RUSBROCK
L’ADMIRABLE
(ŒUVRES CHOISIES)

TRADUIT
PAR ERNEST HELLO

NOUVELLE ÉDITION

PARIS
LIBRAIRIE ACADÉMIQUE DIDIER
PERRIN ET Cie, LIBRAIRES-ÉDITEURS
35, QUAI DES GRANDS-AUGUSTINS, 35

1902
Tous droits réservés

DU MÊME AUTEUR

L’Homme. — La vie, la science, l’art. Ouvrage précédé d’une introduction par M. Henri Lasserre, 6e édition, 1 vol. in-163 fr. 50
Le Siècle. — Les hommes et les idées, 3e édit., 1 vol. in-163 fr. 50
Physionomies de Saints. — 3e édit., 1 vol. in-163 fr. 50
Paroles de Dieu. — Réflexions sur quelques textes sacrés. Nouvelle édition, 1 vol. in-163 fr. 50
Contes extraordinaires. — Nouvelle édition refondue, 1 volume in-163 fr. 50

DÉCLARATION DU TRADUCTEUR

Nous déclarons, pour nous conformer aux décrets d’Urbain VIII, en date du 13 mars 1625, du 5 juin 1631, du 5 juillet 1634, concernant la canonisation des saints et la béatification des bienheureux, que nous ne prétendons donner à aucun des faits ou des mots contenus dans cet ouvrage plus d’autorité que ne lui en donne ou ne lui en donnera l’Église catholique, à laquelle nous nous faisons gloire d’être très humblement soumis.

Ernest Hello.

INTRODUCTION

Le monde avance et vieillit. Depuis qu’il avance et qu’il vieillit, il redit aux générations qui naissent, passent et meurent, les paroles de l’Écriture. Les générations vont se coucher les unes après les autres ; car la terre est riche en tombeaux. Mais les paroles de l’Écriture restent debout. Les siècles sont autour d’elles, comme des esclaves, chargés de renouveler leur jeunesse éternelle, et ils se succèdent dans ce labeur fécond.

Or, parmi les paroles de l’Écriture, quoiqu’elles s’appliquent toutes à tous les âges du monde, il en est qui semblent préférer certains siècles, et le nôtre semble désigné spécialement par cette parole courte, qui tombe du ciel sans s’expliquer avec la terre, cette parole du prophète des Lamentations :

Desolatione desolata est omnis terra : quia nullus est qui recogitet corde[1].

[1] Jérém., XII, 11.

Plus cette parole est profonde, plus elle passe inaperçue de ceux qu’elle regarde. Puisque la terre est pleine de désolation, parce que personne ne réfléchit dans son cœur, la terre ne s’en aperçoit pas. La même légèreté qui l’empêche de réfléchir dans son cœur, l’empêche de voir la nécessité de cette réflexion, et où le monde va sans elle, et l’universelle désolation ne paraît avoir aucun rapport avec l’universelle légèreté et l’universelle indifférence.

Or ce n’est pas seulement dans son esprit qu’il s’agit de réfléchir ; c’est dans son cœur. Le mystère qui est à la racine de tout, est ici particulièrement. Il y a des paroles qu’il faut deviner, et qu’on profane en les expliquant.

J’ai cherché dans les siècles passés ceux qui ont réfléchi dans leur cœur ; j’ai cherché parmi ceux qui ont vécu dans l’Esprit-Saint. Car, ailleurs, je n’avais aucune chance de rencontrer ce que je cherchais. Ayant trouvé plusieurs grands personnages qui avaient fait ce que Jérémie demande, j’ai offert, l’an dernier, aux hommes du XIXe siècle, la bienheureuse Angèle de Foligno ; cette année, je leur présente Jean Rusbrock, celui que les siècles passés ont surnommé l’Admirable, et que le siècle présent a laissé en oubli.

J’en dirai peu de chose. Mieux vaut le montrer que de l’analyser. Il n’a pas besoin de commentaire.

Parmi ceux qui, dépassant les régions de la lumière humaine, sont allés demander un asile à l’ombre sacrée du grand autel, les plus grands, d’après Denys le Chartreux, sont saint Denys l’Aréopagite et Jean Rusbrock l’Admirable. Saint Denys pose les lois générales de la théologie mystique. Jean Rusbrock les applique. Saint Denys présente la lumière, Jean Rusbrock allume la flamme. Tous deux sont aveugles, par excès de lumière ; immobiles, par excès de rapidité. Tous deux planent sur la montagne, tous deux baissent la tête, pour essayer de se faire entendre. Leur parole est un voyage qu’ils font par charité chez les autres hommes. Mais le silence est leur patrie. La splendeur de leur langage est la condescendance de leur bonté ; la ténèbre sacrée où ils étendent leurs ailes d’aigle, est leur océan, leur proie et leur gloire.

L’immensité ferme les lèvres parce qu’elle répugne aux explications.

Les choses ordinaires peuvent se dire ; les choses extraordinaires ne peuvent que se balbutier. Les balbutiements de saint Denys, d’Angèle, de Rusbrock, semblent pressés de mourir dans l’ombre et dans le silence où ils ont été conçus, comme des exilés qui, dans un recueillement plus profond qu’à l’ordinaire, ont cru sentir une bouffée d’air natal, et revoir, les yeux fermés, le clocher de leur église.

Un océan de flamme qui brûlerait sur place ressemblerait un peu au style de Rusbrock.

C’est plus haut que l’azur, plus profond que la nue, et les quatre horizons seraient pour lui un vêtement trop étroit. Mais, dans cette grandeur, tout est précis. C’est toujours énorme ; ce n’est jamais vague.

Les majestés aériennes de ces contemplations embrasées sont plus fécondes que les entrailles de la terre, plus douces que la respiration d’un enfant endormi. Un caractère spécial à la splendeur chrétienne et catholique, c’est que la pratique la suit, comme l’ombre suit le corps.

En dehors de la vérité, les ascensions éloignent celui qui monte de ceux qui demeurent dans la plaine.

Mais les ascensions des grands contemplateurs orthodoxes les font plus tendres pour le petit, plus tendres pour le pauvre, plus intelligents de ses besoins. Ceux-là ne vont pas au pays de la gloire, sans rencontrer l’amour au cœur de la contemplation.

Plus le nuage est noir, plus le regard est profond ; plus la contemplation est haute, plus le mystère est inscrutable ; plus le regard du contemplateur est profond pour saisir dans leur abîme les misères humaines, miséricordieux pour inviter, doux pour plaindre, ardent pour aimer, tendre pour secourir.

L’attendrissement grandit avec la hauteur, et quand le contemplateur ne peut plus dire ce qu’il voit, parce que la parole manque, son enseignement est plus profond ce jour-là qu’à l’ordinaire.

L’auditeur sent que ce n’est pas son objet qui a fait défaut à la parole, mais la parole qui a fait défaut à son objet, et le silence du contemplateur devient l’ombre substantielle des choses qu’il ne dit pas.

Rusbrock écrivait dans le dialecte de son pays ; Surius l’a traduit en latin. Je l’ai traduit en français.

Surius a rétabli le texte authentique de Rusbrock. L’immense travail auquel il s’est livré a rendu à l’humanité un service immense. Il a compulsé, vérifié, choisi parmi les innombrables manuscrits, auxquels étaient mêlés mille passages falsifiés.

Le livre où il a réuni les œuvres complètes de Rusbrock contenant d’innombrables répétitions, car les mêmes manuscrits se représentaient plusieurs fois avec de légères différences, j’ai pu serrer beaucoup, et présenter, sous un volume beaucoup moindre, la substance du génie de Rusbrock. Je place en tête des œuvres de Rusbrock sa vie, écrite par un chartreux son contemporain, et la préface de Surius.

Par une complaisance à la fois humaine et divine, Rusbrock indique les écueils de l’océan où il navigue. Il a prédit et flétri les quiétistes avec une énergie et une précision merveilleuses. Les plus subtiles et les plus fertiles nuances de l’erreur sont mises à nu par ce regard aussi pénétrant que vaste.

La prudence semble appartenir naturellement à ceux qui se traînent dans un chemin étroit. Mais Rusbrock a une prudence qui emprunte un magnifique caractère à la hauteur où elle se produit. C’est la prudence dans l’immensité.

Rusbrock voit la vérité de haut et l’erreur de loin. Ses plus ardentes et ses plus hardies inspirations sont accompagnées d’une exacte analyse, où sont notées en traits de feu les erreurs où l’humanité tombera. Dans l’Ornement des noces spirituelles, opposant le repos menteur et inactif à la paix véritable et active, il décrit, analyse et condamne le quiétisme avec une telle exactitude et une telle précision, dans l’ensemble et dans les détails, que rien n’eût pu être retranché de cette admirable peinture ni être ajouté à elle, si elle eût été faite à la fin du XVIIe siècle.

Ce qu’il y a de superbe dans ces analyses d’erreurs, c’est qu’elles ne ralentissent pas le transport auquel elles sont mêlées. En général, la précaution est froide. Ici, la précaution est brûlante. Parce que l’erreur est percée de part en part, traversée, mise à nu, montrée telle qu’elle est en elle-même, c’est-à-dire une négation.

Le quiétisme est détruit dans l’Ornement des noces spirituelles. Dans Samuel, le panthéisme est analysé, démasqué, réfuté et confondu. Le XVIIe et le XIXe siècle sont montrés d’avance avec les erreurs auxquelles ils succombent, et les vérités auxquelles ils aspirent.

Et Rusbrock détruit l’erreur, sans se baisser vers elle. La réfutation ne le fait pas descendre des hauteurs où la contemplation l’a porté.

En général, les distinctions sont froides : Rusbrock est sublime, même quand il analyse ; car le feu préside à tous les actes de sa vie.

« L’action de Dieu en nous, dit-il quelque part, ne nous confère avec Dieu ni l’unité d’essence, ni l’unité de nature, mais l’unité d’amour. Cependant nous sommes bienheureux…, parmi l’amour immense, et la ténèbre sacrée, et la nuit noire sans dimension. Or cette nuit noire, c’est la lumière inaccessible où se recueille la nature divine… Par la vertu de l’amour, nous sommes abîmés et absorbés dans sa puissance : là, nous nous perdons, non pas quant à notre substance, mais quant au sentiment de joie… Il ne s’agit ni d’unité de nature, ni d’unité d’essence, mais d’unité d’amour.

« L’essence de Dieu est incréée, la nôtre est créée ; l’abîme est infranchissable, et la distinction est éternelle. Jamais les prodiges de l’amour ne l’effaceront ; jamais les transports de l’union ne produiront l’unité de nature… Si nous nous perdions, quant à la substance, dépourvus de connaissance et d’amour, nous serions incapables de béatitude. Notre essence est une solitude immense, un désert à perte de vue, où Dieu vit et règne, etc. »

Il enseigne et brûle dans le même moment. Il donne des explications sur la nature du feu ; mais il ne sort pas de la fournaise.

Sur la montagne, plus haute que les nuées, voyant les orages au-dessous de lui, il se souvient de ceux qui sont en bas, qui lèvent la tête et qui monteront.

Les ascensions que le caprice dirige se terminent par des chutes épouvantables. Mais quand le contemplateur catholique gravit une montagne, l’ombre de Dieu est au sommet. C’est pourquoi la sécurité grandit avec la hauteur.

Pour ceux qui ne voient pas, le nom du mysticisme et le nom de la folie sont deux mots synonymes. Au fond de cette erreur, il y a comme toujours une vérité, et puisque l’erreur est énorme, la vérité l’est aussi. La raison contient et voit certaines réalités. Au-dessous d’elle se trouve la folie, qui a perdu cet état respectable, vrai, honnête et même sacré, qui est l’état raisonnable.

Que Dieu nous préserve de ne pas assez estimer, et de ne pas assez admirer la raison ! Elle est un don sublime, et la folie est son absence.

Mais, plus haut que la raison, le mysticisme orthodoxe voit, entend, touche et sent ce que la raison n’est pas capable de voir, d’entendre, de toucher et de sentir. Il domine la raison et la transfigure.

La folie contredit la raison. Le mysticisme la domine.

La folie est la privation des choses de la raison. Le mysticisme est leur possession pleine, entière, surabondante, surmontée des choses d’en haut.

Le mysticisme et la folie sont donc les deux termes de la contradiction la plus absolue qui soit.

La folie renverse l’esprit ; la raison le redresse ; le mysticisme le transporte. Mais pour être transporté, il faut d’abord être redressé.

Comme pour être saint, il faut d’abord être honnête homme, pour être mystique il faut d’abord être raisonnable.

La folie est l’erreur pure, la raison porte une certaine somme de choses vraies. Le mysticisme contient la quintessence de la vérité.

Il y a une certaine sagesse inférieure, qui ose usurper le nom de sagesse, parce qu’elle est assez bornée pour ne pas voir ce qui lui manque. L’étroitesse de son horizon lui fait le don hideux d’être contente d’elle-même.

Le mysticisme est l’autre sagesse, celle d’en haut, qui voit assez loin pour trouver sa vue courte. La grandeur de la contemplation est le miroir sans défaut où elle voit son insuffisance. L’immensité des lieux qu’elle habite lui fait le don superbe du dédain sacré d’elle-même.

Avec ce dédain augmente sa grandeur, et avec sa grandeur augmente sa bonté.

Ce Rusbrock que l’antiquité a surnommé le Contemplateur sublime avait pitié des oiseaux, et les frères, qui tremblaient devant lui d’admiration, venaient lui dire : « Père, il neige ; que vont devenir ces pauvres petites bêtes ? »

Les frères venaient implorer le grand homme pour les petits oiseaux, parce que le grand homme était un vrai contemplateur ! Si sa hauteur eût été inquiétante, ils n’auraient pas osé lui parler des petites choses. Le faux grand homme est sans pitié.

Chose admirable ! on dirait que la faiblesse est chargée, par la compassion qu’elle inspire, de graver sur le front de la grandeur le caractère authentique de la vérité. C’est le misérable, c’est l’indigent qui pose sur le front du grand homme le thau sacré qui marque ces élus, et ce thau c’est la compassion.

Sur cette merveilleuse alliance de la contemplation et de la pitié, saint Bernard est profond. Rappelant ces paroles de Jérémie : La fille de mon peuple est cruelle comme l’autruche du désert, il ajoute que l’autruche est cruelle, parce qu’elle ne vole pas. L’autruche est cruelle parce qu’elle ne contemple pas. Cette magnifique alliance d’idées, étonnante pour l’esprit léger, est évidente pour l’esprit profond. La hauteur adoucit l’âme, la magnificence l’apaise, la contemplation est attendrissante.

Quiconque suivra le vol de l’aigle verra qu’il laisse après lui dans l’air un sillon lumineux, et ce sillon c’est la bonté.

Parce qu’il avait dormi sur la poitrine de Jésus, saint Jean fut l’aigle de Palmos et l’apôtre de la douceur. Il avait entendu de trop près les sept tonnerres pour ne pas être attendri.

Plus Rusbrock est isolé par la main du désert où le corbeau mystérieux porte au solitaire la nourriture que Dieu lui destine, plus son œil s’ouvre sur les nécessités de la vie, sur les misères des hommes. Plus il grandit, plus il s’incline. Plus il est ravi par la solitude, plus il est rapproché par la compassion. Ne vous étonnez donc pas s’il aimait tant les animaux ; car ceux-ci entrèrent pour beaucoup dans le salut de Ninive, et la largeur de la charité est égale à sa hauteur. Pour mesurer comment elle fut large, regardez comment elle fut haute, cette charité qui porta dans les régions inconnues le solitaire de la Vallée-Verte.

La musique et les mathématiques, si séparées dans l’esprit du vulgaire, sont absolument voisines en réalité. La musique, qui a pour but d’exprimer l’ineffable, est ce qu’il y a de plus rigoureux et en même temps de plus aérien. Elle échappe aux pesanteurs de la terre, mais elle n’échappe pas plus que les astres à cette régularité arithmétique qui est la loi de la magnificence et la magnificence de la loi, à cette obéissance parfaite et invincible qui est le caractère des étoiles et celui de l’harmonie. Rusbrock est aérien comme un chant, et rigoureux comme une étoile. La liberté de ses mouvements et leur fidélité sont fondues dans une seule splendeur. Si l’une diminuait, l’autre serait attaquée. La hardiesse et la sécurité l’emportent sur leurs ailes tranquilles et triomphantes. La hardiesse ne l’entraîne pas ; la sécurité ne le captive pas : toutes deux font les mêmes mouvements, partent du même point, vont au même but. Les puissances qui semblent divisées en bas font la paix sur les hauteurs.

Plus haut que les régions où éclate la foudre, Rusbrock voit l’éclair au-dessous de lui ; mais il ne cligne même pas ; il le voit à travers l’azur qui est au-dessus du tonnerre.


Autrefois saint Denys disait :

« Trinité plus haute que la nature, vous qui présidez aux choses de la sagesse divine, ô vous qui êtes bonne et plus que cela, dirigez-nous vers le sommet des oracles, plus qu’inconnu, plus que brillant, plus que suprême, vers le point où les mystères de la théologie, simples, absolus, immuables, s’entr’ouvrent dans l’obscurité translumineuse du silence qui dit les secrets, dans l’obscurité éblouissante, dans les ténèbres situées plus haut que la lumière, dans l’invisibilité, dans l’intangibilité parfaite et garantie, dans l’obscurité translumineuse qui comble, par les splendeurs au-dessus de la beauté, les esprits séduits par la lumière. Oh ! voilà ma prière ! voilà ce que je désire. Toi, mon cher Timothée, je veux te voir tendu dans le désir, abîmé dans la contemplation ! Abandonne les sens, abandonne l’intelligence, tout le sensible et le compréhensible, toutes les choses qui sont, toutes celles qui ne sont pas, et, par-dessus toute démonstration, monte, autant que cela est permis, vers l’union de Celui qui est par dessus la science et l’essence. Délivré, absous, purifié de toi-même et de toutes choses, sans entrave, les pieds libres peut-être monteras-tu vers le rayon surnaturel de la divine obscurité[2]. »

[2] Théologie mystique, chap. I.

Voilà le manteau de saint Denys, Rusbrock l’a reçu des mains de son Père.

La parole de Rusbrock est une forêt vierge où le voyageur ne s’égare pas. Ce sont des profondeurs, des ravins, des hauteurs, des précipices, des montagnes, des orages, des abîmes, des obscurités, des transports de lumière, des ombres noires, des tremblements d’étoiles.

Mais une paix supérieure plane, les ailes étendues, sur toutes ces tempêtes de lumière et d’ombre ; une sérénité invincible saisit, embrasse, pénètre et transperce tous ces éclats et toutes ces ténèbres.

C’est toujours la crainte.

Ce n’est jamais la peur.

Cet abîme sans fond dont il parle toujours est terrible en vérité ; mais cet abîme est un ami.

L’Ornement des noces spirituelles transporta d’admiration tous les docteurs mystiques. Couverts maintenant par les bruits qui se font en bas, les cris de leur admiration ont éveillé jadis tous les échos du monde chrétien. Tout ce qu’il y avait de grand sur la terre se donnait rendez-vous dans la Vallée-Verte, et ces illustres pèlerins, qui avaient obtenu quelques mots tombés des lèvres du solitaire, s’en allaient, chargés de leur trésor, et méditaient, pendant le reste de leur vie, les paroles rares et brèves qui leur avaient été dites.

Les discours de Rusbrock, ses cris et ses désirs ressemblent aussi à des pèlerins qui se donneraient rendez-vous dans la solitude où Dieu vit et règne. Ce ne sont pas des créatures posées et arrêtées ; ce sont des créatures errantes et cherchantes.

Ce sont les pèlerins du grand sanctuaire ; et quand ils arrivent au rendez-vous, ils tombent à genoux, sans parler. Pendant la route, ils étaient encore capables de se traîner et de balbutier ; mais quand ils arrivent là où ils allaient, accablés par la volupté de l’impuissance où l’adoration les réduit, ils se précipitent ensemble dans un très grand silence et dans un très grand sanglot.


Aujourd’hui, plus que jamais, les âmes ont faim et soif. J’ai trouvé, au pays de Rusbrock, ce pain et ce vin, et j’ai essayé de le porter en France ; priez pour celui qui vous l’offre en ce moment.

Ernest Hello.

PRÉFACE DE SURIUS

Voici, lecteur chrétien, un homme sacré, que la bouche de Dieu a instruit lui-même d’une science excellente. Il n’a pas écrit un mot qui ne soit une œuvre de salut. Son souffle est un souffle divin, une respiration céleste, et il te suffira de lire pour être convaincu que rien d’humain n’est venu ici : c’est Dieu seul qui a parlé. Si je t’invite à cette sublime lecture, c’est uniquement pour ton salut ; je n’ai pas d’autre intention. Si tu penses à ton salut, comme un chrétien doit le faire, tu ouvriras de grands bras pour recevoir les œuvres de cet homme, et jamais, ta vie durant, tu ne les déposeras à terre. Si tu trouves ta joie dans cette lecture, le fruit sera pour loi immense et certain. Ou bien tu es encore esclave, les pieds liés par tes vices, ou bien, déjà converti, tu embrasses une vie meilleure ; ou bien tu marches à pas de géant dans la grande voie des vertus et de l’amour, ou bien, infiniment éloigné des troubles de la terre, tu goûtes, dans la profondeur de la paix, les délices de la contemplation divine. Dans ces quatre suppositions, Rusbrock te sera d’un secours immense : ou il te réveillera de ton sommeil vicieux, ou il enflammera ta course ardente ; ou il te montrera la route de la perfection la plus sûre et la plus courte, ou il indiquera à ta grandeur et à ta sublimité le moyen de grandir et de s’élever encore.

Personne n’est assez abandonné, assez maudit, pour lire Rusbrock et ne pas sentir l’aiguillon du salut le piquer au fond de l’âme. Personne n’est assez sublime pour ne pas trouver dans Rusbrock le secret d’une sublimité plus haute.

Je ne crois pas qu’il y ait un homme qui puisse approcher ces pages magnifiques et simples sans un extraordinaire et singulier profit. Que personne, pour ne pas lire ce livre, ne s’excuse sur la sublimité inaccessible de Rusbrock.

Le grand homme s’est accommodé à tout, et l’âme la plus perdue qui soit au monde peut retrouver, en le lisant, la route du salut. Rusbrock a des traits qui ne partent pas de la main de l’homme, mais de la main de Dieu, et qui s’enfoncent très profondément dans l’âme du lecteur et du pécheur.

Innocent lecteur, lecteur à la robe blanche, Rusbrock est à la fois très humble et très élevé. Dans la description des Noces spirituelles, il surpasse l’admiration, il surpasse la louange : tout le commencement, tout le progrès, toute la hauteur, toute la perfection transcendante de la vie spirituelle est là.

Le livre de la Contemplation ne ressemble pas tant à l’œuvre d’un homme qu’à l’extase d’un séraphin. C’est le transport de l’amour divin. Très souvent, dans ce merveilleux ouvrage, Rusbrock s’exprime en vers. Ces vers sont admirables pour le lecteur allemand. Mais moi, Surius, j’ai renoncé à les traduire en vers latins ; mon latin a bien peu de grâce auprès du texte de Rusbrock. Très souvent, dans ses vers, Rusbrock est obscur. Quand je ne comprends pas, je ne me risque pas à ajouter un mot qui vienne de moi. J’espère que le lecteur ne dira pas une seule fois : Le traducteur a épargné sa peine. Les deux Cantiques de Rusbrock, que j’ai publiés ici, sont sublimes, et ont le goût du Ciel.

Il me reste à te supplier, lecteur, quand tu trouveras un mot que tu ne comprendras pas, de ne pas t’irriter, de ne pas rejeter, mais de confier la chose au Saint-Esprit car c’est lui qui a dicté ; Rusbrock n’a fait que tenir la plume.

De nombreux témoins ont attesté cette assistance du Saint-Esprit. Je ne veux citer pour le moment que Denys le Chartreux, théologien d’une immense science religieuse, religieux d’une pureté sublime.

Lisez, lisez ce livre. Lisez, ne craignez rien : vous trouverez un trésor incomparable, auprès duquel les richesses de Crésus ne comptent pas. Ne vous choquez pas, si ma traduction est d’une extrême simplicité ; j’aurais eu peur d’orner mon style.

J’ai eu entre les mains un grand nombre d’exemplaires. Beaucoup d’entre eux sont infidèles et trahissent la pensée de Rusbrock ; mais j’ai discerné et choisi le texte non falsifié, la parole pure de Rusbrock.

Adieu, lecteur, porte-toi bien, et prie pour moi Jésus-Christ.

SURIUS.

QUELQUES PENSÉES
SUR RUSBROCK
RAPPORTÉES ET RÉUNIES PAR SURIUS

Denys le Chartreux, de la Contemplation, livre II, article 9 :

« L’homme admirable, l’oint de l’onction divine, le magnifiquement érudit, Jean Rusbrock, dans ses livres sur la Contemplation, a raconté profondément les choses divines, d’après sa propre expérience. »


Le même Denys le Chartreux, après avoir nommé et recommandé les plus grands mystiques de tous les siècles, ajoute :

« Il y a un prodige au-dessus d’eux, c’est un prodige récent qui s’est accompli sous nos yeux. Ce prodige vivant ce fut Rusbrock l’Admirable. C’était un homme ignorant, qui ne savait seulement pas le latin. Mais la science surnaturelle lui fut donnée en partage. Il écrivit dans un idiome vulgaire les plus délicates et les plus profondes vérités avec une sublimité telle que les plus excellents professeurs de la sacrée théologie, avouant leur immense infériorité, éperdus d’admiration, n’ont plus d’haleine en sa présence. Moi, je suis un pauvre, un enfant, un rien du tout dans la science chrétienne ; cependant je dois déclarer ici la vérité : dans l’innombrable multitude des docteurs ecclésiastiques et catholiques, je n’ai rien trouvé de comparable à Rusbrock, excepté saint Denys l’Aréopagite. Mais saint Denys est profondément obscur et plein de difficultés. Rusbrock l’Admirable est aussi clair qu’il est sublime. »


Denys le Chartreux, sur les Dons du Saint-Esprit, traité II, article 13 :

« Quant à l’homme admirable, Jean Rusbrock, il n’y a pas dans la langue humaine une louange digne de lui. Je vais pourtant en essayer une. On a dit que Hugues de Saint-Victor est un autre Augustin. Je dirai de Rusbrock qu’il est un autre Denys.

« Je l’appellerai le docteur divin. Il n’eut pas d’autre maître que le Saint-Esprit. Il était ignorant et illettré ; Pierre et Jean le furent aussi. C’est saint Luc qui nous l’apprend dans les Actes des apôtres. Rusbrock a écrit en langue vulgaire des œuvres dont la profondeur surpasse l’admiration. Personne n’est capable de l’enthousiasme qui leur est dû. L’autorité de Rusbrock est, je crois, l’autorité d’un homme à qui le Saint-Esprit disait ses secrets. »


Dans le Traité de la contemplation, livre III, chap. dernier, Denys le Chartreux analyse et admire encore fidèlement et magnifiquement les œuvres de Jean Rusbrock.


Le célèbre père Thomas A Kempis, dans la Vie de Gérard le Grand, chap. X, parle ainsi :

« Maître Gérard, ayant entendu la grande gloire de Jean Rusbrock, le religieux de la Vallée-Verte, fit le long voyage du Brabant pour avoir l’honneur et le bonheur de contempler l’homme dévoué au Seigneur, pour jouir de sa présence corporelle, pour entendre résonner cette voix, qui est le violon du Saint-Esprit, pour savoir quelles paroles pourraient sortir d’une telle bouche. »


Gérard le Grand, ayant visité Rusbrock l’Admirable, écrivait aux frères de la Vallée-Verte :

« Je vous en supplie, je vous en supplie, recommandez-moi au père Rusbrock. Mon âme n’a pas rencontré sur terre un autre objet digne d’un tel amour et d’une telle révérence. Mon âme est collée à la sienne. Oh ! puissé-je devenir, dans le temps et dans l’éternité, l’escabeau des pieds de Rusbrock ! »

VIE DE RUSBROCK
ÉCRITE PAR UN CHARTREUX

I

Rusbrock avait à peine onze ans, qu’il arriva un jour par hasard chez un vieux prêtre son parent. Le prêtre prit chez lui l’enfant pour l’instruire. Celui-ci n’avait d’attrait que pour la science divine. Il subissait déjà l’opération secrète du Saint-Esprit, qui avait voulu se construire un temple au fond de lui. C’est à peine s’il apprit la grammaire ; mais il parvint à une telle profondeur dans la connaissance des choses divines qu’il surpassa tout à coup plusieurs dialecticiens, philosophes et théologiens. Il savait beaucoup de choses que Dieu seul peut apprendre. Cette éducation paraîtra incroyable à ceux qui ne savent pas, ou qui ne croient pas les œuvres que Dieu a faites autrefois dans les prophètes et dans les apôtres, qui étaient ignorants, à ceux qui n’entendent pas la parole de saint Jean : L’onction de Dieu vous apprend tout. Sa mère, qui ne savait où il était, finit par l’apprendre, quand le bruit de ses lumières se répandit. Elle vint à Bruxelles ; mais, quand elle eut été récréée par la vertu et la célébrité de son fils, elle ne soupira plus après sa présence corporelle. Elle reçut de l’âme de Rusbrock des délectations que sa présence et sa conversation quotidiennes n’auraient pu lui donner. Ceci ne doit étonner personne. Ceux que l’Esprit-Saint unit entre eux sentent, même quand ils sont matériellement séparés, les douceurs merveilleuses d’une union intime et spirituelle.

II

Sa mère était entrée en religion. Elle mourut, avant d’avoir atteint la vie parfaite. Rusbrock, dans sa piété filiale, aidait l’âme de sa mère par des prières quotidiennes. Ses prières n’étaient pas superflues ; l’âme de la morte en avait besoin. Elle apparut plusieurs fois à Rusbrock, lui demandant d’une voix lugubre combien de temps il fallait encore attendre le jour où il serait ordonné prêtre.

Enfin ce jour arriva. Rusbrock venait de terminer sa première messe, quand sa mère lui apparut, pour lui annoncer sa délivrance.

III

Rusbrock était encore prêtre séculier ; mais il cherchait déjà à ressembler au Christ par son humilité. Peu curieux de lui-même et du monde, il faisait l’effet d’un malheureux et d’un homme de rien à ceux qui ne le connaissaient pas. (En général les amis de Dieu sont des énigmes vivantes, et, pour les connaître, il faut leur ressembler.)

Il vivait dans une paix profonde, silencieux et négligé. Adonné à la contemplation, il évitait volontiers les foules ; un jour (c’était à Bruxelles), il passait par une place publique, l’esprit penché sur les choses divines ; il était simple comme une colombe ; deux laïques le regardaient marcher :

« Oh ! mon Dieu, disait l’un d’eux, pourquoi ne suis-je pas aussi élevé en grâce que ce prêtre ! »

L’autre répondit :

« Moi, pour tout l’or du monde, je ne voudrais pas être à sa place. Je n’aurais pas, dans ma vie, un jour de plaisir. »

Rusbrock entendit par hasard ce dernier mot, et, traversant la place en silence, il disait intérieurement :

« Tu ne connais donc pas les jouissances que Dieu donne et le goût délicieux du Saint-Esprit ! »

IV

Pendant que Rusbrock vivait encore dans le monde, il y avait une femme à Bruxelles, qui inventa et propagea une doctrine exécrable. Elle avait une immense réputation de sainteté. Jamais, disait-on, elle ne va à la sainte table, sans être escortée de deux séraphins, l’un à droite, l’autre à gauche. Elle écrivait beaucoup sur l’esprit de liberté. Elle parlait beaucoup de cet amour que le paganisme divinisa sous le nom de Vénus, et enseigna que cette passion était séraphique en elle-même. Cette femme eut des admirateurs qui saluèrent en elle l’apôtre même de la vérité divine. Elle devint l’objet d’un culte. Rusbrock eut pitié de tant d’erreur : il s’opposa aux dogmes infâmes. Une armée de furieux se leva contre lui. Mais il mit à nu le mensonge, et confondit la menteuse. Beaucoup de savants passaient à côté pleins de respect, sans dénoncer l’erreur, ni même l’apercevoir. Ce fut l’ignorant Rusbrock qui fit l’œuvre. Sa promptitude à découvrir le mal, sa sagesse à le démasquer, son audace à le confondre, malgré tant d’hostilités et tant de ruses, tout indiqua chez lui le mouvement de l’Esprit-Saint.

V

Rusbrock avait soixante ans. Il avait vécu au milieu des hommes, comme un exemple et comme une lumière. Il avait gravi les sommets de la perfection ; il était inondé des rayons de la contemplation divine. Il avait écrit magnifiquement sur la vie intérieure.

Cependant, pour se livrer plus profondément et plus pleinement à la contemplation divine, il quitta le monde avec quelques compagnons, et se dirigea vers la Vallée-Verte. Il avait vu, dans la lumière de Dieu, que, pour lui, la solitude serait désormais favorable à la contemplation.

En effet, dans la solitude, la jeunesse de son génie fut renouvelée comme celle de l’aigle. Les regards qu’il jeta sur la splendeur éternelle furent si perçants et si profonds que très peu de contemplateurs ont pu, en cette vie, les suivre où ils allaient. Les théologiens les plus élevés regardent les œuvres de Rusbrock avec admiration et vénération Que celui qui ne comprendra pas commence par croire et par se sanctifier. Qu’il dise le Credo, qu’il redresse son âme, suivant le conseil de Rusbrock. Qu’il mérite la lumière ; qu’il vive en elle. Alors il comprendra, il comprendra et il verra.

VI

Parmi les compagnons de Rusbrock, il faut citer Jean d’Afflighen. C’était un laïque, sans titre d’aucune espèce[3].

[3] Jean d’Afflighen serait-il ce laïque qui eut avec Tauler de célèbres, d’intimes et de mystérieuses relations ?

(Note du traducteur.)

Il suivit dans la Vallée-Verte Jean Rusbrock et ses amis. Là il parvint à de telles hauteurs spirituelles que le récit le plus authentique de cette vie prodigieuse paraîtrait maintenant incroyable au lecteur. Dès les premiers jours de sa conversion, il dépassa les frères. Quand il survenait des étrangers, Jean d’Afflighen leur prodiguait tous les soins matériels dont ils avaient besoin ; puis il leur parlait de Dieu, et les étrangers fondaient en larmes. Il était sévère pour lui-même. Les restes des repas, les morceaux de rebut composaient sa nourriture. Toute sa vie fut plus admirable qu’imitable. Pour suivre sa voie, il faudrait des trésors de grâce exactement semblables aux siens. Très occupé de soins et de travaux extérieurs, il conserva toujours au milieu d’eux une telle paix, une telle pureté d’esprit et d’âme, qu’adonné en même temps à la vie active et à la vie contemplative, jamais il ne fut distrait de la seconde par les labeurs de la première. Il avait acquis cette grâce admirable par une profonde méditation des souffrances de Jésus-Christ. Bien qu’il portât avec lui, partout où il allait, tous les parfums de toutes les vertus, cependant le principal attrait de son âme l’attirait vers les plaies de Jésus-Christ ; sa compassion l’avait entraîné à offrir sa personne, corps et âme, en holocauste. Le souvenir ardent de la passion du Sauveur avait ouvert sur lui les sources de la grâce avec une telle abondance qu’il était à chaque instant arraché à lui-même et ravi en extase. La distance qu’il voyait entre lui et Jésus-Christ, lui avait donné la conviction intime qu’il était la dernière des créatures, et de beaucoup la dernière. Il lui arriva une épreuve terrible : sept douleurs fondirent sur lui, qui ressemblaient aux douleurs de l’enfer, et, pour les mesurer, il faudrait les avoir partagées ; mais je n’entre dans aucun détail. Dieu fit en lui des choses qui ne peuvent être ici racontées. Une multitude de secrets divins furent révélés à ce laïque ignorant. Il ne mourut pas sans avoir laissé par écrit quelques paroles très profondes où il exalte Rusbrock l’Admirable. Il porte aux nues ce maître sublime avec un enthousiasme qui n’a guère d’exemple en ce monde. Car c’était pendant le ravissement que l’excellence et la sublimité du Maître lui avaient été révélées.

Jean d’Afflighen était le cuisinier des frères. Quand il sentit venir sa fin, il continua ses fonctions, jusqu’à la dernière extrémité. Puis, sa mort très prochaine lui ayant été révélée d’en haut, il reçut l’extrême-onction, et mourut trois jours après, le 5 février, en la fête de sainte Agathe, vierge et martyre.

VII

La réputation de Rusbrock arriva à Gérard le Grand. Gérard le Grand était un juste, et sa vie était dans sa religion. Le désir de voir Rusbrock s’étant allumé dans son âme, Gérard choisit un compagnon, et se prépara au voyage. Quand il arriva avec cet ami dans la Vallée-Verte, Rusbrock, le vieillard inspiré, Rusbrock, qui ne l’avait jamais vu, averti de sa visite, le salua par son nom, lui fit une réception honorable, et l’introduisit avec son compagnon dans la demeure des frères. Quelques jours s’étaient passés dans l’intimité ; Gérard dit à Rusbrock :

« Père, j’admire la sublimité de vos œuvres. Mais ne craignez-vous pas l’envie et la calomnie ?

— Maître Gérard, répondit Rusbrock, j’évite d’écrire, toutes les fois que je ne sens pas en moi le souffle du Saint-Esprit, et une présence singulière de la Trinité, plus que sainte. »

Les frères ont affirmé que Rusbrock, près de mourir, leur laissa pour testament et pour dernière parole cette solennelle affirmation, de n’avoir jamais écrit un mot en l’absence du Saint-Esprit. Gérard le Grand ne comprenait pas parfaitement l’immense portée de cette réponse, et son compagnon ne le comprenait pas du tout.

L’esprit de prophétie toucha Rusbrock : « Maître Gérard, dit-il, vous comprendrez bientôt mes paroles. Mais votre compagnon ne les comprendra pas, de ce côté-ci du tombeau. »

En effet, Gérard comprit : les œuvres et la personne de Rusbrock devinrent l’objet de son éternelle admiration. « C’est de lui, disait Gérard, que j’ai appris la vie : c’est de lui que j’ai reçu la prudence et le discernement des choses divines. »

Un jour, dans les entretiens de la Vallée-Verte, Gérard fut singulièrement frappé de la confiance parfaite de Rusbrock en Dieu. Cette confiance n’avait rien de téméraire. Mais l’amour, dans son transport, avait mis la peur à la porte. Gérard, qui peut-être voulait l’éprouver, lui cita sur les jugements de Dieu les passages les plus effrayants de l’Écriture.

Mais plus il appuyait dans le sens de la terreur, plus Rusbrock était transporté dans le sens de l’amour.

VIII

Quant à la façon dont Rusbrock écrivait, je ne veux pas omettre ce que nos pères nous ont appris. Voici quelles étaient ses habitudes.

Quand il sentait en lui les splendeurs de l’inspiration, il allait seul au cœur de la forêt. Quand il avait puisé aux sources de l’Esprit, il écrivait ce qui se présentait. Ce fut ainsi qu’il composa ses œuvres.

Plusieurs fois, l’inspiration faisant défaut, il passa plusieurs semaines sans écrire. Quand l’inspiration revenait, il reprenait ses habitudes, et, quoiqu’il n’eût pas le moindre souvenir des dernières pages qu’il avait écrites, il les continuait exactement. Il écrivait la suite de ce qu’il avait oublié, et ces choses s’adaptaient aussi parfaitement que les différents chapitres d’un ouvrage écrit par un homme qui eût travaillé en écrivant.

Plus tard, dans sa vieillesse, gêné par l’action d’écrire, il prit un frère avec lui qui écrivait sous sa dictée.

Une étude approfondie, une réflexion mûre, un jugement solide, appuyés sur de graves pensées, ont conduit quelques personnes à croire que Rusbrock fut élevé sur la terre à la contemplation de l’essence divine. Mais je me garderai bien de rien affirmer.

IX

Voici un exemple qui peut renseigner sur le genre de vie que menait Rusbrock.

Touché de Dieu, comme à son ordinaire, il s’était un jour enfui dans les profondeurs de la forêt ; là, il s’assit sous un arbre. Foudroyé par la douceur divine, il souffrit un excès d’esprit. Le ravissement dura beaucoup plus longtemps qu’à l’ordinaire. Les frères l’attendaient. Rusbrock ne revenait pas. Les frères tombèrent dans l’anxiété. Ils se dispersèrent, pour le chercher, de tous côtés à la fois. On le chercha partout dans les environs, et partout vainement. Enfin, les frères se lancèrent à travers les sentiers et les détours, dans les profondeurs de la grande forêt. Parmi les frères, Rusbrock avait un ami, particulièrement intime. Celui-ci cherchait avec une diligence inexprimable. Tout à coup, de très loin, il aperçut un arbre illuminé, et, autour de l’arbre, un cercle de feu qui l’entourait comme un fossé entoure une place forte. Le frère s’avança dans le plus profond silence. Quand il approcha, il distingua sous l’arbre Rusbrock. Mais Rusbrock n’était pas encore revenu à lui. Assis sous l’arbre, il avait l’air d’un homme ivre.

X

Un grand nombre de pèlerins affluaient vers la Vallée-Verte. Hommes, femmes, jeunes gens, vieillards, prêtres, laïques, docteurs, tous venaient en foule. Rusbrock accueillait chacun d’eux, et, sans avoir jamais pensé d’avance à lui, lui répondait avec la même sagesse et la même maturité que s’il eût passé sa vie à réfléchir à chaque question. Les personnages les plus considérables de la Flandre et des autres nations venaient le voir et l’interroger. Le grand docteur dominicain, le savant, le sage Jean Tauler, fit son pèlerinage à la Vallée-Verte. Mais telle fut son admiration, son respect, son enthousiasme, que ses visites furent très fréquentes. Il devint non plus seulement le pèlerin, mais le disciple de Rusbrock. Tauler se laissa guider par lui sur les montagnes de la contemplation. Ses œuvres sont pleines de son maître. Beaucoup d’entre elles sont des emprunts faits par Tauler à Rusbrock. Tauler était beaucoup plus instruit, quant aux choses qui s’apprennent. Il était plus versé dans la théologie scolastique. Mais quant aux profondeurs de la vie contemplative, il demeura toujours bien inférieur à son maître. Tauler, d’ailleurs, n’opéra qu’à cinquante ans sa grande et pleine conversion. Il mourut peu de temps après. Rusbrock, livré à la contemplation dès son enfance, escalada toujours des montagnes de plus en plus hautes, et vécut jusqu’à quatre-vingt-huit ans.

Une femme qui demeurait à deux milles de là (c’était une personne très puissante dans la contrée) venait souvent le visiter pieds nus.

Peu à peu dégoûtée de ses richesses et de ses propriétés, elle entra chez les religieuses de Sainte-Claire. Tous ceux qui ont été témoins de sa vie religieuse attestent chez cette femme une haute et constante perfection, jusqu’au dernier soupir.

Une autre femme dévouée, disciple de J. Rusbrock, tomba à la fois dans une grave maladie et une angoisse d’esprit épouvantable. Elle se crut abandonnée de Dieu. Elle eût ardemment désiré voir Rusbrock ; mais elle était incapable d’aller vers lui. Ce fut Rusbrock qui vint. Elle le vit près d’elle.

« Dites-moi, ma fille, dit le Père, ce que vous faites ?

— Rien, dit-elle ; je ne peux plus servir les malades, et j’ai perdu ce sentiment intérieur de Dieu dont j’avais l’expérience.

— Ma fille, répondit Rusbrock, tenez pour certain que voici le plus élevé et le plus sublime de vos sacrifices. Abdiquez votre volonté et rendez grâces. »

A peine avait-il parlé que la paix descendit sur la femme qui écoutait. Son anxiété fut remplacée non pas par la patience, mais par une joie étonnante et un amour invincible.

Un jour, plusieurs prêtres vinrent de Paris trouver le père Rusbrock dans sa forêt. Ils désiraient entendre quelques-unes de ces paroles qui allument dans l’homme l’amour divin. Ils le consultèrent, sans doute, sur l’état de leur âme, et attendaient peut-être une longue réponse. Rusbrock ne leur dit que ce seul mot : « Vous êtes saints, dans la mesure où vous voulez l’être. »

Les prêtres ne comprirent pas, se retirèrent scandalisés, et, en l’absence du Père, se plaignirent aux frères de leur cruelle déception qui les troublait jusqu’au fond de l’âme. « Nous venons donc de Paris pour entendre cela ? disaient-ils. Le père Rusbrock a-t-il voulu se moquer de nous ? »

Les frères racontèrent au Père le chagrin des pèlerins, et le prièrent de s’expliquer. Rusbrock fit venir les prêtres, et leur dit :

« Mes très chers enfants, vous allez me dire si je vous ai trompés. Je vous ai dit que votre sainteté était celle que vous vouliez avoir. En d’autres termes, votre sainteté est aussi grande que votre bonne volonté. Rentrez donc au fond de vous-mêmes. Pesez votre bonne volonté. Vous connaîtrez la mesure de votre sainteté. Soyez bons, mes enfants ; soyez bons, et vous serez saints. »

Le scandale des pèlerins fit place à un sentiment contraire, et ils se retirèrent réconfortés.

XI

Rusbrock était humble partout et toujours. On eût pu croire que ce profond et sublime contemplateur allait se passer de la vie active. C’est le contraire qui arriva. Dans la pratique extérieure et vigilante de toute vertu et de toute justice, il fut le premier du monastère, et l’exemple des religieux. Il se livra même au travail des mains. Déjà vieux, il s’offrait aux fonctions les plus dures et les plus humbles ; il voulait, par exemple, porter lui-même le fumier dont avaient besoin les frères, et il descendit à des services encore plus humbles. Il est vrai que, dans les travaux du jardinage, avec la meilleure volonté du monde, il fut, dans certains jours, plus gênant qu’utile. Car, dans ses moments de maladresse, il arrachait à la fois les bonnes et les mauvaises herbes. Mais l’exemple de son humilité et de son activité n’en était pas moins frappant pour les frères.

Au milieu des travaux extérieurs, il gardait son âme appliquée au dedans, et jamais l’activité du dehors ne gêna en lui le sublime esprit de contemplation. Ainsi Marthe et Marie s’étaient donné rendez-vous.

Rusbrock avait pris l’habitude d’avoir toujours, pendant le travail extérieur, un chapelet à la main. C’était pour lui une façon de symboliser l’acte du travailleur, qui doit offrir à Dieu tous ses pas et tous ses gestes.

Le père Rusbrock avait reçu cette grâce : dans le travail ou dans la solitude, partout où il se trouvait, il avait la faculté de se livrer, dès qu’il le voulait, à la contemplation intérieure.

« Il est beaucoup plus facile pour moi, disait-il aux frères, d’élever mon âme à Dieu que ma main à ma tête. »

XII

Cet ami de Jésus-Christ était si délicieux à voir qu’au jugement et au témoignage de ceux qui l’entouraient, personne n’approchait le père Rusbrock sans revenir avec la consolation et même la gaieté dans l’âme. Sur sa face resplendissait la grâce du Seigneur Dieu.

Il avait la sagesse dans la parole, la piété dans l’action, l’humilité dans le geste, et partout l’intégrité des vertus. Il était sobre et doux pour toutes choses et toutes personnes. Son costume était généralement négligé.

Quant à sa commisération, quant à sa compassion, il en avait les entrailles tellement pleines qu’après en avoir versé des torrents sur les créatures raisonnables il en prodiguait ensuite aux animaux. Il fit toujours tout ce qui était en son pouvoir pour venir, dans tous leurs besoins, au secours des bêtes.

Souvent, l’hiver, l’excès du froid et l’abondance de la neige mettaient dans la misère les pauvres petits oiseaux. Les frères, qui n’ignoraient pas l’immense bonté et l’immense pitié de Rusbrock, allaient le trouver et lui disaient : « Oh ! notre Père ! voici déjà la neige. Que vont faire les pauvres petits oiseaux ? »

A voir et à entendre de telles choses, Rusbrock souffrait beaucoup ; et sa compassion n’était pas vaine. Il prenait de telles mesures, si efficaces et si opportunes qu’il sauvait la vie aux oiseaux du ciel.

Les avares feraient bien, je crois, de faire attention à son exemple. Ce sont des hommes souffrants qui implorent des hommes opulents, et ceux-ci, qui pourraient facilement secourir, ne le veulent pas.

Un jour, Rusbrock tomba malade. Il eut soif, et demanda de l’eau. Le gardien, qui croyait l’eau dangereuse pour lui, ne voulut pas lui en donner.

Ses lèvres se desséchaient. Il supportait le refus avec patience. Cependant, comme il se sentait menacé : « Père, dit-il au gardien, si tu ne me donnes pas d’eau, je vais mourir. »

Le gardien, dans une épouvante mortelle, fit apporter de l’eau. Rusbrock but, et à l’instant même entra en convalescence.

Rusbrock avait une grâce singulière pour deviner et secourir les nécessités de tous ceux qu’il voyait, sans aucune réflexion préalable. Il devinait et agissait.

Quelquefois il parlait de Dieu aux frères jusqu’à l’heure des prières nocturnes. Mais jamais de la vie un d’eux n’en éprouva la moindre fatigue. Au contraire, quand Rusbrock avait parlé, ils étaient tous fortifiés physiquement et prêts à toute veille.

Le Seigneur Jésus lui apparut plusieurs fois. Il lui apparut un jour avec la Vierge Marie et plusieurs saints. Et Jésus dit, montrant Rusbrock :

« Voici mon fils bien-aimé, en qui j’ai mis mes complaisances. »

XIII

Souvent, dans ses ouvrages, Rusbrock insiste sur le Sacrement de l’autel, et sur l’immense amour dont l’Eucharistie est le témoignage. Il est certain que l’amour du Père pour le saint Sacrement fut le feu même dont brilla son âme. Jusqu’aux derniers temps, il garda inviolablement la coutume de célébrer la messe tous les jours. Il avait dépassé soixante-dix et quatre-vingts ans ; il fallait encore une maladie ou un empêchement grave pour l’en détourner.

Un jour, Rusbrock disait la messe ; il en était arrivé au canon ; mais il fut ravi en esprit, et liquéfié par la surabondance de grâce, prêt à perdre connaissance, il était naturellement hors d’état de continuer. Celui qui répondait la messe fut épouvanté ; le jeune homme ne savait pas encore que cet accident, habituel chez Rusbrock, n’était pas une défaillance naturelle, mais un excès surnaturel. Vers la fin de sa vie, ayant presque perdu la vue, il distinguait à peine les espèces eucharistiques ; mais son transport d’amour brûlait du même feu.

Un autre jour, pendant la messe, il subit, dans l’extase, un évanouissement physique si profond que le répondant crut que l’âme du père Rusbrock abandonnait son corps. Du reste, ce jour-là, sans une grâce particulière qui lui conserva la vie, il est vraisemblable que Rusbrock eût rendu l’esprit devant l’autel du Dieu vivant.

Après la messe, le répondant raconta le fait au gardien. Celui-ci engagea Rusbrock à s’abstenir pendant quelque temps de célébrer la messe, à cause du danger. « Mon Père, dit Rusbrock, ne m’éloignez pas de l’autel pour cette raison ; au moment où j’ai perdu connaissance, Jésus-Christ me touchait et me disait : Tu es mien, et je suis tien. »

Immédiatement après la communion, il fermait les lèvres, ne faisait aucun mouvement de sa bouche, et restait uni au Saint-Esprit dans une contemplation si profonde qu’il ne paraissait pas avaler l’hostie. Peut-être les espèces eucharistiques ne se comportaient pas dans sa bouche comme dans la bouche des autres hommes.

Ce qu’il y a de certain c’est que son esprit, volant au-devant de l’Esprit d’en haut, montait vers le Père des esprits, comme l’épouse appuyée sur le bras de l’époux.

Un frère, très familier avec Rusbrock, lui demanda un jour comment il avalait si vite l’hostie.

Rusbrock répondit simplement :

« Cher ami, Dieu fait ce qu’il veut dans ses serviteurs. »

XIV

Rusbrock avait quatre-vingt-huit ans ; ses forces commençaient à diminuer.

Déjà sa mère lui était apparue dans une vision, pour lui indiquer le moment de sa mort. Rusbrock se prépara avec une grande dévotion et avec un immense désir. Il y a des hommes qui prennent la vie en patience, mais qui gardent leur amour pour l’heure de la délivrance. N’ayant pas ici de cité permanente, ils désirent la cité future, ils se sentent en exil et savent que le Père est dans les cieux.

Quand vint l’heure de la mort, Rusbrock eut une joie tranquille, pure, libre et gaie. Ni douleur, ni peur, ni anxiété. Toute sa personne semblait rendre témoignage à cette parole : « Je désire être dissous, et vivre avec le Christ. »

De temps en temps quelques profonds soupirs sortaient de sa poitrine très profonde et très altérée, et il répétait :

« Mon âme a soif de la source vive ; mon âme a soif de Dieu. Quand est-ce que je viendrai, et que j’apparaîtrai devant la face de mon Seigneur ?

« Comme le cerf vers la source vive, ainsi mon âme vers vous, Seigneur. »

Il avait passé tant d’années dans l’intime familiarité de Jésus qu’il ne pouvait, au moment suprême de voir et de jouir, il ne pouvait autre chose que brûler.

Il couchait dans le lit du gardien ; mais il voulut être porté, comme un simple frère, à l’infirmerie. La fièvre et la dysenterie durèrent quinze jours. Les frères étaient autour de lui, assistant et priant ; au dernier moment, il les recommanda à Dieu.

Son esprit était sain ; son visage était rose ; la mort ne fit aucune marque sur lui. Dans une suavité profonde et dans une joie immense, Rusbrock rendit à Dieu son âme. Il avait quatre-vingt-huit ans ; il en avait passé plus de soixante dans le sacerdoce. C’était le 2 décembre 1381.

Or les frères l’ensevelirent avec la dévotion qui convenait à une telle sépulture.

Il est vrai qu’on fit pour lui les cérémonies et les prières qu’on fait pour tous les autres. Mais les frères espéraient intérieurement que c’était leur Père qui priait pour eux.

XV

Pendant les derniers jours de Rusbrock, un médecin, son ami Decan, vint le visiter. Decan veilla près de Rusbrock, avec les frères, pendant la nuit qui suivit la mort. Saisi d’un léger sommeil, il vit le père Rusbrock s’approcher d’un autel. Il était revêtu des ornements sacerdotaux, et entouré d’une telle splendeur qu’aucune parole humaine ne pourrait l’exprimer.

Un jour, une religieuse fut saisie d’une grande douleur de dent. Médecins et chirurgiens travaillèrent sans résultat à la soulager. Enfin, hors d’elle-même, presque morte de douleur, elle alla trouver une autre religieuse, qui avait chez elle une dent de Rusbrock, et raconta à la sœur ses tourments. « Si j’étais à votre place, répondit celle-ci, j’approcherais de ma dent une dent du père Rusbrock que j’ai chez moi. »

La religieuse obéit ; elle approcha la dent de Rusbrock de sa dent malade ; elle fit cela avec humilité, et sentit à l’instant la douleur se relâcher. Peu de temps après, elle fut radicalement guérie.

XVI

Encore un mot. Le corps de Rusbrock était sous terre, depuis cinq ans, quand il fut examiné. Il était parfaitement intact et pur ; les vêtements et les ornements dans lesquels il avait été enseveli, tout était sans tache et sans souillure. Il y avait seulement un petit point du nez qui portait une trace très légère, mais une certaine trace de corruption. L’évêque du lieu, qui était présent à la levée du corps, ordonna de l’exposer trois jours à l’entrée du monastère, afin que le peuple entier pût voir et constater. Aussitôt du corps exposé sortit une odeur délicieuse, comme si les parfums les plus exquis venaient de brûler sur lui. Non seulement les frères du couvent, mais une multitude immense de séculiers et de laïques dignes de foi ont rendu témoignage : ils étaient là, et moi, j’ai recueilli le témoignage de leur bouche. Après les trois jours d’exposition, l’évêque défendit de replacer le corps admirable dans son premier tombeau, et ordonna de le transporter, plein d’honneur, dans l’église. La chose fut faite avec un respect immense, au milieu d’une foule immense. Et là Rusbrock repose, en attendant l’ordre suprême du Dieu vivant qui réveillera les morts, du Seigneur Jésus-Christ à qui soit honneur et gloire dans les siècles des siècles, dans les siècles éternels. Amen.

RUSBROCK

LIVRE PREMIER
DE L’ORNEMENT DES NOCES SPIRITUELLES

LA VALLÉE

Quand le soleil est à son midi, si une vallée très profonde est enfouie entre deux montagnes énormes, et que les rayons du soleil puissent atteindre le bas de la vallée, il se produit trois phénomènes. La vallée reçoit une splendeur, une ardeur, une magnificence, une fécondité que la plaine n’égale pas.

Quand le juste réside au fond de sa pauvreté, contemplant en lui le néant, la misère, l’impuissance ; quand il s’aperçoit profondément incapable de progrès, de persévérance ; quand il voit la multitude de ses négligences et de ses défauts, quand il s’apparaît tel qu’il est, dans la réalité de son indigence, il creuse la vallée de l’humilité. Prosterné dans sa misère, reconnaissant sa détresse, il l’étale en gémissant devant la miséricorde du Seigneur ; il contemple la hauteur du ciel, et sa petitesse à lui. La vallée devient profonde.

C’est pourquoi le Christ-Soleil, du haut de son midi, assis à la droite du Père, lance dans le fond de cet humble mille feux et mille splendeurs. Il est incapable de n’être pas touché, quand l’humble étale devant lui et prosterne sa prière. Alors, des deux côtés de la vallée, deux montagnes se dressent et grandissent ; ce sont deux désirs : le désir de servir et de louer ; le désir d’obtenir l’excellence de la sainteté. Ces deux montagnes sont plus hautes que le ciel. Elles touchent Dieu sans intermédiaire et sollicitent sa libéralité. Celle-ci ne se contient pas, elle coule, elle s’épanche ; car l’âme possède alors l’aptitude à recevoir. Les renouvellements de puissances signalent l’arrivée de Jésus ; la profondeur qui demande reçoit trois dons. Elle est illustrée par la grâce, embrasée par l’amour, fécondée par la vertu.

DU DÉSIR DE VOIR

Quand l’âme a rapporté toutes ses actions à la gloire de Dieu, quand elle est parvenue à la vraie vie, elle sent en elle un aiguillon, une pointe, un désir de voir à peu près quel est son Époux et de quelle sorte est Celui qui s’est fait homme pour elle, qui est mort pour la sauver, et qui s’est donné à elle. Ce Jésus, qui, en quittant la terre, lui a laissé des sacrements et qui a promis son règne ; ce Jésus toujours prêt à fournir au corps ses nécessités, à l’âme ses consolations, ce Jésus, de quelle sorte est-il ? Et l’âme, pleine de questions, sent grandir en elle le désir de voir l’Époux et de savoir comment il est, comment il est en lui-même. La connaissance telle quelle, que ses ouvrages peuvent donner de lui, ne contente pas l’âme. Alors elle fait comme Zachée, ce publicain qui voulait voir, elle va au devant, loin de la foule, loin de la multitude des créatures, multitude qui nous rapetisse et nous dérobe la vue du Christ ; elle monte au haut de l’arbre de la croyance qui a sa racine en Dieu, et qui étend ses douze rameaux (les douze articles). Les rameaux inférieurs s’étendent vers l’humanité de Jésus et vers le salut du monde ; les rameaux supérieurs parlent de Divinité, de Trinité, d’Unité. L’âme monte, comme Zachée, au haut de l’arbre ; car le Christ va passer avec tous ses dons. Arrivée au sommet, elle aperçoit le Fils de l’homme ; mais la lumière lui dit : voilà la Divinité immense, incompréhensible, inaccessible, et toute lumière créée reste en arrière ; voilà l’abîme sans fond. Et l’âme arrive à la plus haute connaissance de Dieu qui soit permise ici-bas, c’est-à-dire à l’ignorance, et à l’aveu qu’elle ne comprend pas.

Mais au centre de la lumière, au centre du désir, le Christ parle et dit : Descends vite, il faut qu’aujourd’hui je m’installe chez toi. Cette descente rapide que Dieu exige est simplement une immersion dans l’abîme de la Divinité que l’intelligence ne comprend pas ; mais là où l’intelligence s’arrête, l’amour avance et entre. Quand l’âme, ayant dépassé l’intelligence, s’incline et se plonge, alors elle demeure en Dieu, et Jésus-Christ réside en elle. Quand elle est descendue dans la profondeur inaccessible aux créatures, marchant dans la lumière de la foi, elle va au-devant de Jésus, et, inondée de sa splendeur, elle comprend avec surabondance l’impossibilité où elle est de le comprendre. Toutes les fois que le désir vous plonge dans le Dieu incompréhensible, vous allez au-devant du Christ, qui vous remplit de ses dons ; mais quand au-dessus de ses dons, au-dessus de vous-même et de toutes les créatures, vous vous reposez en lui, alors vous demeurez en Dieu, et Dieu demeure en vous. Au sommet de la vie active, entre Jésus et l’âme, voilà le mode de la rencontre.

DE L’UNITÉ DU CŒUR

Du feu profond naît l’unité du cœur. L’unité est impossible sans le feu. Il faut que l’esprit de Jésus allume le feu dans la profondeur ; car le feu est une substance qui produit l’unité par son action propre. Le feu est une substance qui s’assimile toutes les autres, pourvu qu’elles soient capables d’accepter son action. Or l’unité du cœur est la collection de toutes les puissances de l’homme réunies et senties dans le domicile de la profondeur. La paix intérieure est le don de l’unité. La paix est la puissance intime et recueillante qui embrasse l’âme, le corps et toutes les puissances intérieures ou extérieures dans l’unité brûlante de l’amour.

DE LA JOUISSANCE CHASTE

L’âme qui a été au-devant du Christ sent la douceur, et de cette douceur naît une jouissance chaste qui est l’embrassement de l’amour divin serrant le fond de l’âme. Or, prenez toutes les voluptés de la terre, fondez-les en une seule volupté, et précipitez-la tout entière sur un seul homme, tout cela ne sera rien auprès de la jouissance dont je parle ; car ici c’est Dieu qui coule au fond de nous avec toute sa pureté, et notre âme n’est pas seulement remplie, mais débordée. Cette expérience est la seule lumière qui puisse montrer à l’âme l’épouvantable misère de ceux qui vivent sans amour. Cette jouissance fait fondre l’homme, il n’est plus maître de sa joie.

Cette joie produit l’ivresse d’esprit. J’appelle ivresse d’esprit cet état où la jouissance dépasse les possibilités qu’avait entrevues le désir. Quelquefois la surabondance de joie pousse à chanter, quelquefois à pleurer. Quelquefois, pour soulager le transport, l’homme demande secours au mouvement, quelquefois aux cris, quelquefois au profond silence des délices brûlantes et muettes. Quelques-uns disent : Mais les autres hommes ne sentent-ils pas Dieu ? D’autres disent : Jamais, jamais, jamais la créature n’a senti ce que je sens. Il y en a qui s’étonnent que le monde entier ne prenne pas feu. Il y en a qui se demandent quelle est cette jouissance et d’où elle part : Que m’est-il donc arrivé ? Le corps lui-même ne peut éprouver en ce monde un plaisir plus délicieux. Quelquefois il semble que l’âme va éclater. Au milieu de la stupeur un acte naît, c’est l’action de grâces… Seigneur, je ne suis pas digne…, mais j’ai besoin de cette bonté immense… Alors vient l’humilité qui est le point de départ de l’homme, et l’homme va monter à un état plus haut.

AVÈNEMENT SPIRITUEL

Quand le soleil est dans le signe du Cancer, la chaleur est à son comble : il brûle les humidités de la terre et mûrit ses productions. Et quand le Christ-Soleil est exalté sur la montagne du cœur, quand il est exalté plus haut que les dons, plus haut que les consolations, plus haut que les douceurs qui tombent de lui, quand il est immobile sur la plus haute cime de l’esprit, quand nous ne nous reposons plus dans aucun goût divin, ni dans aucune grandeur accordée à nos âmes, quand, maîtres de nous, et supérieurs à nous-mêmes, nous rentrons vers le principe pour nous abîmer dans l’abîme lui-même d’où coulent toutes perfections, quand le phénomène de l’exaltation du Christ s’est produit, il tire tout à lui, c’est-à-dire toutes nos puissances. Aucune saveur, aucune consolation ne peut nuire à la liberté de cet amour vainqueur ; rien ne s’impose à lui, car il a résolu de tout dépasser pour s’unir à celui qu’il aime. Quand l’homme intérieur a atteint ce degré, les étages inférieurs de lui-même sont entraînés et ravis par le mouvement ascensionnel. La première opération du Christ est alors d’entraîner au ciel toutes les puissances et de se les unir ; il invite, il exige. Il dit en esprit : Sortez de vous-même, sortez, comme je vous attire. Mais cette attraction est ineffable ; elle ressemble à une invitation intérieure et à une exigence de la vérité sublime qui nous demande pour s’unir à nous. Cette invitation est une jouissance inconnue, et une activité sublime émerge de cet océan ; car l’homme s’ouvre et se dilate ; les veines sont béantes ; les puissances ne sont pas en état d’exécuter les ordres qu’elles reçoivent, mais leur désir est là. Cette invitation est une irradiation du soleil éternel ; la joie qu’elle excite ouvre l’homme, l’étend, l’agrandit, et la chose béante qui est au fond de lui ne se referme plus facilement. Cette chose-là, c’est la blessure de l’amour, c’est ce qu’il y a ici-bas de plus doux et de plus terrible. Mais voici les exigences du soleil qui accable le blessé de ses rayons, et toutes les plaies s’agrandissent.

LANGUEUR ET IMPATIENCE

Quand le Christ a invité l’âme à l’union, et que la créature a monté, offrant ce qu’elle peut, sans atteindre ce qu’elle veut, alors naît la langueur spirituelle. La moelle des os, où résident les racines de la vie, est le centre de la blessure. Le Christ, installé au sommet de l’esprit, lance les rayons de la lumière divine dans le lieu même du désir, dans le lieu de la soif ; or toutes les puissances sont brûlées et séchées par l’ardeur de ces rayons. La soif brûlante de l’âme et le rayon qui frappe sur elle produisent la langueur durable. Si l’âme ne peut pas rencontrer Dieu, comme elle ne veut pas se passer de lui, au dedans et au dehors s’élève la tempête de l’insupportable, et le ciel et la terre et toutes leurs créatures ne vous donneraient pas une seconde de repos. Dans cet état, l’âme entend des paroles sublimes qui sortent du fond d’elle-même, des paroles salutaires, d’étonnantes et rares leçons ; la sagesse vraie coule en elle ; mais elle désire, elle désire ! La tempête intérieure de l’amour est une chose qui n’entend pas raison, et il lui faut ce qu’elle demande. Cette tempête mange la chair de l’homme et boit son sang ; l’amour est tel alors que, sans aucun travail intérieur, le corps de l’homme se consumerait. Le zodiaque, dans son langage, appellerait cela le signe du Lion… c’est la grande chaleur. Or, le lion est terrible : c’est le roi des animaux. Il vient un moment pour l’âme où le Christ, comme le soleil, entre dans le signe du Lion, et l’ardeur de ses rayons fait bouillonner et brûler le sang du cœur. Or, quand cet amour devient roi, il excède toutes ces mesures, sans se laisser enchaîner par aucune d’elles. Il ignore la mesure, et quelquefois désire la mort, comme moyen d’union. Quelquefois les yeux de l’âme levés, entrevoyant le ciel et Dieu, et la multitude sublime des saints, et la joie et la gloire qui coule par torrent : Il faut donc, dit-il, que je me passe aujourd’hui de cela ! Les larmes arrivent, et l’haleine se perd. Ses yeux quittent le ciel, et, tombant sur l’exil, se mouillent de larmes nouvelles, les larmes de l’attente et de l’avidité qui coulent sur les joues de l’homme. Elles ressemblent à un rafraîchissement ; elles sont salutaires et même nécessaires à la nature physique, pour protéger les forces contre les violences de l’amour.

DU RAVISSEMENT ET DES RÉVÉLATIONS

Pendant la tempête, on est quelquefois ravi en esprit, au-dessus des sens ; alors l’extatique entend des paroles ou voit des symboles qui lui découvrent la vérité et lui annoncent souvent l’avenir. Cette vérité est toujours utile, soit à lui, soit aux autres. C’est ce qu’on appelle visions ou révélations. Quand elles apparaissent sous la forme d’images et de symboles, ce sont habituellement les anges qui, par la vertu de Dieu, les suscitent devant l’homme. Si la révélation est purement intellectuelle, et ne présente avec les mondes créés que d’incompréhensibles analogies, par où Dieu se manifeste dans l’abîme, nous sommes dans l’esprit pur. Cependant nous pouvons encore parler et dire comment les choses se passent. Mais quelquefois l’homme est emporté plus haut que son esprit, non pas cependant en dehors de lui-même, dans l’incompréhensible. Comment voit-il ? comment entend-il ? Il ne peut plus nous en rien dire. C’est ce qu’on appelle ravissement. Dans cette vue absolument simple, voir et entendre ne sont qu’une chose. Cette action suprême est réservée à Dieu, qui en ce moment touche l’âme sans intermédiaire. Quelquefois un éclair brille dans la nuit noire, et l’esprit est ravi ; mais la lumière s’éteint, et l’homme revient à lui. L’action de Dieu est belle, et souvent ceux qu’elle touche deviennent des hommes de lumière. Les tempêtes de l’amour ont encore d’autres effets. Quelquefois une lumière brille, elle vient de Dieu, mais à travers un milieu quelconque. Alors l’âme et l’esprit se dressent vers la lumière ; il se fait une rencontre qui est intolérable, à cause de la joie, et quelquefois l’homme en est réduit à rien ; c’est ce que j’appelle le transport. Le transport est la joie de laquelle on ne peut pas parler. Ces choses sont inéluctables ; quand elles arrivent, il faut les recevoir.

Il est important, dans la vie spirituelle, de connaître, de dénoncer, de flétrir le quiétisme. Les quiétistes restent immobiles, et, pour jouir plus tranquillement de leur repos menteur, ils s’abstiennent de tout acte intérieur ou extérieur. Or leur repos est un attentat contre Dieu, et un crime de lèse-majesté. Le quiétisme aveugle l’homme et le plonge dans cette ignorance, non pas supérieure, mais inférieure à toute connaissance, et l’homme reste assis en lui-même, inerte et inutile ; ce repos est simplement la paresse, et cette tranquillité est l’oubli de Dieu, de soi-même et des autres. Cette paresse est exactement le contraire de la paix divine, le contraire de la paix de l’abîme, de cette paix merveilleuse pleine d’activité, pleine d’affection, pleine de désir, pleine de recherche, paix brûlante et insatiable qu’on poursuit de plus en plus après l’avoir trouvée. Entre la paix d’en haut et le quiétisme d’en bas, il y a la même différence qu’entre Dieu et une créature trompée. Épouvantable égarement ! les hommes le cherchent eux-mêmes, s’asseoient mollement au fond d’eux-mêmes, et ne poursuivent plus Dieu même par le désir, et ce n’est pas lui qu’ils tiennent dans leur repos trompeur. Voilà la vacance de l’esprit et la paresse du corps, où la nature et l’habitude font descendre, au moyen d’une pente, ces malheureux. Il y a un repos vraiment horrible, celui-là est à la portée des juifs, des païens et des pécheurs les plus ignobles ; ils se croient en paix, parce que, séparés de toute activité, ils ont imposé silence à la voix qui gronde dans l’âme. Tout homme qui se livre à un repos sans acte, sans vertu et sans recherche, se perd. Il va à l’orgueil de l’esprit, à la complaisance intérieure, et prend place parmi les incurables. L’homme, quand il s’est persuadé que la recherche de Dieu est contraire à son bonheur, quand il réside en lui-même, mène la vie la plus diamétralement contraire à l’union divine dont nous avons parlé. Toutes les erreurs sont en germe dans ce repos. Comprenez, s’il vous plaît, qu’il s’agit simplement de la chute des anges. Les anges fidèles se sont tournés vers Dieu, chargés de ses dons ; ils se sont réfugiés en lui avec toute l’ardeur d’une jouissance active ; ils ont trouvé la béatitude, le repos sans fin et sans mensonge. Mais ceux qui, se repliant sur eux-mêmes, se sont demandés le repos à eux-mêmes, ceux-là sont tombés dans le quiétisme. Entre eux et la lumière éternelle la distance s’est interposée ; ils ont été précipités dans les ténèbres et dans l’inquiétude qui ne finira pas.

LE QUIÉTISME

Quiconque prend son repos en dehors de l’action, quiconque s’abandonne à une quiétude sans application, tombera dans toutes les erreurs ; il se détournera de Dieu pour se replier sur lui-même, et chercher en lui-même le repos. Ce prétendu contemplateur est semblable à un marchand ; je parle d’un marchand qui viserait au gain seul. Il n’aime que lui, il est propriétaire et amoureux de sa personne. Parmi les quiétistes, plusieurs mènent une vie rude et sévère. Ils sont prosternés sous des pénitences énormes ; mais soyez certain qu’ils pensent aux yeux des spectateurs, et qu’ils voient leur récompense venir de ce côté-là. Tout amour-propre n’a de saveur et de goût que pour lui-même. Quelquefois ces gens obtiennent les vanités qu’ils désirent. C’est Satan qui les leur donne ; Dieu les livre au père du mensonge, et ils attribuent à leur sainteté le succès de leurs efforts récompensés par l’enfer. Intérieurement labourés par l’orgueil, ils ont des yeux fermés à la lumière divine. Adhérents à eux-mêmes, assis au fond d’eux-mêmes, quand ils trouvent dans leur immobilité une petite consolation, ils sont transportés d’aise, n’ayant pas même la notion de l’immensité des joies qui leur manquent. Par la pente sur laquelle ils glissent, ils espèrent rencontrer certaines saveurs intérieures, certains goûts, certaines voluptés d’âme ; c’est ce que j’appelle la luxure spirituelle. C’est l’amour de la volupté, qui, repliant l’homme sur lui-même, l’arrête au fond de lui en lui disant : Le plaisir est là.

Les hommes, toujours adonnés à la volonté propre, sont intérieurement labourés par l’orgueil de l’esprit ; leur vie est contraire à la charité, contraire à l’amour intérieur, contraire à l’esprit de recherche, contraire à l’esprit de désir, contraire à l’insatiabilité de l’homme qui cherche la gloire de Dieu. Car la charité est le nœud de l’amour. De nous à Dieu, c’est elle qui fait le transport entre Dieu et nous, c’est elle qui fait l’union. Mais l’amour-propre n’a de retour que vers lui-même ; c’est pourquoi il est condamné à l’isolement. Quelquefois ses actions intérieures ressemblent à celles de l’amour vrai, comme un cheveu ressemble à un cheveu. La distance infinie qui les sépare est dans l’esprit qui les anime. L’amour vrai ne cherche que Dieu et rapporte tout à sa gloire. L’amour-propre ne cherche que lui-même et rapporte tout à lui. L’homme qui tombe de la charité dans l’amour-propre est immédiatement saisi par quatre ennemis : l’orgueil, l’avarice, la gourmandise et la luxure. Ainsi tomba Adam, et en lui la nature humaine. Il y eut de l’avarice dans son appétit de science ; il y eut de la gourmandise dans son attrait vers le fruit. Il apprit ensuite ce que c’est que la luxure. La Vierge Marie, qui est le paradis vital, connut des richesses supérieures aux richesses perdues par Adam. L’amour magnifique est Fils de Marie. Elle se tourna vers Dieu avec l’activité d’une charité brûlante ; elle conçut le Christ, elle l’offrit au Père, lui et toutes ses puissances, avec une immense libéralité. Les dons de Dieu la trouvèrent toujours chaste. Jamais elle ne les demanda avec avarice, ni ne les reçut avec gourmandise. Quiconque suit sa route est vainqueur de ses ennemis, et arrivera au royaume où la Vierge règne avec son Fils dans la gloire qui ne finira pas.

Il y a une troisième espèce de quiétistes plus pernicieuse que les deux premières. Leur perversité est compliquée, leur vie est une perpétuelle injustice, féconde en erreurs spirituelles. Je demande au lecteur toute son attention. Ces hommes ennemis de Dieu se croient au sommet de la contemplation. Il faut les observer avec soin ; leurs paroles et leurs actes les trahissent. Ils prennent leur oisiveté pour la liberté absolue, et parce qu’ils ne sentent intérieurement que le vide, ils se croient unis à Dieu sans intermédiaire.

Au degré suivant, ils se déclarent supérieurs aux commandements et au culte de l’Église, trop élevés en grâce pour accomplir un acte quelconque. Ils craindraient de déranger par l’exercice des plus sublimes vertus cette oisiveté suprême qu’ils adorent au fond d’eux-mêmes. C’est pourquoi, livrés à la passion pure, ils ont renoncé à toute action inférieure ou supérieure. Elle troublerait, disent-ils, la présence de Dieu dans leur âme. Ils sont assis dans le vide, sans zèle, sans vertu, sans louange, sans action de grâce, sans volonté, sans amour, sans prière, sans désir. Les malheureux ! ils ne désirent pas, ils ont renoncé à la recherche avide, ils croient avoir tout obtenu. Les malheureux ! sous prétexte de liberté, ils ne demandent pas ce dont ils ont besoin. N’ayant plus, disent-ils, ni propriété, ni préférence, ayant dit adieu à toute chose, nous avons obtenu tout ce que les autres sont encore à demander. Dieu même, ajoutent-ils, ne peut plus rien nous donner, ni rien nous enlever. Et, dans la pureté de leur repos, ils se croient dispensés de tous leurs devoirs, comme aussi leur illustre liberté les dispense de toute soumission : ils n’entendent plus la voix de l’Église. Pape, évêque, pasteur, ils sont bien au-dessus de tout cela. Quelquefois le spectre de l’obéissance est encore sur leur visage ; mais au fond les actes de l’Église trouvent en eux des révoltés, livrés à une éternelle vacance. Tant qu’on agit, disent-ils, c’est qu’on n’est pas parfait. Vous vous abaissez jusqu’à terre pour ramasser des vertus, c’est que vous ne connaissez pas la pauvreté d’esprit et le loisir intérieur.

Ils se croient soulevés au-dessus des saints, au-dessus des neuf chœurs des anges, en dehors du mérite et du démérite, également incapables de progrès et de péchés ; unis à Dieu, disent-ils, quant à l’essence, et réduits à rien quant à la substance, voilà le quiétisme et voilà le panthéisme. Ils déclarent alors pouvoir obéir sans inconvénient à tous les caprices du corps ; car l’innocence les a délivrés de la loi. Notre corps, disent-ils, a un caprice ; si vous lui refusez ce qu’il demande, vous allez gêner le repos de notre esprit. Donnons au corps tout ce qu’il voudra : autrement notre quiétude risquera d’être troublée.

Et cependant ils se contraignent quelquefois, c’est qu’alors quelqu’un les regarde, et il faut bien se faire admirer.

Dès qu’ils ont un caprice, ils lui obéissent subitement. Veulent-ils quelque chose, immédiatement cela devient licite. J’espère que les quiétistes sont rares ; mais je les regarde comme les plus dangereux et les plus incurables des hommes. Plusieurs d’entre eux sont possédés du démon. Ils sont pleins de ruse et de déguisements ; mais, armé de l’Écriture sainte, vous les découvrirez facilement, à travers leurs détours et au fond de leur labyrinthe.

L’ADMIRATION

La richesse incompréhensible, la sublimité, la communication libérale et coulante que Dieu a et que Dieu fait ravissent le contemplateur dans le lieu de l’admiration. L’admirateur va surtout vers les courants d’en haut, ces effluves qui tombent de Dieu. Il réfléchit profondément sur l’incompréhensibilité de l’Essence divine ; jouissance commune de Dieu et des saints, et sur l’opération immense des personnes divines agissant dans la grâce, dans la gloire, dans la nature et au-dessus, en tout lieu et en tout temps, dans les saints et dans tous les hommes, au ciel et sur la terre, dans tous les êtres raisonnables ou irraisonnables, dans l’esprit et dans la matière, suivant le besoin, la capacité et la dignité de chaque créature. Il contemple le ciel, la terre, le soleil, la lune, les éléments, toutes créatures, les mouvements du ciel, le patrimoine commun des vivants.

Tout cela se donne, Dieu se donne, les anges se donnent. L’âme raisonnable appartient à tout le corps, à tous les membres du corps. Elle est là, partout tout entière. Elle ne peut être divisée que par hypothèses. Les puissances supérieures et les puissances intérieures de l’homme, si prodigieusement distantes, si la raison les regarde, constituent pourtant le même homme dans l’unité duquel sont unis l’âme et le corps. Dieu est dans tous et dans chacun. Tout par lui, tout en lui, tout de lui, le ciel, la terre et toute la nature. Pendant que la réflexion intérieure et profonde se promène sur l’excellence de la nature divine, sur les éblouissants trésors de Dieu, et sur sa magnificence, l’admiration grandit dans le contemplateur, et il arrive à la stupeur, à cause de la sublimité et de la fidélité immense. Avec la foi et l’espérance, émerge du fond de l’homme la joie singulière. Or cette joie pénètre et embrasse, avec toutes les puissances de l’âme, l’unité même de l’Esprit.

L’ATTOUCHEMENT DIVIN

L’avènement du Christ dans l’âme est un contact qui pénètre et émeut l’esprit dans sa plus profonde intimité. Quand les puissances suprêmes de l’âme se sont embrassées au-dessus de la sublimité des vertus, dans l’unité de l’Esprit, la créature sent le doigt qui la touche. L’unité de l’Esprit, où cette veine bondit et bouillonne, est supérieure à la raison mais non pas étrangère à elle. La raison illuminée sent l’attouchement, elle le sent moins que l’amour ; cependant elle le sent, sans pouvoir en pénétrer le mode. Car c’est un acte divin, c’est la source de tous les biens possibles ; entre Dieu et la créature c’est le dernier intermédiaire.

Mais au dessus, dans le silence sacré de l’Incompréhensible, tremble une certaine clarté, qui est la Trinité très haute.

C’est de là que vient l’attouchement. Le Tout-Puissant vit et règne dans l’Esprit, l’Esprit en Dieu.

LA VISITATION

Le Seigneur, considérant la demeure et le repos qu’il s’est faits à lui-même au fond de nous, considérant l’unité d’esprit opérée par sa grâce et notre ressemblance avec notre type, a résolu de visiter continuellement cette unité superbe, ouvrage de ses mains, et de l’illustrer sans interruption par l’attouchement sublime de son Verbe, et l’épanchement immense de son amour. Car il tient à ses délices ; il veut habiter l’esprit touché d’amour. Quand il a obtenu et conquis et créé en nous sa ressemblance, il veut visiter cette image, l’enrichir largement de dons merveilleux, nous ouvrir la route des vertus plus éclatantes qui conduisent à une image plus éclairée. La volonté du Christ est que nous habitions dans l’unité essentielle de notre esprit, et que nous demeurions là où il est, au-dessus des créatures et de leurs excellences, et que nous soyons fixés dans sa richesse, parmi ses trésors ; la volonté du Christ est qu’enrichis des trésors et des magnificences célestes, nous demeurions avec lui, dans la plénitude de l’activité. La volonté du Christ est que, parmi les actes les plus pratiques et les plus multipliés de la vie, nous rendions visite continuellement au fond de notre esprit, à notre unité et à notre image divine.

Car à chaque moment de sa durée, dans tous les points qu’embrasse le mot maintenant, Dieu naît en nous, le Saint-Esprit procède, armé de tous ses trésors. Offrons aux dons du Seigneur la ressemblance qu’il veut en nous, mais offrons à sa génération sublime l’unité sacrée de notre essence.

SIMPLICITÉ D’INTENTION

Quelle est la route pour aller au-devant du Seigneur ? La route de la ressemblance plus parfaite et de l’unité plus jouissante ? tout acte de bonté, fût-il imperceptible, si la simplicité d’intention le rapporte à Dieu, augmente en nous l’image divine, et fait abonder sa vie éternelle. La simplicité d’intention rassemble dans l’unité de l’esprit les forces dispersées de l’âme, et unit à Dieu l’esprit lui-même. C’est la simplicité d’intention qui rend à Dieu honneur et louange ; c’est elle qui lui présente et lui offre les vertus. Puis se pénétrant et se traversant elle-même, traversant et pénétrant tous les lieux, toutes les créatures, elle trouve Dieu dans sa profondeur. Elle est le principe et la fin des vertus, leur splendeur et leur gloire. J’appelle intention simple celle qui ne vise qu’à Dieu, rapportant toutes choses à Dieu, suivant l’ordre et la vérité. Elle met en fuite toute feinte, toute hypocrisie et duplicité. Dans toute action possible, c’est la simplicité qui doit être retenue, exercée et cultivée par-dessus tout. C’est elle qui place l’homme en présence de Dieu, c’est elle qui lui donne lumière et courage, c’est elle qui le rend vide et libre, aujourd’hui et au jour du jugement, de toute crainte étrangère et vaine. Elle est cet œil simple, dont le Seigneur se souvient, illustrant tout le corps, c’est-à-dire toute sa vie active, et la délivrant du mal. Elle est la pente intérieure de l’esprit éclairé, elle est le fondement de toute sa vie spirituelle. Confiante en Dieu et fidèle à lui, elle embrasse entre ses bras espérance et charité. Elle foule aux pieds la mauvaise nature, elle donne la paix, elle impose silence aux bruits vains qui se font en nous. Elle est la santé des vertus, elle est paix, espérance, confiance, maintenant et au jour du jugement. Par elle nous demeurerons avec grâce et ressemblance dans l’unité de l’esprit, allant au-devant du Seigneur par la route des vertus. C’est elle qui lui offrira toute notre activité vivante, augmentant d’heure en heure notre ressemblance divine.

Et puis, au-delà des intermédiaires et au-delà de nous-même, c’est elle qui nous transportera dans la transcendance de la profondeur où Dieu réside, et qui nous donnera le repos de l’abîme. L’héritage que l’éternité nous a préparé, c’est la simplicité qui nous le donnera.

Toute la vie des esprits, toute leur activité et toute leur vertu consiste, avec la ressemblance divine, dans la simplicité d’intention, et leur repos suprême se passe sur la hauteur, dans la simplicité aussi, dans la simplicité d’essence. Les esprits possèdent à différents degrés vertus et ressemblance ; à différents degrés ils possèdent eux-mêmes leur propre essence au fond d’eux-mêmes, suivant leur dignité. Mais Dieu suffit à tous, à tous et à chacun, et, suivant la mesure de son amour, chaque esprit possède une recherche de Dieu plus ou moins profonde, dans sa propre profondeur.

Caché sous cet attouchement, le Christ dit à l’esprit : Sors de toi-même. Agis dans la profondeur.

Or, cet attouchement très profond invite l’âme et l’attire dans sa propre intimité, aussi intérieurement qu’il est permis à une créature de s’exercer intérieurement. Mais, par la vertu de l’amour, l’esprit se soulève au-dessus des mouvements dans l’unité elle-même, d’où sort en bouillonnant la flamme vive qui le touche. Or cet attouchement a des exigences. Il exige de l’intelligence qu’elle connaisse Dieu dans la clarté qu’il produit. Il exige de l’amour qu’il jouisse de Dieu sans intermédiaire. C’est que l’esprit désire d’un désir suprême naturellement et surnaturellement. C’est pourquoi, se soulevant par la vertu de son regard intérieur, il rentre en lui-même et contemple, dans son propre abîme, le sanctuaire où il est touché. Toute raison et toute lumière vive se sentent ici en défaut et refusent d’avancer. Car la clarté suréminente, d’où l’attouchement tire son origine, aveugle tous les regards créés, étant immense et infinie ; et toute intelligence vive, appuyée sur une lumière créée, se conduit comme un hibou sous la splendeur du soleil. Mais voici que l’esprit subit une autre excitation et une autre exigence ; c’est Dieu d’une part, et, d’autre part, c’est lui-même qui lui ordonne à lui-même de scruter l’attouchement, de le pénétrer, de l’interroger : Qui es-tu ? et qu’est-ce que Dieu ? Alors l’esprit se lance à la recherche de l’inconnu, et, poursuivant dans sa source la flamme qui bouillonne en lui, il se livre avec avidité à cette terrible inquisition. Mais il cherche, sans trouver ; je ne sais ce que c’est, dit la contemplation.

Il y a de ce côté-là une clarté suréminente que le regard ne rencontre pas sans être saisi, brisé et aveuglé. Cette clarté se comporte avec une hauteur qui domine tout esprit, au ciel et sur la terre. Mais ceux qui, par la profondeur de l’acte interne, ont scruté et percé leur propre abîme, pénétrant jusqu’à son fondement, qui est la porte de la vie éternelle, ceux-là peuvent sentir l’attouchement. Cependant la lumière de Dieu brille dans une telle immensité, que l’esprit en défaillance, incapable de faire un pas en avant, cède, bon gré, mal gré, aux éblouissements de l’incompréhensible. La raison et l’intelligence, restent à la porte. Mais l’amour, qui a été aussi appelé, l’amour, qui a reçu un ordre quoique aveuglé comme les autres, veut absolument avancer ; car il a gardé, dans sa cécité, l’instinct de jouir. Aussi, quand l’intelligence, à bout d’efforts, reste dehors, l’amour dit : Moi j’entrerai !

DE LA FAIM INSATIABLE

L’âme humaine est capable d’une faim sans assouvissement. C’est l’amour avide, l’amour béant, l’aspiration de l’esprit créé vers le bien incréé. Quand l’esprit est touché, touché par le désir, quand il a reçu de Dieu une invitation qui est un ordre, il faut absolument qu’il touche ce qu’il aime. De là une insatiable avidité qui ne peut jamais embrasser et tenir. Les hommes qui vivent ainsi sont les plus pauvres entre les hommes. Ils mangent, ils boivent, ils ne peuvent pas se rassasier ou se désaltérer. Ils ont faim à jamais, car le vase créé ne peut pas contenir l’Incréé. Le désir est là, ardent, éternel ; mais Dieu est plus haut que lui, et les bras levés du désir n’atteignent jamais la plénitude adorée. Dieu donne alors à l’âme une table bien servie ; il y a sur cette table des richesses connues seulement de celui qui les goûte : mais il y a un plat qui manque toujours, c’est celui qui contiendrait la jouissance ravissante. C’est pourquoi la faim va toujours en augmentant. Sous le contact divin, des torrents de délices coulent dans l’âme, et le goût spirituel éprouve ce que l’esprit ne peut pas inventer. Cependant, comme ces jouissances sont éprouvées dans les domaines de la créature, dans les régions inférieures à Dieu, la faim va toujours en augmentant. Tous ces transports ne font que l’exciter. Quand Dieu donnerait tout à cette âme, tout excepté lui-même, il ne l’assouvirait pas. C’est son doigt qui a fait ce désir : plus l’attouchement a été fort, plus le désir est terrible. Telle est la vie de l’amour dans son opération transcendante, qui surpasse la raison et l’intelligence. Si votre amour est allumé au contact de l’amour divin, la raison ne peut plus rien, ni pour ni contre vous. Autant que je puis comprendre, l’homme ainsi touché ne sera pas facilement séparé de Dieu. Et pourtant le flux de l’amour vers nous, notre reflux vers l’amour, tout cela peut être rangé parmi les créatures : c’est pourquoi tout cela peut augmenter encore.

LE COMBAT

Les chocs de l’amour mettent en présence deux esprits : l’esprit de Dieu et le nôtre. C’est alors que la lutte s’engage. Notre esprit s’incline comme on fait quand on va plonger ; il vise à Dieu et veut l’atteindre. Le mouvement d’amour a eu pour complice l’acte secret du Dieu visé. Or le choc se fait dans la profondeur : la blessure que reçoivent les combattants est d’une intimité épouvantable. Les deux combattants se lancent des éclairs qui embrasent leur force ardente, et l’ardeur de leur combat augmente l’avidité de leur amour. Ils se fondent tous les deux. L’esprit de Dieu donne, le nôtre rend ; la force de l’amour naît de ce mouvement double. Ce flux et ce reflux font rejaillir sur elles-mêmes les sources de l’amour. Ainsi le contact de Dieu et la fureur de notre désir se réunissent quelque part dans une simplicité. L’esprit, occupé et possédé par l’amour, arrive, par d’incroyables oublis, à ne plus se souvenir que de son possesseur. L’esprit brûle, et quand il a plongé dans l’abîme de celui qui touche, voyant son désir et son avidité surpassés par sa situation, il assiste à sa propre défaillance. Réunissant ses forces dans un effort suprême, il trouve dans la profondeur de son activité la force de se changer lui-même en amour ; alors le sanctuaire intime de son essence créée, où commence et finit son activité terrestre, est dans sa main ; il domine le monde multiple de ses vertus et de ses puissances.

Ainsi l’amour se possède lui-même ; mais sa hauteur devient la racine et le fondement de nouvelles vertus et puissances.

LE COMBAT
(SUITE)

Quand notre esprit et l’amour se sont rencontrés, nos forces les plus hautes ne sont plus capables d’être maintenues par nous en nous. La clarté incompréhensible de Dieu et un amour immense qui domine l’esprit, a touché nos forces sensitives. C’est pourquoi notre âme, encore invitée à l’action, se dresse avec un désir plus haut et plus profond que tout à l’heure. Mais plus l’avidité est intérieure et sublime, plus rapidement elle se consume et s’épuise dans l’acte de l’amour ; on dirait qu’elle va mourir, et la voilà qui s’enflamme pour un embrassement nouveau. J’appelle ceci la vie éternelle. L’esprit avide et affamé s’élance vers Dieu, comme pour le dévorer. Mais c’est lui qui entre dans la bouche béante de l’Infini, et, vaincu dans celle bataille, il s’envole au-dessus d’elle pour s’unir au vainqueur. Car les forces suprêmes s’embrassent dans l’unité de l’esprit.

Ici l’amour est dans son essence, plus haute que son exercice. Voici la source d’où la charité coule avec toutes les vertus. L’âme sort d’elle-même, se répandant sur le monde, armée de la charité et de toutes les vertus ; elle rentre en elle-même, avide de goûter Dieu, fidèle dans les deux mouvements à la simplicité de l’amour.

Tu vois cependant que tout ceci se passe dans un domaine inférieur à la Divinité elle-même ; c’est l’exercice le plus profond qui soit au monde. Mais la contemplation pure a des montagnes plus hautes.

DIEU ET L’ESPRIT
RENCONTRE ESSENTIELLE

L’âme et Dieu sont en présence.

Je demande ici au lecteur son attention. L’union de l’esprit humain se fait avec Dieu dans l’intimité intérieure et dans l’activité extérieure. Selon l’intimité de la profondeur, l’esprit va au-devant du Christ et l’embrasse sans intermédiaire, car il s’est présenté nu. Car cette vie que nous vivons au fond de nous, et qui ressemble admirablement à notre type éternel ; cette vie ne connaît pas les mesures de distance. C’est pourquoi notre esprit, selon la profondeur la plus intime et la plus élevée, reçoit incessamment dans sa nature nue l’impression et la lumière divine de son exemplaire éternel. Il est l’habitation perpétuelle de Dieu, et Dieu, qui occupe toujours son temple, y arrive continuellement. Il le visite dans tous les moments par l’irradiation d’une splendeur nouvelle. Quand Dieu arrive, c’est que déjà il était présent ; là où il est, c’est là qu’il arrive ; là où il arrive, c’est là qu’il était ; là où il ne fut jamais, là jamais il ne vient. L’accident et le changement sont pour lui des inconnus. Quand il vient en vous, c’est que déjà vous étiez en lui, car il ne sort jamais de lui-même. Ainsi l’esprit possède Dieu dans la nudité de sa substance, et Dieu l’esprit. Il vit en Dieu, et Dieu en lui. Sur le haut de sa hauteur, l’esprit est capable de la lumière divine et des dons les plus inouïs. Par la lumière de son type, qui resplendit au fond de lui-même, au sommet de son unité, l’esprit plonge et s’abîme dans l’essence divine, où il rencontre, avec son éternel exemplaire, sa béatitude éternelle. Il n’en reste pas moins constitué dans son être créé, par la très libre volonté de la Trinité très sainte, prêt à se répandre au dehors, comme toutes les créatures, avec toute sa personnalité. C’est par là qu’il imite la génération du Verbe.

L’image de la Trinité et de l’Unité subsiste vivante et ardente en lui. Son essence créée reçoit l’impression de son exemplaire éternel, comme un miroir très fidèle reproduit l’image d’un objet, et, recevant toujours la lumière, renouvelle à chaque instant le portrait qu’il porte en lui. L’esprit, dans l’union divine, ne s’appuie ni sur lui-même ni sur aucune vertu propre, mais demeure en Dieu, dépend de Dieu et se rapporte à Dieu comme à sa cause éternelle.

DIEU ET L’ESPRIT
RENCONTRE SURNATURELLE

Si le lecteur a bien compris ce qui précède, il pourra facilement s’élever plus haut. Dans cette unité, dont j’ai déjà dit quelques mots, l’esprit humain peut rencontrer un mode d’activité inférieure à lui-même, identique à son essence et à sa personnalité propre. Ceci est le fond de l’abîme où roule la source des forces suprêmes, c’est le principe et la fin des actions de la créature opérées par elle, en elle et au-dessus d’elle. L’unité, considérée en soi, réside au-dessus des actes qui s’accomplissent par elle ; mais toutes les forces de l’âme, dans l’éminence de leurs opérations, reçoivent puissance et vertu quand elles touchent ce fond, cette origine, cette source, qui est l’essence même de l’esprit. C’est dans cette unité que l’esprit de l’homme rencontre par sa grâce et sa vertu la ressemblance divine, ou la dissemblance par le péché mortel. La ressemblance divine est fille de la lumière déiforme ; sans celle-ci l’union surnaturelle est absolument impossible. Il y a en nous une certaine image naturelle de Dieu : c’est une ombre quelconque d’unité, c’est une ressemblance admissible, mais tout à fait insuffisante. Sans la ressemblance qui vient de la grâce, la damnation éternelle nous attend. Dès que Dieu nous voit habiles à recevoir sa grâce, sa bonté libre est prête à nous conférer le don qui nous donne sa ressemblance. Notre aptitude à recevoir sa grâce dépend de l’intégrité intérieure avec laquelle nous nous mouvons vers lui. Au moment même de notre mouvement, le Christ vient à nous avec ou sans intermédiaires, c’est-à-dire avec ses dons ou au-dessus d’eux. Nous aussi, nous nous précipitons en lui et vers lui avec ou sans intermédiaires, c’est-à-dire avec nos puissances ou au-dessus d’elles. Or lui-même, nous apportant ses dons et se donnant lui-même, nous imprime sa ressemblance, nous absout et nous délivre. A l’instant de la délivrance, l’esprit se plonge dans la jouissance de l’amour.

Et voici la rencontre, l’union surnaturelle et sans intermédiaire dans laquelle la béatitude consiste. En vertu de l’amour et de la bonté libre, donner est chose naturelle à Dieu ; mais, quant à nous, dans notre spécialité humaine, recevoir est un accident. Étrangers que nous sommes et dissemblables, il nous faut une force au-dessus de notre nature pour conquérir similitude et union.

POSSESSION DE DIEU
AU-DESSUS DES IMAGES

Or cette rencontre, cette unité que l’esprit d’amour poursuit et possède en Dieu sans intermédiaire dans le saisissement de l’essence, excède et dépasse toute intelligence, à moins que l’intelligence, sortant d’elle-même, n’ait suivi la lumière aux lieux où tout est simple. La jouissance de l’unité nous transporte dans la paix au-dessus de nous-même et de toutes choses. De cette source coulent tous les biens, naturels et surnaturels ; mais l’esprit d’amour se repose au-dessus des biens, dans leur source. C’est un désert où il n’y a que Dieu, Dieu et l’esprit unis ensemble. Dans cette unité nous sommes reçus par le Saint-Esprit, et nous recevons le Saint-Esprit, et avec lui le Père et le Fils, car la Divinité est incapable de division. Or l’esprit avide de jouissance, qui tend au repos en Dieu au-dessus des images, obtient et possède au-dessus de la nature, dans l’existence essentielle, tout ce qu’il a jadis obtenu et possédé naturellement.

Ceci est l’expérience commune des saints. Mais ils passent leur vie sans apprécier et pénétrer la nature de leur bonheur, s’ils n’ont trouvé au fond d’eux-mêmes la délivrance des créatures et l’illumination de l’esprit. Au moment même de sa conversion, l’homme est saisi par la main de Dieu, dans la pointe de son esprit, pour être transporté dans la paix éternelle. Recevant la grâce, il reçoit une certaine ressemblance divine dans le fond le plus intime de ses puissances ; tel est le principe de toutes ses grandeurs futures. Or cette ressemblance, qui sauvegarde la paix de l’unité, ne peut lui être ravie que par le péché mortel.

LE RENDEZ-VOUS SUR LA MONTAGNE

L’irradiation immense de Dieu, fondue dans la lumière qui ne se laisse pas embrasser, mais qui laisse couler la source vive des dons et des vertus, cette irradiation pénètre notre esprit dans les profondeurs les plus secrètes par une clarté incompréhensible, pleine d’ombre et de jouissance. Au sein de cette clarté l’esprit s’abîme dans la paix, dans la paix sans fond ni mesure, qui ne peut être connue de personne que d’elle-même. Si la paix sublime pouvait être connue et conçue, elle tomberait sous nos mesures. Si elle tombait sous nos mesures, elle serait incapable de nous combler, et la paix se convertirait pour nous en une inquiétude éternelle.

La pente de l’amour simple et immense produit en nous la jouissance ; or l’amour est un abîme, et le fond de l’abîme n’existe pas. Or l’abîme appelle l’abîme ; l’abîme de Dieu appelle les élus de l’unité. Or cette invocation suprême, cet appel au fond de l’abîme qui crie et dit : Venez, ressemble à une immense effusion de lumière essentielle. La lumière essentielle nous embrasse et nous attire, et nous coulons dans la ténèbre, dans la ténèbre immense de Dieu.

Unis à l’esprit de Dieu, nous recevons la puissance d’aller avec Dieu au rendez-vous que Dieu donne, et nous posséderons avec lui et en lui salut et béatitude.

QUELQUES DÉTAILS SUR LE RENDEZ-VOUS
PREMIÈRE ACTION

Le rendez-vous de Dieu a trois actes principaux. Quelquefois l’homme intérieur, transporté au-dessus de ses puissances sur la hauteur de la simplicité, se regarde jouir intérieurement. C’est le rendez-vous immédiat. Tout à coup du fond de l’unité divine sort un éclair qui frappe sur lui, et l’éclair est la face de la ténèbre, la face de la nudité, la face du rien sublime. L’homme s’en va errant dans la ténèbre où il est enfermé, et il perd sa nature, et il vagabonde dans les détours de la nuit noire.

Dans la nudité, il est destitué de sa lumière propre et de la clarté de ses yeux, pénétré par la splendeur simple, imprégné, transformé.

Dans le rien, il se trouve en défaut vis-à-vis de ses puissances.

Surmonté avec tous ses actes par l’opération immense de Dieu, il triomphe de son vainqueur par l’unité d’esprit dont le secret lui est livré. Dans l’union intime, il parvient à la saveur spirituelle, à la possession trois fois sublime, et, se plongeant en Dieu, il s’enivre de délices dans l’existence essentielle. Or les torrents de délices font couler dans le point central des puissances de l’homme une plénitude d’amour sensible, et de cette plénitude la saveur pénétrante atteint la vie physique elle-même et coule dans les membres de l’homme. Par cette effusion, l’homme intérieur demeure frappé, surmonté, stupéfait ; la substance lui échappe. Dans la profondeur de lui-même, dans son âme et dans son corps, il sait et il sent une clarté singulière et pénétrante, pleine de saveur et de délices.

QUELQUES DÉTAILS SUR LE RENDEZ-VOUS
DEUXIÈME ACTION

L’homme intérieur s’est tourné vers Dieu pour adorer, pour s’offrir, pour brûler sur le grand autel. Dieu vient au rendez-vous avec ou sans intermédiaire. Il apporte le don de sagesse. La sagesse est la source de toutes les vertus. Elle est l’instigatrice de toute perfection ; elle ébranle, elle pousse l’homme extérieur vers toute activité extérieure et féconde. Mais cette même sagesse embrase l’homme intérieur d’un feu si grandiose, que les dons de Dieu ne l’assouvissent plus. En cet état tout ce que Dieu peut apporter, en dehors du don de lui-même, paraît à l’homme étroit, mesquin, et son désir augmente, et son impatience grandit.

L’homme sent alors au fond de lui-même un point central, principe et fin de toutes vertus. Dans ce point central il les offre toutes à Dieu C’est dans ce point que vit l’amour. Or la faim et la soif grandissent si démesurément, qu’il se sent défaillir par la vertu du ravissement. Or, chaque fois qu’il reçoit au fond de lui la foudre de Dieu, il est embrasé et incendié par un contact nouveau. Il meurt dans la vie, et ressuscite dans la mort. C’est une ardeur tendre qui obtient la ressemblance et qui aspire à l’unité. Et la faim et la soif se renouvellent à chaque instant. Cette action est plus utile et plus sûre que la précédente. L’activité ardente du désir et de l’amour est le principe de la paix suprême. L’activité précède, accompagne et suit la paix. Elle est l’exercice nécessaire.

Sans les actes de la charité, nul ne peut obtenir Dieu ni conquérir l’amour, ni garder l’amour conquis. Mais le repos et le retard qu’on prendrait dans la créature est l’empêchement de l’homme spirituel. Dieu seul peut satisfaire la faim qui le dévore.

QUELQUES DÉTAILS SUR LE RENDEZ-VOUS
TROISIÈME ACTION

Les deux premières actions produisent la troisième, qui est la vie intérieure exerçant la justice. Dieu, venant au rendez-vous avec ou sans intermédiaire, exige de nous deux choses : activité, jouissance. Ces deux forces, loin de se gêner, se confirment et se corroborent. Dans l’activité et dans la paix consiste la vie de l’homme intérieur ; il est tout entier dans l’une, et tout entier dans l’autre, indivisiblement. Tout entier en Dieu, il jouit de la paix profonde ; tout entier en lui-même, il produit toutes les actions de l’amour. Dieu lui ordonne de renouveler constamment ces deux mouvements de vie : et la justice l’engage à donner ce que Dieu demande. A chaque irradiation divine l’esprit répond par un mouvement plein d’activité et plein de jouissance. Et toutes ces vertus actives prennent dans ce mouvement une seconde naissance, et l’abîme de la paix prend dans le même mouvement une nouvelle profondeur. Par le même acte Dieu donne ses trésors et se donne lui-même ; par le même acte l’esprit fait oblation de toute sa vie extérieure et de toute sa substance. Par irradiation de Dieu pour la jouissance de l’homme, l’esprit fondu d’amour s’écoule dans le Seigneur, et le ravissement le transforme en joie. L’intelligence et la sagesse impriment sur lui leur touche active ; il est illuminé, embrasé. Mais il meurt de faim, il brûle de soif, car le pain des anges est devant lui. Il travaille, parce qu’il est en vue du repos. L’exilé contemple sa patrie. Il voit, au fort de la mêlée, la couronne du vainqueur. La consolation, la paix, la joie, la splendeur et l’abondance, toute splendeur, toute lumière dépourvue de nombre et de mesure ; tout cela est à la portée de ses regards. La béatitude lui est montrée sous des espèces spirituelles. Le doigt de Dieu, montrant le bonheur, entretient l’amour au milieu de l’activité humaine. Le juste, qui a fondé sa vie sur la paix et sur l’action, élève un monument éternel ; cependant, après cette vie, il sera ravi vers de plus hautes sublimités. Il s’approche de Dieu, armé d’un amour intime et d’une action continuelle. Il se plonge en Dieu, armé d’une jouissance sans remords et sans peur. Plongé en Dieu, il se donne à toutes les créatures, plein d’activité, de vertu, de justice et d’amour universel. Quiconque n’unit pas dans sa vie la paix et l’activité ne connaît pas la justice ; quiconque unit le repos et l’activité est en sûreté. Le juste est semblable à un miroir à deux faces, recevant deux sortes d’images. En haut, il reçoit Dieu et les dons de Dieu ; en bas, les images et les espèces des objets. Celui-là peut rentrer en lui-même et se livrer hardiment aux devoirs de la justice.

Mais l’homme, en cette vie, est bien loin d’être immuable. Il sort de lui-même sans nécessité, et se livre très souvent aux choses du dehors, appelé par les sens, et non conduit par la lumière. Il tombe ainsi dans le péché véniel. Or le péché véniel dans la vie d’un contemplateur, c’est une goutte d’eau froide dans une fournaise ardente.