parleras plus tard !…

— Je veux !… Je veux !…

Les mots préparés s’étaient évanouis : épouvanté du son baroque de sa voix, le suppliant avait oublié jusqu’au motif de sa requête et il demeura bouche bée, roulant des yeux blancs. Des ricanements étouffés gloussèrent.

L’important Pietro expliquait :

— Mon lieutenant, c’est un fou ! Il n’y a rien à en obtenir.

— C’est bien ! Je causerai avec lui tout à l’heure.

Le tir était achevé ; les marqueurs surgirent de leur trou et, apercevant de loin la robe sombre d’Annibal, qui valsait parmi les euphorbes pâles, accoururent en brandissant leurs fanions et leurs perches et en poussant de grands cris. La compagnie aligna ses deux rangs de salaccos devant la dune, et l’Aïeul passa devant elle, au petit pas d’Annibal, pour refaire connaissance avec ses tirailleurs :

— Bonjour, sergent Cang !

— Bonjour, mon lieutenant !

— Tu n’as pas encore marié Maÿ ?

— Pas encore, mon lieutenant !

— Marie-la, marie-la !… Bonjour Méan ! Est-ce qu’on joue toujours au bacouan ?… Et toi, Diên, mauvais sujet, en as-tu fini avec la salle de police ?… Quan, mon ami, il faudra diminuer ta portion de riz : tu deviens rond comme une courge… Ah ! voilà les recrues ! Piteuse mine, les recrues, et l’air de s’ennuyer !… Il ne faut pas avoir l’air malheureux, frères cadets ! Levez le nez et riez !

Jamais paroles semblables n’avaient été adressées aux « hommes de recrue ». Certes leurs instructeurs indigènes n’étaient point des hommes méchants ; les sergents européens avaient bon cœur aussi, malgré leurs grosses voix. Mais sur toute la compagnie l’adjudant Pietro faisait planer la terreur, et, depuis un mois qu’ils subissaient ce régime, les recrues ne pouvaient guère se représenter le métier de tirailleurs autrement que sous l’aspect d’un rude esclavage. Et voici qu’on leur disait d’être gais !

Devant le centre de la ligne, Annibal encensait et piaffait. L’Aïeul parla :

— Les recrues ont l’air abruti ; les anciens ont l’air dégoûté. Je n’aperçois que des gens courbés et qui me regardent avec des yeux de chiens battus. Je veux des regards droits et confiants et gais… Il y en a parmi vous qui regrettent leur rizière, d’autres leur sampan, d’autres leurs marais de palétuviers ; ils les reverront. Deux ans sont vite passés !… Le vrai tirailleur qui fait tranquillement et sans paresse son devoir quotidien doit savoir qu’il n’y aura pour lui ni salle de police ni prison. Pourquoi serait-il triste ? L’exercice est court, le mousqueton ne pèse guère sur l’épaule et le soleil est radieux : rions et chantons !… C’est compris, petits frères !

— Compris, Aïeul à deux galons ! cria toute la ligne enthousiasmée.

On se mit en marche. La fumée bleue des cigarettes voltigeait au-dessus des mousquetons ; la joie flottait sur la colonne.

Le gros sergent Castel ôta sa pipe de sa bouche et, tourné vers le caporal-fourrier qui cheminait à son côté, derrière la première section, résuma la situation en ces termes mémorables :

— Mon vieux ! si Pietro ne nous fiche pas la paix à tous désormais, c’est qu’il manquera bougrement de flair !

L’autre lui répondit simplement :

— Tu parles !

Là-dessus le barbu Castel entonna le refrain militaire cher à son cœur de « marsouin » :

La cantinière a des bas blancs (bis)

Qui lui vienn’ de nos adjudants (bis).

Nos adjudants sont militaires ;

Ils…

Des lézards gris, épouvantés, hâtèrent leur course vers les haies d’aloès ; un pigeon vert s’enleva avec fracas.

Un loustic imitait le grognement du porc ; un autre souffla dans ses mains et reproduisit le roucoulement de la tourterelle ; son voisin fredonnait une mélopée guillerette ; tel farceur, pour le plus grand effroi des gamins tout nus juchés sur des talus, rugit à la manière du tigre en chasse. Hiên le Maboul lui-même, gagné par la jubilation générale, oublia ses terreurs et gambada gauchement. Seul Pietro demeurait sombre : il ruminait les paroles du lieutenant et prévoyait qu’une ère nouvelle allait commencer.

On arrivait au village : des commandements coururent ; les chants cessèrent, les cigarettes furent remisées précipitamment au-dessus des oreilles ; les talons nus frappèrent en cadence le sol écarlate, les courtes baïonnettes scintillèrent au bout des mousquetons, et les deux clairons, les joues gonflées et le salacco de travers, beuglèrent dans leurs cuivres l’allégresse de la compagnie. Derrière eux, le facétieux Annibal, émoustillé par les notes pimpantes et glorieux de sa bride de cuir fauve et de son mors d’acier nickelé, trépigna.

Le brave tailleur A-Moc s’avança sur le terre-plein de brique qui décorait l’entrée de sa boutique et salua l’Aïeul, son client, sa toque à globule à la main et sa tresse déroulée sur l’épaule. Des garçonnets à la tête rasée, plantée en son sommet d’une touffe de cheveux, galopèrent devant les clairons. Les cases de paillotte ouvrirent en hâte leurs volets de bambou.

— Voici l’Aïeul ! crièrent les fillettes qui jouaient aux osselets sur le bord du chemin.

— Voici l’Aïeul ! répétèrent les sampaniers qui raccommodaient leurs filets le long des haies d’hibiscus.

— Voici l’Aïeul !

Et les femmes de tirailleurs, pour le mieux voir, se groupèrent autour de la fontaine, leurs paniers de poisson séché sur la hanche.

Au bord du trottoir jonché de feuilles mortes, où piaillaient les moineaux, Maÿ s’arrêta, son mouchoir de soie rose noué sous le menton et ses sabots de bois aux pieds. L’Aïeul tira sur la bouche d’Annibal ; il vit les chevilles brunes veinées de bleu pâle, le pantalon noir flottant et lustré où le fer chaud avait dessiné des fleurs mates, la tunique de crépon mauve attachée sur l’épaule par des boutons d’ambre et tendue à peine par les seins naissants ; il vit le visage allongé et doré, teinté de rose aux pommettes, les lèvres saignantes de bétel et souriant imperceptiblement, le nez de poupée aux ailes relevées, les paupières bombées abaissant sur les yeux noirs et insondables leurs cils démesurés.

Maÿ lui parut une petite bête mauvaise et rusée, en âge déjà de ronger les cœurs des mâles et de vider leurs cerveaux.

Annibal prit le trot et rejoignit ses amis les clairons. Maint salacco se retourna furtivement vers la fillette. Mais le dur visage avait repris son air d’indifférence et de cruauté ; lorsque à son tour défila devant le trottoir Hiên le Maboul, rayonnant d’une joie inaccoutumée, Maÿ eut pour lui une moue si dédaigneuse que tout l’entrain du naïf amoureux s’évapora.

*
* *

Au tir succède la corvée. Les tirailleurs ont démonté leurs mousquetons, frotté, graissé chaque pièce d’acier poli, ont promené une série de chiffons et d’écouvillons dans le canon aux rayures éblouissantes, et l’arme remontée, coiffée de sa baïonnette, et toute bleue de graisse opaque, est allée dormir sur son râtelier de bois goudronné.

On procède à la toilette du camp. Des charpentiers improvisés rafistolent des brouettes boiteuses, rabotent, scient, plantent des clous ; des tonneliers refont une jeunesse aux bailles d’incendie dont les ceintures de fer ont craqué sous l’effort de l’âge et de la rouille ; des forgerons cognent d’un marteau novice, mais convaincu, un essieu de fourragère ; des vanniers tressent des stores de bambou derrière quoi ces messieurs de la « chambre de détail » abriteront du soleil leurs écritures de l’après-midi. Le menu fretin, la foule ignorante, armée de balais de bruyère et de coupe-coupe, erre dans la cour sablée, en quête d’herbes à sarcler, de feuilles à réunir en tas, de couleuvres infortunées à trancher en deux d’un coup de pioche.

Hiên a suspendu avec des lianes deux vieilles caisses à pétrole, en fer-blanc, aux deux extrémités d’un bambou robuste et choisi après mûr examen ; il s’en va chercher de l’eau à la plage, le bambou sur l’épaule, les deux caisses brimballant de droite et de gauche avec un effroyable bruit de ferraille.

L’écume pétillante argente le sable humide ; entre les roches noires où bâillent les huîtres, des crabes fuient obliquement ; de minuscules ruisseaux sourdent parmi les algues. Les canots des pilotes heurtent leurs coques blanches contre les madriers de l’appontement ; des escouades de poissons dorés filent dans l’eau translucide avec de brusques zigzags. Hiên, qui sent le bon soleil lui réchauffer le dos, rit béatement à l’eau d’azur et frotte l’une contre l’autre ses vastes paumes.

L’Aïeul apparaît, la cravache sous le bras, la cigarette aux lèvres.

— Comment t’appelles-tu ? interroge-t-il.

— Phâm-vân-Hiên, respectable Aïeul.

— Pourquoi es-tu si joyeux, petit frère ?

Pourquoi ? Pourquoi ?… Hier encore, au lieu de répondre, le doux innocent eût rattaché avec des doigts frissonnants son turban toujours prêt à choir, et ri d’un large rire bête ; mais aujourd’hui il fait clair dans son esprit, les mots viennent tout seuls à ses lèvres ; il répond, abasourdi de son insolite facilité d’élocution :

— Je suis content parce qu’il n’y a pas de théorie.

— Comment ! médiocre tirailleur…

— Vénérable Aïeul, j’aime mieux faire la corvée… Je suis fort, je remue aisément les plus considérables madriers, que les autres ne peuvent ébranler. Je porte sur mon épaule des charges d’eau que les autres se mettent à deux pour déplacer ; mais je suis bête et la théorie me donne mal au front.

Il est lancé ; les yeux bleus l’encouragent : il dira tout. Il joint les mains sur sa poitrine qui palpite :

— Respectable Aïeul, je voudrais m’en aller ; je ne ferai jamais un bon tirailleur.

— Pourquoi ne ferais-tu pas un bon tirailleur comme les autres, petit frère ?

— Ma tête est faible… Le sergent Cang parle, parle, et les mots se mêlent dans ma pauvre tête et je ne comprends plus rien et je sue en vain.

— Oui ! oui !… tu as l’entendement pénible et les théories te fatiguent ; mais l’exercice doit te plaire : tu es robuste.

Certes il est robuste ! Sous le pantalon retroussé, les muscles saillent ; les bras maigres sont noueux comme des racines de manioc.

— Oui, respectable Aïeul, je suis fort, je suis fort ; mais mes membres sont lourds et gauches et lents, et j’ai peur du mandarin à galon d’argent.

Il dit, le pauvre diable, tout ce qui lui opprime la poitrine depuis des semaines ; il dit la frayeur abominable qui fait trembler toute sa pitoyable carcasse lorsque s’avance vers lui le tyran, l’œil sinistre et la trique derrière le dos ; il dit les coups reçus, et l’Aïeul, qui devine que cette âme simple ne peut mentir, s’émeut à la révélation de ce martyre insoupçonné.

— Je suis malheureux, poursuit le lamentable Hiên, et je voudrais m’en aller vers ma forêt de Phuôc-Tinh et oublier que je l’ai quittée pendant des jours.

L’Aïeul pose sa main droite sur l’épaule du suppliant :

— Et si je t’ordonnais de rester, si je te promettais de te rendre les théories faciles et agréables, de faire de toi un tirailleur habile à manier son mousqueton, si je t’affirmais que désormais personne ne te frappera et que tu seras tranquille, que ferais-tu, frère cadet ?

— Je resterais, vénérable Aïeul !

— Reste donc, et, si tu as jamais quelque peine, viens à moi comme un enfant à son père et je te guérirai.

Hiên le Maboul, à qui pour la première fois quelqu’un a parlé sans violence, pleure et rit à travers ses larmes.

V

Bèp-Thoï coiffa la lampe trapue de son abat-jour de papier où quelque amateur avait figuré à l’encre de Chine une charge de cavaliers tartares. L’Aïeul bourra sa pipe, l’alluma et, renversé sur son fauteuil, envoya vers le plafond des cercles de fumée blanchâtre.

Devant lui, sur le bureau de bois brun, un singe japonais taillé dans l’ivoire grimaçait abominablement, campé sur une pile de vieux journaux ; un coupe-papier d’argent où s’étalaient les quatre feuilles de trèfle symboliques, souvenir glissé sur le quai de la gare dans la poche du neveu partant, fraternisait, dans une coupe de métal embouti et doré, suprême épave d’un lointain cotillon, avec une lame rouillée qu’un chef moï avait échangée contre une pipe de bruyère en signe de fraternité ; une armée de crayons, de bâtons de cire, de canifs, submergeait le fond d’un plateau en bois de teck, masquant un surprenant paysage de nacre où des cerfs monstrueux fuyaient entre des arbres rabougris.

Sur les étagères, des romans et des revues s’entassaient en piles fraternelles, Anatole France coudoyant Loti, Pierre Veber donnant la main à Myriam Harry.

Sur des écrans de plumes de marabout, des photographies parlaient des colonies jadis visitées et des camarades morts : celui-ci, ami d’enfance, foudroyé par le tétanos, celui-là, traîtreusement assassiné par des pagayeurs sur le Niger ; un autre, voisin d’étude à Saint-Cyr, fauché par le choléra ; tous des jeunes gens, presque des adolescents, souriants dans leurs dolmans pâles… Et l’Aïeul songea qu’à travers les siècles un peu de l’âme aventureuse des croisés était passé dans l’âme des « coloniaux ». Pourquoi étaient-ils partis, ceux-là, sachant bien que la mort les guettait, glorieuse parfois, mais plus souvent hideuse et lamentable, la mort tapie dans l’eau infecte des mares, dans l’humus des forêts, dans la boue des rizières, la mort sous la moustiquaire d’un lit d’hôpital ? Ne furent-ils pas victimes d’un mirage merveilleux, suscité par des lectures d’autrefois, mirage de Pavillons-Noirs ou de marchands d’esclaves à occire, mirage de missionnaires martyrisés à venger, mirage de pays enchanteurs où, sous le soleil perpétuel et éblouissant, s’épanouit une végétation exubérante, mirage d’amours exotiques ? Ou plutôt ne furent-ils pas chassés de la mère-patrie par l’invincible écœurement de la vie moderne, plate et sans saveur, et que déshonorent la lâcheté pratique des bourgeois et l’incurable brutalité de la foule ?… Ils sont morts, mais furent heureux, puisqu’ils vécurent leur rêve.

Au-dessus du bureau, trois masques de samouraï ricanaient douloureusement, des moustaches de crin plantées dans leurs lèvres de plâtre verni. Un faisceau de sagaies moï luisait dans la pénombre, rayonnant autour d’un petit bouclier de bois de fer fretté de cuivre rouge.

Deux fusils à pierre allongeaient leurs canons de fer et leurs crosses, incrustées d’ornements de tôle découpée, sur chaque flanc d’un panneau de soie où des artistes khmers avaient peint minutieusement une scène de chasse copiée dans la pagode royale de Pnôm-Penh. Une tenture à demi relevée laissait entrevoir dans une autre chambre obscure le lit autour duquel s’agitait l’ombre falote de Bèp-Thoï : un brodeur de Bac-Ninh avait tracé sur le satin pourpre une touffe de bambous trempant leurs racines jaunes dans l’eau d’un marais que traversaient d’un vol foudroyant deux martins-pêcheurs.

A chaque angle de la pièce, des bouddhas de bois laqué dormaient sur leurs stèles noires ; des cycas déployaient à leurs pieds des gerbes de lances vertes et luisantes ; au-dessus de ces faces ironiques et sournoises flottaient les plis de soie d’étendards chinois à hampe de bambou. Contre les murs, des génies brodés sur la soie jaune enlaçaient leurs pattes de chimères et leurs corps de serpents, dardaient d’horribles yeux blancs et crachaient du feu par les naseaux. Surplombant les portes, des lanternes de papier huilé et couleur d’or balançaient leurs ventres badigeonnés de caractères vermillon.

Par delà les vérandas, la brousse sombre ondulait jusqu’à la route : un chien aboyait derrière quelque case indigène noyée sous les bananiers. Dans le ciel noir, où grouillait le troupeau des étoiles, la montagne du Phare profilait sa masse grise où s’allumait et s’éteignait une étoile énorme et rouge.

L’Aïeul s’accouda sur la balustrade de pierre et se réjouit silencieusement de la nuit profonde et parfumée.


L’Aïeul est un sage. Au spectacle des religions rivales et qu’il juge pareillement vaines dans leur antagonisme avec la nature, ses croyances d’« ancien élève de nos maisons » se sont envolées. Des femmes l’ont aimé ; d’autres l’ont dédaigné ; toutes l’ont averti de l’âme féminine, instinctive et peu sûre : il estime avisés les Orientaux qui ont confiné leurs femelles dans le rôle de bêtes de somme et de machines à perpétuer l’espèce.

L’injustice triomphante et quotidienne l’a fixé sur l’agréable plaisanterie des hommes égaux et frères, et la formule : « L’homme est un loup pour l’homme », lui donne chaque jour la solution d’une foule de menus problèmes. Ainsi éclairé sur la férocité native de la race, il fait pourtant le bien, mais par répulsion naturelle pour le mal, qui est laid et sans grâce ; il fait le bien sans espérance. Il abhorre la violence, l’hypocrisie et le bluff ; ses sympathies vont aux humbles, aux simples qui, du moins, « ne savent pas ce qu’ils font ».

Il fait son métier avec conscience et en souriant ; il l’aime, car le culte passionné de la Patrie a survécu en lui à la mort de ses illusions. Il ne croit pas, comme certains pessimistes naïfs, que son rôle d’officier ait perdu de son prestige et de sa grandeur ; fils du peuple, il se glorifie d’instruire des enfants du peuple, soldats comme lui, mais armés d’un fusil au lieu que lui porte une rapière. Il se moque des marchands de tirades périmées qui le représentent comme un « traîneur de sabre » ou un « bouilleur de nègres » ; mais il redoute aussi les braillards qui vont pleurant la déchéance de la « Grande Muette ».

En somme, il est un peu enclin à l’ironie, très sceptique et ami des teintes douces. C’est un sage.

Seule l’abominable pensée de la vieillesse trouble sa sérénité. S’en aller tout d’un coup, au grand soleil, le long d’un talus, le front brisé par une balle ou fendu par un coup de sabre, mourir enfin par surprise et violemment, comme le voudrait la loi de la nature, soit ! Mais assister continuellement au lent travail de la mort sur tout son corps, de la mort qui vient avec les rides, avec les sillons rougeâtres tracés dans la peau du visage, avec les cheveux qui grisonnent et qui tombent, avec les os qui se tordent et se déforment ! Tout jeune encore, cette idée le torture. Il a lu Bel-Ami, mais il ne le lira plus de peur de rencontrer les pages atroces où Maupassant a crié son effroi de la vieillesse et de la mort. Pourquoi, pourquoi a-t-il perdu l’illusion divine de la foi, de la foi en la résurrection, en la vie éternelle, de la foi qui eût charmé son angoisse de vieillir, de se sentir arraché de la vie ?…

Car il est amoureux de la vie. Il la regarde avec des yeux épris et enchantés. La lumière, les sons, les couleurs ont un sens pour lui : ils sont une palpitation de la Nature, sa divinité, qui a occupé dans son cœur la place des dieux déchus. A la contempler, il n’a point gaspillé son temps : elle a donné à son adorateur l’exacte notion du vrai et du beau et l’horreur de l’artificiel.


Sur le ciel étoilé les aréquiers découpaient leurs panaches : le vent se levait, apportant de la baie de Ti-Wan les rumeurs lointaines des vagues, la plainte incessante du sable balayé par l’écume ; une flûte modulait une mélopée monotone ; un oiseau répétait interminablement les deux notes de sa chanson. Le parfum des fleurs de papayers embaumait l’air tiède.

Accoudé sur la balustrade de la véranda, l’Aïeul laissait s’éteindre sa pipe ; il plaignait les malheureux qui, terrés dans leur tanière et hantés par quelque insatiable désir ou rongés par quelque mal inguérissable, attendaient que le sommeil des brutes vînt les terrasser et ne voyaient rien de cette nuit étincelante ; il s’apitoyait sur lui-même, dont les yeux se fermeraient, quelque jour, à de tels spectacles.

Quelque chose remua entre les cactus : un chien annamite, sans doute, ou plutôt un malandrin à l’affût… Bèp-Thoï écarta la tenture pourpre, se faufila sous la véranda en prenant soin de ne pas passer devant la lampe et s’en alla vers les cactus, armé d’un bambou. Des cris éclatèrent. La petite voix sèche du vieux tirailleur proféra des jurons étouffés et déclara :

— Mon lieutenant, c’est encore ce vilain diable de Maboul. Il se cachait dans la brousse pour faire quelque sottise : je vais lui caresser les reins avec mon bambou.

— Ne le frappe pas, Bèp-Thoï. Amène-le ici !

Hiên fit une entrée piteuse sous la véranda, bousculé rudement par l’irascible Bèp-Thoï. Il roula des yeux effarés et serra plus étroitement dans ses deux bras une gerbe de fleurs de lotus.

— Que faisais-tu là ?

— Je suis venu t’apporter des fleurs, Aïeul à deux galons. J’ai vu, ce matin, sur l’étang, les lotus épanouis, et j’ai pensé que tu serais content comme moi de voir rire les lotus. Je suis retourné à l’étang, ce soir, et j’ai coupé toutes les fleurs. Les voilà : elles sont à toi.

— Mais pourquoi te cachais-tu ?

— Je n’osais pas approcher de ta maison. Je t’ai aperçu te penchant hors de la véranda et respirant la nuit, et je n’ai pas osé venir à toi. Je suis un sauvage, et tu es un génie tout-puissant. Que suis-je pour venir te troubler ? Et je demeurais là, sous les cactus, lorsque ton serviteur m’a découvert et m’a cogné avec son bambou.

— Pourquoi l’as-tu frappé, Bèp-Thoï ?

— Je t’ai entendu trop tard, Aïeul : je ne voulais pas le toucher, d’abord, mais ç’a été plus fort que moi, et je crois bien qu’il a reçu tout de même deux ou trois coups de mon bâton. Du reste, il est tout en os et ne doit pas avoir grand mal… Je vais toujours mettre ces fleurs sur ton bureau.

Hors du vase de porcelaine rouge, les chairs roses et blanches des lotus débordaient sur la table sombre ; l’Aïeul se rassit dans son fauteuil et huma l’imperceptible parfum. Hiên s’accroupit à côté de lui sur les dalles fraîches :

— Laisse-moi rester là ; je ne ferai pas plus de bruit que le chien couché aux pieds de son maître… Depuis ce matin, les phrases que tu m’as dites résonnent dans mes oreilles et il me semble que désormais, loin de toi, je ne pourrais plus rire. Loin de toi, je redeviens stupide et silencieux : un regard de toi me donne l’intelligence et la parole. Tu es un génie tout-puissant et je suis ton esclave… Permets-moi de venir, chaque soir, dans ta maison. Si le livre échappe de tes doigts, je le ramasserai ; si tu as chaud, je t’éventerai ; si tu as soif, c’est moi qui t’offrirai la tasse de thé ; si tu causes, je t’écouterai ; si tu préfères rêver, je serai à tes côtés, muet comme une pierre. Laisse-moi rester près de toi.

Hiên posa timidement ses deux mains tremblantes et noires sur le genou de l’Aïeul et leva vers lui des yeux suppliants où se lisait son désir éperdu : ainsi regarde le chien de chasse que l’on arrache à son délicieux sommeil au coin de la cheminée où ronflent les flammes joyeuses, pour le jeter dehors, dans la nuit glacée que peuplent les monstres. Au premier qui passa et lui parla sans éclat de voix ni mépris, l’humble Hiên s’est attaché et se cramponne.

— Mais tes camarades !… pourquoi ne t’invitent-ils pas à jouer comme eux de la flûte après le repas du soir ? Te haïraient-ils, par hasard ?

— Non ! non ! ils ne me haïssent pas ; il y en a même qui sont bons pour moi et qui m’aident à coiffer mon salacco, à nettoyer mon mousqueton. Mais, le soir, après le repas, ils se moquent de moi, me font des grimaces, me tirent par les pans de mon veston pour me faire culbuter, le dos dans la poussière… Et Maÿ rit…

— Et après ?… Te voilà bien dolent parce que cette petite sotte a ri en te voyant gigoter comme un crabe !

— Vénérable Aïeul, je ne veux pas, je ne veux pas que Maÿ rie de moi !

— Mais pourquoi, nigaud ?

— Pourquoi ? pourquoi ?… Je… je ne sais pas !

C’est vrai, il ne sait pas. Le demi-fou inoffensif que dès l’enfance on a persuadé de son indignité n’a connu l’autre sexe que pour le fuir avec soin, redoutant les railleries plus mordantes et les sarcasmes plus cuisants des filles. Sanglier solitaire, toujours enlizé dans sa bauge, les sens n’ont point parlé en lui. Et voici qu’il commence à sortir de sa torpeur, mais on ne lui a guère enseigné à faire l’analyse de son « moi », et lui-même reste confondu du trouble nouveau qui le bouleverse en présence de cette petite fille sournoise et méprisante : ainsi furent stupéfaits, sans doute, les sauvages d’Amérique qui entendirent pour la première fois siffler les balles ; et, de même qu’ils s’inclinaient avec effroi vers leurs frères blessés, cherchant en vain la flèche qui les avait abattus, Hiên le Maboul, penché sur son cœur en émoi, se demande avec épouvante quel est ce mal nouveau dont il souffre…

Il essuya du revers de la main son front que la méditation ardue emperlait de sueur. Civilisé que le raisonnement et la connaissance du sexe ennemi guérirent définitivement, l’Aïeul eut un regard apitoyé pour le primitif qui geignait devant ses genoux aux premières morsures de l’amour. Encore un homme à la mer ! Encore une dupe qui confiera béatement son bonheur aux griffes de la « bien-aimée » ! Encore un qui ne s’éveillera de son rêve que lorsque les ongles pointus et durs de « l’Élue » se seront ensanglantés à lui déchirer le cœur ! Encore un pantin que l’on fera rire ou pleurer selon la fantaisie de l’heure et « pour s’amuser » !… Plus que tout autre, d’ailleurs, ce rustre, inculte et lourd, qui s’amourachait de cette fine et cruelle idole d’ivoire, semblait livré d’avance au bourreau.

Pourquoi diable, songe l’Aïeul, pourquoi diable cette idée saugrenue est-elle allée se nicher dans la cervelle de ce barbare ? Ne pouvait-il pas s’éprendre tout simplement d’une robuste sampanière aux reins solides et aux bras musclés, qui se fût accommodée du premier venu pourvu qu’il fût bon rameur et bon mâle ? Espèce d’homme des forêts mal dégrossi, moitié faune et moitié chimpanzé, velu du poitrail et poilu des jambes, doté d’un tronc à peine équarri, d’une tête trop large et embroussaillée où luisent des yeux fous, quelles chances a-t-il de séduire la rusée Maÿ ?… Et celle-ci, malgré ses allures de fillette bien sage, n’a-t-elle point choisi déjà quelque boy qui l’aura éblouie avec ses chemises à plastron, ses cols à boutons de nacre, son faux chignon luisant de pommade ? Ou bien, plus positive, ne rêve-t-elle point le mari européen dont elle partagera le splendide lit à moustiquaire immaculée, qui lui donnera des piastres, des colliers d’or repoussé au poinçon, des bracelets, des bagues, des souliers brodés, le mari qui sera épris de son corps safrané et qu’elle trompera avec son cuisinier ?… Après tout, cela ne vaudrait-il pas mieux ? Désabusé d’un coup par un refus net, le pauvre Hiên souffrirait un mois ou deux, puis oublierait et tout serait dit.

Cependant l’Aïeul médite de parler de la chose au brave sergent Cang.

— Petit frère, sais-tu ce que je ferai demain matin ?

— Non, vénérable Aïeul…