JEAN MARTET
MARION
DES NEIGES
ROMAN
ALBIN MICHEL, ÉDITEUR
PARIS — 22, RUE HUYGHENS, 22 — PARIS
IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE
50 exemplaires sur vergé pur fil
Vincent Montgolfier
numérotés de 1 à 50.
Droits de traduction, de reproduction, de représentation théâtrale et d’adaptation cinématographique réservés pour tous pays.
Copyright 1928 by Albin Michel.
I
Jusqu’à Dalkeith le voyage se fit sans incidents notables.
La ligne traverse un pays de plaines, avec, de loin en loin, des bois de pins et de sapins, des hameaux de chasseurs. Nous avions une bonne machine, très basse sur roues, qui nous entraînait à belle allure.
Il faisait très froid. Toute la campagne était couverte de neige. Les wagons n’étaient pas chauffés et, comme il manquait bien deux carreaux sur trois, nous étions là-dedans à peu près comme sur le toit. Mais à Weedon j’avais pu m’emparer d’un coin, le dos tourné à la marche du train, je m’étais recroquevillé dans ma peau d’ours, — je n’étais pas trop malheureux.
J’avais pour compagnons huit hommes et deux femmes, tout cela dans le même compartiment ; nous étions donc onze, plutôt tassés.
Les hommes étaient presque tous des gens qui allaient aux pêcheries de Billebedoo, embauchés pour le travail d’hiver. C’étaient des espèces de brutes (je revois dans le tas un Mexicain… quelle tête sinistre !…) qui chiquaient, se grattaient, s’épouillaient sans vergogne, buvaient de grands coups d’eau-de-vie à même leurs gourdes en peau de phoque, mangeaient des bouts de poisson fumé ou de fromage qu’ils tiraient de leurs poches.
Sur ces huit hommes, il y en avait tout de même un que, du premier coup d’œil, j’avais mis à part : C’était comme moi (j’avais immédiatement vu cela à son accoutrement : il portait sous son manteau une sorte de petit complet à martingale, comme en ont les jeunes employés de magasin qui veulent se donner l’air chic, — j’avais surtout vu cela à son regard chargé de mille choses…) c’était comme moi un fils de l’aventure ; il allait vers l’or. De temps en temps il tournait vers nous un regard égaré et demandait :
— Où sommes-nous ? Sommes-nous bientôt à Aklansas ?
Il était assis à côté du Mexicain, qui ne lui répondait que par un sourd grognement et continuait à mâchonner son tabac. Les autres hommes ne se donnaient guère plus de peine ; ils ouvraient un œil, lâchaient, entre leurs couvertures trouées, un vague nom de station, déformé par le terrible accent de l’ouest :
— Beaumont… Ardrossan… Levenshulme…
Alors je faisais de mon mieux pour le renseigner :
— Nous venons de passer l’Aroyo. Nous serons dans une heure à Pensburg.
Il me regardait pendant deux ou trois secondes avec des yeux fixes, d’un bleu de pervenche, ne répondait ni merci ni rien, et, relevant la tête comme pour examiner le plafond, il continuait son rêve.
Des deux femmes, l’une était âgée de quarante ou quarante-cinq ans. Les premiers jours du voyage, elle nous avait rompu la tête à nous raconter sa vie, ses projets. Elle allait comme danseuse (la pauvre femme !) à Aklansas, dans une boîte de jeu et de noce, à la fois bar, hôtel, dancing, etc., qui s’appelait pompeusement le Cupido. C’était une malheureuse d’esprit extrêmement borné, qui, de sa jeunesse depuis longtemps enfuie, avait gardé de petites mines puériles, de petites moues qui voulaient être charmantes et qui n’étaient que ridicules et pénibles. Elle avait roulé auparavant dans toutes les villes de l’Orégon, à Salem, Portland, Astoria… Astoria, où, disait-elle, elle avait été fêtée… oh ! fêtée !… Un très riche marchand de sucre avait voulu l’épouser. Elle lui avait répondu :
— Non, cher. On n’épouse pas une Marjorie. C’est un petit oiseau qui ne se pose jamais.
Elle avait dû être jolie et peut-être qu’effectivement des hommes, par elle, avaient connu l’amour, la souffrance du cœur. Mais la peau de son visage commençait à devenir flasque et elle se collait sur la figure tant de poudre et aux lèvres tant de rouge que, la nuit, quand elle dormait, son masque, éclairé par le quinquet vacillant du wagon, avait quelque chose de tragique.
Du reste, depuis quarante-huit heures, terrassée par la fatigue, comme vidée de toutes ses pensées et de toutes ses jacasseries par le cahotement du train, nous ne l’entendions plus. Elle laissait tomber sa tête sur l’épaule d’un grand diable de bonhomme sec et flegmatique qui, quand il avait assez de ce fardeau, d’un coup bref, comme pour remonter une hotte, l’envoyait promener de l’autre côté.
II
L’autre femme était toute jeune — elle me parut avoir vingt ou vingt-deux ans, — jolie, un air à la fois douloureux et sensuel, une bouche à la fois gourmande et dédaigneuse, des yeux d’enfant, comme voilés d’une sorte de nuage léger et qu’ombrageaient des cils immenses. C’était une si charmante créature que ses compagnons de voyage, qui, pourtant, ne péchaient pas par excès de galanterie, s’étaient comme entendus pour lui laisser le plus de place possible et lui épargner leur répugnant contact. Elle ne leur témoignait d’ailleurs aucune aversion, et, l’un d’entre eux, un très vieil homme, qui avait une grande barbe blanche toute jaunie par le jus de la chique, s’étant trouvé malade entre Weedon et Beaumont, si malade (il vomissait le sang) qu’à Beaumont il fallut le descendre, elle voulut descendre elle aussi et, tout le temps que le train resta en gare, elle demeura près de lui, veillant à ce qu’on l’installât convenablement dans un coin des salles d’attente, à l’abri des courants d’air. Elle ne remonta avec nous que comme le train sifflait. Elle faisait d’ailleurs tout cela sans aucune espèce de sensiblerie féminine. Elle allait droit au but, exécutait sa tâche rapidement, adroitement, le front barré d’un pli d’attention, et, la chose finie, rentrait dans sa coquille.
J’avais mis trois jours à savoir qui elle était et où elle allait. Mais comme elle et moi nous étions descendus à Levenshulme pour prendre de l’eau dans nos gourdes, je me plantai, sur le quai de la gare, tout droit devant elle et lui demandai brusquement (car depuis mon départ de Denver j’avais soigneusement remisé, pour ne pas me faire remarquer et, surtout, pour me poser en homme, le ton et les manières des gens comme il faut) :
— Qu’est-ce que vous venez faire dans ce pays du diable ? J’espère que vous n’allez pas aux placers ?
— Non, dit-elle. Je vais chez un cousin à moi, qui a une ferme, à Swinnah, dans le Winnee. Je descends à Aklansas.
Je lui demandai si elle serait occupée dans cette ferme.
— Je pense que oui, dit-elle.
— Vous n’avez pourtant guère l’air taillée pour faire ce travail-là !
— Il est donc si dur ?
— Oui, dis-je. Surtout en ce moment que le jeune bétail est rentré. Il y a de la besogne de jour et de nuit.
— Bah !
— Sans parler des gens, qui ne passent pas pour être des modèles de douceur et de bonté, dans le Winnee.
— La douceur et la bonté ? fit-elle en haussant les épaules. Qu’est-ce que vous allez chercher là !
Puis m’interrogeant à son tour :
— Et vous ?
Je lui montrai mon permis de prospection.
— Vous espérez trouver de l’or ? me demanda-t-elle. A Weedon j’entendais dire que le Flower River avait débordé et que tous les terrains étaient sous l’eau…
— Mais je vais plus loin, dis-je. Je vais du côté du Sloo.
Quand nous fûmes remontés dans le train, elle me dit qu’elle s’appelait Marion, qu’elle venait de Sacramento, dans le Nevada. Elle avait d’ailleurs l’accent un peu rude de la Sierra.
A Dallas, l’homme qui était assis à côté de moi (un gros homme à grands yeux enflammés, longue barbe blanche, longs cheveux blancs où le peigne n’était jamais passé, énormes sourcils de mammouth), — cet homme descendit pour aller rejoindre un camarade dans un compartiment voisin. Marion, à ma demande, prit sa place. Pendant toute une demi-journée, nous bavardâmes, parlant du genre de vie que nous allions vivre, des chances que nous avions de ne pas y laisser notre peau, des chiens avec lesquels il allait falloir se familiariser, etc. Du passé, de notre double passé, — rien. J’eus beau lui tendre, au cours de ces longues heures de causerie, deux ou trois petits pièges, je ne pus obtenir de Marion aucune espèce de renseignement sur ce qu’étaient ses parents, sur l’éducation qu’elle avait reçue (elle s’exprimait avec correction), sur les gens qu’elle avait pu fréquenter. Parfois je sentais qu’une demi-confidence allait sortir de ses lèvres. Mais (et peu lui importait que ce fût en plein milieu d’une phrase ou même d’un mot) elle s’arrêtait net, me regardait en souriant tristement et me disait :
— Non. Pas ça. Tout ça est fini.
Moi, de mon côté, je taisais tout de mon enfance, de mes parents, — tellement je tenais à brouiller toutes traces à jamais… Pas un mot sur mes succès de collège, mon entrée chez les Sharrock, mes heureux débuts, l’affaire de Hadow, — ma rencontre avec Georgina, ma chute, ma folie, — mon crime !… Bouche close sur tout cela. Bouche close sur ma fuite… Devant ce doux visage je faisais même tout mon possible pour ne plus penser à ces choses. Je m’efforçais de voir en moi un être neuf, vierge, comme cette terre où le vent de l’aventure me jetait.
Dans la soirée de ce jour, les premières grandes neiges commencèrent à apparaître, entre la mer et nous, et le vent, qui soufflait du nord-ouest, devint abominablement froid. Marion n’avait pour se protéger qu’un mauvais manteau doublé de lapin. Elle grelottait. Je lui demandai si elle voulait partager ma peau d’ours. Elle refusa d’abord, assurant qu’elle n’avait « jamais eu si chaud », — puis, quand la lune, qui ce soir-là était pleine, parut au-dessus de l’horizon, le spectacle de toute cette neige et de tout ce givre étincelant la vainquit. Elle se serra contre moi et accepta sans mot dire que je lui misse la moitié de mon manteau sur les épaules.
Nous roulions ainsi, sous la lune, dont la grande face pâle éclairait le bouge infect de notre compartiment, nos compagnons sordides, roulés dans leurs loques immondes, nous roulions, ayant joué notre existence à pile ou face et nous précipitant, à grands coups de sifflets sinistres, vers quelque chose qui avait l’étrange attirance de la mort.
III
A Dalkeith, qui est un village d’une trentaine de maisons sur le Jorre, six des dix voyageurs de notre compartiment descendirent, les espèces de brutes à visage vaguement humain, qui allaient aux pêcheries de Billebedoo. Ils prenaient le bateau qui devait les conduire en quatre ou cinq jours (le trajet est assez long à cause des rapides) à Billebedoo, sur l’Océan. Du coup nous nous trouvions soulagés d’une partie de notre vermine et de notre puanteur.
Nous restions quatre : les deux femmes, le jeune chercheur d’or, et moi. Les deux femmes, et notamment la danseuse, qui, maintenant, était à bout, fripée et flapie comme une vieille poire tapée, purent s’étendre sur les banquettes. Elles s’allongèrent avec délices sur ces durs morceaux de bois.
Le jeune chercheur d’or, lui, parut un peu ouvrir les yeux à la réalité des choses et s’apercevoir, confusément, que nous existions. A un moment, alors que nous ne lui demandions absolument rien, il nous raconta tout d’une traite, comme un rouleau de phonographe, qu’il s’appelait Spiers, Jérémie, qu’il avait lâché le commerce des tissus d’ameublement dans une ville dont il ne put jamais, d’ailleurs, articuler le nom, et qui devait être Chillicothe, et qu’il allait, avec, pour toute fortune, cinquante-quatre dollars dans la poche intérieure de son gilet, dans le Muskegon, courir sa chance.
— Dans le Muskegon ! m’écriai-je. Alors nous serons voisins de bagne ! Je vais au Sloo…
— Pourquoi allez-vous par là ? me dit-il avec une moue de dédain. On n’y a jamais ramassé la moindre pépite.
— Parce qu’on a mal cherché, répondis-je. J’ai des renseignements là-dessus.
— Quels ? dit-il.
J’ouvrais la bouche pour lui dire en quoi consistaient ces renseignements et quelles choses m’entraînaient, à travers les plaines glacées, vers ce point désertique du globe, quand je sentis, sous la grosse couverture dont les poils nous entraient dans la peau, — je sentis la petite main de Marion qui se posait, tout doucement, sur la mienne.
Marion, la tête renversée contre la cloison du wagon, les yeux grands ouverts et comme perdus vers le toit de bois d’où filtraient des gouttes d’eau glacée, Marion, pourtant, semblait ne suivre notre conversation que de fort loin. Mais elle avait entendu et me criait fraternellement : attention !… Je me sentis rougir comme un gamin pris en faute.
— Quels renseignements ? répéta Spiers, dont les yeux braqués sur moi, étaient soudain devenus plus aigus.
Je m’en tirai en faisant la bête :
— Il paraîtrait, répondis-je, que sur les bords du Sloo (ce sont les peaux-rouges qui racontent cela) il y a, dans une immense forêt, les ruines d’une ville tout entière bâtie en or…
— Oui ?… fit-il, après un moment de silence, comme s’il s’était aperçu que je voulais lui donner le change.
Il se retourna du côté de la portière et sembla, en regardant se dérouler ces mornes plaines toutes blanches, sous un ciel presque noir, donner un autre cours à ses pensées. Marion me lança de profil un demi-sourire qui voulait dire : « Eh bien ! quoi donc ? En voilà un enfant ! »
IV
C’est à partir de Deedwood que nous commençâmes à soutenir le choc des premières tourmentes de neige. Elles arrivaient, ces tourmentes, du fond de l’horizon et galopaient vers nous, ventre à terre, à travers la plaine immensément plate, comme un troupeau d’énormes chevaux d’un gris-violet, que nous regardions venir avec un certain effroi.
En un instant la chose était sur nous… boum !… et c’était un si formidable coup de massue, une attaque si brutale et si démesurée que, chaque fois, régulièrement, le mécanicien, affolé, bloquait ses freins.
Nous restions là, en pleine campagne, au hasard des longues voies droites ou des virages à angle aigu, nous restions là une heure, deux heures, dans une obscurité presque complète, un vacarme, des sifflements, des craquements effroyables, jusqu’à ce que le monstre hululant et ruant eût fini de s’acharner sur nous. Le pauvre train était pris là-dedans comme une coquille dans un casse-noisette. On avait l’impression que les wagons allaient culbuter hors de la voie ou que le toit allait être arraché.
Dans notre compartiment, la danseuse, pelotonnée dans un coin, claquant des dents de froid et de terreur, poussait de sourds gémissements. L’homme aux tissus d’ameublement, tantôt pestait contre le temps, la neige, le train immobilisé, la compagnie « qui aurait tout de même pu faire ceci… ou cela… », tantôt ricanait d’une façon stupide… Inutilisables tous les deux.
Il nous fallait donc, à Marion et à moi, faire tout le travail et, à nous seuls, empêcher la neige d’entrer et d’inonder notre pauvre étable. Or, presque tous les carreaux étaient cassés. Avec nos manteaux, avec nos couvertures, nous faisions de notre mieux pour boucher les trous, nous nous arc-boutions contre le vent, qui, parfois, d’un furieux coup de tête, nous envoyait valser jusqu’au milieu du compartiment… Rude besogne !… d’où nous sortions rompus, la moitié du corps glacé et l’autre trempé de sueur. Nous tombions assis sur la banquette et nous nous regardions l’un l’autre en hochant la tête et en souriant d’ébahissement.
— Du sport ! disait Marion. Du fameux sport !
La tempête s’en allait comme elle était venue, tout d’un coup… brouf !… A peine avions-nous eu le temps de dire : « Tiens ! ça se calme !… » la chose était déjà à trois kilomètres au delà. Au vacarme titanesque succédait alors un extravagant silence, un silence énorme, qui nous abasourdissait plus encore que le bruit. Dans mon gousset j’entendais tiqueter ma montre.
Puis un sifflet prolongé, lugubre, déchirant, — le train repartait.
Le pays était devenu beaucoup plus accidenté. Par moment, en plein milieu de cette plaine désolée où ne poussaient plus, désormais, que de rares arbustes rabougris, au feuillage et à l’écorce rongés par la neige et les lièvres blancs, se dressait, subitement, un énorme amoncellement de rochers rouges, couleur d’incendie. C’étaient la plupart du temps de grands pitons solitaires que le train n’avait guère de peine à contourner. Mais parfois le formidable coup de grisou qui avait rejeté du feu central ces grandes dalles plates, en forme de toits de dolmens (elles s’affrontaient, s’empilaient, se surplombaient dans des positions insensées !… en passant au pied de ces bouleversements nous avions toujours l’impression qu’une de ces roches, mal accrochée, allait glisser et nous dégringoler sur la tête…) ce même coup de grisou, parfois, avait déchiré, labouré, perturbé le terrain sur des lieues et des lieues. Force était donc à la voie (on n’avait pas fait de tunnels… les tunnels coûtent trop cher !)… d’escalader tous ces plissements et tous ces bourrelets de chair terrestre. Le train geignait, soufflait, patinait… Puis il fallait redescendre l’autre versant, — ce qui était encore moins drôle : car nous avions nettement l’impression que si un malheureux sabot de frein venait à lâcher, c’était la fin de tout. Le wagon prenait vers l’avant une telle inclinaison que la danseuse, terrifiée (il est vrai qu’elle vivait dans un perpétuel état de terreur !… c’était si bizarre de voir cette pauvre loque dans un pareil royaume du diable !) se cramponnait à Marion ou à moi, en roulant des yeux égarés, et poussait des cris déchirants : « Dieu ! Dieu ! Arrêtez !… »
Le nommé Spiers, indifférent à tout pourtant, ne pouvait s’empêcher de sourire à ce spectacle.
V
Marion avait sorti d’un vieux cabas de molesquine noire un Nouveau Testament qui était illustré de photographies représentant l’actuel pays de Judée.
Ces photographies étaient la chose la plus émouvante du monde, bien que, sous des noms magnifiques, comme Nazareth, Bethléem, Gethsemani, des noms à ce point riches de poésie, de légende et d’histoire, il n’y eût la plupart du temps que de pauvres bourgades, des terres pelées, des buttes caillouteuses, des arbres chétifs… Mais d’entre tout cela, malgré tout, on voyait se lever, blanches et pures, les ombres du Fils de l’Homme et de ses apôtres, — ombres de vérité ou de rêve, ce qui n’importe guère : car la noblesse qui vient de l’un équivaut bien à la grandeur qui vient de l’autre.
Ces petites images avaient l’air d’éveiller dans le cœur de Marion un monde de pensées. Elle resta en contemplation pendant un long, long moment devant une gravure où l’on voyait une sorte de petite colline basse au flanc de laquelle paissait un troupeau de moutons : c’était le Mont des Oliviers. Et quand elle tourna la page, je lui posai une question sur je ne sais plus quoi, pour qu’elle me regardât : ses yeux étaient pleins de larmes.
VI
Les rivières devenaient nombreuses. C’étaient de larges cours d’eau paresseux qui coulaient à pleins bords, lentement, sauf quand toute cette majesté liquide avait à chercher sa voie dans les éboulis de rochers rouges ou dans les crispations, les blessures du sol convulsé.
Alors la vaste nappe presque immobile devenait torrent bouillonnant, et c’était une grande lutte rageuse et fracassante entre les eaux et les rocs. Les rocs étaient mis à nu, polis, arrondis, désagrégés, bousculés, — les eaux se cabraient, se creusaient… Une extraordinaire vapeur d’eau et une non moins extraordinaire clameur planaient au-dessus de tout cela.
Pour franchir ces rivières, il n’y avait que de grands ponts de bois à voie unique, qui paraissaient terriblement peu solides. Nous les passions au pas et ne commencions à respirer que quand nous étions arrivés de l’autre côté.
Chose stupide, ces ponts n’étant faits que de simples tabliers de bois jetés sur de gros pilotis mal équarris, de simples tabliers sans parapets, c’était peut-être cette absence de parapets qui nous impressionnait le plus, — comme si, grands Dieux ! une barrière de bois ou de fer aurait pu augmenter, en quoi que ce fût, notre sécurité !…
Une fois, en plein milieu du pont qui relie l’une à l’autre les deux rives très escarpées du Mandocino, le train, pour je ne sais quelle raison, s’arrêta. Or, la rivière, à ce moment, charriait de gros glaçons, faits d’une glace si pure et si transparente que, du haut du pont, nous apercevions à travers, les herbes et les cailloux du fond. Un de ces glaçons vint buter soudain (étranges rivières où les courants ont à la fois tant de lenteur et tant de force !…) contre un des madriers du pont, — et le pont, littéralement, oscilla. J’eus si nettement la sensation que pont et train, tout cela allait s’écrouler dans l’eau, que, d’un bond instinctif, je sautai sur la poignée de la portière, pour m’élancer sur la voie. Et je dois dire pour ma honte qu’en cette demi-seconde j’avais complètement oublié la pauvre Marion et la laissais bien tranquillement dans la chute et l’épouvante qui allaient s’ensuivre, s’expliquer avec la mort.
Mais cette idiote de danseuse (elle me sauva ainsi d’une espèce de petit déshonneur…) avait vu mon geste… Sans un cri, cette fois, avec des dents serrées par l’épouvante, elle s’était jetée sur moi, cramponnée après tout ce qu’elle avait pu trouver de mes bras, de mes jambes… Je retombai en arrière complètement immobilisé, et, à la fois, râlant de rage et secoué par une espèce de fou rire qui était bien un rire de fou.
Et le train ayant repris sa marche… mais vite !… vite !… car le mécanicien, lui aussi, avait senti le coup, — nous nous trouvâmes, une fois de plus, hors du cercle.
VII
Le voyage s’acheva après cela sans encombre.
A Evenwood, un Indien, qui revenait de chasser la loutre, nous avait prédit qu’avant d’arriver à Aklansas, nous aurions de grosses difficultés avec la neige et que les hommes auraient plus d’une fois à descendre du train pour déblayer la voie. Mais ces pronostics ne se réalisèrent point. La neige ne dépassa jamais les marche-pieds des wagons et, comme, à Evenwood, on avait remplacé notre machine par une canadienne à éperon, notre marche s’en trouva à peine ralentie.
Cette arrivée à Aklansas !… J’étais en train (bien qu’il ne fît pas encore nuit, mais nous étions si fatigués, et, de plus, les journées nous paraissaient si longues !…) j’étais en train de sommeiller, la tête appuyée à la dure paroi du wagon et les pieds gelés, malgré les grosses chaussures fourrées que je portais, — et je rêvais, à mon ordinaire, — car je suis un terrible fabricant de rêves et, au cours de ma vie, j’ai peut-être autant vécu, avec autant d’intensité, du rêve que de la veille… Je me rappelle le songe étrange qui se développait dans mon esprit :
J’étais enfant, couché dans mon petit lit de bois à rideaux de tulle blanc, et, à côté de moi, sur un grand tabouret carré, se tenait assis un grand et bon terre-neuve qui avait veillé sur mes premiers ans avec un amour bien plus qu’humain : il s’appelait Toc. Il me regardait… Je revois encore ses bons yeux pleins de fierté et de soumission tout à la fois… Soudain je sentis qu’on me secouait et j’entendis Marion qui me disait : « Nous sommes arrivés. » J’ouvris les yeux, et, la première chose que je vis, ce fut la danseuse qui avait retrouvé toutes ses mines, ses sourires, ses fossettes puériles et qui, en avançant les lèvres comme pour un petit baiser d’oiseau, était en train de les couvrir d’une couche énorme du rouge le plus rouge.
Marion me dit :
— Je vais vous dire adieu et vous souhaiter bonne chance. On m’attend à la gare pour m’emmener en carriole à Swinnah. C’est à quatre-vingts milles d’ici. Je n’y serai pas avant quatre jours. Priez Dieu pour que je n’aie pas trop froid.
— Je le prierai, je vous le promets, répondis-je en souriant avec une certaine gravité.
— Et vous ? me demanda-t-elle. Qu’allez-vous faire maintenant ?
— Je compte, répondis-je, rester une huitaine de jours à Aklansas pour trouver un traîneau et des chiens, — et je partirai pour le Sloo. Mais je ne compte pas arriver dans ces parages bénis avant un mois ou un mois et demi.
— Eh bien ! dit-elle, en me tendant la main, — et sa voix, tout de même, tremblait un petit peu, — je penserai à vous. Vous êtes probablement comme moi : vous voulez oublier. Je souhaite que vous réussissiez.
Ces mots, qui étaient en somme, depuis que nous voyagions ensemble, les premiers par lesquels je pouvais projeter un peu de lumière sur son âme profonde et sur son passé, me parurent, en même temps, si bien peindre ma situation et mon propre état d’âme, que, pendant deux ou trois secondes, j’en demeurai comme bouche bée.
Puis je voulus répondre, — et répondre à ces mots-là par des mots du même ton et de la même qualité, des mots de franchise et de courage. La musique de ma réponse me chantait déjà dans la tête… Mais tout à coup, à quelque chose qui se passait en moi, une sorte d’afflux de sang plus chaud, plus fou, une sorte d’obscure vibration de tous les nerfs, je sentis que si je répondais quoi que ce fût, je serais perdu, — oui, je répondrais des choses telles que je serais forcé de les suivre, ces choses, et qu’elles entraîneraient ma vie dans une toute nouvelle direction. Ce serait la fin de l’histoire avant qu’elle eût commencé.
Je renfonçai donc tout cela en moi-même et me contentai de bredouiller de vagues banalités, des : « Adieu… », des « Portez-vous bien… » qui ne me compromettaient pas beaucoup et qui (mais tant pis !) n’étaient pas de nature à donner une riche idée de ma sensibilité ou, simplement, de mon intelligence.
Puis, comme le train entrait en gare, je me jetai, très affairé, sur mes bagages et me mis avec passion à ficeler et à arrimer. Je sentais derrière mon dos, Marion, droite, immobile, dans son espèce de grande mante bleu foncé, son cabas et son parapluie à la main, et qui devait me regarder avec des yeux interrogateurs, qui devait essayer de percer l’énigme de mon individu. Elle devait songer, — et tout de même j’en étais un peu attristé et crispé : « Au fond c’est peut-être tout bonnement un homme comme les autres… »
Quelle gare que la gare d’Aklansas ! Des quais défoncés, où les petites roues de fer des chariots Lagloriette avaient creusé des ornières énormes, une demi-douzaine de cabanes en planches dont je n’aurais même pas voulu pour mettre mes lapins, des amas de ferraille rouillée, des wagons à demi démolis qui étaient sortis des rails et s’étaient enfoncés dans la boue jusqu’à la caisse, — une chose minable, lamentable, un gâchis et une saleté de tous les diables : c’est par là que nous accédions à la Terre Promise.
Le train s’était arrêté. Je descendis, — et avec tout mon attirail, quelque chose comme cinquante kilogs : mon fusil, mes raquettes, ma peau d’ours, mes couvertures, mon grand sac de toile où j’avais enfoui pêle-mêle mes vêtements de rechange, mon linge, mes bottes…
Je tendis la main à Marion et à la danseuse pour les aider à descendre… La danseuse, pour la circonstance, afin sans doute d’enthousiasmer les populations, avait sorti de sa valise (une ex-valise de luxe en cuir fauve) un extraordinaire manteau vert de reine de tragédie, avec une collerette tout emperlée de verroteries multicolores… Il fallait voir de quel air faussement dégagé et indifférent elle tenait les plis de cette loque !… Elle descendit après avoir promené sur le morne spectacle des cahutes crevées par le vent, pourries par la pluie, des Indiens qui coltinaient les ballots, en marchant environnés d’un petit nuage de transpiration fétide, des fermiers qui, en attendant l’arrivée du train d’Abittibi, lequel amène l’épicerie, les conserves, le pétrole, etc., se curaient les dents avec d’énormes bouts de bois, — après avoir promené sur tout cela un sourire à la fois étonné et charmé comme une grande actrice en tournée que les peuples en délire viennent accueillir, avec des brassées de fleurs, à la sortie du Pullman…
Quant à Spiers, il parut, tout d’abord, ne pas comprendre qu’il était arrivé ; il restait dans son coin, les jambes étendues comme deux piquets, à siffloter : « Betsy, vous m’avez raconté l’autre jour… » Mais je l’appelai : « Hé !… c’est ici !… »
— Ah ! bon, fit-il en se levant. On y va.
Il descendit à son tour, toucha du doigt le bord de son chapeau en nous adressant à tous trois, circulairement, un sourire bref et crispé, et, en deux enjambées de ses longues jambes, se perdit dans la foule : ce furent tous ses adieux.
VIII
Un gamin d’une quinzaine d’années mais qui, déjà, avec la cigarette avachie au coin du bec, la démarche traînante et, dans ses yeux d’un bleu très pâle, une lueur de canaillerie cruelle, faisait l’homme, — attendait la danseuse à la sortie.
Il l’interpella brutalement :
— C’est vous qui venez danser au Cupido ?
— Oui, répondit-elle.
— Alors montez là-dedans.
Il lui montrait une sorte de carriole à deux roues à laquelle était attelé un petit cheval à longue queue traînante.
— Votre bête n’est pas méchante ? demanda la danseuse.
— Montez, dit-il d’une voix rogue.
Alors elle me serra la main avec effusion, embrassa Marion, l’appela : « sa petite chatte », « sa belle chérie », et, toujours minaudant, toujours jacassant, elle se hissa, sous l’œil narquois du jeune voyou, dans le tape-cul. En affectant des airs las, le gamin grimpa à son tour sur le siège, prit les guides, fit : « Hé ! vieille carne !… » et pan !… fit claquer un tel coup de fouet que la « vieille carne », affolée, bondit, et que la carriole eut l’air de s’envoler.
La pauvre danseuse s’était cramponnée au rebord de la voiture et poussait des cris stridents.
— Pauvre femme ! dit Marion, mi-souriant mi-apitoyée.
— Bah ! fis-je. Elle a la vie qu’elle s’est faite…
— Ah ! dit-elle, vous n’avez pas dû être bien malheureux pour vous figurer qu’on peut faire sa vie…
Marion m’avait déclaré qu’un nommé Meadows, le fermier chez qui elle allait, devait venir la chercher, elle aussi, en voiture. Or, toutes les carrioles qui étaient venues prendre des gens au train (il n’y en avait d’ailleurs pas plus de cinq ou six, toutes de vieilles pataches démantibulées, qui dataient du siècle précédent) s’en étaient retournées. La gare même s’était vidée de tout son flot de nouveaux arrivants. Il ne restait plus que les Indiens coltineurs (on entendait l’un d’eux tousser par moment d’une toux déchirante de phtisique), les gens qui attendaient le train d’Abittibi, — de grands gaillards, pour la plupart, avec, sous les vastes bords de leurs chapeaux, des regards sombres, — et malgré le froid, malgré la petite neige fine et cuisante qui s’était mise à tomber, ils n’avaient en tout et pour tout, sur le corps, qu’une méchante chemise de flanelle et un gilet sans manches, ouvert sur la poitrine… Ils attendaient, immobiles, échangeant de rares paroles, des espèces de grognements sourds…
Ne demeuraient plus, avec ces gens, que les employés de la gare, qui étaient peut-être, au plus, trois ou quatre et qui entraient dans leurs cabanes de planches, en sortaient d’une façon telle qu’on se demandait comment lesdites cabanes tenaient encore debout : les portes s’ouvraient, se refermaient à grands coup de pied ou d’épaule… boum ! boum !… Quelles aimables brutes !
Quand elle vit qu’il n’y avait plus de carriole et pas plus de Meadows que de navets (comme on dit) dans la vallée du Cleeve, Marion en conclut que le fermier s’était mis en retard, — et comme la nuit commençait à tomber, bien qu’il ne fût guère plus de quatre heures, elle et moi, après avoir fait un moment les cent pas sur la route, nous entrâmes dans la salle d’attente.
Cette salle d’attente ressemblait beaucoup moins à une salle d’attente qu’à un asile de nuit : des bancs de bois, une lampe à pétrole en cuivre qui se balançait au plafond et dont la mèche fumait horriblement… Mais ces messieurs les employés se souciaient bien de venir la moucher !… D’ailleurs avec leurs petits doigts délicats, qu’en serait-il resté ?
Au mur, et c’était à la fois comique et navrant, et pour ne pas les voir, pour ne pas se rappeler, instinctivement on fermait les yeux, — des affiches déchirées, lacérées comme à plaisir, mais où on apercevait encore des bouts de ciel bleu, des allées de palmiers…
La pièce était chauffée par un petit poêle dont le large tuyau noir traversait brutalement la salle et, pour sortir, vlan !… crevait la cloison.
Marion et moi, nous nous approchâmes de ce poêle, où un grand bonhomme à longue barbiche blanche et vaste chapeau de feutre gris, magnifiquement crasseux, venait, de temps en temps, avec majesté, sans mot dire, fourrer des bûches. Et quand le poêle était plein, il en refermait la petite porte de fonte d’un énorme coup de soulier… Nous nous attendions toujours à voir poêle et tuyau s’effondrer.
Nous ne disions rien. Nous étions las, nous nous sentions dépaysés et (sans oser naturellement nous l’avouer l’un à l’autre) un peu effrayés, un peu meurtris de ce qui s’offrait à nous. Quel pays !… Quelles gens !… Au bout de dix minutes, — Marion s’était assise sur le banc, j’étais resté debout, les bras croisés… nous rêvions, — Marion me dit :
— Eh bien ! je croyais que dans le train nous nous étions fait des adieux. Il ne faut pas rester là. Vous êtes las, allez vous reposer.
— Et vous ? fis-je.
— Oh ! moi !… Allez-vous-en… Vous êtes très gentil de m’avoir tenu compagnie.
— Je m’en vais, dis-je. Mais auparavant traitez-moi comme un ami. Dites-moi qui vous êtes, pourquoi vous venez dans ce pays de misère, ce que vous venez y chercher.
Alors elle me répondit d’une voix sourde, en baissant la tête, en ayant l’air de regarder ses mains, qu’elle avait posées à plat sur ses genoux :
— Je m’appelle Marion Kempt. Je suis de Sacramento, dans le Nevada. J’ai perdu ma mère quand j’étais toute petite. Mon père était médecin. Il gagnait bien sa vie. Il est mort il y a deux ans… Alors je suis allée chez le seul parent que j’eusse à Sacramento, un frère de ma mère, qui s’appelle… mais pourquoi vous dire son nom ? D’abord il m’a fait un mauvais accueil, il a voulu me chasser… Et j’allais passer la porte, il m’a prise par le poignet, il m’a dit : « Restez. » Et je ne comprenais pas pourquoi… Le lendemain, j’ai compris… Il est entré dans ma chambre et j’ai cru que tout était fini pour moi… Je l’ai battu, je me suis sauvée… et pendant trois mois, dans Sacramento, j’ai mendié, j’ai eu faim… Et un jour, j’ai compris que j’avais assez souffert. Je suis retournée chez mon oncle… D’abord il m’a rendu tous les coups que je lui avais donnés, et ensuite il a encore voulu… cette chose… J’étais revenue pour y consentir et pourtant je me suis encore sauvée. Je me suis rappelé que j’avais à Swinnah un cousin, le fils d’un frère de mon père. Je lui ai écrit. Il m’a répondu : « Venez » en m’envoyant de l’argent.
Elle releva la tête :
— Voilà…
— Eh bien ! dis-je, vous entrez dans la vie par une triste porte !
Et, m’approchant d’elle, gauchement, je lui pris une main, et la pétris un instant dans la mienne. Nous pouvions être en cette seconde unis pour la vie, — et pourquoi rien ne m’a-t-il dit ce qu’il fallait faire, où était le bon chemin ?
Au bout d’un moment, je laissai retomber sa main, rejetai sur mon dos mon sac, mon fusil, mes raquettes, et, sans plus oser regarder Marion, avec la conscience lourde de quelqu’un qui achève un crime que d’autres ont commencé, je tournai sur mes talons et m’en allai, le dos rond, vite…
IX
Je sortis de la gare et me dirigeai tout droit devant moi. Je n’avais pas le choix : il n’y avait qu’un chemin, et quel chemin ! plein de fondrières et de cloaques… une piste plutôt…
Je m’attendais à trouver la ville tout de suite. Mais pour arriver aux premières maisons, il me fallut marcher pendant un bon quart d’heure, en pataugeant dans cette boue noirâtre et glacée, dans des ténèbres à peu près complètes, me guidant sur de vagues petites lumières qu’à travers le brouillard jaune, épais comme de l’étoupe, j’apercevais au loin.
A droite et à gauche du chemin s’étendaient des prairies où se dressaient, de loin en loin, des tas d’ordures, des amoncellements de vieux bidons ou de vieilles caisses de conserves. Personne… Je ne rencontrai quelqu’un qu’au moment où je faisais mon entrée (elle n’avait rien de sensationnel ! j’étais éreinté, crotté jusqu’aux genoux…) dans Aklansas. C’était un membre de cette société religieuse qui s’intitule la Société des Pêcheurs du Lac de Tibériade, ou, plus brièvement, la Société des Pêcheurs, — un tout jeune homme, rose, blond, de bonnes joues rondes, des yeux bleus candidement étonnés… Il se tenait au milieu de la route, dans la boue lui aussi, avec de petits prospectus à la main, — et je remarquai qu’il grelottait.
— Je vous attendais, me dit-il.
— Moi ? fis-je, un peu interloqué.
— Oui, comme j’attends tous ceux qui arrivent ici. Ne passez pas sans m’avoir écouté.
— Vous êtes très gentil, lui répondis-je, de bien vouloir vous occuper du salut de mon âme, — car je pense que c’est de cela qu’il s’agit, — mais je vous assure qu’en ce moment, mon âme, je n’y songe guère. Ce que je voudrais, c’est un coin, pour pouvoir poser mes bagages, et une cuvette d’eau pour me laver… Je ne me suis pas lavé depuis cinq jours.
Le pauvre petit entreprit, avec les mots, l’éloquence qu’on lui avait enseignée, de me démontrer que ce n’était pas de cette façon que j’avais besoin de me laver, qu’il me fallait un grand lavage, un lavage moral, — et il me tendit un de ses petits bouts de papier sur lequel je lus, écrit en grosses lettres :
Les morts reviennent-ils ?
Pourquoi ne reviendraient-ils pas ?
Oui, ils reviennent !
Je ne puis m’empêcher de sourire et je lui dis :
— Qu’est-ce que vous voulez que ça me fasse que les morts reviennent ? Quel rapport avec la question qui m’occupe ?
Il me regarda un moment, me toisa de la tête aux pieds, me soupesa, eut l’air de songer : « Encore un qui ne vaut pas cher, avec lequel il n’y a rien à faire… » puis, prenant son parti de la chose, lâchant la propagande pour la simple humanité (une humanité, d’ailleurs, assez peu chaleureuse, — mais je m’en fichais !) :
— Venez, me dit-il en fourrant dans sa poche toute sa collection de prospectus.
Je le suivis. Il ne disait mot. Je n’avais plus l’air de l’intéresser beaucoup. Nous étions entrés à Aklansas, qui me parut être une sorte de grand village, avec, par-ci, par-là, des prétentions de grande ville, des boutiques, brillamment, cruellement illuminées, où, derrière la glace des devantures, on apercevait des bijoux, de très beaux bijoux, qui devaient certainement coûter très cher, des bracelets, des colliers de perles, — ou bien des verreries, des faïences de luxe, des appareils compliqués, en argent, en vermeil, pour la fabrication du cocktail, — ou encore des robes de femmes magnifiquement emperlées, des montagnes de boîtes de cigares, toute une exhibition de marchandises que l’on sentait destinées à des gens gagnant rapidement leur argent et le flanquant non moins rapidement par les fenêtres.
Ce qui était très amusant, c’était d’abord la tête des commerçants, — leur tête et leur allure !… ils avaient presque tous le costume de la prairie, avec le grand chapeau, le foulard au cou, le revolver (des revolvers énormes, de quoi assommer un bœuf avec la crosse) sur la fesse droite, — et ils avaient l’air empruntés, maladroits, au milieu de leurs rivières de diamants et leurs déshabillés de soie, — c’était un vrai bonheur… Ils attrapaient ça avec leurs grosses pattes et avaient une façon de le montrer au client, d’un air de dire : « En veux-tu ? En veux-tu pas ? Non ? Eh bien ! va au diable !… » Râblés, hauts sur pattes, ayant gardé dans le déhanchement cette sorte de roulis un peu lourdaud à quoi l’on reconnaît le cavalier, c’étaient tous d’anciens fermiers ou d’anciens chasseurs qui, un beau jour, pour une raison ou pour une autre, avaient lâché la grande vie libre des plaines pour le négoce…
En fait de femmes, dans les boutiques ou dans la rue, je n’en apercevais que de deux sortes : les unes, vieilles, flétries, brisées par les durs travaux, qui se livraient aux besognes les plus basses, lavaient le parquet, nettoyaient la vaisselle, etc., de pauvres ilotes de la dernière catégorie… Ou alors (seconde catégorie de femmes et qui n’avaient point du tout l’air d’appartenir à la même humanité) des filles de joie, avec des yeux fous, des cheveux fous, des diamants, vrais ou faux, autour du cou et des poignets, riant très haut, criant, et qui étaient les jouets des hommes, de ces hommes pleins de poudre d’or et de dollars…
Mais la petite ouvrière, la petite bourgeoise, la petite femme à la fois agréable à regarder et convenable, telle qu’on la rencontre partout ailleurs, il n’en était nulle trace à Aklansas.
Une chose également assez curieuse : la façon dont ces boutiques illuminées, aveuglantes, s’enchâssaient dans des sortes de masures sordides, dont, à New-York, un chiffonnier n’aurait pas voulu. Un éblouissement… trois pas plus loin, c’était la cabane en planches, à moitié effondrée, le trou noir d’un terrain vague où le vent glacial tournait en soulevant des papiers sales…
Elles s’ouvraient, ces boutiques, sur une rue qui n’était qu’un entrelacs d’ornières, au fond desquelles clapotait une eau noire comme de l’encre… et les ordures s’y amoncelaient au hasard, n’importe où et n’importe comment. On se demandait si jamais personne venait les enlever. Des chiens passaient avec des os dans la gueule ou des déchets de viande.
C’était un mélange assez étrange de luxe, de misère et de saleté.
X
Mon jeune « Pêcheur » — il s’appelait Josué Coulombier, il était d’origine canadienne — me guidait au milieu de tout cela, toujours poupin et toujours muet, toujours fermé comme le Devoir. J’avais pitié de lui, parce que sous son mince petit paletot il devait crever de froid.
— Ça va-t-il par ici ? Faites-vous bonne pêche ? lui demandai-je pour rompre le silence.
Son regard s’éclaira :
— Oui, dit-il, ça va. Pour ne parler que de moi, j’ai, la semaine dernière, ramené dix-sept égarés dans mes filets.
— Oh ! Oh ! fis-je. Admirable !
— Ça n’est pas mal. (Il avait un petit air à la fois triomphant et modeste.) L’ennuyeux est que pour beaucoup il faut recommencer vingt fois l’opération. Vingt fois la chair faiblit. Travail terrible. Mais sur les dix-sept j’en ai deux que je crois définitivement tirés des Griffes. L’un est plongeur au Cupido. C’est une petite âme tout à fait jolie et qui voit le Christ comme je vous vois. L’autre est un nègre. J’ai peu le contact avec ce nègre. C’est un garçon de lavoir. Toute la journée il est à porter des ballots de linge. La nuit, il rentre chez lui, se laisse tomber sur son grabat et s’endort, d’un sommeil effroyable. Il a donc très peu de temps et très peu de force pour penser. Mais je suis arrivé à lui faire porter constamment sur lui les Évangiles ; le Livre pense pour lui.
— Parfait ! dis-je. Vous êtes à ce que je vois un fameux pêcheur…
Sans doute crut-il, à mes paroles, que j’entrais moi aussi dans le chemin du rachat, que je tendais l’oreille à la voix du Christ, car, sortant de nouveau ses petits prospectus de sa poche, il en fourra deux ou trois (pris d’ailleurs complètement au hasard, un bleu, un jaune, un rouge) dans la mienne :
— Prenez ça, dit-il. Vous serez mon dix-huitième. Vous lirez ça ce soir et vous verrez quelle lumière entrera en vous.
Puis, s’apercevant seulement que je peinais sous le poids de mon sac et de tout mon attirail, il me dit, d’une voix à la fois émouvante et un peu ridicule, — car elle était tout en même temps pleine de foi et de cabotinage :
— Donnez-moi cela, mon frère. Je veux vous aider pour Celui qui est Là-Haut.
Je ne me fis pas prier et lui passai mon fardeau.
— Il faut que je vous prévienne, me dit-il ; je ne vous emmène pas à une auberge comme vous me l’avez demandé. Il n’y a pas d’auberges à Aklansas.
— Où allons-nous ?
— Je crois que nous trouverons votre affaire chez une de nos Sœurs de la Vérité. C’est une femme admirable. Elle dirige une œuvre anti-alcoolique qui fait d’excellent travail.
Cinq minutes après, nous arrivions à un petit baraquement en bois peint de couleur claire.
— C’est ici, dit Josué.
Nous traversâmes d’abord un jardin grand comme un mouchoir de poche, où les plates-bandes étaient entourées de grands coquillages tout biscornus, d’un rose magnifique de jeune chair. Il n’y avait, d’ailleurs, dans le jardin, que cela : pas un arbre, pas un arbrisseau. Sous la neige, où les pattes des merles et des coconoas avaient marqué l’empreinte de leurs petits tridents, il ne devait guère y avoir plus de gazon.
Nous entrâmes dans le petit baraquement de bois. A l’intérieur on eût dit tout à fait une nursery ; c’était gentil, charmant — un peu fade et un peu puéril. Assis à de grandes tables à tréteaux, du modèle dont on se sert dans les écoles pour faire faire aux enfants leurs exercices de travail manuel (découpage, modelage, etc.) cinq ou six hommes, à la clarté douce des grandes lampes de cuivre qui pendaient au plafond, étaient en train de regarder, bien sagement, des journaux illustrés, de ces journaux où le texte est réduit au minimum et où les gravures représentent des mariages princiers, des matches de rugby, etc.
Ces hommes me firent un effet singulier. Ils avaient devant eux chacun un verre et une carafe d’eau, et, quand ils entendirent la porte s’ouvrir, deux ou trois d’entre eux se saisirent de leur verre et le vidèrent en donnant les marques de la plus vive satisfaction, comme si cette eau avait été un breuvage divin. Ils étaient âgés presque tous de plus de soixante ans. Ils avaient de longs cheveux d’argent, de longues barbes, et, pour la plupart, des yeux d’un gris d’acier, très clair, de petites pommettes d’un rose vif, — et ils souriaient de ce sourire un peu triste des enfants dociles.
Deux grands portraits présidaient à cette scène, des gravures en couleurs qui avaient autrefois servi de première page à l’Illustré des Salons et qu’on avait collées, par les quatre coins, à la cloison de bois. L’une de ces gravures représentait Tolstoï, dans son costume de moujik, avec son regard dur et inquiet, l’autre un personnage glabre, avec deux rides profondes, de chaque côté de la bouche, comme deux parenthèses, — et que je ne reconnus pas : quelque apôtre de l’eau claire et des repas sans viande.
Josué Coulombier (trop heureux de pouvoir se débarrasser un instant de son fardeau !… il devait avoir les épaules légèrement meurtries…) avait laissé tomber lourdement mon sac par terre et il contemplait, avec un large sourire exempt de toute espèce d’ironie, ce spectacle qui, à son âme innocente et un peu niaise, devait sembler admirable.
Moi, je ne disais rien, — mais je n’en pensais pas moins, — et je trouvais cela à la fois comique et douloureux, ces pauvres gens qui, sous la bannière de la désintoxication, avaient l’air d’être retombés, tout doucement, en enfance. Il y en avait un, un gros petit bonhomme à membres courts, qui semblait, dans cette troupe de vieux bébés, s’être assigné le rôle du petit espiègle. Il tournait les pages de son journal à la va-vite, sans les regarder, en hochant la tête, en faisant des grimaces lugubres de jeune écervelé.
Nous étions là depuis quelques instants quand une porte s’ouvrit et nous vîmes paraître une vieille petite dame qui, elle aussi, avait des cheveux d’un blanc magnifique et, elle aussi, ce sourire pâle et mélancolique que doivent avoir, là-haut, les séraphins. Elle avait la tête penchée un peu de côté sur l’épaule, les mains croisées sur le ventre, — et elle venait vers nous sans faire aucun bruit, sans déplacer un grain de poussière.
— Ma mère, dit Josué Coulombier, d’une voix à laquelle il s’efforçait de donner une sorte de simplicité évangélique, voici un voyageur qui arrive de très loin et qui est très las. Voulez-vous l’accueillir sous votre toit ?
La mère me regarda et sans doute lut-elle dans mes yeux une âme de laquelle elle n’avait rien à attendre, car, sans cesser de sourire, tournant lentement la tête de gauche à droite et de droite à gauche, elle répondit :
— Non. Il n’y a plus de place pour lui. Mes enfants sont déjà à l’étroit. Et j’en attends un autre ce soir, qui doit arriver de Desborough et qui a très, très besoin d’une maman.
— Rien qu’une paillasse dans un coin, pour cette nuit, dis-je, d’une voix dont la sonorité me surprit moi-même et qui fit lever la tête à quelques-uns des vieillards bébés. Je suis vraiment harassé.
Elle répéta :
— Il n’y a plus de place…
C’était à la fois un refus très doux, très faible, — et qu’on sentait irrévocable, d’une inhumanité parfaite. Avec une autre femme, avec la plus méchante, la plus cruelle, j’aurais peut-être essayé de discuter, — car effectivement je tombais de fatigue. Mais devant ce sourire angélique je sentis qu’il n’y avait rien à faire.
— Eh bien, allons voir plus loin, dis-je à Josué.
Auparavant, il voulut distribuer à chacun des buveurs d’eau un de ses petits papiers sur le retour des morts, le pain de la charité, etc. Ces malheureux s’en saisirent avec une sorte de théâtrale avidité et se mirent à les lire en tremblant de ferveur.
L’un d’eux, même, un grand bonhomme à la face largement et magnifiquement sculptée, se leva, tout droit, approcha son prospectus de la lampe et, d’une voix grave, profonde, commença de le lire tout haut : « Comme il est dit au Livre des Siècles… »
Mais la mère, continuant à nous regarder, Josué et moi, en souriant, sans se retourner vers le lecteur, dit, de cette voix étrange, qui avait l’air dépouillée de tout caractère humain :
— Manoël ! eh bien ! Manoël ?
Alors le grand bonhomme, comme un bambin rappelé à l’ordre, s’arrêta net, se rassit, et nous regarda, regarda la « mère » avec de grands yeux confus.
Nous repartîmes dans la nuit qui se faisait de minute en minute plus profonde.
Josué, qui avait sans doute compris tout ce que la scène précédente avait eu de surprenant pour moi, entreprit, bien que mon sac fût de plus en plus lourd à ses épaules, — car il avait absolument voulu s’en recharger, — entreprit de me faire un ardent panégyrique de la « mère ». Elle avait arraché au démon, sauvé de l’alcool, de la chair, etc., quantité de pauvres gens.
— Oui, dis-je. Mais j’aimerais mieux me damner pour l’éternité que d’être sauvé par elle et de cette façon.
— Comment donc voudriez-vous être sauvé ?
— Par moi et rien que par moi. Ou bien alors le sauvetage est plus dégradant que la chute…
Il me regarda avec des yeux stupéfaits, et, pendant quelques secondes, il me fit l’effet d’un homme qui vacille devant un gouffre, dont, tout à la fois, l’horreur, l’épouvante et le mystère le retient. Puis, se ressaisissant, il dit : « Orgueil ! Orgueil ! » et, d’une voix qui commençait à devenir essoufflée, il se mit à me parler de ce « fol orgueil » qui faisait de moi son esclave, qui savonnait la pente où j’étais en train de glisser, — et autres niaiseries.
Je ne l’écoutais même plus.
XI
La neige s’était mise à tomber, une neige lourde, épaisse, qui, en quelques instants, ensevelissait l’objet le plus volumineux. Nous marchions comme dans une cage d’ouate et l’on eût pu braquer dans notre direction, à trois pas, la lueur d’un phare, qu’elle n’eût certainement pas percé jusqu’à nous.
Josué Coulombier, sous son mince paletot, devait être à la fois trempé de sueur et glacé, transi jusqu’à la moelle, — et j’en ai honte : je ne le plaignais pas, tellement il me paraissait s’offrir de gaieté de cœur à la mort et tellement, aussi, malgré toute la peine qu’il se donnait pour moi, il m’était peu sympathique. Je sentais parfaitement qu’en acceptant qu’il me secourût et m’accompagnât sous cette neige, j’agissais en quelque sorte comme si je lui avais planté un couteau dans la poitrine, — et je n’en avais aucun remords, et je n’en éprouvais pour lui aucune tendresse, tant je sentais ce malheureux loin de moi, hostile à tous mes rêves, fermé à toutes mes idées, bourré d’une âme étrange, semblable à la sciure de bois dont sont bourrés les pantins.
Au bout d’un moment seulement, comme il s’était mis à tousser, j’éprouvai une sorte de colère, en pensant que quelqu’un, d’humain ou de céleste, pouvait me voir commettre cet assassinat.
— Allons ! dis-je à Josué en me plantant devant lui. Donnez-moi le sac. Vous allez vous tuer.
— Je peux encore le porter, répondit-il, en faisant mine de continuer sa route.
— Donnez ! répétai-je méchamment.
Je le lui arrachai et, comme il restait là, chancelant et grelottant :
— Dites-moi vaguement où je dois aller et rentrez chez vous, dis-je. Je vous remercie. Je me tirerai d’affaire tout seul.
— Pourquoi ne voulez-vous pas que je vous aide ? fit-il.
— Parce que vous n’en avez pas la force. Allez-vous-en.
Comme il ne répondait pas et qu’il se contentait de hocher la tête, en me regardant, d’un air de dire : « Quel drôle de bonhomme ! », je continuai mon chemin. Alors il me suivit comme un chien. Bien qu’entre nous deux il y eût la masse rebondie de mon sac, bien que la neige tombât de plus en plus dru, assourdissant tous les bruits, j’entendais sa respiration courte, oppressée.
Il me dit enfin :
— Attendez. Nous allons voir ici.
Il poussa une petite porte et nous nous trouvâmes au haut d’un petit escalier de bois qui descendait, raide comme une échelle, dans une espèce de cave, un grand puits carré plein d’ombres immenses où flottaient des nuages de fumée pareils à des écharpes et qui sentait la bière sûre, la crasse et le chien mouillé.
Étrange et dramatique local… Une seconde, je restai appuyé à la balustrade et, de là-haut, comme d’une tribune, je demeurai à examiner ces choses. Puis, comme Josué Coulombier, sans aucune émotion, sans aucune hésitation, s’était mis à descendre l’escalier branlant et geignant, je le suivis. Personne. On n’entendait que le ronflement d’un gros poêle flamand placé dans un coin et qui, chauffé au rouge, éclairait tout autant la pièce, à lui tout seul, que les quatre ou cinq grosses lampes à pétrole qui pendaient au plafond.
Des tables et des tabourets de bois grossièrement équarris. Un comptoir avec des bouteilles et des verres. Devant la fenêtre un vieux piano dont on n’apercevait de la salle que le dos tendu d’une étoffe grenat.
— Y a-t-il quelqu’un ? demanda Josué Coulombier.
— Il y a moi, répondit une voix, qui venait de derrière le piano.
Nous vîmes se dresser par-dessus le moulin à musique une tête d’homme, au crâne presque chauve semé de poils follets, une tête extraordinairement mobile, ravinée, jaunâtre, avec des yeux où brillait une flamme hoffmannesque.
Josué Coulombier ne parut nullement s’apercevoir de ce que cette apparition avait d’étrange et d’un peu diabolique.
— Ah ! c’est vous, Zarnitsky ? dit-il simplement, comme s’il avait eu affaire à l’hôtelier du modèle le plus courant. Voici un voyageur qui cherche pension pour quelques jours. Pouvez-vous le prendre chez vous ?
Le nommé Zarnitsky était entièrement sorti de derrière le piano. C’était un petit homme au corps grotesque et contrefait. Il portait, par-dessus un chandail de grosse laine brune, un grand tablier de cuisinier, qui avait dû être blanc ; il traînait sur le plancher de larges savates fatiguées.
Il m’examina un instant de la tête aux pieds, et, avec un accent russe très prononcé, qui lui découvrait les gencives :
— Oui, dit-il. J’ai une paillasse pour lui, et, s’il veut, il pourra partager mes repas.
— Dieu soit loué ! s’écria Josué Coulombier, en levant vers les ténèbres du plafond des yeux pleins de foi. Voici le havre du salut !
L’homme avait allumé une lanterne. Il nous fit un signe de la tête ; nous le suivîmes.
Nous traversâmes d’abord la cuisine : c’était une chose repoussante de désordre et de saleté. Je n’ai jamais vu tant de mouches velues, tant de toiles d’araignée, tant de linges immondes, etc. Comment ce malheureux pouvait-il vivre là-dedans ? Au-dessus de la cheminée, il y avait un agrandissement photographique représentant un Zarnitsky jeune, fringant, pommadé, conquérant, une casquette d’étudiant ou de fonctionnaire crânement posée sur l’oreille.
Nous nous trouvâmes ensuite dans une sorte de couloir qui, des deux bouts, s’ouvrait sur la tombée lente, muette, morne de la neige. Nous montâmes un escalier, suivîmes un corridor sinueux, où la lanterne faisait danser des ombres démesurées.
— C’est ici, dit Zarnitsky, en chassant une porte d’un coup de pied.
Je laissai tomber mon sac par terre, mes raquettes, mon fusil. Je ne tenais plus debout.
— Je serai très bien là, fis-je, sans même regarder autour de moi.
— Vous avez votre lit dans le coin, dit Zarnitsky, en indiquant d’un coup de menton une vague chose étendue.
J’eus encore la force de dire merci et de serrer la main de Josué Coulombier. Le jeune Pêcheur proféra deux ou trois mots sur le Christ, les Élus, que, gagné par le sommeil, j’accueillis d’un sourire stupide et n’entendis même pas.
Puis, comme à travers une brume je sentis que Zarnitsky et lui s’en allaient, que la porte se refermait… je ne pris même pas le temps d’enlever mon chapeau, mes chaussures, ma peau d’ours. Je pliai les jambes, tombai sur mon grabat, à travers lequel, tout de suite, mes genoux prirent contact avec le dur plancher. Je restai étendu comme j’étais tombé, en travers de la paillasse, une joue contre le drap, les bras en croix, — et glissai dans un néant… dans un néant délicieux, cent fois plus profond que la mort.
De ma vie je n’avais connu une pareille chute. De ma vie je n’avais été arraché à ce point, par des mains à la fois aussi douces et aussi péremptoires, à ce monde de souci et de lutte.
XII
Dans le courant de la nuit, je fis un rêve, — un rêve d’une intensité de vie si grande et qui me procura une telle impression de bien-être et de bonheur que, malgré ma fatigue, il me réveilla.
Je rêvais que j’étais assis avec Marion dans un de ces petits lavoirs flottants comme il y en a dans les villages du Sud où passe une rivière : une sorte de barque carrée, amarrée à la rive, avec, par-dessus, un toit de chaume ou de branchages. Marion et moi, nous étions assis dans l’ombre douce de cette petite arche et nous regardions, sans mot dire, couler l’eau lente et dorée de la rivière. Et il faisait un été admirable, un été plein de soleil, avec de beaux oiseaux bleus qui passaient comme des flèches au ras de l’eau, de gros insectes ivres aux ailes couleur de nacre, — un été plein de fleurs, de verdure, de senteurs.
Devant nous, sur l’autre rive, une colline s’élevait avec des arbres de tous les tons, des chênes d’un vert sombre, presque noir, des amalias d’un vert léger et cendré, presque gris, de grands peupliers dont les branches, déjà, se teintaient de cuivre…
A un moment je dis : « Marion ! » Elle tourna vers moi ses yeux étonnés, à la fois souriants et tristes, qu’ombrageaient ses grands cils. Il y avait dans son visage quelque chose d’enfantin, de douloureux, — et de si divinement virginal !… Quelle aube de vie ! Quelle pureté d’âme ! Je répétai dans une sorte de demi-cri de bonheur ineffable et d’angoisse : « Marion !… » et je me réveillai.
En ouvrant les yeux, je m’aperçus que toute la petite chambre était illuminée par le clair de lune. Elle en paraissait tout ensemble misérable et féerique. Quel pauvre taudis ! C’était une soupente mansardée et où l’on n’avait même pas pris la peine de recouvrir de plâtre les tuiles du toit. Il y avait pour tous meubles, en dehors du grabat où j’étais étendu, une vieille chaise dépaillée et une petite table de toilette en fer, avec une cuvette et un pot à eau. Les murs étaient recouverts d’un abominable papier jaunâtre à grandes fleurs rouges. Rien qui eût pour mission ou pour intention de réjouir l’œil et de rendre la vie moins lourde. Pendant quelques instants, j’essayai, en refermant les yeux, de prolonger mon rêve… Peine perdue… La rivière, le lavoir, la colline, — Marion !… tout cela s’était évanoui, me laissant comme brisé et désespéré.
Alors je me levai et je m’approchai de la fenêtre.
Il faisait un clair de lune extraordinaire, d’un silence, d’une majesté !… Jamais je n’avais vu la lune si grosse, si ronde, si proche, si humaine. La neige avait cessé de tomber. L’atmosphère était devenue d’une limpidité de cristal. Devant moi s’étendaient des sortes de dune de neige, semblables à ces grandes dunes, mollement arrondies, du désert. Elles recouvraient et effaçaient toutes choses. On ne voyait s’en dégager que, de loin en loin, le piquet d’une clôture, le tronc d’un arbre, qui, trouant l’épais manteau aux scintillements de mica, apparaissaient d’un noir d’encre.
Tout cela était magnifique et désolé…
XIII
Je m’aperçus bientôt que j’avais faim. Je n’avais plus rien dans mon sac. J’avais vidé ma dernière boîte de harengs dans le train avant d’arriver à Aklansas… Je décidai d’aller visiter la cuisine du nommé Zarnitsky.
Je n’avais sur moi ni lampe ni allumettes. Mais de tous les côtés, par toutes les portes et toutes les fenêtres, la lune entrait dans la maison, l’éclairait à profusion. Je retrouvai facilement mon chemin.
Je m’étais mis sans façon à explorer les casseroles et les marmites de la cuisine, quand, de la salle à côté, une voix s’éleva :
— Qui est là ? Que voulez-vous ? Venez par ici !
J’obéis. C’était Zarnitsky, dont le lit était installé dans un coin de la pièce, sous l’escalier de bois, et que j’avais réveillé.
— C’est moi, dis-je. J’ai faim. Donnez-moi quelque chose à manger.
Sortant de dessous la couverture la plus invraisemblablement usée et trouée qui se pût voir, un bras nu, dont la maigreur me saisit, il me montra un placard derrière le comptoir.
— Cherchez là-dedans, dit-il. Il y a peut-être un morceau d’anguille fumée ou de fromage.
Je m’emparai de tous les comestibles que je pus trouver, et, m’installant à une table, près du lit de Zarnitsky, je me mis à dévorer. Le malheureux bonhomme était à la fois comique et effrayant à regarder. Son visage et ses épaules étaient tout en os et en peau. Pas une once de graisse ni de chair. Il avait un nez coupant comme un couteau et des yeux dont la particularité était qu’on n’apercevait au-dessus ni au-dessous aucune trace de sourcils ni de cils. Il avait l’air de s’être fait épiler.
— Vous êtes Russe ? lui demandai-je.
— Oui, répondit-il. Zarnitsky, Grégoire, d’Odessa (et avec un geste emphatique de son bras nu) sur la Mer Noire !…
— Qu’est-ce que vous êtes venu faire par ici ?
— Vivre. Comme vous, probablement.
— Chassé par les bolcheviks, hein ?
— Comme de juste !…
— Vous devez les bénir !
— Cher monsieur, je ne sais plus, je ne juge plus, — et je m’en fous. Je sais qu’ils ont tué mon fils, violé ma sœur, flanqué le feu chez moi, etc., etc. Mais au fond ça correspondait peut-être à un besoin. Ces bougres-là obéissaient peut-être à une loi. Il faut toujours chercher la loi.
— A quoi leur a servi de tuer et d’incendier ?
— Hé ! quand vous verrez quelque chose qui serve à quelque chose, vous serez bien aimable de m’en aviser, cher monsieur. Il n’y a qu’une chose que l’homme fasse proprement et qui ait un sens…
— Quoi donc ?
— La mort !
— Vous étiez fonctionnaire ? lui demandai-je.
— Non, dit-il. J’étais…
Il rejeta sa couverture et apparut dans un singulier costume fait, pour le haut du corps, d’une espèce de long gilet de flanelle, sans manches, horriblement sale, et pour le bas, d’un pantalon de toile bleu vif, qui avait dû appartenir à un pyjama.
Il s’était levé et était allé s’asseoir au piano :
— Écoutez ! fit-il. J’étais… ça…
Il avait levé ses deux mains très haut, et, pendant deux secondes, il les laissa planer, comme deux oiseaux de proie, sur le clavier. Puis elles fondirent d’un trait !… Et ce ne fut pas du tout l’accord énorme et sauvage auquel je m’attendais… Ce fut un accord d’une douceur et d’une paix extraordinaires. Jamais je n’avais entendu chose plus déchirante…
Puis les deux mains se mirent à courir et à danser, et, du vieux piano, qui peu à peu s’animait et semblait libérer de ses entrailles tout un monde de frénésie et de tempête, des flots de choses s’épandirent.
L’homme s’était transformé. Il était devenu presque beau. Il trépignait d’une vie tumultueuse et dramatique. Ses deux bras décharnés semblaient pétrir de la douleur et de la joie… Était-ce beau ? Je ne suis pas assez musicien pour le dire… Ce devait être très beau… Jamais je n’aurais cru que d’une misérable caisse de bois une telle mer grondante et passionnante pût sortir.
Soudain, et sur un dernier torrent de notes, les deux mains s’immobilisèrent… L’accord se prolongea pendant quelques secondes et parut emplir toute la pièce comme pour y vibrer à jamais.
— Voilà, dit Zarnitsky.
Il avait le visage ruisselant de sueur et continuait encore, en remuant la tête et les bras à la façon d’une danseuse, en se contorsionnant sous son gilet de flanelle, — c’était grotesque et tragique à la fois, — il continuait son chant intérieur.
— Vous m’avez l’air d’avoir un rude talent, fis-je. C’est vous qui avez composé ça ?
Il ne répondit que par un haussement d’épaules et retourna se coucher.
Il s’était fourré la tête sous les couvertures et je crus au bout d’un instant qu’il s’était endormi. Je m’étais remis à manger… Mais, soudain, à une sorte de reniflement qui partait du grabat et à un tremblement qui semblait l’agiter, je compris que le malheureux pleurait.
— Allons ! Allons ! Qu’est-ce qui vous prend ? dis-je.
Il ne répondit pas davantage. J’hésitai un instant en me demandant si je n’allais pas m’agenouiller près de cet homme et me pencher sur sa détresse… Puis je réfléchis que Zarnitsky, après Marion, cela faisait beaucoup de traquenards que le Ciel m’envoyait et que j’étais venu pour travailler, non pour aimer.
Le malheureux Zarnitsky, sous sa couverture en lambeaux, continua donc ses reniflements, sans que je m’en montrasse troublé. Je continuai à manger. Après le morceau d’anguille, j’engloutis le morceau de fromage au genièvre. Je mangeais tout cela sans pain. Tout en mastiquant avec bruit, je regardais ce décor de misère et de grandeur farouche : ce piano qui semblait avoir gardé un frémissement des deux mains qui l’avaient malaxé et torturé, cette salle aux grandes ombres, que la lueur sanglante du poêle incendiait, cet homme couché qui pleurait, — et surtout cet enveloppement céleste du clair de lune, qui, par toutes les ouvertures, entrait à flots… Jamais tant de choses ne m’avaient frappé à la fois. J’en étais comme étourdi…
Quand j’eus vidé tous les plats, je me levai, et, comme mes jambes s’empêtraient dans le tabouret, je le repoussai d’un coup de pied bruyant. Puis je m’en fus sans dire ni bonjour ni bonsoir.
Avant de me recoucher je regardai ma montre : il était quatre heures. Je ne pus m’empêcher de songer qu’à cette heure Marion devait dormir… où ? dans quel lit ? veillée par qui ?
Je me pris à dire tout haut, comme quand je faisais ma prière, autrefois :
— O mon Dieu ! Soyez bon pour elle !
Je fus longtemps avant de retrouver le sommeil.
XIV
Je restai chez Zarnitsky pendant tout le temps de mon séjour à Aklansas : c’est-à-dire pendant onze jours.