HISTOIRE
DES
MUSULMANS D'ESPAGNE
JUSQU'A LA CONQUÊTE DE L'ANDALOUSIE
PAR LES ALMORAVIDES
(711—1110)

PAR
R. D O Z Y
Commandeur de l'ordre de Charles III d'Espagne, membre correspondant
de l'académie d'histoire de Madrid, associé étranger de la Soc. asiat.
de Paris, professeur d'histoire à l'université de Leyde, etc.

TOME QUATRIÈME
LE Y D E
E. J. B R I L L
Imprimeur de l'Université
——
1861

TABLE

[I., ] [II., ] [III., ] [IV., ] [V., ] [VI., ] [VII., ] [VIII, ] [IX., ] [X., ] [XI., ] [XII., ] [XIII., ] [XIV., ] [XV.]
[NOTES.]
[CHRONOLOGIE DES PRINCES MUSULMANS DU XIe SIÈCLE.]
[LISTE DES OUVRAGES IMPRIMÉS ET MANUSCRITS DONT L’AUTEUR S’EST SERVI.]
[INDEX ALPHABÉTIQUE des matières contenues dans les quatre volumes de l’Histoire des musulmans d’Espagne.:
[A], [B], [C], [D], [E], [F], [G], [H], [I], [J], [K], [L], [M], [N], [O], [P], [R], [S], [T], [U], [V], [W], [X], [Y], [Z]]

LIVRE IV
LES PETITS SOUVERAINS

I.

Depuis plusieurs années, les provinces de l’Espagne musulmane se trouvaient abandonnées à elles-mêmes sans qu’elles l’eussent voulu. Le peuple en général s’en affligeait; il ne songeait qu’avec effroi à l’avenir et regrettait le passé. Les capitaines étrangers furent les seuls qui profitèrent de la décomposition totale de la Péninsule. Les généraux berbers se partagèrent le Midi; les Slaves régnèrent dans l’Est; le reste échut en partage, soit à des parvenus, soit au petit nombre de familles nobles qui, par un hasard quelconque, avaient résisté aux coups qu’Abdérame III et Almanzor avaient portés à l’aristocratie. Enfin, les deux villes les plus considérables, Cordoue et Séville, se constituèrent en républiques.

Les Hammoudites étaient, mais seulement de nom, les chefs du parti berber. Ils prétendaient avoir des droits sur toute la partie arabe de la Péninsule; en réalité ils n’y possédaient que la ville de Malaga et son territoire. Les plus puissants parmi leurs vassaux étaient les princes de Grenade, Zâwî, qui éleva Grenade au rang de capitale[1], et son neveu Habbous qui lui succéda. Il y avait en outre des princes berbers à Carmona, à Moron, à Ronda. Les Aftasides, qui régnaient à Badajoz, appartenaient à la même nation; mais entièrement arabisés, ils se donnaient une origine arabe, et occupaient une position assez isolée.

Dans le parti opposé, les hommes les plus marquants étaient Khairân, le prince d’Almérie, Zohair, qui lui succéda en 1028, et Modjéhid, le prince des Baléares et de Dénia. Ce dernier, le plus grand pirate de son temps, se rendit fameux par les expéditions qu’il fit en Sardaigne et sur la côte de l’Italie, et aussi par la protection qu’il accorda aux hommes de lettres. D’autres Slaves régnèrent d’abord à Valence; mais dans l’année 1021, Abdalazîz, un petit-fils du célèbre Almanzor[2], y fut proclamé roi. A Saragosse une noble famille arabe, celle des Beni-Houd, obtint le pouvoir après la mort de Mondhir, arrivée en 1039.

Enfin, sans compter un assez grand nombre de petits Etats, il y avait encore le royaume de Tolède. Un certain Yaîch y régna jusqu’à l’année 1036; depuis lors les Beni-Dhî-'n-noun en prirent possession. C’était une ancienne famille berbère qui avait pris part à la conquête de l’Espagne au huitième siècle.

Quant à Cordoue, après que le califat y eut été aboli, les principaux habitants se réunirent et résolurent de confier le pouvoir exécutif à Ibn-Djahwar, dont la capacité était universellement reconnue. Il refusa d’abord d’accepter la dignité qu’on lui offrait, et quand il céda enfin aux instances de l’assemblée, il ne le fit qu’à condition qu’on lui donnerait pour collègues deux membres du sénat qui appartenaient à sa famille, à savoir Mohammed ibn-Abbâs et Abdalazîz ibn-Hasan. L’assemblée y consentit, mais en stipulant que ces deux personnes auraient seulement voix consultative.

Le premier consul gouverna la république d’une manière équitable et sage. Grâce à lui, les Cordouans n’eurent plus à se plaindre de la brutalité des Berbers. Son premier soin avait été de les congédier; il avait seulement retenu les Beni-Iforen, sur l’obéissance desquels il pouvait compter, et il avait remplacé les autres par une garde nationale. En apparence, il laissa subsister les institutions républicaines. Quand on lui demandait une faveur: «Ce n’est pas à moi de l’accorder, répondait-il; cela regarde le sénat, et je ne suis que l’exécuteur de ses ordres.» Quand il recevait une lettre officielle qui était adressée à lui seul, il refusait d’en prendre connaissance en disant qu’elle devait être adressée aux vizirs. Avant de prendre une décision, il consultait toujours le sénat. Jamais il ne prenait des airs de prince, et au lieu d’aller habiter le palais califal, il resta dans la modeste demeure qu’il avait toujours occupée. En réalité, toutefois, son pouvoir était illimité, car en aucune circonstance le sénat ne s’avisait de le contredire. Sa probité était rigide et scrupuleuse; il ne voulait pas que le trésor public se trouvât dans sa maison; il en confia la garde aux hommes les plus respectables de la ville. Il aimait l’argent, il est vrai, mais jamais l’intérêt ne lui faisait rien faire de malhonnête. Econome et même parcimonieux, pour ne pas dire avare, il doubla sa fortune, de sorte qu’il devint l’homme le plus riche de Cordoue. Mais en même temps il faisait de louables efforts pour rétablir la prospérité publique. Il s’efforçait d’entretenir des relations amicales avec tous les Etats voisins, et il y réussit si bien, que le commerce et l’industrie jouirent en peu de temps de la sécurité dont ils avaient tant besoin. Aussi le prix des denrées baissa, et Cordoue reçut dans son sein une foule de nouveaux habitants qui rebâtirent quelques-uns des quartiers que les Berbers avaient démolis ou brûlés lors du sac de la ville[3]. Mais quoi qu’il fît, l’ancienne capitale du califat ne recouvra pas sa prépondérance politique. Le premier rôle appartenait dorénavant à Séville, et c’est de l’histoire de cette cité que nous aurons à nous occuper principalement.

Le sort de Séville avait été longtemps lié à celui de Cordoue. De même que la capitale, elle avait obéi successivement à des souverains de la famille d’Omaiya ou de celle de Hammoud; mais la révolution de Cordoue en 1023 eut son contre-coup à Séville. Les Cordouans s’étant insurgés contre Câsim le Hammoudite et l’ayant chassé de leur territoire, ce prince résolut d’aller chercher un refuge à Séville, où se trouvaient ses deux fils avec une garnison berbère, commandée par Mohammed ibn-Zîrî, de la tribu d’Iforen. En conséquence, il envoya aux Sévillans l’ordre d’évacuer mille maisons qui seraient occupées par ses troupes. Cet ordre causa un mécontentement très-vif, d’autant plus que les soldats de Câsim, les plus pauvres de leur race, avaient la triste réputation d’être de grands pillards. Cordoue venait de montrer aux Sévillans la possibilité de s’affranchir du joug, et ils étaient tentés de suivre l’exemple que leur avait donné la capitale. La crainte de la garnison berbère les retenait encore; mais le cadi de la ville, Abou-'l-Câsim Mohammed, de la famille des Beni-Abbâd, réussit à gagner le chef de cette garnison. Il lui dit qu’il lui serait facile de devenir seigneur de Séville, et dès lors Mohammed ibn-Zîrî se déclara prêt à le seconder. Le cadi conclut ensuite une alliance avec le commandant berber de Carmona, et alors les Sévillans, secondés par la garnison, prirent les armes contre les fils de Câsim, dont ils cernèrent le palais.

Arrivé devant les portes de Séville, qu’il trouva fermées, Câsim essaya de gagner les habitants par des promesses; mais il n’y réussit pas, et comme ses fils étaient exposés à un grand péril, il s’engagea enfin à évacuer le territoire sévillan, pourvu qu’on lui rendît ses fils et ses biens. Les Sévillans y consentirent, et Câsim s’étant retiré, ils saisirent la première occasion qui s’offrit à eux pour chasser la garnison berbère[4].

La ville ayant ainsi recouvré sa liberté, les patriciens se réunirent pour se donner un gouvernement. Cependant ils n’étaient nullement tranquilles sur les conséquences de leur révolte; ils craignaient de voir revenir bientôt les Hammoudites irrités, qui, dans ce cas, ne manqueraient pas de punir les coupables. Aussi nul n’osa prendre sur soi la responsabilité de ce qui s’était passé; tous étaient d’accord pour la faire peser uniquement sur le cadi, auquel on enviait ses richesses; on prévoyait déjà, avec un secret plaisir, le moment où ces richesses seraient confisquées[5]. On offrit donc au cadi l’autorité souveraine; mais quelle que fût son ambition, il était trop sage pour l’accepter en ce moment. Sa naissance n’était pas illustre. Il était très-riche, car il possédait le tiers du territoire sévillan, et il jouissait d’une haute considération à cause de ses talents et de son savoir; mais sa famille n’appartenait que depuis peu à la haute noblesse, et il savait qu’à moins qu’il n’eût des soldats à sa disposition—et il n’en avait pas encore—la fière et exclusive aristocratie de Séville se soulèverait bientôt contre un parvenu. Il n’était rien autre chose, en vérité. Il est vrai que plus tard, lorsque les Abbâdides furent sur le point de rétablir à leur profit le trône des califes, ils se prétendaient issus des anciens rois lakhmides qui, avant Mahomet, avaient régné à Hira, et que les poètes faméliques de leur cour saisissaient alors chaque occasion pour célébrer une si illustre origine; mais rien ne justifie une telle prétention; les Abbâdides et leurs flatteurs n’ont jamais pu la prouver. Tout ce que cette famille avait de commun avec les anciens rois de Hira, c’est qu’elle appartenait comme eux à la tribu yéménite de Lakhm; mais la branche de cette tribu d’où sortaient les Abbâdides ne semble jamais avoir habité Hira; elle demeurait à Arîch, sur les frontières de l’Egypte et de la Syrie, dans le district d’Emèse[6], et les Abbâdides, loin de pouvoir rattacher leur généalogie à celle des rois de Hira, n’ont jamais pu la faire remonter au delà de Noaim, le père d’Itâf. Cet Itâf, capitaine d’une division des troupes d’Emèse, était arrivé en Espagne avec Baldj, et les soldats d’Emèse ayant reçu des terres près de Séville, il s’était établi dans le hameau de Yaumîn, qui se trouvait dans le district de Tocina et sur les bords du Guadalquivir. Sept générations de gens probes, économes, laborieux, firent sortir la famille, lentement et péniblement, de son obscurité. Ismâîl, le père de notre cadi, fut le premier qui l’illustrât; ce fut lui qui, pour ainsi dire, fit inscrire dans le livre d’or de la noblesse sévillane le nom des Beni-Abbâd ou Abbâdides[7]. A la fois théologien, jurisconsulte et homme d’épée, il avait commandé un régiment de la garde de Hichâm II; puis il avait été imâm de la grande mosquée à Cordoue et cadi de Séville. Renommé par ses lumières, sa sagacité, la prudence de ses conseils et la fermeté de son caractère, il ne l’était pas moins par sa probité, car en dépit de la corruption générale, il n’accepta jamais aucun don du sultan ou de ses ministres. Sa libéralité était sans limites, et les Cordouans exilés avaient trouvé chez lui une généreuse hospitalité. Toutes ces qualités lui valurent le titre du plus noble homme de l’Ouest. Il était mort dans l’année 1019, peu de temps avant l’époque dont nous nous occupons[8].

Son fils Abou-’l-Câsim Mohammed l’égala peut-être en savoir, mais non en vertu. Egoïste et ambitieux, son premier acte avait été un acte d’ingratitude. Lorsque son père fut mort et qu’il avait espéré de lui succéder comme cadi, un autre lui avait été préféré. Il s’était adressé alors à Câsim ibn-Hammoud, et grâce à l’entremise de ce prince, il avait obtenu l’emploi qu’il désirait[9]. Nous avons déjà vu de quelle manière il récompensa plus tard cette faveur.

Les patriciens de Séville lui offraient maintenant le pouvoir; mais, devinant leurs motifs, il leur répondit qu’il ne pouvait accepter leur offre, toute honorable qu’elle était, qu’à la condition qu’on lui adjoindrait quelques personnes qu’il nommerait. Ces personnes, ajouta-t-il, seraient ses vizirs, ses collègues, et il ne prendrait aucune résolution sans les avoir consultées. Malgré qu’ils en eussent, les Sévillans furent obligés d’accepter cette proposition, car le cadi refusait fermement de gouverner seul. On le pria donc de nommer ses collègues. Il désigna alors les chefs de quelques familles patriciennes tels que Hauzanî et Ibn-Haddjâdj, et des personnes que l’on regardait comme ses créatures ou du moins comme ses partisans, tels que Mohammed ibn-Yarîm, de la tribu d’Alhân, et Abou-Becr Zobaidî, le célèbre grammairien qui avait été le précepteur de Hichâm II[10]. Cela fait, son premier soin fut de se procurer des troupes. Grâce à la haute paye qu’il promettait, il attira sous son drapeau plusieurs soldats arabes, berbers ou autres, et il acheta d’ailleurs beaucoup d’esclaves qu’il fit instruire dans le métier des armes[11]. Une expédition qu’il fit dans le Nord, probablement avec d’autres princes, lui fournit le moyen de grossir ce noyau d’une armée. Il assiégea à cette occasion deux châteaux au nord de Viseu, qui étaient bâtis, l’un vis-à-vis de l’autre, sur des rochers séparés par un ravin, et qui portaient le nom d’al-akha-wén ou d’al-akhowén, les deux frères, nom qui s’est conservé dans la dénomination actuelle Alafoens[12]. Ils étaient habités par des Espagnols chrétiens, dont les ancêtres avaient conclu un traité avec Mousâ ibn-Noçair, alors que ce général conquit Viseu[13], mais qui, à l’époque dont nous parlons, ne semblent avoir été soumis ni au roi de Léon ni à un prince musulman. Le cadi se rendit maître de ces deux châteaux et força trois cents de leurs défenseurs à entrer à son service[14], de sorte que dès lors il pouvait disposer de cinq cents cavaliers. Il avait donc assez de soldats pour faire des razzias sur les terres de ses voisins[15], mais il n’était pas encore en état de défendre Séville contre une attaque sérieuse. C’est ce qu’il éprouva en 1027. Dans cette année le calife hammoudite Yahyâ ibn-Alî et le seigneur berber de Carmona, Mohammed ibn-Abdallâh, vinrent assiéger Séville[16]. Trop faibles pour opposer une longue résistance, les Sévillans entrèrent en pourparlers avec Yahyâ. Ils se déclarèrent prêts à reconnaître sa souveraineté, à condition que les Berbers n’entreraient pas dans la ville. Yahyâ y consentit; mais il exigea comme otages quelques jeunes patriciens qui lui répondraient sur leur tête de la fidélité des Sévillans. Cette demande répandit la consternation dans la ville; aucun patricien ne voulait livrer son fils aux Berbers, qui pourraient le tuer au moindre soupçon. Le cadi seul n’hésita pas; il offrit à Yahyâ son fils Abbâd, et le calife, qui savait que le cadi jouissait d’une grande influence, se contenta de ce seul otage. Grâce à cet acte de dévoûment, le cadi vit sa popularité s’accroître, et n’ayant désormais plus rien à craindre ni des nobles ni du calife, dont il reconnaissait la souveraineté pour la forme, il crut le moment venu pour régner seul. Ayant déjà écarté du conseil les patriciens tels qu’Ibn-Haddjâdj et Hauzanî, il n’avait plus que deux collègues, Zobaidî et Ibn-Yarîm. Il les congédia et Zobaidî fut même envoyé en exil[17]. Un plébéien des environs de Séville, qui s’appelait Habîb, fut nommé premier ministre. C’était un homme sans principes, mais intelligent, actif et entièrement dévoué aux intérêts de son maître[18].

Le cadi voulut ensuite agrandir son territoire en s’emparant de Béja. Dans les derniers temps cette ville, qui avait déjà beaucoup souffert au neuvième siècle par la guerre entre les Arabes et les renégats, avait été saccagée et en partie détruite par les Berbers qui avaient couru le pays en pillant et brûlant tout ce qui se trouvait sur leur passage. Le cadi avait l’intention de la rebâtir; mais informé de son projet, Abdallâh ibn-al-Aftas, le prince de Badajoz, y envoya des troupes commandées par son fils Mohammed (qui lui succéda plus tard sous le nom de Modhaffar), et ces troupes avaient déjà pris possession de Béja au moment où Ismâîl, le fils du cadi, se présenta devant les portes avec l’armée de Séville et celle du seigneur de Carmona, l’allié de son père. Il commença aussitôt le siége et fit piller par sa cavalerie les villages qui se trouvaient entre Evora et la mer. Malgré le renfort qu’il avait reçu du seigneur de Mertola, Ibn-Taifour, Mohammed l’Aftaside fut très-malheureux: après avoir perdu ses meilleurs guerriers, il tomba entre les mains des ennemis et fut envoyé à Carmona.

Enhardis par les succès qu’ils avaient remportés, le cadi et son allié firent des incursions, non-seulement sur le territoire de Badajoz, mais aussi sur celui de Cordoue, de sorte que le gouvernement de cette ville dut prendre à son service des Berbers de la province de Sidona. Quelque temps après, cependant, ils conclurent la paix, ou du moins un armistice, avec l’Aftaside, et alors Mohammed fut délivré de sa prison du consentement du cadi (mars 1030). En lui annonçant qu’il était libre, le seigneur de Carmona lui recommanda de passer par Séville et de remercier le cadi; mais Mohammed avait tant d’aversion pour ce dernier, qu’il répondit au Berber: «J’aime mieux demeurer votre prisonnier que d’avoir une obligation à cet homme. Si ce n’est pas à vous seul que je suis redevable de ma délivrance, si j’en dois remercier aussi le cadi de Séville, je resterai où je suis.» Le seigneur de Carmona respecta ses sentiments, et sans insister davantage, il le fit reconduire à Badajoz avec tous les honneurs dus à son rang.

Quatre ans plus tard, en 1034, Abdallâh l’Aftaside se vengea, mais d’une manière peu honorable, des revers qu’il avait essuyés. Il avait accordé au cadi le passage de son armée, qui allait faire, sous les ordres d’Ismâîl, une razzia dans le royaume de Léon; mais quand Ismâîl fut arrivé dans un défilé non loin de la frontière léonaise, il l’attaqua à l’improviste. Beaucoup de soldats sévillans furent tués, d’autres furent massacrés pendant leur fuite par les cavaliers léonais. Ismâîl lui-même échappa au carnage avec une poignée de ses guerriers; mais tandis qu’il se dirigeait sur Lisbonne, ville qui formait la frontière des Etats de son père du côté du nord-ouest, lui et les siens eurent à endurer les plus grandes privations.

Dès lors le cadi devint l’ennemi mortel du prince de Badajoz[19]; mais nous ne possédons pas de détails sur les combats qu’ils se livrèrent dans la suite, et sans doute cette guerre n’eut pas pour l’Espagne musulmane des conséquences aussi importantes qu’un événement d’une autre nature, dont nous avons à nous occuper à présent.

Le cadi, comme nous l’avons dit, avait reconnu la souveraineté du calife hammoudite Yahyâ ibn-Alî. Ç’avait été longtemps un acte de nulle conséquence; le cadi régnait sans contrôle à Séville, Yahyâ étant trop faible pour y faire valoir ses droits. Peu à peu cet état de choses changea. Yahyâ parvint à rallier successivement à sa cause presque tous les chefs berbers; il devint donc en réalité ce qu’auparavant il n’avait été que de nom, le chef de tout le parti africain, et comme il avait établi son quartier général à Carmona, d’où il avait chassé Mohammed ibn-Abdallâh[20], il menaçait à la fois Cordoue et Séville[21].

La gravité du péril inspira alors au cadi une pensée qui eût été grande et patriotique, si elle n’eût été suggérée en partie par l’ambition. Pour empêcher les Berbers, désormais unis, de reconquérir le terrain qu’ils avaient perdu, l’union des Arabes et des Slaves sous un seul chef était nécessaire; c’était le seul moyen pour préserver le pays du retour des maux dont il avait souffert. Le cadi le sentait; il désirait qu’une grande ligue se formât, dans laquelle entreraient tous les ennemis des Africains, mais en même temps il voulait en devenir le chef. Il ne s’aveuglait pas sur les obstacles qu’il aurait à vaincre; il savait que les princes slaves, les seigneurs arabes et les sénateurs de Cordoue seraient blessés dans leur ombrageuse fierté au cas où il tâcherait de les dominer; mais il ne se laissa pas décourager par des considérations de cette nature, et comme les circonstances lui prêtèrent un puissant appui, il parvint, jusqu’à un certain point, à réaliser son projet. Nous allons voir de quelle manière il s’y prit.

Nous avons dit plus haut que le malheureux calife Hichâm II s’était évadé du palais sous le règne de Solaimân, et que, selon toute apparence, il était mort en Asie, ignoré et inconnu. Cependant le peuple, encore fort attaché à la dynastie omaiyade qui lui avait donné la prospérité et la gloire, refusait de croire à la mort de ce monarque, et accueillait avidement les bruits étranges qui couraient sur son compte. Il se trouvait des gens qui se piquaient de pouvoir donner les détails les plus précis sur son séjour en Asie. D’abord, disait-on, il s’était rendu à la Mecque, muni d’une bourse remplie d’argent et de pierres précieuses. Cette bourse lui ayant été arrachée par des nègres de la garde de l’émir, il passa deux jours et deux nuits sans manger, jusqu’à ce qu’un potier, touché de compassion, lui demandât s’il savait pétrir de l’argile. A tout hasard Hichâm répondit que oui. «Eh bien! lui dit alors le potier, si tu veux entrer à mon service, je te donnerai un dirhem et un pain par jour.—J’accepte de grand cœur votre offre, lui répondit Hichâm, mais donnez-moi tout de suite un pain, je vous en supplie, car j’ai été deux jours sans manger.» Pendant quelque temps Hichâm, quoiqu’il fût un ouvrier fort paresseux, gagna sa vie chez le potier; mais enfin, dégoûté de sa besogne, il s’échappa et se joignit à une caravane qui allait partir pour la Palestine. Il arriva à Jérusalem dans le plus complet dénûment. Un jour qu’il se promenait sur le marché, il s’arrêta devant la boutique d’un nattier qui travaillait. «Pourquoi me regardes-tu avec tant d’attention? lui demanda cet homme; est-ce que tu connaîtrais mon métier?—Non, lui répondit tristement Hichâm, et je le regrette, car je n’ai aucun moyen de subsistance.—Eh bien, reste auprès de moi, reprit le nattier; tu pourras m’être utile en allant me chercher du jonc et je te payerai tes services.» Hichâm accepta avec joie cette proposition, et peu à peu il apprit à faire des nattes. Plusieurs années se passèrent ainsi, mais en 1033 il retourna en Espagne[22]. Après s’être montré à Malaga[23], il se rendit à Almérie, où il arriva dans l’année 1035; mais bientôt après, le prince Zohair l’ayant expulsé de ses Etats, il alla se fixer à Calatrava[24].

Ce récit, que le peuple acceptait avec une aveugle crédulité, ne semble mériter aucune confiance. Le fait est qu’à l’époque où Yahyâ menaçait Séville et Cordoue, il y avait à Calatrava un nattier du nom de Khalaf, qui avait une ressemblance frappante avec Hichâm; mais rien ne prouve que cet homme ait été l’ex-calife, et les clients omaiyades tels que les historiens Ibn-Haiyân et Ibn-Hazm, bien qu’il eût été de leur intérêt de reconnaître le soi-disant Hichâm, ont toujours protesté de la manière la plus énergique contre ce qu’ils appelaient une grossière imposture. Khalaf, toutefois, avait de l’ambition. Ayant souvent entendu dire qu’il ressemblait beaucoup à Hichâm II, il se donna pour ce monarque, et comme il n’était pas né à Calatrava, ses concitoyens le crurent. Qui plus est, ils le reconnurent pour leur souverain et se révoltèrent contre leur seigneur Ismâîl ibn-Dhî-’n-noun, le prince de Tolède. Ce dernier vint alors les assiéger, et leur résistance ne fut pas longue. Ayant fait sortir le soi-disant Hichâm de leur ville, ils se soumirent de nouveau à leur ancien seigneur[25].

Cependant le rôle de Khalaf n’était pas fini; il ne faisait que commencer. Le cadi de Séville, quand il fut informé de la réapparition de Hichâm II, comprit sans tarder le parti qu’il pouvait tirer de cet homme s’il le faisait venir à Séville. Peu lui importait que ce fût Hichâm ou un autre; l’essentiel pour lui, c’était que la ressemblance fût assez grande pour qu’on pût prétendre, sans trop se compromettre, que c’était Hichâm, et alors une ligue contre les Berbers pourrait s’organiser en son nom, ligue dont le cadi, en sa qualité de premier ministre du calife, serait le chef et l’âme. Il fit donc inviter le prétendant de se rendre à Séville, et lui promit son appui pour le cas où son identité serait constatée. Le nattier ne se fit pas prier; il vint à Séville, où le cadi le montra à des femmes du sérail de Hichâm. Sachant ce qu’elles avaient à dire, elles déclarèrent presque toutes que cet homme était réellement l’ex-calife, et alors le cadi, s’appuyant sur leurs témoignages, écrivit au sénat de Cordoue ainsi qu’aux seigneurs arabes et slaves, pour leur annoncer que Hichâm II se trouvait auprès de lui et les inviter à prendre les armes pour sa cause[26]. Cette démarche fut couronnée d’un brillant succès. La souveraineté de Hichâm fut reconnue par Mohammed ibn-Abdallâh, le prince détrôné de Carmona, qui avait trouvé un refuge à Séville[27], par Abdalazîz, prince de Valence, par Modjéhid, prince de Dénia et des îles Baléares, et par le seigneur de Tortose[28]. A Cordoue le peuple apprit avec enthousiasme qu’il vivait encore. Moins crédule et jaloux de conserver le pouvoir, le président de la république, Abou-’l-Hazm ibn-Djahwar, ne fut pas dupe de cette imposture; mais il savait qu’il lui serait impossible de résister à la volonté du peuple. Il comprenait la nécessité de l’union des Arabes et des Slaves sous un seul chef, et il craignait de voir Cordoue attaquée par les Berbers. Il ne s’opposa donc pas aux désirs de ses concitoyens, et il permit que l’on prêtât de nouveau serment à Hichâm II (novembre 1035)[29].

Sur ces entrefaites et pendant que le parti arabe-slave s’armait partout contre lui, Yahyâ assiégeait Séville ou en ravageait le territoire, bien résolu à tirer une éclatante vengeance de l’astucieux cadi. Mais il était entouré de traîtres. Les Berbers de Carmona qu’il avait contraints à s’enrôler sous sa bannière, étaient fort attachés à leur ancien seigneur; ils entretenaient des intelligences avec lui, et en octobre 1035, quelques-uns d’entre eux se rendirent secrètement à Séville. Quand ils y furent arrivés, ils apprirent au cadi et à Mohammed ibn-Abdallâh qu’il leur serait facile de surprendre Yahyâ, attendu que ce prince était presque toujours ivre. Le cadi et son allié résolurent aussitôt de profiter de cet avis. En conséquence, Ismâîl, le fils du cadi, se mit en marche à la tête de l’armée sévillane et accompagné de Mohammed ibn-Abdallâh. La nuit venue, il se tint en embuscade avec le gros de ses forces, et envoya un escadron contre Carmona, dans l’espoir d’attirer Yahyâ hors de la place. Son projet lui réussit. Yahyâ était occupé à boire lorsqu’il fut informé de l’approche des Sévillans. Quittant aussitôt son sofa: «Quel bonheur! s’écria-t-il; Ibn-Abbâd vient me rendre visite! Qu’on s’arme sans perdre un instant! En selle!» Ses ordres furent exécutés, et bientôt après il sortit de la ville, accompagné de trois cents cavaliers. Echauffé par le vin, il se précipita sur les ennemis, sans prendre le temps de ranger ses troupes en bataille et quoique l’obscurité l’empêchât presque de distinguer les objets. Un peu déconcertés d’abord par sa brusque attaque, les Sévillans y répondirent cependant avec vigueur, et quand enfin ils eurent été contraints à la retraite, ils rétrogradèrent vers l’endroit où se trouvait Ismâîl. Dès lors Yahyâ était perdu. Ismâîl fondit sur les ennemis à la tête de ses chrétiens d’Alafoens, et les mit en déroute. Yahyâ lui-même fut tué, et peut-être la plupart de ses soldats auraient-ils partagé son sort, si Mohammed ibn-Abdallâh ne l’eût pas empêché. Il pria Ismâîl d’épargner ces malheureux. «Presque tous, lui dit-il, sont des Berbers de Carmona, qui ont été obligés, bien contre leur gré, à servir un usurpateur qu’ils haïssaient.» Ismâîl céda à ses instances, et ordonna qu’on cessât la poursuite. Cet ordre à peine donné, Mohammed galopa vers Carmona pour se remettre en possession de sa principauté. Les nègres de Yahyâ, qui s’étaient rendus maîtres des portes de la ville, voulaient lui en interdire l’entrée; mais Mohammed, secondé par la population, y pénétra par une brèche; puis il se rendit au palais de Yahyâ, livra les femmes de ce prince à ses fils, et s’appropria tous ses trésors (novembre 1035).

La nouvelle de la mort de Yahyâ causa une joie indicible tant à Séville qu’à Cordoue. Le cadi, quand il la reçut, tomba à genoux pour remercier le ciel, et tous ceux qui l’entouraient suivirent son exemple[30]. Pour le moment il n’avait plus rien à craindre des Hammoudites. Idrîs, un frère de Yahyâ, fut bien proclamé calife à Malaga; mais il lui fallait du temps pour gagner, à force de promesses et de concessions, les chefs berbers à sa cause, et il fut même hors d’état de réduire à l’obéissance Algéziras, où son cousin Mohammed avait été proclamé calife par les nègres[31]. Voyant donc que les circonstances lui étaient propices, le cadi voulut s’installer, avec le soi-disant Hichâm II, dans le palais califal de Cordoue. Mais Ibn-Djahwar n’avait nulle envie d’abdiquer le consulat. Il réussit à convaincre ses concitoyens que le prétendu calife n’était qu’un imposteur; le nom de Hichâm II fut supprimé dans les prières publiques, et lorsque le cadi arriva devant les portes de la ville, il les trouva fermées. N’étant pas assez puissant pour réduire à main armée une ville aussi considérable, force lui fut de retourner d’où il était venu[32].

Il résolut alors de tourner ses armes contre le seul prince slave qui avait refusé de reconnaître Hichâm II. C’était Zohair d’Almérie. Depuis que le calife Câsim, qui voulait se concilier l’affection des Amirides, lui avait donné plusieurs fiefs, Zohair avait fait ordinairement cause commune avec les Hammoudites, et quand Idrîs eut été proclamé calife, il s’était hâté de le reconnaître[33]. Menacé maintenant par le cadi, il conclut une alliance avec Habbous de Grenade; puis, l’armée sévillane s’étant mise en marche, il alla à sa rencontre avec ses propres troupes et celles de son allié, et la contraignit à la retraite[34].

Il était évident que le cadi avait trop présumé de ses forces, et il pouvait craindre que le moment ne vînt où les armées d’Almérie et de Grenade, prenant l’offensive à leur tour, envahiraient le territoire de Séville. Heureusement pour lui, le hasard, qui le servait presque toujours à souhait, voulut que l’un de ses ennemis le débarrassât de l’autre.

II.

A l’époque dont nous parlons, deux hommes également remarquables, mais qui se portaient une haine mortelle, avaient la conduite des affaires à Grenade et à Almérie. C’étaient l’Arabe Ibn-Abbâs et le juif Samuel.

Rabbi Samuel ha-Lévi, qu’on nommait ordinairement Ben-Naghdéla, était né à Cordoue, où il avait étudié le Talmud sous Rabbi Hanokh, le chef spirituel de la communauté juive. Il s’était appliqué aussi, avec beaucoup de succès, à l’étude de la littérature arabe et de presque toutes les sciences que l’on cultivait alors. Au reste, il n’avait été longtemps rien autre chose qu’un simple marchand d’épicerie, d’abord à Cordoue, puis à Malaga, où il s’était établi après la prise de la capitale par les Berbers de Solaimân, lorsqu’un heureux hasard vint l’arracher à son humble condition.

Sa boutique se trouvait près d’un château qui appartenait à Abou-’l-Câsim ibn-al-Arîf, le vizir de Habbous, roi de Grenade. Or, les gens de ce château avaient souvent à écrire à leur maître, mais comme ils étaient illettrés, ils firent rédiger leurs lettres par Samuel. Ces lettres excitèrent l’admiration du vizir, car elles étaient écrites avec la plus grande élégance et artistement émaillées des plus belles fleurs de la rhétorique arabe. Aussi s’empressa-t-il, quand il eut l’occasion de venir à Malaga, de s’enquérir de la personne qui les avait composées. Puis, ayant fait venir le juif: «Il n’est pas digne de toi, lui dit-il, de rester dans une boutique. Tu mérites de briller à la cour, et si tu le veux bien, tu seras mon secrétaire.» Samuel accompagna donc le vizir alors que ce dernier retourna à Grenade, et l’estime qu’Ibn-al-Arîf avait déjà conçue pour lui ne fit que s’accroître quand, dans leurs entretiens sur des affaires d’Etat, il découvrit chez lui une rare intelligence des hommes et des choses, et une sûreté de coup d’œil vraiment merveilleuse. «Tous les conseils que donnait Samuel, dit un historien juif, étaient comme si quelqu’un interrogeait la parole de Dieu.» Aussi le vizir les suivait-il désormais, ce dont il n’eut qu’à se louer. Puis, étant tombé malade et sentant sa fin approcher, il dit à son roi qui était venu le visiter et qui ne savait comment remplacer le fidèle serviteur qu’il allait perdre: «Dans ces derniers temps, seigneur, je ne vous ai jamais conseillé d’après mon propre cœur, mais par l’inspiration de mon secrétaire, le juif Samuel. Fixez vos yeux sur lui, qu’il vous soit un père et un ministre; faites tout ce qu’il vous conseillera, et Dieu vous sera en aide.» Le roi Habbous suivit ce conseil. Il accueillit Samuel dans son palais, et ce juif devint son secrétaire et son conseiller[35].

Dans aucun autre Etat musulman peut-être, un juif n’a gouverné directement et publiquement sous le titre de vizir et de chancelier. Souvent, il est vrai, des juifs ont joui d’une certaine considération auprès des souverains musulmans, qui aimaient surtout à leur confier l’administration des finances; mais d’ordinaire la tolérance musulmane n’allait pas jusqu’à souffrir patiemment qu’un juif fût premier ministre. Aussi la chose, si elle était possible quelque part, ne l’était qu’à Grenade. Les juifs y étaient si nombreux, qu’on l’appelait la ville des juifs[36], et comme ils étaient riches et puissants, ils se mêlaient assez souvent des affaires de l’Etat. C’est là, en un mot, qu’ils avaient trouvé, sinon la terre promise, au moins la manne au désert et le rocher d’Horeb. L’élévation de Samuel s’explique encore d’une autre manière. Il n’était pas facile pour le roi de Grenade de trouver un premier ministre, car, à vrai dire, il ne pouvait confier ce poste important ni à un Berber ni à un Arabe. Dans ce temps-là on voulait qu’un ministre fût très-lettré, qu’il fût en état de composer les lettres que l’on envoyait à d’autres princes et qui s’écrivaient en prose rimée, dans un style extrêmement recherché. Le roi de Grenade surtout tenait à des talents de cette nature. Il ressemblait à un parvenu qui tâche de se donner les airs du grand monde: à demi barbare, il prenait une peine infinie pour ne pas le paraître. Il se piquait d’avoir de la littérature, et prétendait même que la nation dont il était issu, celle de Cinhédja, n’était pas d’origine berbère, mais d’origine arabe[37]. Il lui fallait donc à tout prix un ministre qui ne le cédât en rien à ceux de ses voisins. Mais où le trouver? Ses Berbers savaient fort bien se battre, prendre des villes, les saccager et les brûler, mais ils étaient incapables d’écrire correctement une seule ligne dans la langue du Coran. Et quant aux Arabes, qui ne subissaient son joug qu’en frémissant de rage et de honte, il ne pouvait se fier à eux. Ils auraient tenu à honneur de le tromper, de le trahir. Dans ces circonstances un juif tel que Samuel, qui, selon le témoignage des savants arabes eux-mêmes, avait approfondi toutes les finesses de leur langue; qui, tout zélé qu’il était pour sa religion, ne se faisait cependant point scrupule, quand il écrivait à des musulmans, d’employer les formules religieuses qui leur étaient habituelles[38], devait être pour lui un véritable trésor. Et il n’eut point à rougir de l’avoir élevé au rang de premier ministre: son choix fut approuvé même par les Arabes. Malgré leur intolérance et leurs préjugés contre les enfants d’Israël, ils étaient forcés d’avouer que Samuel était un génie supérieur. Et de fait, son savoir était varié et immense. Il était mathématicien, logicien, astronome[39]; il ne savait pas moins de sept langues[40]. Joignez-y qu’il était fort généreux envers les poètes et les hommes de lettres en général. Aussi ceux qu’il avait comblés de ses faveurs ne tarissaient pas sur son éloge, et le poète Monfatil lui adressa même ces vers, que les écrivains musulmans ne citent qu’avec une sainte horreur:

O toi qui as réuni en ta personne toutes les belles qualités dont d’autres ne possèdent qu’une partie, toi qui as rendu la liberté à la Générosité captive, tu es supérieur aux hommes les plus libéraux de l’Orient et de l’Occident, de même que l’or est supérieur au cuivre. Ah! si les hommes pouvaient distinguer la vérité de l’erreur, ils n’appliqueraient leur bouche que sur tes doigts. Au lieu de chercher à plaire à l’Eternel en baisant la pierre noire à la Mecque, ils baiseraient tes mains, car ce sont elles qui disposent du bonheur. Grâce à toi, j’ai obtenu ici-bas ce que je désirais, et j’espère que, grâce à toi, j’obtiendrai aussi là-haut ce que je souhaite. Quand je me trouve auprès de toi et des tiens, je professe ouvertement la religion qui prescrit d’observer le sabbat, et quand je suis auprès de mon propre peuple, je la professe en secret[41].

Mais ce que les Arabes ne pouvaient estimer à sa juste valeur, c’étaient les services que Samuel rendait à la littérature hébraïque. Et ils étaient très-considérables. Il publia en hébreu une Introduction au Talmud et vingt-deux ouvrages relatifs à la grammaire, parmi lesquels le plus développé et le plus remarquable était le Livre de richesse, qu’un juge fort compétent, un coreligionnaire de Samuel qui florissait au douzième siècle, met au-dessus de tous les autres ouvrages qui traitent de la grammaire. Il était aussi poète: il donna des imitations des Psaumes, des Proverbes et de l’Ecclésiaste. Remplies d’allusions, de proverbes arabes, de sentences empruntées aux philosophes, d’expressions rares tirées des poètes sacrés, ces poésies étaient fort difficiles à comprendre; les juifs, même les plus savants, n’en saisissaient le sens qu’avec l’aide d’un commentaire[42]; mais comme l’affectation et la recherche étaient alors aussi communes dans la littérature hébraïque que dans la littérature arabe qui lui servait de modèle, l’obscurité comptait plutôt pour un mérite que pour un vice. Il veillait, d’ailleurs, avec une sollicitude paternelle sur les jeunes étudiants juifs, et s’ils étaient pauvres, il pourvoyait généreusement à leurs besoins. Il avait à son service des écrivains qui copiaient le Michnâ et le Talmud, et il donnait ces copies en cadeau aux élèves qui n’avaient pas les moyens d’en acheter. Ses bienfaits ne se bornaient pas à ses coreligionnaires d’Espagne. En Afrique, en Sicile, à Jérusalem, à Bagdad, partout enfin les juifs pouvaient compter sur son appui et ses largesses[43]. Aussi les juifs de la principauté de Grenade, voulant lui donner une preuve de leur estime et de leur reconnaissance, lui avaient décerné, dès l’année 1027, le titre de naghîd, c’est-à-dire de chef ou prince des juifs de Grenade.

Comme homme d’Etat, il joignait à un esprit vif et lucide un caractère ferme et une prudence consommée. D’ordinaire—qualité précieuse pour un diplomate—il parlait peu et pensait beaucoup. Il profitait de toutes les circonstances avec un savoir-faire merveilleux; il connaissait le caractère et les passions des hommes, et les moyens de les dominer par leurs vices. De plus, il était homme du monde. Dans les magnifiques salles de l’Alhambra il se montrait si parfaitement à son aise, qu’on l’eût cru né au sein du luxe. Personne ne parlait avec autant d’élégance ou d’adresse, ne maniait mieux la flatterie, ne savait avec plus d’art être caressant ou familier dans le discours, entraînant par sa verve ou persuasif par ses arguments. Et pourtant—chose rare chez ceux qu’un tour de roue de la fortune élève à une subite opulence et à une haute dignité—il n’avait rien de la hauteur d’un parvenu, rien de l’insolente et sotte infatuation généralement familière aux enrichis. Bienveillant et aimable pour tout le monde, il possédait cette dignité vraie qui résulte du naturel, du manque absolu de prétentions. Loin de rougir de son ancienne condition et de la vouloir cacher, il la glorifiait de son mieux, et imposait par sa simplicité même à ses détracteurs[44].

Le vizir de Zohair d’Almérie, Ibn-Abbâs, était aussi un homme fort remarquable. On disait de lui qu’il n’avait point d’égal sous quatre rapports: le style épistolaire, la richesse, l’avarice et la vanité. Sa richesse était en effet presque fabuleuse. On évaluait sa fortune à plus de cinq cent mille ducats[45]. Son palais était meublé avec une magnificence princière et encombré de serviteurs; il y avait cinq cents chanteuses, toutes d’une rare beauté; mais ce que l’on y admirait surtout, c’était une immense bibliothèque, qui, sans compter d’innombrables cahiers détachés, contenait quatre-cent mille volumes. Rien ne semblait manquer au bonheur de ce favori de la fortune. Il était beau et encore jeune, car il comptait à peine trente ans; sa naissance était fort honorable, car il appartenait à l’ancienne tribu des défenseurs de Mahomet; il nageait dans l’or, et d’ailleurs, comme il était fort instruit, qu’il avait la repartie prompte et qu’il s’exprimait avec beaucoup de correction et d’élégance, il jouissait d’une haute réputation littéraire. Malheureusement une sorte de vertige s’était emparé de lui: sa présomption ne connaissait pas de bornes et elle lui avait fait des ennemis innombrables. Les Cordouans surtout étaient furieux contre lui, car une fois qu’il était venu dans leur ville avec Zohair, il avait traité avec le plus grand dédain les hommes les plus distingués par leur naissance ou par leurs talents, et en partant il avait dit: «Je n’ai vu ici que des sâïl et des djâhil (des mendiants et des ignorants).» Le fait est que sa présomption tenait de près à la folie. «Tous les hommes fussent-ils mes esclaves, disait-il dans ses vers, mon âme ne serait pas encore contente. Elle voudrait monter à un endroit plus élevé que les plus hautes étoiles, et arrivée là, elle voudrait monter encore.» Il avait aussi composé ce vers qu’il répétait à tout propos, mais principalement quand il jouait aux échecs:

Lorsqu’il s’agit de moi, le Malheur dort toujours,—et défense expresse lui a été faite de me frapper.

Cet insolent défi jeté à la destinée avait excité à Almérie l’indignation de tout le monde, et un hardi poète se fit l’interprète de l’opinion publique en substituant à la seconde moitié du vers ces mots qui étaient un pronostic véritable:

Mais le temps arrivera où la Destinée, qui ne dort jamais, l’éveillera (éveillera le Malheur).

Arabe pur sang, Ibn-Abbâs haïssait les Berbers et méprisait les juifs. Peut-être ne voulait-il pas précisément que son maître se joignît à la ligue arabe-slave, car dans ce cas Zohair aurait été jeté dans l’ombre par le chef de cette ligue, le cadi de Séville; mais il s’indignait du moins de le voir l’allié d’un Berber qui avait pour ministre un juif qu’il détestait et dont il se savait haï. De concert avec Ibn-Bacanna[46], le vizir des Hammoudites de Malaga, il avait tâché d’abord de renverser Samuel. Pour y parvenir, il avait inventé d’innombrables calomnies, mais sans atteindre son but. Alors il avait essayé de brouiller son maître avec le roi de Grenade, en l’engageant à prêter son appui à Mohammed de Carmona, l’ennemi de Habbous, et ce plan lui avait réussi.

Peu de temps après, dans le mois de juin de l’année 1038[47], Habbous vint à mourir. Il laissa deux fils, dont l’aîné s’appelait Bâdîs et le cadet Bologguîn. Les Berbers et quelques juifs voulaient donner le trône à ce dernier; d’autres juifs, Samuel entre autres, penchaient pour Bâdîs, de même que les Arabes. Une guerre civile eût donc éclaté, si Bologguîn n’eût renoncé spontanément à la couronne, et quand il eut prêté serment à son frère, ses partisans, malgré qu’ils en eussent, furent obligés de suivre son exemple[48].

Le nouveau prince fit tout ce qu’il put pour rétablir l’alliance avec le seigneur d’Almérie, et celui-ci déclara enfin que tout serait réglé dans une entrevue. Accompagné d’un nombreux et magnifique cortége, il se mit donc en marche, et arriva inopinément devant les portes de Grenade, sans avoir demandé la permission de franchir la frontière. Bâdîs fut profondément blessé de cette démarche inconvenante; néanmoins il reçut le prince d’Almérie avec beaucoup d’égards, régala somptueusement les gens de sa suite, et les combla de dons. La négociation, toutefois, n’aboutit pas; ni les princes, ni leurs ministres (Samuel avait conservé son poste) ne purent s’entendre. Joignez-y que Zohair, qui se laissait influencer par Ibn-Abbâs, prenait envers Bâdîs un ton de supériorité fort offensant. Aussi le roi de Grenade songeait déjà à punir le prince d’Almérie de son insolence, lorsqu’un de ses officiers, qui s’appelait Bologguîn, se chargea de faire une dernière tentative pour amener une réconciliation. La nuit venue, il se rendit donc auprès d’Ibn-Abbâs. «Craignez le châtiment de Dieu, lui dit-il. C’est vous qui faites obstacle à un raccommodement, car votre maître se laisse guider par vous. Cependant vous savez aussi bien que nous, qu’à l’époque où nous agissions de concert, nous étions heureux dans toutes nos entreprises, de sorte que nous faisions envie à tout le monde. Eh bien, rétablissons notre alliance! Le point sur lequel nous n’avons pu nous entendre jusqu’ici, c’est l’appui que vous prêtez à Mohammed de Carmona. Abandonnez ce prince à son sort, comme notre émir l’exige, et tout le reste s’arrangera de soi-même.» Ibn-Abbâs lui répondit d’un ton moitié protecteur, moitié dédaigneux, et quand le Berber essaya de toucher son cœur en l’embrassant et en versant des larmes: «Epargne-toi ces démonstrations et ces grands mots, lui dit-il, car ils n’ont aucun effet sur moi. Ce que je te disais hier, je te le dis aujourd’hui: si toi et les tiens, vous ne faites pas ce que nous voulons, je ferai en sorte que vous vous en repentirez.» Exaspéré par ces paroles: «Est-ce là la réponse que je dois rapporter au conseil?» demanda Bologguîn. «Sans doute, lui répondit Ibn-Abbâs, et si tu veux me prêter des termes encore plus forts que ceux dont je me suis servi, je te le permets volontiers.»

Pleurant d’indignation et de rage, Bologguîn retourna auprès de Bâdîs et de son conseil. Puis, quand il eut rapporté l’entretien qu’il avait eu avec le vizir: «Cinhédjites, s’écria-t-il, l’arrogance de cet homme est insupportable. Levez-vous tous pour la rabattre, sinon vos demeures ne vous appartiennent plus!» Les Grenadins partagèrent son courroux, et l’autre Bologguîn, le frère de Bâdîs, se montra le plus indigné de tous. Il somma son frère de prendre à l’instant même les mesures nécessaires pour punir les Almériens, et Bâdîs le lui promit.

En retournant vers ses Etats, Zohair avait à passer plusieurs défilés et un pont auquel un village voisin empruntait son nom d’Alpuente. Bâdîs ordonna de couper ce pont et envoya des soldats qu’il chargea d’occuper les défilés. Toutefois, comme il était moins exaspéré contre Zohair que son frère, et qu’il ne désespérait pas encore tout à fait de ramener l’ancien ami de son père à de meilleurs sentiments, il résolut de le faire avertir secrètement du péril qui le menaçait. A cet effet il eut recours à l’entremise d’un officier berber qui servait dans l’armée almérienne. Cet officier alla trouver Zohair pendant la nuit, et lui parla en ces termes: «Croyez-moi, seigneur, quand je vous assure que vous aurez de la difficulté à passer demain les défilés qui se trouvent sur votre route. Je vous conseille donc de partir à l’instant même; de cette manière vous serez peut-être en état de traverser les défilés avant que les Grenadins aient eu le temps de les occuper, et si alors ils vous poursuivent, vous pourrez leur livrer bataille dans la plaine ou vous mettre en sûreté dans une de vos forteresses.» Ce conseil parut ne pas déplaire à Zohair; mais Ibn-Abbâs, qui assistait à cet entretien, s’écria: «C’est la peur qui le fait parler ainsi.» «Quoi! dit alors l’officier, c’est en parlant de moi que vous dites cela? De moi qui ai pris part à vingt batailles, tandis que vous-même, vous n’en avez jamais vu une seule? Eh bien! vous verrez que l’événement me donnera raison.» Et il sortit indigné.

Les ennemis d’Ibn-Abbâs (et nous avons déjà dit qu’il en avait beaucoup) ont prétendu qu’il avait repoussé le conseil de l’officier berber, non parce qu’il le croyait mauvais, mais parce qu’il désirait que Zohair fût tué. Ibn-Abbâs, disaient-ils, avait l’ambition de régner à Almérie; il voulait donc que Zohair trouvât la mort en combattant contre les Grenadins, et quant à lui-même, il espérait qu’il lui serait possible de se sauver par la fuite et de se faire proclamer souverain à Almérie. Peut-être y a-t-il quelque chose de vrai dans cette accusation; nous verrons du moins que plus tard Ibn-Abbâs se vanta auprès de Bâdîs d’avoir attiré Zohair dans un piége.

Quoi qu’il en soit, Zohair se vit cerné, le lendemain matin (5 août 1038), par les troupes de Grenade. Ses soldats en furent consternés; mais lui-même ne perdit pas sa présence d’esprit. Il rangea aussitôt en bataille ses fantassins noirs, qui étaient au nombre de cinq cents, et ses Andalous; puis il ordonna à son lieutenant Hodhail de fondre sur les ennemis à la tête de la cavalerie slave. Hodhail obéit; mais le combat à peine engagé, il fut démonté, soit par un coup de lance, soit par un faux pas de son cheval, et alors ses cavaliers prirent la fuite dans le plus grand désordre. Au même instant Zohair fut trahi par ses nègres, dans lesquels il avait cependant une grande confiance. Ces nègres passèrent à l’ennemi, après s’être rendus maîtres du dépôt d’armes. Il ne restait donc que les Andalous; mais ceux-ci, qui étaient en général de fort mauvais soldats, n’eurent rien de plus pressé que de s’enfuir, et bon gré, mal gré, Zohair dut en faire autant. Comme le pont d’Alpuente était coupé et que les défilés étaient occupés par les ennemis, les fuyards durent chercher un refuge sur les montagnes. La plupart furent sabrés par les Grenadins qui ne donnaient point de quartier; d’autres trouvèrent la mort dans d’effroyables précipices, et de ce nombre fut Zohair lui-même.

Tous les fonctionnaires civils avaient été faits prisonniers, Bâdis ayant ordonné d’épargner leur vie. Ibn-Abbâs se trouvait parmi eux. Il croyait n’avoir rien à craindre et ne s’inquiétait que de ses livres. «Mon Dieu, mon Dieu, criait-il, que deviendront mes paquets!» Et s’adressant aux soldats qui le conduisaient vers Bâdîs: «Allez dire à votre maître, leur dit-il, qu’il prenne bien soin de mes paquets; il ne faut pas qu’il s’en déchire quelque chose, car ils contiennent des livres d’une valeur inestimable.» Puis, quand il fut arrivé en présence de Bâdîs: «Eh bien, lui dit-il en souriant, n’ai-je pas bien servi vos intérêts, puisque je vous ai livré les chiens que voilà?» et il désigna du doigt les prisonniers slaves. «Rendez-moi maintenant un service à votre tour, continua-t-il; ordonnez qu’on respecte mes livres; rien ne me tient tant au cœur.» Pendant qu’il parlait ainsi, les prisonniers almériens lui jetaient des regards furieux, et l’un d’entre eux, le capitaine Ibn-Chabîb, s’écria en s’adressant à Bâdîs: «Seigneur, je vous en conjure par celui qui vous a donné la victoire, ne laissez pas échapper cet infâme qui a perdu notre maître. Lui seul est coupable de tout ce qui est arrivé, et si je puis être témoin de son supplice, je me laisserai volontiers couper la tête l’instant d’après!» A ces paroles Bâdîs sourit d’une manière bienveillante, et ordonna de rendre la liberté au capitaine. Il fut le seul parmi les militaires qui eût la vie sauve; tous les autres furent livrés successivement au bourreau. Ibn-Abbâs, au contraire, fut le seul parmi les fonctionnaires civils qui ne fût pas remis en liberté. L’orgueilleux vizir connut enfin le malheur qu’il avait défié dans sa folle audace; il voyait s’accomplir la prédiction du poète almérien. Il fut enfermé dans un cachot de l’Alhambra, et les chaînes dont on le chargea ne pesaient pas moins de quarante livres. Il savait que Bâdîs était fort irrité contre lui, et que Samuel désirait sa mort. Toutefois il conservait encore quelque espoir; Bâdîs, à qui il avait fait offrir trente mille ducats comme le prix de sa délivrance, lui avait fait répondre qu’il prendrait sa demande en considération, et il avait laissé passer presque deux mois sans rien décider à son égard. Pendant ce temps des influences contraires se combattaient à la cour de Grenade: d’une part, l’ambassadeur cordouan sollicitait la liberté des prisonniers et principalement d’Ibn-Abbâs; de l’autre, l’ambassadeur et le beau-frère de l’Amiride Abdalazîz de Valence, Abou-’l-Ahwaç Man ibn-Çomâdih, insistait auprès de Bâdîs pour qu’il mît à mort tous les prisonniers, et Ibn-Abbâs en premier lieu. Abdalazîz s’était hâté de prendre possession de la principauté d’Almérie, sous le prétexte qu’elle lui revenait par droit de dévolution, Zohair ayant été un client de sa famille, et il craignait que si Ibn-Abbâs et les autres prisonniers recouvraient la liberté, ils ne lui disputassent le pouvoir. Bâdîs lui-même ne savait à quel parti s’arrêter; la cupidité et le désir de la vengeance se combattaient dans son cœur; mais un soir qu’il se promenait à cheval avec son frère Bologguîn, il lui parla de la proposition d’Ibn-Abbâs et lui demanda son avis. «Quand vous aurez accepté son argent, lui répondit Bologguîn, et qu’il aura recouvré la liberté, il vous suscitera une guerre qui vous coûtera le double de sa rançon. Je suis d’avis que vous ferez bien de le mettre à mort sans retard.»

La promenade finie, Bâdîs se fit amener son prisonnier et lui reprocha ses torts dans les paroles les plus dures. Ibn-Abbâs attendit avec résignation la fin de cette longue invective; puis, quand le roi eut cessé de parler: «Seigneur, s’écria-t-il, je vous en supplie, ayez pitié de moi; délivrez-moi de mes peines!—Tu en seras délivré aujourd’hui même,» lui répondit le prince; et comme il voyait briller une lueur d’espérance sur la pâle et morne figure de son prisonnier, il se tut quelques instants. Puis il reprit avec un sourire féroce: «Tu iras là où tu souffriras bien davantage.» Ensuite il dit à Bologguîn quelques paroles en berber, langue qu’Ibn-Abbâs ne comprenait pas; mais les derniers mots que Bâdîs lui avait adressés, son terrible sourire, son air menaçant et farouche, tout cela lui disait assez clairement que sa dernière heure allait sonner. «Prince, prince, s’écria-t-il en tombant à genoux, épargnez ma vie, je vous en conjure! Ayez pitié de mes femmes, de mes jeunes enfants! Ce n’est pas trente mille ducats que je vous offre, c’est soixante mille; mais au nom de Dieu, laissez-moi la vie!»

Bâdîs l’écouta sans mot dire; puis, brandissant son javelot, il le lui plongea dans la poitrine. Son frère Bologguîn et son chambellan Alî ibn-al-Carawî suivirent son exemple; mais Ibn-Abbâs, qui ne discontinuait pas d’implorer la clémence de ses bourreaux, ne tomba par terre qu’au dix-septième coup (24 septembre 1038)[49].

Grenade ne tarda pas à apprendre que le riche et orgueilleux Ibn-Abbâs avait cessé de vivre. Les Africains s’en réjouirent, mais personne ne reçut cette nouvelle avec autant de satisfaction que Samuel. Il ne lui restait maintenant qu’un seul ennemi dangereux, Ibn-Bacanna, et un pressentiment secret lui disait que celui-là aussi périrait bientôt. De même que les Arabes, les juifs croyaient alors qu’on entendait parfois dans son sommeil un esprit qui prédisait l’avenir en vers, et une nuit qu’il dormait, Samuel entendit une voix qui lui récitait trois vers hébreux, dont voici le sens:

Déjà Ibn-Abbâs a péri, ainsi que ses amis et ses affidés; à Dieu louange et sanctification! Et l’autre ministre, celui qui complotait avec lui, sera promptement abattu et broyé comme la vesce. Que sont devenus tous leurs murmures, leur méchanceté et leur puissance?—Que le nom de Dieu soit sanctifié[50]!

Peu d’années plus tard, comme nous serons obligé de le raconter, Samuel vit s’accomplir cette prédiction; tant il est vrai que les sentiments de haine ou d’amour donnent parfois une singulière prescience de l’avenir.

III.

Bien malgré lui, Bâdîs avait rendu aux coalisés qui reconnaissaient le soi-disant Hichâm pour calife, un éclatant service alors qu’il fit assaillir et tuer Zohair. L’Amiride Abdalazîz de Valence, qui, comme nous l’avons dit, avait pris possession de la principauté d’Almérie, ne fut pas en état, il est vrai, de prêter du secours à son allié, le cadi de Séville, car il fut bientôt obligé de se défendre contre Modjéhid de Dénia, qui voyait de fort mauvais œil l’agrandissement des Etats de son voisin[51]; mais au moins le cadi n’avait plus à craindre une guerre contre Almérie, et parfaitement rassuré de ce côté-là, il ne songea désormais qu’à prendre l’offensive contre les Berbers, en commençant par Mohammed de Carmona, avec lequel il s’était brouillé. En même temps il entretenait des intelligences avec une faction à Grenade, et tâchait d’y faire éclater une révolution.

Bien des gens à Grenade étaient mécontents de Bâdîs. Au commencement de son règne, ce prince avait donné quelques espérances[52]; mais dans la suite il s’était montré de plus en plus cruel, perfide, sanguinaire et adonné à la plus honteuse ivrognerie. D’abord on se plaignit, puis on murmura, à la fin on conspira.

L’âme du complot était un aventurier qui s’appelait Abou-’l-Fotouh. Né à une grande distance de l’Espagne, d’une famille arabe établie dans le Djordjân, l’ancienne Hyrcanie, il avait étudié les belles-lettres, la philosophie et l’astronomie sous les professeurs les plus renommés de Bagdad. Mais il était encore autre chose qu’un savant: excellent cavalier et guerrier intrépide, il appréciait un noble coursier ou une épée bien trempée aussi bien qu’un beau poème ou un profond traité scientifique. Arrivé en Espagne dans l’année 1015, probablement pour y chercher fortune, il passa quelque temps à la cour de Modjéhid de Dénia. Là il s’entretenait tantôt de littérature avec ce savant prince, ou travaillait à son commentaire sur le traité grammatical qui porte le titre de Djomal; tantôt il combattait aux côtés du prince en Sardaigne; maintefois aussi il méditait sur les questions philosophiques les plus abstraites, ou tâchait de deviner l’avenir en observant le cours des astres. Ensuite, étant allé à Saragosse, la résidence de Mondhir, ce prince le prit d’abord en amitié et lui confia l’éducation de son fils; mais comme d’après l’observation fort juste, quoiqu’un peu rebattue, de l’historien arabe que nous suivons ici, les temps changent et les hommes avec eux, Mondhir lui fit un jour entendre qu’il n’avait plus besoin de ses services, et que, par conséquent, il lui permettait de quitter Saragosse. Abou-’l-Fotouh alla alors s’établir à Grenade, où il ouvrit un cours sur les anciennes poésies, et notamment sur le recueil connu sous le nom de Hamâsa[53]; mais il y fit encore autre chose: sachant que Bâdîs avait beaucoup d’ennemis, il stimula l’ambition de Yazîr, un cousin germain du roi, en l’assurant qu’il avait lu dans les étoiles que Bâdîs perdrait le trône et que son cousin régnerait trente ans. Il réussit ainsi à former une conspiration; mais Bâdîs ayant découvert le complot avant le temps fixé pour son exécution, Abou-’l-Fotouh, Yazîr et les autres conjurés eurent à peine le temps de se soustraire par la fuite à sa vengeance. Ils allèrent chercher un refuge auprès du cadi de Séville, sans doute leur complice, bien qu’il soit impossible de dire jusqu’à quel point il l’était[54].

Sur ces entrefaites, le cadi avait attaqué Mohammed de Carmona, et son armée, commandée comme à l’ordinaire par son fils Ismâîl, avait déjà remporté de brillants avantages. Ossuna et Ecija avaient été forcées de se rendre, Carmona elle-même était assiégée. Réduit à la dernière extrémité, Mohammed demanda du secours à Idrîs de Malaga et à Bâdîs. L’un et l’autre répondirent à son appel: Idrîs, qui était malade, lui envoya des troupes sous les ordres de son ministre Ibn-Bacanna; Bâdîs vint en personne avec les siennes. Ces deux armées s’étant réunies, Ismâîl, plein de confiance dans le nombre et dans la bravoure de ses soldats, leur offrit aussitôt la bataille; mais Bâdîs et Ibn-Bacanna, voyant que l’ennemi avait la supériorité du nombre ou le croyant du moins, n’osèrent l’accepter, et sans trop se mettre en peine du seigneur de Carmona, ils l’abandonnèrent à son sort; l’un reprit la route de Grenade, l’autre celle de Malaga. Ismâîl se mit aussitôt à la poursuite des Grenadins. Heureusement pour Bâdîs, il y avait à peine une heure qu’Ibn-Bacanna s’était séparé de lui; il lui envoya donc en toute hâte un courrier, en le conjurant de venir à son secours, puisque, sans cela, il allait être écrasé par les Sévillans. Ibn-Bacanna le rejoignit sans retard, et les deux armées ayant opéré leur jonction dans le voisinage d’Ecija, elles attendirent l’ennemi de pied ferme.

Les Sévillans, qui croyaient avoir affaire à une armée en retraite, furent désagréablement surpris lorsqu’ils vinrent se heurter contre deux armées parfaitement préparées à les recevoir. Démoralisés par cette circonstance inattendue, le premier choc suffit pour jeter le désordre dans leurs rangs. Vainement Ismâîl tâcha-t-il de les rallier et de les ramener au combat: victime de sa bravoure, il fut tué le premier de tous. Dès lors les Sévillans ne songèrent plus qu’à se sauver[55].

Demeuré maître du champ de bataille après une si facile victoire et ayant établi son camp près des portes d’Ecija, Bâdîs fut fort étonné en voyant venir Abou-’l-Fotouh se jeter à ses pieds. Ce qui l’amenait, c’était l’amour de sa famille. Il avait été obligé de quitter Grenade avec tant de précipitation, qu’il avait dû abandonner à leur sort sa femme et ses enfants. Il savait que Bâdîs les avait fait arrêter par le nègre Codâm, son grand prévôt, son Tristan-l’Ermite à lui, et que Codâm les avait fait enfermer à Almuñecar. Or, il aimait passionnément sa femme, une jeune et belle Andalouse, et sa tendresse pour ses enfants, un fils et une fille, était extrême. Ne pouvant se résoudre à vivre sans eux, et craignant surtout que Bâdîs ne se vengeât de son crime sur ces têtes chéries, il venait maintenant implorer son pardon, et quoiqu’il connût l’humeur implacable et sanguinaire du tyran, il espérait néanmoins que cette fois il ne serait pas inflexible, attendu qu’il avait déjà fait grâce à son oncle Abou-Rîch, qui avait également trempé dans le complot.

S’agenouillant donc devant le prince:

—Seigneur, lui dit-il, ayez pitié de moi! Je vous assure que je suis innocent.

—Quoi, s’écria Bâdîs le regard enflammé de colère, tu oses te présenter devant moi? Tu as semé la discorde dans ma famille, et à présent tu viens me dire que tu n’es pas coupable! Crois-tu donc qu’il soit si facile de me tromper?

—Pour l’amour de Dieu, soyez clément, seigneur! Souvenez-vous qu’un jour vous m’avez pris sous votre protection, et que, condamné à vivre loin des lieux qui m’ont vu naître, je suis déjà assez malheureux. Ne m’imputez pas le crime commis par votre cousin; je n’y ai participé d’aucune manière. Il est vrai que je l’ai accompagné dans sa fuite; mais je l’ai fait parce que, comme vous me saviez lié avec lui, je craignais d’être puni comme son complice. Me voici devant vous: si vous le voulez absolument, je suis prêt à m’avouer coupable d’un crime dont je suis innocent, pourvu que de cette manière je puisse obtenir votre pardon. Traitez-moi comme il sied à un grand roi, à un monarque qui est placé trop haut pour avoir de la rancune contre un pauvre homme comme moi, et rendez-moi ma famille.

—Certes, je te traiterai comme tu le mérites, s’il plaît à Dieu. Retourne à Grenade; tu y retrouveras ta famille, et quand j’y serai revenu, je règlerai tes affaires.

Rassuré par ces paroles, dont il ne remarqua pas d’abord l’ambiguïté, Abou-’l-Fotouh prit le chemin de Grenade sous l’escorte de deux cavaliers. Mais quand il fut arrivé dans le voisinage de la ville, Codâm le nègre exécuta les ordres qu’il venait de recevoir de son maître. Il fit donc arrêter Abou-’l-Fotouh par ses satellites, qui, après lui avoir rasé la tête, le placèrent sur un chameau. Un nègre d’une force herculéenne monta derrière lui, et se mit à le souffleter sans relâche. De cette manière il fut promené par les rues, après quoi on le jeta dans un cachot fort étroit, qu’il dut partager avec un de ses complices, un soldat berber qui avait été fait prisonnier dans la bataille d’Ecija.

Plusieurs jours se passèrent. Bâdîs était déjà de retour et pourtant il n’avait encore rien décidé à l’égard d’Abou-’l-Fotouh. Cette fois, au rebours de ce qui s’était passé alors qu’il s’agissait d’Ibn-Abbâs, c’était Bologguîn qui l’empêchait de prononcer l’arrêt fatal. Bologguîn s’intéressait au docteur, on ne sait pourquoi; il tâchait de prouver son innocence, et il le défendait avec tant de chaleur, que Bâdîs, craignant de le mécontenter, hésitait à prendre une résolution. Mais un jour que Bologguîn se grisait dans une orgie—ce qui lui arrivait fréquemment, de même qu’à son frère—Bâdîs se fit amener Abou-’l-Fotouh ainsi que son compagnon. Dès qu’il vit le docteur, il vomit contre lui un torrent d’injures; après quoi il continua en ces termes: «Tes étoiles ne t’ont servi de rien, menteur que tu es! N’avais-tu pas promis à ton émir, à ce pauvre imbécile dont tu avais fait ta dupe, qu’il m’aurait bientôt en son pouvoir et qu’il régnerait trente ans sur mes Etats? Pourquoi n’as-tu pas plutôt dressé ton propre horoscope? Tu aurais pu te préserver alors d’un grand malheur. Ta vie, misérable, est à présent entre mes mains!»

Abou-’l-Fotouh ne lui répondit rien. Quand il espérait revoir une épouse et des enfants qu’il adorait, il s’était abaissé à la prière et au mensonge; mais à présent, pleinement convaincu que rien ne pourrait fléchir ce perfide et farouche tyran, il retrouva toute sa fierté, toute la force de son âme, toute l’énergie de son caractère. Les yeux fixés sur le sol, un sourire méprisant sur les lèvres, il garda un silence plein de dignité. Cette attitude noble et calme mit le comble à l’irritation de Bâdîs. Ecumant de rage, il bondit de son siége, et tirant son épée, il la plongea dans le cœur de sa victime. Abou-’l-Fotouh reçut le coup fatal sans sourciller, sans qu’une plainte s’échappât de sa poitrine, et son courage arracha à Bâdîs lui-même un cri d’admiration involontaire. Puis, s’adressant à Barhoun, un de ses esclaves: «Tu couperas la tête à ce cadavre, lui dit le roi, et tu la feras attacher à un poteau. Quant au corps, tu l’enterreras à coté de celui d’Ibn-Abbâs. Il faut que mes deux ennemis reposent l’un à côté de l’autre jusqu’au jour du dernier jugement.... Et maintenant c’est ton tour. Approche, soldat!»

Le Berber auquel s’adressaient ces paroles était en proie à une indicible angoisse et tremblait de tous ses membres. Tombant à genoux, il tâcha de s’excuser de son mieux et conjura le prince d’épargner sa vie. «Misérable, lui dit alors Bâdîs, as-tu donc perdu toute honte? Le docteur chez qui un peu de crainte eût été excusable, a subi la mort avec un courage héroïque, comme tu as pu le voir; il n’a pas daigné m’adresser une seule parole, et toi, vieux guerrier, toi qui te comptais parmi les plus braves, tu montres tant de lâcheté? Que Dieu n’ait pas pitié de toi, misérable!» Et il lui coupa la tête. (20 octobre 1039.)

Ainsi que Bâdîs l’avait ordonné, Abou-’l-Fotouh fut enseveli à côté d’Ibn-Abbâs. Les regrets de la partie intelligente et lettrée de la population de Grenade le suivirent dans la tombe, et maintefois, en passant près de l’endroit qui renfermait sa dépouille mortelle, l’Arabe, condamné à porter en silence le joug d’un étranger et d’un barbare, murmurait tout bas: «Ah! quels savants incomparables étaient-ils, ceux dont les ossements reposent ici!... Dieu seul est immortel; que son nom soit glorifié et sanctifié!»[56]

IV.

Le sanguinaire tyran de Grenade devenait de plus en plus le chef de son parti. Il est vrai qu’il reconnaissait encore la suzeraineté des Hammoudites de Malaga, mais ce n’était que pour la forme. Ces princes étaient très-faibles: ils se laissaient dominer par leurs ministres, ils s’exterminaient les uns les autres par le fer ou par le poison, et loin de pouvoir songer à contrôler leurs puissants vassaux, ils s’estimaient heureux s’ils réussissaient à régner, avec quelque apparence de tranquillité, sur Malaga, Tanger et Ceuta.

Il y avait, d’ailleurs, une profonde différence entre ces deux cours. A celle de Grenade il n’y avait que des Berbers ou des hommes qui, comme le juif Samuel, agissaient constamment dans l’intérêt berber. Il y régnait, par conséquent, une remarquable unité de vues et de plans. A la cour de Malaga, au contraire, il y avait aussi des Slaves, et tôt ou tard les jalousies, les rivalités, les haines, qui avaient tant contribué à renverser les Omaiyades, devaient s’y faire jour.

Le calife Idrîs Ier, déjà malade au moment où il envoya ses troupes contre les Sévillans, rendit le dernier soupir deux jours après qu’il eut reçu la tête d’Ismâîl, qui avait été tué dans la bataille d’Ecija. Aussitôt la lutte s’engage entre Ibn-Bacanna, le ministre berber, et Nadjâ, le ministre slave. Le premier veut donner le trône à Yahyâ, le fils aîné d’Idrîs, pleinement convaincu que dans ce cas le pouvoir lui appartiendra. Le Slave s’y oppose. Premier ministre dans les possessions africaines, il y proclame calife Hasan ibn-Yahyâ, un cousin germain de l’autre prétendant, et prépare tout pour passer le Détroit avec lui. D’un caractère moins ferme, moins audacieux, le ministre berber se laisse intimider par l’attitude menaçante du Slave. Ne sachant à quelle résolution s’arrêter, il veut tantôt persister dans son projet, et tantôt y renoncer. Dans son indécision, il néglige de prendre les mesures nécessaires. Tout à coup il voit la flotte africaine mouiller dans la rade de Malaga. Il s’enfuit en toute hâte, et se retire à Comarès avec son prétendant. Hasan, maître de la capitale, lui fait dire qu’il lui pardonne et qu’il lui permet de revenir. Le Berber se fie à sa parole, mais on lui coupe la tête. La prédiction que le juif Samuel avait cru entendre dans son rêve, s’était donc accomplie.

Bientôt après, le compétiteur de Hasan fut aussi mis à mort. Peut-être Nadjâ fut-il seul coupable de ce crime, comme quelques historiens donnent à l’entendre; mais Hasan dut en subir la punition. Il fut empoisonné par sa femme, la sœur du malheureux Yahyâ.

Alors Nadjâ crut pouvoir se passer d’un prête-nom. D’un souverain il voulait posséder non-seulement l’autorité, mais aussi le titre. Ayant donc tué le fils de Hasan, qui était encore fort jeune, et jeté son frère Idrîs en prison, il se proposa hardiment aux Berbers comme souverain, et tâcha de les gagner par les promesses les plus brillantes. Quoique profondément indignés de son incroyable audace, de son ambition sacrilége—car ils avaient pour les descendants du Prophète une vénération presque superstitieuse—les Berbers crurent toutefois devoir attendre, pour le punir, un moment plus favorable. Ils répondirent donc qu’ils lui obéiraient et lui prêtèrent serment.

Nadjâ annonça alors son intention d’aller enlever Algéziras au Hammoudite Mohammed qui y régnait. On se mit en campagne; mais déjà dans les premières rencontres avec l’ennemi, le Slave put remarquer que les Berbers se battaient mollement et qu’il ne pouvait pas compter sur eux. Il crut donc agir sagement en donnant l’ordre de la retraite. Il avait formé le projet d’exiler les Berbers les plus suspects dès qu’il serait de retour dans la capitale, de gagner les autres à force d’argent, et de s’entourer d’autant de Slaves que cela lui serait possible. Mais ses ennemis les plus acharnés furent informés de son plan ou le devinèrent, et au moment où l’armée passait par un étroit défilé, ils fondirent sur l’usurpateur et le tuèrent (5 février 1043[57]).

Pendant que la plus grande confusion régnait parmi les troupes, les Berbers poussant des cris de joie et les Slaves prenant la fuite parce qu’ils craignaient de partager le sort de leur chef, deux des meurtriers galopèrent vers Malaga à bride abattue. En arrivant dans la ville: «Bonne nouvelle, bonne nouvelle, crièrent-ils, l’usurpateur est mort!» Puis, se précipitant sur le lieutenant de Nadjâ, ils l’assassinèrent. Idrîs, le frère de Hasan, fut tiré de sa prison et proclamé calife.

Dès lors le rôle des Slaves était fini à Malaga; mais la tranquillité, un moment rétablie, ne fut pas de longue durée.

Idrîs II n’était pas, à coup sûr, un grand esprit, mais il était bon, charitable, presque exclusivement occupé de répandre des bienfaits. S’il n’eût tenu qu’à lui, personne n’eût été malheureux. Il rappela tous les exilés, de quelque parti qu’ils fussent, et leur rendit leurs biens; jamais il ne voulait prêter l’oreille à un délateur; chaque jour il faisait distribuer cinq cents ducats aux pauvres. Sa sympathie pour les hommes du peuple, avec lesquels il aimait à s’entretenir, contrastait singulièrement avec le faste, l’ostentation et la scrupuleuse étiquette de sa cour. En leur qualité de descendants du gendre du Prophète, les Hammoudites étaient, aux yeux de leurs sujets, presque des demi-dieux. Pour entretenir une illusion si favorable à leur autorité, ils se montraient rarement en public et s’entouraient d’une sorte de mystère. Idrîs lui-même, malgré la simplicité de ses goûts, ne s’écarta pas du cérémonial établi par ses prédécesseurs: un rideau le dérobait aux regards de ceux qui lui parlaient; seulement, comme il était la bonhomie en personne, il oubliait parfois son rôle. Un jour, par exemple, un poète de Lisbonne lui récita une ode. Il vanta sa charité et glorifia aussi sa noble origine. «Tandis que les autres mortels ont été créés d’eau et de poussière, disait-il dans son langage bizarre, les descendants du Prophète ont été créés de l’eau la plus pure, l’eau de la justice et de la piété. Le don de la prophétie est descendu sur leur aïeul, et l’ange Gabriel, invisible pour nous, plane sur leur tête. Le visage d’Idrîs, le commandeur des croyants, ressemble au soleil levant, qui éblouit par ses rayons les yeux de ceux qui le regardent, et pourtant, prince, nous voudrions vous voir, afin de pouvoir profiter de votre lumière, émanation de celle qui entoure le seigneur de l’univers.» «Lève le rideau!» dit alors le calife à son chambellan, car jamais il ne repoussait une prière. Plus heureux que cette pauvre amante de Jupiter qui périt victime de sa fatale curiosité, le poète put alors contempler à son aise la figure de son Jupiter à lui, laquelle, si elle ne répandait pas une lumière foudroyante, portait au moins l’empreinte de la bienveillance et de la bonté. Peut-être lui plut-elle mieux, telle qu’elle était, que si elle eût été entourée de ces rayons éblouissants dont il avait parlé dans ses vers. Il est certain du moins qu’ayant reçu un beau cadeau, il se retira fort content.

Malheureusement pour la dignité et la sûreté de l’Etat, Idrîs joignait à une grande bonté de cœur une extrême faiblesse de caractère. Il ne savait ou n’osait rien refuser à qui que ce fût. Bâdîs ou un autre lui demandait-il un château ou autre chose, il lui accordait toujours sa demande. Un jour Bâdîs le somma de lui livrer son vizir, lequel avait eu le malheur de lui déplaire. «Hélas, mon ami, dit alors Idrîs à son ministre, voici une lettre du roi de Grenade dans laquelle il me demande de vous mettre entre ses mains. J’en suis bien affligé, mais vraiment, je n’ose lui répondre par un refus.—Faites donc ce qu’il veut, répondit cet excellent homme, un vieux serviteur de la famille; Dieu me donnera des forces, et vous verrez que je saurai supporter mon sort avec résignation et avec courage.» Arrivé à Grenade, il eut la tête coupée....

Tant de faiblesse irrita les Berbers, déjà blessés par la sympathie qu’Idrîs montrait pour le peuple, par ses tendances socialistes comme on dirait aujourd’hui; mais elle exaspéra surtout les nègres. Accoutumés au régime du fouet, du sabre et de la potence, ils méprisaient un maître qui ne prononçait jamais un arrêt de mort. Il y avait donc beaucoup de mécontentement, lorsque le gouverneur du château d’Airos[58] donna le signal de la révolte. Geôlier des deux cousins d’Idrîs, il les remit en liberté, et proclama calife l’aîné, Mohammed. Alors les nègres qui formaient la garnison du château de Malaga, se mirent en insurrection et invitèrent Mohammed à se rendre au milieu d’eux. Le peuple de Malaga, toutefois, rempli d’amour pour le prince qui avait été son bienfaiteur, ne l’abandonna pas à l’heure du danger. Ces braves gens accoururent en foule auprès de lui et demandèrent à grands cris des armes, en l’assurant que, s’ils en avaient, les nègres ne tiendraient pas une heure dans le château. Idrîs les remercia de leur dévoûment, mais il refusa leur offre en disant: «Retournez dans vos demeures; je ne veux pas qu’il périsse un seul homme pour ma querelle.» Mohammed put donc faire son entrée dans la capitale, et Idrîs alla le remplacer dans la prison d’Airos. Ils avaient échangé leurs rôles (1046-7).

Le nouveau calife ne ressemblait pas à son prédécesseur, mais à sa mère, une vaillante amazone qui aimait à vivre dans les camps, à surveiller les préparatifs d’une bataille ou les travaux d’un siége, à stimuler par ses paroles ou par son or le courage des soldats. Il poussait la bravoure jusqu’à la témérité; mais il était en même temps d’une sévérité inexorable, et si Idrîs avait manqué d’énergie, Mohammed (tel, du moins, fut bientôt l’avis des auteurs de la révolution) n’en avait que trop. C’était la fable des grenouilles qui avaient demandé un roi à Jupiter. A l’exemple de la «gent marécageuse,» comme dit le bon la Fontaine, Berbers et nègres en vinrent bientôt à maudire la terrible grue et à regretter le pacifique soliveau. Un complot se forma; les conjurés entrèrent en négociations avec le gouverneur d’Airos qui se laissa facilement gagner par eux, et qui rendit la liberté à Idrîs II, après l’avoir reconnu pour calife. Cette fois Idrîs ne recula pas devant l’idée d’une guerre civile; le monotone séjour dans un cachot avait vaincu ses scrupules; mais Mohammed, soutenu par sa mère, combattit ses adversaires avec tant de vigueur, qu’il les contraignit à mettre bas les armes. Cependant ils ne lui livrèrent pas Idrîs; avant de faire leur soumission, ils le firent passer en Afrique, où commandaient deux affranchis berbers, à savoir Sacaute[59], qui était gouverneur de Ceuta, et Rizc-allâh, qui l’était de Tanger. Sacaute et Rizc-allâh l’accueillirent avec beaucoup d’égards et firent faire les prières publiques en son nom; mais au reste ils ne lui concédèrent aucune autorité réelle; jaloux de leur propre pouvoir, ils le gardèrent étroitement, l’empêchèrent de se montrer en public, et ne permirent à personne d’approcher de lui. Quelques seigneurs berbers, ennemis secrets des deux gouverneurs, trouvèrent cependant le moyen de lui parler et lui dirent: «Ces deux esclaves vous traitent comme un captif et vous empêchent de gouverner par vous-même. Donnez-nous plein pouvoir et nous saurons bien vous délivrer.» Mais Idrîs, toujours doux et débonnaire, refusa leur offre; dans la candeur de son âme, il raconta même aux deux gouverneurs tout ce qu’il venait d’entendre. Les seigneurs en question furent frappés à l’instant même d’une sentence d’exil; mais comme il y avait peut-être quelque raison de craindre qu’une autre fois Idrîs ne prêtât l’oreille aux insinuations des mécontents, Sacaute et Rizc-allâh le renvoyèrent en Espagne, sans cesser toutefois de le reconnaître comme calife dans les prières publiques. Idrîs alla chercher un asile auprès du chef berber de Ronda[60].

Sur ces entrefaites, les mécontents de Malaga avaient imploré le secours de Bâdîs. Celui-ci déclara d’abord la guerre à Mohammed, mais bientôt après, il se réconcilia avec lui. Alors on proclama le prince d’Algéziras, qui portait aussi le nom de Mohammed et qui prit à son tour le titre de calife. A cette époque il y en avait donc quatre depuis Séville jusqu’à Ceuta: c’étaient le soi-disant Hichâm II à Séville, Mohammed à Malaga, l’autre Mohammed à Algéziras, et enfin Idrîs II. Deux d’entre eux n’avaient en réalité aucun pouvoir; les deux autres étaient des princes d’une mince importance, des roitelets, et l’abus du titre de calife était d’autant plus ridicule que, dans sa véritable acception, il indiquait le souverain de tout le monde musulman.

Le prince d’Algéziras échoua dans sa tentative. Abandonné par ceux qui l’avaient appelé, il retourna précipitamment dans son pays, et mourut, peu de jours après, de honte et de douleur (1048-9).

Quatre ou cinq ans plus tard, Mohammed de Malaga rendit aussi le dernier soupir. Un de ses neveux (Idrîs III) aspira au trône, mais sans succès; cette fois, on rétablit le bon Idrîs II, et le destin ayant enfin cessé de le persécuter, il régna paisiblement jusqu’à ce qu’il payât, lui aussi, son tribut à la nature (1055). Un autre Hammoudite crut régner à sa place, mais Bâdîs frustra ses espérances. Véritable chef du parti berber, le roi de Grenade ne voulait plus d’un calife; il avait résolu d’en finir avec les Hammoudites et d’incorporer la principauté de Malaga dans ses Etats. Il exécuta son projet sans rencontrer de grands obstacles. Les Arabes, il est vrai, ne se soumirent à lui qu’à contre-cœur; mais ayant gagné les plus influents d’entre eux, tels que le vizir-cadi Abou-Abdallâh Djodhâmî[61], il se soucia peu des murmures des autres; et quant aux Berbers, comme ils étaient convaincus de la faiblesse de leurs princes et de la nécessité de s’unir étroitement à leurs frères de Grenade, s’ils voulaient se maintenir contre le parti arabe qui gagnait chaque jour du terrain dans le Sud-ouest, ils favorisèrent les projets de Bâdîs plutôt qu’ils ne les contrarièrent. Le roi de Grenade devint donc maître de Malaga et tous les Hammoudites furent exilés. Ils jouèrent encore un rôle en Afrique, mais celui qu’ils avaient rempli en Espagne était terminé[62].

V.

Afin de ne pas interrompre notre rapide esquisse de l’histoire de la principauté de Malaga, nous avons tant soit peu anticipé sur les événements, et comme à présent nous allons jeter un coup d’œil sur les progrès que le parti arabe avait faits dans cet intervalle, nous devons nous reporter quelques années en arrière.

Le cadi de Séville, Abou-’l-Câsim Mohammed, étant mort à la fin de janvier 1042, son fils Abbâd, qui comptait alors vingt-six ans, lui avait succédé sous le titre de hâdjib, ou premier ministre du soi-disant Hichâm II. Dans l’histoire il est connu sous le nom de Motadhid, et bien qu’il ne prît ce titre que plus tard, nous l’appellerons ainsi dès à présent, afin d’éviter la confusion qu’un changement de nom pourrait faire naître.

Le nouveau chef du parti arabe dans le Sud-ouest réalisait en sa personne une des physionomies les plus accentuées qu’ait jamais produites la verte vieillesse d’une société. C’était en tout point le digne rival de Bâdîs, le chef de la faction opposée. Soupçonneux, vindicatif, perfide, tyrannique, cruel et sanguinaire comme lui, comme lui adonné à l’ivrognerie, il le surpassait en luxure. Nature mobile et voluptueuse s’il en fut, ses appétits étaient insatiables et incessants. Aucun prince d’alors n’avait un sérail aussi nombreux que le sien: huit cents jeunes filles, assure-t-on, y entrèrent successivement[63].

D’ailleurs, malgré la ressemblance générale, les deux princes n’avaient pas tout à fait le même caractère; leurs goûts, leurs habitudes différaient sur bien des points. Bâdîs était un barbare ou peu s’en faut; il dédaignait les belles manières, la culture de l’esprit, la civilisation. Point de poètes dans les salles de l’Alhambra; parlant ordinairement le berber, Bâdîs aurait à peine compris leurs odes. Motadhid, au contraire, avait reçu une éducation soignée; il ne pouvait prétendre, à la vérité, au titre de savant; il n’avait pas fait de vastes lectures; mais, comme il était doué d’un tact fin et pénétrant et d’une excellente mémoire, il savait plus qu’un homme du monde ne sait ordinairement. Les poèmes qu’il composa, et qui, indépendamment de leur valeur littéraire, ne sont pas sans intérêt quand on veut connaître à fond son caractère, lui valurent parmi ses contemporains la réputation d’un bon poète[64]. Il était ami des lettres et des arts. Pour un peu d’encens, il comblait les poètes de cadeaux. Il aimait à faire bâtir de magnifiques palais[65]. Jusque dans la tyrannie il apportait une certaine érudition; il avait pris pour modèle le calife de Bagdad dont il avait adopté le titre, tandis que Bâdîs ignorait probablement à quelle époque ce calife avait vécu. Buveurs tous les deux, Bâdîs se grisait brutalement, grossièrement, sans honte ni vergogne, comme un rustre ou comme un troupier. Motadhid, toujours homme du monde, toujours grand seigneur, ne faisait rien sans grâce; il apportait un certain bon goût, une certaine distinction, jusque dans ses orgies, et tout en buvant d’une manière immodérée, lui-même et ses compagnons de débauche improvisaient des chansons bachiques qui se distinguaient par un tact merveilleux, par une grande délicatesse d’expression. Sa puissante organisation se prêtait également au plaisir et au travail; viveur effréné et travailleur prodigieux, il passait de la fièvre des passions à celle des affaires. Il aimait à s’absorber tout entier dans ses occupations de prince, mais après des efforts surhumains qu’il faisait pour regagner le temps donné aux plaisirs, il lui fallait l’ivresse de nouveaux désordres pour retremper ses forces[66]. Chose étrange! ce tyran dont le terrible regard faisait trembler les nombreuses beautés de son sérail, a composé pour quelques-unes d’entre elles des vers d’une galanterie exquise, d’une suavité charmante.

Il y avait donc entre Bâdîs et Motadhid la distance qui sépare le scélérat barbare du scélérat civilisé; mais, à tout prendre, le barbare était le moins profondément dépravé des deux. Bâdîs apportait une certaine franchise brutale jusque dans le crime; Motadhid était impénétrable, même pour ses affidés. Tandis que son regard scrutateur épiait sans cesse les pensées les plus secrètes des autres et les devinait, personne ne surprenait jamais un mouvement de sa physionomie ni un accent de sa parole[67]. Le prince de Grenade payait de sa personne sur les champs de bataille; celui de Séville, quoiqu’il fût presque constamment en guerre et qu’il ne manquât pas de courage, ne commanda ses troupes qu’une ou deux fois dans toute sa vie; d’ordinaire il traçait du fond de sa tanière, comme dit un historien arabe, les plans de campagne à ses généraux[68]. Les ruses de Bâdîs étaient grossières et il était facile de les déjouer; celles de Motadhid, bien calculées et subtiles, échouaient rarement. C’était là son fort, et l’on raconte à ce sujet une histoire qui mérite d’être rapportée.

En guerre contre Carmona, Motadhid entretenait une correspondance secrète avec un habitant arabe de cette ville, qui l’informait des mouvements et des desseins des Berbers. Afin que les lettres qu’ils s’écrivaient ne fussent pas interceptées et que personne ne soupçonnât leurs intrigues, il fallait naturellement une grande circonspection. Or, Motadhid, d’après un plan qu’il avait concerté avec son espion, fit venir un jour dans son palais un paysan des environs, homme simple et sans malice s’il en fut, et lui dit: «Ote ta casaque qui ne vaut rien, et revêts cette djobba. Elle est assez belle comme tu vois, et je t’en fais cadeau à condition que tu feras ce que je vais te dire.» Rempli de joie, le paysan revêtit la djobba sans soupçonner que la doublure de cet habit cachait une lettre que Motadhid voulait faire tenir à son espion, et promit d’exécuter fidèlement les ordres que le prince voudrait bien lui donner. «Fort bien, reprit alors Motadhid; voici ce que tu as à faire: tu prendras le chemin de Carmona; quand tu seras arrivé dans le voisinage de cette ville, tu ramasseras du bois et tu en formeras un fagot. Cela fait, tu entreras dans la ville et tu iras le mettre à l’endroit où les marchands de fagots se tiennent ordinairement; mais tu ne vendras le tien qu’à celui qui t’en offrira cinq dirhems.»

Le paysan, quoiqu’il ne devinât nullement le motif de ces ordres singuliers, s’empressa d’y obéir. Il partit donc de Séville, et arrivé près de Carmona, il se mit à fagoter; mais comme il n’en avait pas l’habitude et qu’il y a fagots et fagots selon le proverbe, il entra dans la ville avec un faisceau de branchages bien maigre, bien chétif, et alla se placer sur le marché.

—Combien coûte-t-il, ce fagot? lui demanda un passant.

—Cinq dirhems, sans en rien rabattre; c’est à prendre ou à laisser, lui répondit le paysan.

L’autre lui rit au nez.

—Bon Dieu! dit-il, c’est donc sans doute de l’ébène que tu as là?

—Mais non, dit un autre, c’est du bambou.

Et chacun de lancer son petit bon-mot au paysan et de le railler.

Déjà le jour baissait, lorsqu’un homme qui n’était autre que l’espion de Motadhid, s’approcha du paysan, et lui ayant demandé le prix de son fagot, il l’acheta; après quoi il lui dit:

—Prends ce bois sur tes épaules et porte-le à ma demeure. Je vais te montrer le chemin.

Quand ils furent arrivés à la maison, le paysan déposa sa charge, et ayant reçu ses cinq dirhems, il voulut s’en aller.

—Où vas-tu à cette heure avancée? lui demanda le maître de la maison.

—Je vais sortir de la ville, car je ne suis pas d’ici, lui répondit le paysan.

—Y songes-tu? Ignores-tu donc qu’il y a des brigands sur les routes? Reste ici; je suis à même de t’offrir un souper et un gîte, et demain de bonne heure tu pourras te remettre en voyage.

Le paysan accepta cette offre avec reconnaissance. Bientôt un bon souper lui fit oublier les railleries auxquelles il avait été en butte, et quand il eut mangé d’un excellent appétit:

—Apprends-moi maintenant d’où tu viens, lui dit son hôte.

—Des environs de Séville, où je demeure.

—Dans ce cas, mon frère, tu me parais bien courageux, bien hardi, d’avoir osé venir ici, car tu dois connaître la cruauté, la férocité de nos Berbers, tu dois savoir qu’ils vous tuent un homme en moins de rien. C’est sans doute quelque grave motif qui t’amène?

—Nullement; mais il faut gagner sa vie, et puis, personne ne s’avisera de maltraiter un pauvre paysan inoffensif comme moi.

On causa jusqu’à ce que le paysan se sentît gagner par le sommeil. Son hôte le conduisit alors au gîte qu’il lui destinait. L’autre voulut se coucher sans se déshabiller; mais l’homme de Carmona lui dit:

—Ote ta djobba; tu dormiras mieux alors et tu te réveilleras plus rafraîchi, car la nuit est tiède.

Le paysan le fit et bientôt après il dormait profondément. Alors l’espion prit la djobba, en décousit la doublure, trouva la lettre de Motadhid, la lut, y répondit sur-le-champ, mit sa propre lettre à la place de celle du prince, recousit la doublure sans qu’il y parût, et remit la djobba à l’endroit où le paysan l’avait mise. Ce dernier, s’étant levé le lendemain de bonne heure, la revêtit, et après avoir remercié l’habitant de Carmona de sa généreuse hospitalité, il reprit la route de Séville.

Quand il y fut de retour, il se présenta devant Motadhid et lui raconta ses aventures.

—Je suis content de toi, lui dit alors le prince d’un air bienveillant, et tu mérites une récompense. Ote donc ta djobba et laisse-la-moi; voici un habillement complet dont je te fais cadeau.

Se sentant à peine de joie, le paysan prit les beaux habits que le prince lui offrait, et alla raconter avec un certain orgueil à ses amis, à ses voisins, à tous ceux qu’il connaissait, que le prince lui avait donné des vêtements d’honneur, tout comme s’il eût été un homme d’importance, un haut fonctionnaire ou une altesse. Qu’il avait servi de courrier extraordinaire, de porteur de dépêches tellement importantes, qu’elles lui eussent coûté la vie, si les Berbers les eussent trouvées sur lui, c’est ce dont il n’eut pas le moindre soupçon[69].

Il était bien rusé, le prince de Séville, bien fertile en expédients, en stratagèmes, en artifices de tout genre; il avait à son service tout un arsenal d’embûches, et malheur à celui qui avait provoqué sa colère! Un tel homme avait beau chercher un asile dans un autre pays: fût-il allé se cacher au bout du monde, la vengeance du prince l’atteignait infailliblement. Un aveugle, raconte-t-on, avait été privé par Motadhid de la plus grande partie de ses biens; il en avait dépensé le reste, et, complétement ruiné, il était allé comme pèlerin mendiant à la Mecque. Là il maudissait sans cesse et en public le tyran qui l’avait réduit à la mendicité. Motadhid l’apprit, et ayant fait venir un de ses sujets qui allait faire le pèlerinage de la Mecque, il lui remit une cassette qui contenait des pièces d’or enduites d’un poison mortel. «Quand tu seras arrivé à la Mecque, lui dit-il, tu feras tenir cette cassette à notre concitoyen aveugle. Tu lui diras que c’est un cadeau que je lui fais et tu le salueras de ma part. Mais prends garde de ne pas ouvrir la cassette.» L’autre promit d’exécuter ces ordres et se mit en route. Arrivé à la Mecque et ayant rencontré l’aveugle:

—Voici une cassette que Motadhid t’envoie, lui dit-il.

—Bon Dieu! elle rend un son métallique, s’écria l’aveugle, il y a de l’or là-dedans! Mais comment se peut-il qu’à Séville Motadhid me réduise à la misère et qu’en Arabie il m’enrichisse?

—Les princes ont de singuliers caprices, répliqua l’autre. Peut-être aussi que Motadhid, convaincu à cette heure de l’injustice qu’il t’a faite, en éprouve des remords. Enfin, je n’en sais rien et cela ne me regarde pas; j’ai fait ma commission, cela me suffit. Prends toujours ce cadeau; c’est pour toi un bonheur inespéré.

—Je le crois bien, reprit l’aveugle; mille mercis pour ta peine et assure le prince de ma gratitude.

Son trésor sous le bras, le pauvre homme courut à son misérable taudis avec autant de vitesse que sa cécité le lui permettait, et après avoir soigneusement fermé la porte, il s’empressa d’ouvrir sa cassette.

Il n’y a, dit-on, rien de plus enivrant pour un malheureux qui a lutté longtemps contre la misère et que le hasard enrichit tout d’un coup, que de couver des yeux son monceau d’or, de se laisser éblouir par l’éclat de ces belles pièces luisantes. Aveugle, le Sévillan ne pouvait se donner une telle jouissance; chez lui, le tact et l’ouïe devaient remplacer la vue, et ravi, plongé dans une extase délicieuse, il tâtait, palpait, maniait ses chères espèces, les faisait sonner, les comptait, les plaçait dans sa bouche, les goûtait pour ainsi dire... Le poison produisit son effet: avant la nuit venue le malheureux était un cadavre[70].

Bâdîs et Motadhid étaient tous les deux cruels, mais avec des nuances assez sensibles. Tandis que le premier, dans ses accès d’aveugle fureur, massacrait souvent ses victimes de ses propres mains, Motadhid empiétait rarement sur les attributions du bourreau; mais quoiqu’il n’aimât pas à souiller de sang ses mains aristocratiques, la haine chez lui était plus implacable, plus tenace, que chez son rival. Son ennemi mort, la vengeance de Bâdîs était satisfaite, sa rage assouvie; il faisait attacher la tête du cadavre à un poteau, la coutume le voulait ainsi, mais il n’allait pas plus loin. Chez le prince de Séville, au contraire, la haine ne se rassasiait jamais; il poursuivait ses victimes jusqu’au-delà du trépas; il voulait que l’aspect de leurs restes mutilés stimulât sans relâche ses passions féroces. A l’exemple du calife Mahdî, il fit planter des fleurs dans les crânes de ses ennemis, et les plaça dans la cour de son palais. Un morceau de papier, attaché à l’oreille de chaque crâne, portait le nom de celui auquel ce crâne avait appartenu jadis. Souvent il s’extasiait devant ce jardin, comme il disait. Et cependant il ne contenait pas les têtes à ses yeux les plus précieuses, celles des princes qu’il avait vaincus. Celles-là, il les gardait, avec le plus grand soin, au fond de son palais, dans une cassette[71].

Ajoutons que ce monstre de cruauté était à ses propres yeux le meilleur des princes, un Titus formé exprès pour le bonheur du genre humain. «Si tu désires, mon Dieu, que les mortels soient heureux, disait-il dans ses vers, fais-moi régner alors sur tous les Arabes et sur tous les barbares; car jamais je n’ai dévié de la bonne route, jamais je n’ai traité mes sujets autrement qu’il ne convient à un homme généreux et magnanime. Toujours je les protége contre leurs agresseurs, toujours je détourne les calamités de leur tête[72]

VI.

Ayant d’abord mis à mort Habîb, le vizir et le confident de son père[73], Motadhid tourna ses armes contre les Berbers et principalement contre ceux de Carmona, ses voisins. Il avait un motif tout particulier pour haïr les Berbers, car il croyait que, s’il n’y pourvoyait, ils ôteraient le trône à lui ou à ses descendants, ses astrologues lui ayant prédit que sa dynastie serait renversée par des hommes nés hors de la Péninsule[74]. Il mit donc tout en œuvre pour les extirper. Cette guerre fut de longue durée. Mohammed, le prince de Carmona, fut tué après s’être laissé attirer dans une embuscade (1042-3)[75]; mais comme son fils Ishâc lui succéda[76], les hostilités continuèrent.

En même temps Motadhid étendait ses limites du côté de l’ouest. En 1044 il enleva Mertola à Ibn-Taifour[77]. Puis il attaqua Ibn-Yahyâ, seigneur de Niébla. Ce n’était pas un Berber, c’était un Arabe, mais quand il s’agissait d’arrondir son territoire, Motadhid n’y regardait pas de si près. Réduit à l’étroit, Ibn-Yahyâ se jeta dans les bras des Berbers. Modhaffar de Badajoz vint à son secours, repoussa Motadhid, et se mit à former contre lui une ligue formidable dans laquelle entrèrent Bâdîs, Mohammed de Malaga et Mohammed d’Algéziras. Abou-’l-Walîd ibn-Djahwar, qui, dans l’année 1043, avait succédé à son père comme président de la république de Cordoue, fit tout ce qu’il pouvait pour réconcilier les deux partis; mais ce fut en vain: personne ne prêta l’oreille à ses ambassadeurs.

Les Berbers avaient formé le projet de marcher contre Séville aussitôt qu’ils auraient réuni leurs troupes et opéré leur jonction. Motadhid les prévint. Profitant de l’absence de Modhaffar qui n’avait pas suffisamment pourvu à la défense de ses propres Etats, il fit d’abord ravager le territoire de Badajoz; puis, se mettant en personne, contre sa coutume, à la tête de son armée, il marcha contre Niébla, attaqua les ennemis dans une espèce de défilé près des portes de la ville, et les culbuta en partie dans le Tinto; mais Modhaffar réussit à rallier ses soldats, les ramena à la charge, et força Motadhid à la retraite.

Modhaffar se réunit ensuite à ses alliés; mais pendant qu’il ravageait avec eux le pays sévillan, Ibn-Yahyâ se détacha de son parti, Motadhid l’ayant forcé de conclure une alliance avec lui. Modhaffar le punit en s’appropriant l’argent qu’il lui avait confié, et en faisant piller la campagne de Niébla[78]. Alors Ibn-Yahyâ implora le secours de Motadhid. Celui-ci fit attaquer les troupes de Badajoz, les attira dans une embuscade, et les mit en déroute. Non content de ce succès, il fit ravager les environs d’Evora par son fils Ismâîl. Afin de repousser cette attaque, le roi de Badajoz fit prendre les armes à tous ceux qui étaient en état d’en porter, et, ayant reçu un renfort de son allié, Ishâc de Carmona, il alla à la rencontre de l’ennemi. En vain les Berbers de Carmona l’exhortaient à ne pas le faire. «Vous ignorez, lui disaient-ils, que l’armée sévillane est fort nombreuse; nous au contraire, nous le savons, car nous avons reçu des nouvelles de Séville, et qui plus est, nous avons vu les troupes de Motadhid.» Le bouillant Modhaffar ne voulut pas les croire. Son audace lui coûta cher. Il essuya une terrible déroute et perdit au moins trois mille hommes. Parmi les morts on comptait le fils du prince de Carmona, qui avait commandé les troupes de son père. Sa tête fut apportée à Motadhid, qui la plaça dans sa cassette, à côté de celle de l’aïeul du jeune prince.

Badajoz présenta longtemps un spectacle lugubre. Les boutiques y étaient fermées, les marchés déserts, l’élite de la population ayant péri dans cette bataille fatale[79]. Pour comble de misère, les Sévillans continuaient à détruire les moissons, de sorte que la famine désolait le royaume. Modhaffar n’y pouvait rien. Abandonné par ses alliés qu’il appelait en vain à son secours, il était condamné à rester inactif et immobile dans Badajoz, où il se dévorait les entrailles de colère. Cependant son orgueil ne se laissait pas fléchir. Il ne voulait pas entendre parler d’un accommodement, quoique son ennemi victorieux ne refusât pas positivement la médiation d’Ibn-Djahwar. Il feignait de ne pas se soucier de ses pertes, au point qu’il envoya quelqu’un acheter des chanteuses à Cordoue. Elles y étaient rares alors, et ce fut à grand’peine qu’on en trouva deux; encore étaient-elles d’un médiocre talent. On s’étonna d’abord du caprice du roi de Badajoz. On le connaissait pour un homme grave, studieux et qui à l’ordinaire ne faisait nul cas de chanteuses. On ne comprenait pas qu’il eût choisi, pour en faire acheter, le moment même où ses Etats présentaient le spectacle d’une affreuse dévastation. Mais l’étonnement cessa quand on découvrit le motif de sa conduite. Modhaffar avait appris qu’à la vente des biens d’un vizir cordouan qui venait de mourir, Motadhid s’était procuré une chanteuse renommée, et c’était pour montrer qu’il pouvait s’occuper de chanteuses avec autant de liberté d’esprit que son adversaire, qu’il en avait fait acheter à son tour.

Cependant Ibn-Djahwar continuait ses efforts pour amener une réconciliation, et dans le mois de juillet 1051, ils furent enfin couronnés du succès, car à cette époque et par son entremise, Modhaffar et Motadhid conclurent la paix après une longue négociation[80].

Motadhid tourna alors toutes ses forces contre Ibn-Yahyâ de Niébla, désormais réduit à ses propres ressources. Pour lui cette expédition ne fut pas une campagne, ce ne fut qu’une promenade militaire. Convaincu de sa faiblesse, Ibn-Yahyâ n’essaya pas même de se défendre. Il prit le chemin de Cordoue avec l’intention d’aller passer dans cette ville le reste de ses jours, et Motadhid eut la courtoisie de lui envoyer un escadron en guise d’escorte[81].

Le prince qui régnait sur Huelva et la petite île de Saltès, Abdalazîz le Becrite, comprit alors que son tour était venu. Cependant il espérait encore pouvoir sauver quelque chose du naufrage. Il s’empressa donc d’écrire à Motadhid, le félicita de sa nouvelle conquête, lui rappela les relations amicales qui avaient toujours existé entre sa propre famille et celle des Abbâdides, se déclara son vassal, et lui offrit Huelva à condition qu’il lui laisserait Saltès. Motadhid accepta son offre, et feignant de vouloir s’aboucher avec lui, il prit la route de Huelva. Abdalazîz jugea prudent de ne pas l’attendre, et se rendit avec ses trésors à Saltès. Ayant pris possession de Huelva, Motadhid retourna à Séville; mais il laissa à Huelva un de ses capitaines, qui devait empêcher qu’Abdalazîz ne quittât son île et que personne ne se rendît auprès de lui. Informé de ces mesures, Abdalazîz prit le parti le plus sage: il entra en pourparlers avec le capitaine de Motadhid, vendit au prince de Séville ses vaisseaux et ses munitions de guerre au prix de dix mille ducats, et obtint la permission de se rendre à Cordoue. Pendant son voyage, le perfide Motadhid voulut l’attirer dans un piége et s’emparer de ses richesses; mais Abdalazîz pénétra son dessein, et grâce à une escorte qu’il demanda au prince de Carmona, il arriva sans encombre à Cordoue[82].

Ensuite Motadhid attaqua la petite principauté de Silves, où régnaient aussi des Arabes, les Beni-Mozain, dont les ancêtres, qui possédaient déjà des propriétés étendues dans cette partie de la Péninsule, avaient souvent rempli, du temps des Omaiyades, des postes importants[83].

Résolu à mourir plutôt que de se rendre, le prince de Silves se défendit avec le courage du désespoir. Mais l’armée sévillane, dont Mohammed (Motamid), un fils de Motadhid, était le général, mais seulement de nom, car à cette époque il comptait à peine treize ans[84], poussa le siége avec non moins de vigueur, et Silves fut enfin pris d’assaut. Ibn-Mozain chercha en vain la mort au plus fort de la mêlée; on épargna sa vie, et Motadhid se contenta de l’exiler[85]. Puis, ayant donné le gouvernement de Silves à son fils Mohammed, il fit marcher son armée contre la ville de Santa-Maria, située près du cap qui porte encore aujourd’hui ce nom. Le calife Solaimân l’avait donnée en fief à un certain Saîd ibn-Hâroun, de Mérida, dont on ne connaît pas la généalogie, et qui peut-être n’était ni Arabe ni Berber, car les hommes dont l’origine était inconnue aux chroniqueurs arabes, étaient ordinairement des Espagnols. Après la mort de Solaimân, il s’était déclaré indépendant, et quand il eut rendu le dernier soupir, son fils Mohammed lui avait succédé. Ce dernier, attaqué par les Sévillans, n’opposa qu’une courte résistance. Motadhid réunit le district de Santa-Maria à celui de Silves, et voulut que son fils Mohammed les gouvernât conjointement (1052)[86].

Grâce à ces conquêtes rapides, la principauté de Séville s’était fort étendue du côté de l’Ouest. Cependant elle n’avait encore que peu d’extension vers le Sud, où régnaient des princes berbers. La plupart d’entre eux étaient alors en paix avec Motadhid et avaient même reconnu sa suzeraineté, ou plutôt celle du soi-disant Hichâm II. Motadhid, toutefois, ne se contentait pas de si peu: son intention était de tuer ces princes et de prendre possession de leurs Etats; mais, procédant avec modération et prudence, il ne voulait s’aventurer à une tentative aussi hardie que quand les manœuvres souterraines auraient rendu le succès certain.

Après la conquête de Silves, il alla donc rendre visite, accompagné seulement de deux serviteurs, à deux de ses vassaux, Ibn-Nouh, le seigneur de Moron, et Ibn-abî-Corra, le seigneur de Ronda, sans les avoir prévenus de son intention. Quand on songe à la haine que ces Berbers lui portaient, on s’étonne avec raison qu’il eût l’imprudence d’aller se mettre ainsi à leur merci; mais le fait est qu’il ne manquait pas d’audace, et que, malgré sa perfidie envers tout le monde, il se fiait à la bonne foi des autres. A Moron il fut accueilli de la manière la plus honorable. Ibn-Nouh lui témoigna sa joie à cause de cette visite inattendue, le festoya avec une hospitalité somptueuse, et l’assura de nouveau qu’il serait toujours un vassal fidèle. Mais Motadhid n’était pas venu pour écouter des compliments ou recevoir des témoignages d’affection; son but était tout autre. Il voulait sonder le terrain, et gagner, si cela était possible, quelques personnages influents. Il s’aperçut facilement que la population arabe brûlait du désir de secouer le joug berber, et que, dans l’occasion, il pourrait compter sur son appui. Grâce aux pierres précieuses et à l’argent que portaient les deux serviteurs qui l’accompagnaient, il corrompit même plusieurs officiers berbers, sans qu’Ibn-Nouh eût le moindre soupçon de ces intrigues.

Fort content des résultats de sa visite, Motadhid continua son voyage en prenant la route de Ronda. Il y fut reçu avec la même bienveillance, et ses pratiques secrètes y réussirent aussi bien, mieux peut-être, car les Arabes de Ronda étaient encore plus impatients que ceux de Moron de s’affranchir de la domination berbère, les Beni-abî-Corra étant, à ce qu’il paraît, des maîtres plus durs que les Beni-Nouh. Motadhid fut donc à même d’ourdir une conspiration terrible qui éclaterait au premier signal.

Peu s’en fallut, cependant, qu’il ne payât de sa vie son audacieuse entreprise. Une fois, vers la fin d’un repas dans lequel le vin n’avait pas été épargné, il se sentit gagner par le sommeil.

—Je me sens fatigué et j’ai envie de dormir, dit-il à son hôte; mais n’interrompez pas pour cela vos conversations ni vos rasades; un petit somme m’aura bientôt remis et je reviendrai alors reprendre ma place à table.

—Faites comme vous voulez, seigneur, lui répondit Ibn-abî-Corra en le conduisant à un sofa.

Au bout d’une demi-heure environ, lorsque Motadhid semblait dormir d’un profond sommeil, un officier berber pria les autres de l’écouter un moment, puisqu’il avait quelque chose d’important à leur dire. Ayant obtenu le silence: «Il me semble, dit-il à voix basse, que nous avons là un gras bélier qui est venu s’offrir spontanément au couteau. C’est pour nous une bonne fortune à laquelle nous étions loin de nous attendre. Eussions-nous donné, pour avoir cet homme ici, tout l’or de l’Andalousie, cela ne nous eût servi de rien, et voilà qu’il vient de lui-même.... Cet homme est le démon en personne, vous le savez tous, et quand il aura cessé de vivre, personne ne nous disputera plus la possession de ce pays»....

Tous gardèrent le silence; mais on se consulta du regard, et comme l’idée d’assassiner celui qu’ils craignaient et haïssaient tous, dont ils connaissaient tous les voies tortueuses, ne souriait que trop à ces hommes endurcis dès leur enfance à toutes sortes de crimes, leurs visages basanés n’exprimaient ni surprise ni répugnance. Un seul, plus loyal que les autres, sentit son sang bouillir à l’idée d’une trahison aussi infâme. C’était Moâdh ibn-abî-Corra, un parent du seigneur de Ronda. Les yeux enflammés d’une généreuse indignation, il se leva, et, prenant la parole: «Au nom du ciel, ne faisons pas cela! dit-il à demi-voix, mais d’un ton ferme. Cet homme, en venant ici, a compté sur notre loyauté; sa conduite prouve qu’il nous croit incapables de le trahir, et notre honneur exige que nous justifions sa confiance. Que diraient nos frères des autres tribus, s’ils apprenaient que nous avons violé les droits sacrés de l’hospitalité, que nous avons assassiné notre hôte? Que Dieu maudisse celui qui oserait commettre un tel crime!»

Les Berbers se sentirent touchés par ces nobles paroles. En leur rappelant d’une manière aussi énergique les devoirs de l’hospitalité, Moâdh avait fait vibrer dans leurs cœurs une corde que l’on touche rarement en vain chez les peuples de l’Asie et de l’Afrique.

Cependant Motadhid, bien qu’il fît semblant de dormir, était parfaitement éveillé. En proie à une indicible angoisse, il avait entendu tout ce qui se disait. Rassuré maintenant par l’effet qu’avaient produit les paroles de Moâdh, il feignit de s’éveiller et alla se remettre à table. Tous les convives se levèrent aussitôt, l’embrassèrent et lui baisèrent respectueusement le front. Ils mirent d’autant plus d’effusion dans leurs caresses, que leur conscience n’était pas tout à fait tranquille, et qu’ils se reprochaient en secret d’avoir eu un instant l’idée d’envoyer leur hôte dans l’autre monde.

—Mes amis, leur dit alors le prince, il me faudra bientôt retourner à Séville; mais à la veille de vous quitter, je ne puis assez vous dire combien je suis content de votre accueil. Je voudrais vous donner quelques faibles marques de ma reconnaissance; malheureusement la provision de petits cadeaux que portaient mes serviteurs, est épuisée ou à peu près. Mais donnez-moi de l’encre et du papier; que chacun de vous me dicte son nom; qu’il dise ce qu’il désire le plus, des vêtements d’honneur, de l’argent, des chevaux, des jeunes filles, des esclaves, ou autre chose, et qu’il envoie dans ma capitale, quand j’y serai de retour, un serviteur qui vienne prendre le présent que je lui destine.

Tous s’empressèrent d’obéir aux désirs du prince, et quand celui-ci fut retourné à Séville, les serviteurs des Berbers y accoururent en foule et rapportèrent à Ronda des présents magnifiques.

Les meilleures relations semblaient donc exister entre Motadhid et les Berbers; les vieilles rancunes paraissaient oubliées pour faire place à une liaison étroite, à une amitié intime et cordiale, lorsque, six mois après la visite qu’il leur avait faite, Motadhid invita les seigneurs de Ronda et de Moron à un grand festin, qu’il voulait leur offrir, disait-il, pour leur témoigner sa reconnaissance de leur bon accueil. Il envoya aussi une invitation au Berber Ibn-Khazroun, le seigneur d’Arcos et de Xérès, et bientôt ils arrivèrent tous les trois à Séville (1053). Motadhid leur fit une réception magnifique, et selon la coutume, il leur offrit un bain, de même qu’aux principaux personnages de leur suite; mais, sous un prétexte quelconque, il retint le jeune Moâdh auprès de sa personne.

Environ soixante Berbers se rendirent à l’édifice que le prince leur avait indiqué. Après s’être déshabillés dans la première salle, ils entrèrent dans la seconde, la véritable salle de bain. Comme cela se voit encore aujourd’hui dans les pays musulmans, elle était bâtie en pierres, revêtue de marbre, et couronnée d’une coupole percée de trous en étoiles fermés par des verres dépolis. De distance à distance il y avait des cuves de marbre, et des tuyaux, disposés dans l’épaisseur des murs et partant d’une chaudière, y maintenaient un degré de chaleur très-élevé.

Savourant avec délices le bien-être que procure le bain, les Berbers entendirent bien un bruit léger, comme si des maçons fussent à l’œuvre, mais ils n’y firent pas grande attention d’abord. Au bout de quelque temps, toutefois, la chaleur devenant de plus en plus étouffante, ils voulurent ouvrir la porte. Qu’on se figure leur effroi! La porte était murée, tous les ventilateurs étaient bouchés.... Ils moururent tous suffoqués[87].

Cependant le jeune Moâdh, après avoir attendu longtemps le retour de ses compagnons, finit par devenir fort inquiet et se hasarda à demander à Motadhid pourquoi ils tardaient tant à rentrer. Le prince n’hésita pas à le lui dire, et comme il voyait une terreur profonde se peindre sur son visage:

—Quant à toi, lui dit-il, tu n’as rien à craindre. Tes parents et tes amis méritaient de périr puisqu’ils ont eu un instant l’idée de m’assassiner. Sache que je ne dormais pas au moment où cette proposition fut faite; mais j’ai entendu aussi les nobles paroles que tu as prononcées à cette occasion, et jamais je n’oublierai que, si je vis encore, c’est à toi que j’en suis redevable. Tu peux choisir maintenant: si tu consens à rester ici, je suis prêt à partager avec toi toutes mes richesses; mais si tu préfères de retourner à Ronda, je t’y ferai reconduire après t’avoir comblé de présents.

—Hélas! seigneur, lui répondit Moâdh d’un ton profondément triste, comment pourrais-je retourner à Ronda, où tout me rappellerait le souvenir de ceux que j’ai perdus?

—Eh bien, reste donc à Séville, reprit le prince; tu n’auras pas à te plaindre de moi.

Puis, s’adressant à un de ses serviteurs:

—Prends soin, lui dit-il, qu’un beau palais soit mis en ordre sur-le-champ, afin que Moâdh puisse venir l’habiter. Fais-y transporter mille pièces d’or, dix chevaux, trente jeunes filles et dix esclaves.—Je te donne d’ailleurs, continua-t-il en s’adressant de nouveau à Moâdh, un traitement annuel de douze mille ducats.

Moâdh resta donc à Séville, où il vécut dans une opulence princière. Chaque jour Motadhid lui envoyait des cadeaux d’un grand prix ou d’une rare élégance; il lui confia un commandement dans son armée[88], et aussi souvent qu’il consultait ses vizirs sur les affaires de l’Etat, il réservait la place d’honneur pour celui qui avait sauvé sa vie.

Ayant déposé les têtes des seigneurs berbers dans cette affreuse cassette dont il aimait tant à repaître ses regards, Motadhid envoya des troupes prendre possession de Moron, d’Arcos, de Xérès, de Ronda et d’autres places. Aidées par la population arabe et par des traîtres qui s’étaient vendus à Motadhid, elles y réussirent sans trop de peine. La prise de Ronda, où Abou-Naçr avait succédé à son père, semblait devoir coûter le plus d’efforts, car, bâtie sur une montagne très-élevée, elle était entourée de précipices et passait pour inexpugnable. Mais les Arabes s’insurgèrent en masse contre les Berbers, et se mirent à les massacrer avec une aveugle fureur. Abou-Naçr lui-même tâcha inutilement de se sauver par la fuite: au moment où il essayait de grimper à la muraille, son pied glissa, et son cadavre alla rouler dans le précipice[89].

Ce fut surtout la prise de Ronda qui causa au prince de Séville une joie indicible. Il se hâta de rendre cette ville plus forte encore qu’elle ne l’était déjà; puis, les travaux de fortification achevés, il alla les inspecter, et tressaillant d’aise, il composa ces vers:

Mieux fortifiée que tu ne l’as jamais été, tu es maintenant le plus beau bijou de mon royaume, ô Ronda! Les lances et les épées tranchantes de mes braves guerriers m’ont procuré l’avantage de te posséder; à présent tes habitants m’appellent leur seigneur et ils seront pour moi le plus ferme appui. Ah! pourvu que ma vie soit assez longue, je saurai bien abréger celle de mes ennemis. Pour me tenir en haleine, je ne cesserai jamais de les combattre. J’ai passé au fil de l’épée bataillons sur bataillons, et les têtes de mes ennemis, enfilées comme des perles, servent de collier à la porte de mon palais[90]!

VII.

Pendant que Motadhid, enivré de ses succès, se livrait aux transports d’une joie immodérée, Bâdîs était en proie à une anxiété toujours croissante. Quand il reçut la nouvelle du terrible sort qui avait frappé les seigneurs berbers, il déchira ses habits en hurlant de douleur et de rage. Puis, quand il apprit que, par un élan d’indignation patriotique, toute la population arabe de Ronda s’était levée comme un seul homme pour massacrer ses oppresseurs, de noirs pressentiments vinrent obséder et tourmenter son esprit soupçonneux. Qui lui répondait que ses propres sujets arabes ne se fussent pas concertés, eux aussi, avec l’Abbâdide, qu’ils ne conspirassent pas contre son trône et sa vie? Cette pensée le poursuivait sans relâche le jour et la nuit: on eût dit qu’il avait des accès de délire. Tantôt, transporté de fureur, il criait, jurait et s’emportait contre tout le monde; tantôt, l’âme troublée de crainte et remplie d’une noire mélancolie, il gardait un morne silence et languissait comme un arbre frappé de la foudre. Chose étrange et de sinistre présage: Bâdîs ne buvait plus....

Il laissait mûrir en secret un projet horrible. Tant qu’il y aurait des Arabes dans ses Etats, il ne serait pas un moment en sûreté; la prudence, pensait-il, lui commandait donc de les exterminer, et il le ferait le vendredi prochain, lorsqu’ils seraient tous réunis dans la mosquée. Cependant, comme il n’entreprenait rien sans consulter son vizir, le juif Samuel, il l’informa de son plan, mais en ajoutant qu’il était fermement décidé à l’exécuter, que le vizir l’approuvât ou non. Le juif jugea le plan mauvais; il tâcha d’en détourner le prince, le pria d’attendre, et de réfléchir mûrement aux conséquences d’une telle action. «Supposons, lui dit-il, que tout se passe selon vos souhaits; supposons que vous réussissiez à exterminer les Arabes, et ne comptons pas le péril d’une telle entreprise; mais alors, croyez-vous que les Arabes des autres Etats oublieront le malheur qui a frappé leurs compatriotes? croyez-vous qu’ils resteront tranquillement dans leurs demeures? Non pas, certainement; je les vois déjà accourir tout furieux, je vois des ennemis innombrables comme les vagues de la mer fondre sur vous, et brandir leurs cimeterres au-dessus de votre tête».... Si sensées qu’elles fussent, ces paroles n’eurent cependant aucun effet sur Bâdîs. Il fit promettre à Samuel de lui garder le secret, et donna les ordres nécessaires afin que tout fût prêt pour le vendredi. Ce jour-là les soldats devraient se réunir, armés de toutes pièces, sous le prétexte d’une revue.

Samuel, toutefois, ne resta pas oisif: il envoya secrètement auprès des principaux Arabes quelques femmes qui les connaissaient, et qui leur conseillèrent de ne pas se rendre à la mosquée le vendredi prochain, mais de se cacher au contraire. Ainsi avertis, les Arabes se tinrent sur leurs gardes, et au jour fixé il n’y eut dans la mosquée que quelques hommes du menu peuple. Furieux de voir son plan échouer, Bâdîs fit venir Samuel et lui reprocha d’avoir ébruité le secret qu’il lui avait confié. Le vizir le nia, après quoi il dit: «On s’explique aisément que les Arabes ne soient pas allés à la mosquée. Voyant que vous aviez rassemblé vos troupes sans raison apparente, car vous êtes en paix avec vos voisins, ils ont soupçonné naturellement que c’était à eux que vous en vouliez. Au lieu de vous fâcher, vous devriez plutôt rendre grâces à Dieu: devinant votre intention, ils auraient pu se soulever contre vous, et cependant ils n’ont pas bougé. Considérez l’affaire de sang-froid, seigneur; le temps viendra où vous approuverez ma manière de voir.» Peut-être Bâdîs aurait-il encore refusé, dans son aveuglement, de se laisser persuader, mais un chaikh berber ayant approuvé les raisons que donnait Samuel, il avoua enfin qu’il avait eu tort[91]. Il ne songea donc plus à exterminer ses sujets arabes; mais, vivement sollicité par les fugitifs de Moron, d’Arcos, de Xérès et de Ronda, qui étaient venus chercher un asile à Grenade, il résolut de punir le perfide ennemi de sa race, et envahit le territoire sévillan à la tête de ses propres troupes et des émigrés[92]. Nous ne possédons pas de détails sur cette guerre, mais tout porte à croire qu’elle fut sanglante; car d’une part les Berbers étaient enflammés du désir de venger la mort de leurs compatriotes, de l’autre, les Arabes haïssaient les Grenadins plus encore qu’ils ne haïssaient les autres Berbers. Ils les regardaient comme des infidèles, des mécréants, des ennemis de la religion musulmane, parce qu’ils avaient un vizir juif. «Ton épée a sévi parmi un peuple qui n’a jamais cru qu’au judaïsme, bien qu’il se donne le nom de berber», disaient les poètes sévillans quand ils chantaient les victoires de Motadhid[93]. Aux yeux des Sévillans une guerre contre les Grenadins était donc une guerre sainte; aussi les combattirent-ils avec tant de vigueur, qu’ils les forcèrent à se retirer. Les émigrés furent bien à plaindre alors. Motadhid ne leur permettant pas de retourner à leurs demeures et Bâdîs ne voulant pas qu’ils restassent à Grenade, attendu qu’il aurait dû pourvoir à leur subsistance, ils furent obligés de passer le Détroit. Ils débarquèrent dans le voisinage de Ceuta; mais Sacaute, le seigneur de cette place, ne voulait pas non plus d’eux. Repoussés ainsi par tout le monde, à une époque où la famine ravageait l’Afrique, ils périrent presque tous de faim[94].

Ensuite Motadhid tourna ses armes contre le Hammoudite Câsim, le seigneur d’Algéziras. C’était le plus faible parmi les princes berbers; aussi fut-il bientôt forcé de demander grâce. Motadhid lui permit d’aller vivre à Cordoue (1058)[95].

Cette nouvelle conquête achevée, Motadhid crut qu’il était temps de finir la comédie qu’il avait jouée jusqu’alors à l’exemple de son père, et de déclarer que le soi-disant Hichâm II était mort. Les raisons que son père avait eues pour se couvrir du nom de ce monarque n’existaient plus. Tout le monde était convaincu désormais que le retour au passé était impossible, que le califat était tombé pour ne plus se relever; à cet égard l’expérience avait dissipé toutes les illusions. Le nattier de Calatrava était donc devenu un personnage parfaitement inutile. Il se peut que cet homme, qui ne se montrait jamais ni au peuple ni aux courtisans, fût mort depuis plusieurs années; il se peut aussi que Motadhid, ennuyé de lui, l’ait fait tuer, comme quelques chroniqueurs l’assurent. Nous n’oserions rien affirmer à ce sujet, car le prince de Séville, quand il le voulait, savait envelopper ses actes d’un mystère impénétrable. Toujours est-il que, dans l’année 1059, il réunit les principaux habitants de sa capitale pour leur annoncer que le calife Hichâm avait succombé, quelque temps auparavant, à une attaque de paralysie. Tant qu’il avait eu des guerres à soutenir, ajouta-t-il, la prudence lui avait défendu de donner de la publicité à cet événement, mais maintenant qu’il était en paix avec tous ses voisins, il pouvait le faire sans danger. Puis il fit ensevelir la dépouille mortelle du nattier de Calatrava avec tous les honneurs dus à la royauté, et en sa qualité de hâdjib ou premier ministre, il accompagna le cortége à pied et sans tailesân[96]. Il communiqua aussi la mort du calife à ses alliés de l’Est, en les exhortant à faire un nouveau choix. Naturellement personne n’y songea. Il prétendit alors, dit-on, que, dans son testament, le calife l’avait nommé émir de toute l’Espagne[97]. Il est certain, du moins, qu’il tâchait de le devenir; tous ses efforts tendaient vers ce but, et il voulait s’emparer maintenant de l’ancienne capitale de la monarchie. La destinée, toutefois, lui préparait un désappointement terrible.

Déjà ses troupes avaient fait plusieurs razzias sur le territoire de Cordoue, lorsque, dans l’année 1063[98], il donna à Ismâîl, son fils aîné et le général de son armée, l’ordre d’aller prendre la ville à demi ruinée de Zahrâ. Ismâîl fit des difficultés, des objections. Depuis quelque temps déjà, il était mécontent de son père. Il se plaignait de sa dureté, de son humeur tyrannique; il l’accusait de l’exposer souvent à de graves périls, en refusant de lui donner assez de soldats alors qu’il y avait un combat à livrer ou une place forte à assiéger. Un aventurier ambitieux fomentait son mécontentement. C’était Abou-Abdallâh Bizilyânî, qui avait émigré de Malaga lors de la prise de cette ville par Bâdîs. Voulant à tout prix devenir premier ministre, n’importe de qui, n’importe où, cet intrigant avait tâché de faire naître dans le cœur d’Ismâîl la pensée de se révolter contre son père et de fonder quelque part, à Algéziras par exemple, une principauté indépendante. Il n’avait que trop bien réussi dans son projet: au moment où il reçut l’ordre de marcher contre Zahrâ, l’irritation d’Ismâîl était telle qu’il fallait peu de chose pour la porter au comble, et malheureusement son père refusa de nouveau de lui donner autant de troupes qu’il en demandait. En vain Ismâîl lui représenta qu’avec le peu de soldats qu’il avait, il lui serait impossible d’attaquer un Etat tel que Cordoue, et que, si Bâdîs venait au secours des Cordouans, comme il ne manquerait pas de le faire puisqu’il était leur allié, il serait placé entre deux feux. Motadhid ne voulut rien entendre; il s’emporta; dans son courroux il appela son fils un lâche, il l’accabla de menaces, et peu s’en fallut que des paroles il n’en vînt aux voies de fait. «Si tu tardes à m’obéir, s’écria-t-il, je te fais couper la tête!»

Blessé dans sa fierté et le cœur rempli de colère, Ismâîl se met en marche; mais il consulte Bizilyânî, et celui-ci lui persuade sans peine que le moment est venu d’exécuter le projet souvent discuté entre eux. A deux journées de Séville, Ismâîl annonce donc à ses officiers qu’il a reçu de son père une lettre dans laquelle il lui enjoint de retourner auprès de lui, attendu qu’il a encore quelque chose d’important à lui dire. Puis, accompagné de Bizilyânî et d’une trentaine de ses gardes à cheval, il retourne en toute hâte à Séville. Motadhid n’y était pas; il résidait dans le château de Zâhir, de l’autre côté du fleuve, Ismâîl trouve la citadelle de Séville faiblement gardée. Dans la nuit il s’en rend maître, charge les trésors de son père sur des mulets, et afin que personne ne puisse traverser le fleuve et porter à Zâhir la nouvelle de ce qui venait d’arriver, il fait couler à fond les barques amarrées devant la citadelle. Puis, emmenant sa mère et les autres femmes du sérail, il prend la route d’Algéziras.

Cependant, malgré les soins qu’il avait pris pour empêcher que le bruit de son entreprise ne parvînt aux oreilles de son père, celui-ci en fut informé par un cavalier de la suite de son fils, qui, désapprouvant sa coupable conduite, passa le Guadalquivir à la nage. A l’instant même, Motadhid fit battre la campagne sur tous les points par des brigades de cavalerie, et envoya des exprès aux gouverneurs de ses forteresses. Ils arrivèrent à temps, et Ismâîl trouva fermées les portes de tous les châteaux qui étaient sur sa route. Craignant alors de voir les châtelains se réunir pour l’attaquer, il implora la protection de Haççâdî qui était gouverneur d’un château posé sur la pointe d’une colline aux confins du district de Sidona. Haççâdî lui accorda sa demande, mais en stipulant qu’il resterait au pied de la colline. Puis, accompagné de ses soldats, il se rendit auprès de lui, lui conseilla de se réconcilier avec son père, et lui offrit sa médiation. Voyant que son plan avait complètement échoué, Ismâîl consentit à tout ce qu’il lui proposait. Haççâdî lui permit alors d’entrer dans le château, où il le traita avec tous les égards dus à son rang, et s’empressa d’écrire à Motadhid. Il disait dans sa lettre qu’Ismâîl se repentait de son échauffourée, et il suppliait le prince de lui pardonner. La réponse de Motadhid ne se fit pas attendre. Elle était rassurante; le prince déclarait qu’il pardonnait à son fils.

Ismâîl retourna donc à Séville. Son père lui laissa tous ses biens, mais en même temps il le fit étroitement garder, et ordonna que l’on coupât la tête à Bizilyânî ainsi qu’à ses complices. Ismâîl l’apprit, et comme il ne connaissait que trop bien la duplicité de son père, il ne vit plus qu’un piége dans le pardon qu’il avait obtenu. Dès lors son parti était pris. Ayant gagné, à force d’argent, ses gardes et quelques esclaves, il les rassemble pendant la nuit, les arme, les fait boire pour leur donner du courage, et escalade avec eux un endroit du palais qu’il croit facile à surprendre. Il espère trouver son père endormi, et cette fois il est bien résolu de lui ôter la vie. Mais tout à coup Motadhid se montre à la tête de ses soldats. A sa vue, les conspirateurs prennent précipitamment la fuite. Ismâîl réussit à franchir la muraille de la ville; mais des soldats lancés à sa poursuite l’atteignent et le ramènent prisonnier.

Au comble de la fureur, son père le fit traîner au fond du palais, et, ayant éloigné tous les témoins, il le tua de ses propres mains. Il sévit aussi contre ses complices, ses amis, ses serviteurs, et même contre les femmes de son sérail. Il y eut des mains, des nez, des pieds coupés, des exécutions publiques et secrètes.

Sa colère apaisée, le tyran fut en proie à une sombre tristesse, à des remords déchirants. Ce fils qui s’était révolté contre lui, qui avait attenté à sa vie, qui lui avait enlevé ses trésors et jusqu’à ses femmes, avait été bien coupable sans doute; mais il avait beau se le dire, se le répéter à tout instant, il ne pouvait oublier qu’il l’avait aimé, réellement aimé, car malgré la dureté de son âme, il avait une tendre affection pour sa famille. Dans ce fils prudent et sage dans le conseil, vaillant et intrépide sur le champ de bataille, il avait vu l’appui de sa vieillesse prématurée et le continuateur de son œuvre. Maintenant il avait détruit de ses propres mains ses espérances les plus chères!

«Le troisième jour après cette sanglante catastrophe, raconte un vizir sévillan, j’entrai avec mes collègues dans la salle du conseil. Le visage de Motadhid était terrible à voir; nous tremblions de peur, et en le saluant, nous pûmes à peine balbutier quelques paroles. Le prince nous mesura, de son regard scrutateur, des pieds à la tête; puis, rugissant comme un lion:—Misérables, s’écria-t-il, pourquoi ce silence? Vous vous réjouissez en secret de mon malheur; sortez d’ici!»

Pour la première fois peut-être cette sauvage énergie, cette volonté de fer, se trouva brisée; ce cœur en apparence invulnérable avait reçu une blessure que le temps pourrait adoucir peu à peu, mais qui laisserait toujours une profonde cicatrice. Pour le moment, laissant en repos la république de Cordoue, joyeuse autant qu’étonnée de ce répit, il ne songea plus à ses vastes projets[99]; mais insensiblement il y revint, et ce fut Malaga qui réveilla son ambition.

Courbés depuis plusieurs années sous le joug de Bâdîs, les Arabes de Malaga maudissaient chaque jour sa tyrannie, et c’était du prince de Séville qu’ils attendaient leur délivrance. Ils savaient bien qu’il était un tyran, lui aussi; mais tyran pour tyran, ils préféraient celui qui appartenait à la même nation qu’eux. Ils s’entendirent donc, avec Motadhid et tramèrent une conspiration. Bâdîs lui-même favorisa leurs projets par sa nonchalance, car, plongé dans une ivresse presque continuelle, il ne s’occupait des affaires qu’à de rares intervalles. Au jour fixé, un soulèvement général et irrésistible éclata dans la capitale et dans vingt-cinq forteresses; en même temps des troupes sévillanes, commandées par Motamid, le fils de Motadhid, franchirent la frontière pour venir au secours des insurgés. Pris au dépourvu, les Berbers furent passés au fil de l’épée; ceux qui réussirent à se sauver ne durent leur salut qu’à une prompte fuite, et en moins d’une semaine, toute la principauté fut au pouvoir du prince de Séville. Le château de Malaga, où il y avait une garnison de nègres, était le seul qui ne se fût pas encore rendu. Bien fortifié et situé sur le sommet d’une montagne, il pourrait tenir longtemps, et il était à craindre que Bâdîs ne profitât de cet intervalle pour venir au secours des assiégés. Tel, du moins, était l’avis des chefs de l’insurrection; ils conseillèrent donc à Motamid de presser le siège du château, de se tenir sur ses gardes, et de ne pas trop se fier aux Berbers qui servaient en assez grand nombre dans son armée. C’étaient de sages conseils, mais Motamid ne les écouta pas. Indolent de sa nature et nullement soupçonneux, il se laissait fêter par la population qu’il avait charmée par ses manières aimables, et ne prêtait que trop l’oreille à ses officiers berbers qui, poussés par une secrète sympathie pour Bâdîs, le trahissaient et l’assuraient que bientôt le château se rendrait spontanément. Quant à ses autres soldats, croyant aussi qu’aucun péril ne les menaçait, ils faisaient mauvaise garde et se livraient aux plaisirs.

Cette insouciance devint fatale à tout le monde. Les nègres du château ayant trouvé le moyen d’informer Bâdîs qu’il lui serait facile de surprendre l’armée sévillane, les troupes de Grenade se mirent en route. Elles traversèrent les montagnes avec tant de vitesse et de précaution, qu’elles entrèrent dans Malaga sans que Motamid, un instant auparavant, eût eu le moindre soupçon de leur approche. Elles n’eurent donc pas de combat à livrer; tout ce qu’elles avaient à faire, c’était d’égorger des soldats désarmés et pour la plupart à demi ivres. Motamid leur échappa en se retirant sur Ronda; mais toute la principauté fut forcée de se soumettre de nouveau à la domination de Bâdîs.

Que l’on se figure la rage de Motadhid lorsqu’il apprit que, par suite de la coupable négligence de son fils, il avait perdu une armée et une superbe principauté! Il commença par ordonner que Motamid fût retenu prisonnier à Ronda; puis, oubliant les remords que le meurtre de son fils aîné lui avait causés, il voulut que le second payât de sa tête la faute qu’il avait commise.

Ignorant encore jusqu’à quel point son père était irrité, Motamid lui envoya des poèmes remplis de flatteries adroites. Il y faisait l’éloge de sa générosité, de sa clémence; il tâchait de le consoler en lui rappelant ses anciens succès. «Que de victoires brillantes n’avez-vous pas remportées, disait-il, victoires dont on parlera toujours aux siècles futurs; les caravanes en ont porté le bruit dans les contrées les plus lointaines, et quand les Arabes du Désert s’assemblent au clair de la lune pour se raconter les exploits des preux, ils ne parlent que des vôtres.» Il cherchait à s’excuser en rejetant tout sur les perfides Berbers; il peignait avec les plus vives couleurs la tristesse que lui causait sa disgrâce. «Mon âme tremble, disait-il, ma voix et mes yeux sont éteints. La couleur a disparu de mes joues, et pourtant je ne suis pas malade; mes cheveux ont blanchi, et pourtant je suis jeune encore. Rien ne me plaît dorénavant; la coupe et la guitare n’ont plus d’attrait pour moi; les jeunes filles, qu’elles soient agaçantes ou timides, ont perdu l’empire qu’elles avaient sur mon âme. Ce n’est pas que je me sois jeté dans la dévotion, dans la cagoterie; non, je le jure, je sens encore bouillir dans mes veines le sang fougueux de la jeunesse; mais la seule chose qui me plairait aujourd’hui, ce serait d’obtenir votre pardon et de passer ma lance à travers le corps de vos ennemis.»

Peu à peu, Motadhid se laissa fléchir, en partie par les poèmes de son fils, car il était fort sensible aux beaux vers, en partie par les prières d’un pieux ermite de Ronda. Il permit donc à Motamid de retourner à Séville et se réconcilia avec lui[100]. Mais la principauté de Malaga était irrévocablement perdue; désormais Bâdîs se tint trop sur ses gardes pour que Motadhid pût tenter pour la seconde fois un pareil coup de main. Il est à présumer aussi que le roi de Grenade, toujours inexorable dans sa vengeance et qui ne marchait qu’escorté de bourreaux, aura châtié par le feu, par le fer, par la fosse, les malheureux qui avaient eu l’insolence de se révolter contre lui, et que de cette manière il aura ôté aux mécontents le désir de recommencer.

Au milieu de leurs maux, ils eurent cependant la consolation—et c’en était une, car à leur haine de l’oppression se joignait tant soit peu de fanatisme religieux—ils eurent la consolation, disons-nous, d’apprendre que l’influence des juifs à la cour de Grenade avait atteint son terme.

Samuel avait cessé de vivre, mais son fils Joseph lui avait succédé. C’était aussi un homme habile et instruit; seulement il ne savait pas, comme son père, se faire pardonner à force de modestie la haute dignité qu’il occupait. Il étalait le faste d’un prince, et quand il allait à cheval à côté de Bâdîs, on n’apercevait aucune différence entre le costume du monarque et celui du ministre. Et en vérité, il était plus roi que le roi. Il dominait complétement Bâdîs, qui était plongé dans une ivresse presque continuelle, et afin que ce prince ne tentât pas de se soustraire à son empire, il l’avait entouré d’espions qui lui rapportaient jusqu’à ses moindres paroles. Au reste il n’était juif que de nom. On disait du moins qu’il ne croyait pas plus à la religion de ses ancêtres qu’à une autre, et qu’il les méprisait toutes. Il ne semble pas avoir attaqué ouvertement celle de Moïse, mais quant à celle de Mahomet, il déclara en public que ses dogmes étaient absurdes, et il tourna en ridicule plusieurs versets du Coran.

Par sa fierté, son orgueil, ses sentiments irréligieux et son peu de respect pour la justice, Joseph avait blessé les Arabes, les Berbers, et même les juifs. Plusieurs forfaits lui furent imputés, et il se fit une foule d’ennemis parmi lesquels un faqui arabe, Abou-Ishâc d’Elvira, tenait le premier rang. La jeunesse de cet homme avait été orageuse; plus tard il avait essayé d’obtenir à la cour un rang auquel sa naissance semblait lui donner des droits; mais il n’y avait pas réussi: Joseph avait frustré ses espérances et l’avait envoyé en exil. Il s’était jeté alors dans la dévotion; mais rempli de haine contre Joseph, il composa contre lui et ses coreligionnaires le poème virulent qu’on va lire:

Va, mon messager, va rapporter à tous les Cinhédjites, les pleines lunes et les lions de notre temps, ces paroles d’un homme qui les aime, qui les plaint et qui croirait manquer à ses devoirs religieux s’il ne leur donnait des conseils salutaires:

Votre maître a commis une faute dont les malveillants se réjouissent: pouvant choisir son secrétaire parmi les croyants, il l’a pris parmi les infidèles! Grâce à ce secrétaire, les juifs, de méprisés qu’ils étaient, sont devenus des grands seigneurs, et maintenant leur orgueil et leur arrogance ne connaissent plus de limites. Tout à coup et sans qu’ils s’en doutassent, ils ont obtenu tout ce qu’ils pouvaient désirer; ils sont parvenus au comble des honneurs, de sorte que le singe le plus vil parmi ces mécréants compte aujourd’hui parmi ses serviteurs une foule de pieux et dévots musulmans. Et tout cela, ce n’est pas à leurs propres efforts qu’ils le doivent; non, celui qui les a élevés si haut est un homme de notre religion!... Ah! pourquoi cet homme ne suit-il pas à leur égard l’exemple que lui ont donné les princes bons et dévots d’autrefois? Pourquoi ne les remet-il pas à leur place, pourquoi ne les rend-il pas les plus vils des mortels? Alors, marchant par troupes, ils mèneraient au milieu de nous une vie errante, en butte à notre dédain et à notre mépris; alors ils ne traiteraient pas nos nobles avec hauteur, nos saints avec arrogance; alors ils ne s’asseyeraient pas à nos côtés, ces hommes de race impure, et ils ne chevaucheraient pas côte à côte des grands seigneurs de la cour!

O Bâdîs! Vous êtes un homme d’une grande sagacité et vos conjectures équivalent à la certitude: comment se fait-il donc que vous ne voyiez pas le mal que font ces diables dont les cornes se montrent partout dans vos domaines? Comment pouvez-vous avoir de l’affection pour ces bâtards qui vous ont rendu odieux au genre humain? De quel droit espérez-vous d’affermir votre pouvoir, quand ces gens-là détruisent ce que vous bâtissez? Comment pouvez-vous accorder une si aveugle confiance à un scélérat et en faire votre ami intime? Avez-vous donc oublié que le Tout-Puissant dit dans l’Ecriture qu’il ne faut pas se lier avec des scélérats? Ne prenez donc pas ces hommes pour vos ministres, mais abandonnez-les aux malédictions, car toute la terre crie contre eux; bientôt elle tremblera et alors nous périrons tous!... Portez vos regards sur d’autres pays et vous verrez que partout on traite les juifs comme des chiens et qu’on les tient à l’écart. Pourquoi vous seul en agiriez-vous autrement, vous qui êtes un prince chéri de vos peuples, vous qui êtes issu d’une illustre lignée de rois, vous qui primez vos contemporains, de même que vos ancêtres primaient les leurs?

Arrivé à Grenade, j’ai vu que les juifs y régnaient. Ils avaient divisé entre eux la capitale et les provinces; partout commandait un de ces maudits. Ils percevaient les contributions, ils faisaient bonne chère, ils étaient magnifiquement vêtus, au lieu que vos hardes, ô musulmans, étaient vieilles et usées. Tous les secrets d’Etat leur étaient connus; quelle imprudence que de les confier à des traîtres! Les croyants faisaient un mauvais repas à un dirhem par tête; mais eux, ils dînaient somptueusement dans le palais. Ils vous ont supplantés dans la faveur de votre maître, ô musulmans, et vous ne les en empêchez pas, vous les laissez faire? Leurs prières résonnent tout comme les vôtres; ne l’entendez-vous pas, ne le voyez-vous pas? Ils tuent des bœufs et des moutons sur nos marchés, et vous mangez sans scrupule la chair des animaux tués par eux! Le chef de ces singes a enrichi son hôtel d’incrustations de marbre; il y a fait construire des fontaines d’où coule l’eau la plus pure, et pendant qu’il nous fait attendre à sa porte, il se moque de nous et de notre religion. Dieu, quel malheur! Si je disais qu’il est aussi riche que vous, ô mon roi, je dirais la vérité. Ah! hâtez-vous de l’égorger et de l’offrir en holocauste; sacrifiez-le, c’est un bélier gras! N’épargnez pas davantage ses parents et ses alliés; eux aussi ont amassé des trésors immenses. Prenez leur argent; vous y avez plus de droit qu’eux. Ne croyez pas que ce serait une perfidie que de les tuer; non, la vraie perfidie, ce serait de les laisser régner. Ils ont rompu le pacte qu’ils avaient conclu avec nous; qui donc oserait vous blâmer si vous punissez des parjures? Comment pourrions-nous aspirer à nous distinguer, quand nous vivons dans l’obscurité et que les juifs nous éblouissent par l’éclat des grandeurs? Comparés avec eux, nous sommes méprisés, et l’on dirait vraiment que nous sommes des scélérats et que ces hommes-là sont d’honnêtes gens! Ne souffrez plus qu’ils nous traitent comme ils l’ont fait jusqu’à présent, car vous nous répondrez de leur conduite. Rappelez-vous aussi qu’un jour vous devrez rendre compte à l’Eternel de la manière dont vous aurez traité le peuple qu’il a élu et qui jouira de la béatitude éternelle!

Ce poème eut peu d’effet sur Bâdîs, qui accordait à Joseph une confiance illimitée, mais il produisit parmi les Berbers une sensation profonde. Ils jurèrent la perte du juif, et les chefs du complot répandirent le bruit que Joseph s’était vendu à Motacim, le roi d’Almérie, avec lequel on était alors en guerre. Puis, comme les moins crédules et les moins aveuglés par la passion leur demandaient quel intérêt Joseph pouvait avoir à trahir un prince qu’il gouvernait complètement, ils répondaient que, lorsque le juif aurait fait périr Bâdîs et qu’il aurait livré ses Etats à Motacim, il ferait aussi mourir ce dernier et qu’alors il s’assiérait sur le trône. Il est à peine besoin de dire que tout cela n’était qu’une pure calomnie. Le fait est que les Berbers cherchaient un prétexte pour faire tomber Joseph et pour piller les juifs auxquels ils enviaient depuis longtemps leurs richesses. Croyant l’avoir trouvé enfin, ils s’ameutèrent et assaillirent le palais royal où Joseph s’était réfugié. Pour échapper à leur aveugle fureur, le juif se cacha dans un charbonnier, où il se noircit la figure afin de se rendre méconnaissable; mais il fut découvert, reconnu, tué et attaché sur une croix. Puis les Grenadins s’étant mis à massacrer les autres juifs et à piller leurs demeures, environ quatre mille personnes devinrent les victimes de leur haine fanatique (30 décembre 1066)[101].

VIII

Le reste de l’Espagne musulmane n’était guère plus tranquille que le Midi; partout on se disputait avec acharnement les débris du califat, et cependant on voyait grossir dans le Nord un torrent dont le flot menaçait d’engloutir tous les Etats musulmans de la Péninsule.

Pendant un demi-siècle les rois chrétiens avaient eu trop à faire chez eux pour pouvoir se poser en conquérants; mais vers l’année 1055 les choses changèrent de face. A cette époque Ferdinand Ier, roi de Castille et de Léon, se trouva enfin à même de tourner toutes ses forces contre les Sarrasins. Il était à prévoir que ces derniers ne seraient pas en état de lui résister. Tous les avantages, en effet, étaient du côté des chrétiens; ils avaient ce que leurs ennemis n’avaient plus, l’esprit martial et l’enthousiasme religieux. Aussi les conquêtes de Ferdinand furent rapides et brillantes. Il enleva à Modhaffar de Badajoz Viseu et Lamego (1057), conquit sur le roi de Saragosse les forteresses au sud du Duero, fit une terrible razzia dans les Etats de Mamoun de Tolède, et s’avança jusqu’à Alcala de Hénarès. Les habitants de cette ville firent dire à leur souverain que, s’il ne se hâtait de venir à leur secours, ils seraient bientôt obligés de se rendre. Trop faible pour repousser l’ennemi, Mamoun prit le parti le plus sage: étant venu en personne offrir à Ferdinand une immense quantité d’or, d’argent et de pierres précieuses, il se déclara son vassal et son tributaire, comme les rois de Badajoz et de Saragosse l’avaient déjà fait[102].

Ce fut alors le tour de Motadhid. Dans l’année 1063, Ferdinand vint brûler les villages du territoire de Séville, et la faiblesse des Etats musulmans était telle que Motadhid, quoiqu’il fût sans contredit le monarque le plus puissant de l’Andalousie, crut prudent de suivre l’exemple que Mamoun lui avait donné. Il se rendit donc au camp chrétien, offrit de beaux présents à Ferdinand, et le supplia d’épargner son royaume. Ferdinand ne semble avoir connu ni la fourberie ni la cruauté de cet homme, auquel des cheveux blancs et un front sillonné de rides donnaient l’aspect imposant et vénérable d’un vieillard; car, bien qu’il ne comptât encore que quarante-sept ans, les soucis de l’ambition, le travail, les excès et peut-être le remords avaient vieilli ses traits avant l’âge[103]. Il n’est donc pas étonnant que le roi de Castille se laissât toucher par ses prières; mais croyant devoir consulter les grands et les évêques de son royaume, il les convoqua pour leur demander quelles conditions on imposerait à Motadhid. L’assemblée décida que le roi de Séville serait tenu de payer un tribut annuel, et de remettre à des ambassadeurs que Ferdinand lui enverrait, le corps de sainte Juste, vierge et martyre du temps de la persécution romaine. Motadhid ayant accepté ces conditions, Ferdinand ramena son armée, et quand il fut de retour à Léon, il envoya à Séville Alvitus, évêque de la capitale, et Ordoño, évêque d’Astorga.

Les deux prélats avaient une double tâche à remplir: ils devaient rapporter à Léon le corps de la sainte et régler l’affaire du tribut[104]. Malheureusement les recherches que l’on fit pour découvrir les reliques de sainte Juste demeurèrent inutiles. «Vous le voyez, mes frères, dit alors Alvitus à ses compagnons, à moins que la miséricorde divine ne nous vienne en aide, nous retournerons trompés dans nos espérances de ce pénible voyage. Il me semble donc nécessaire de demander à Dieu, par trois jours de jeûnes et de prières, qu’il daigne nous révéler le trésor caché que nous cherchons.» En conséquence, les chrétiens passèrent trois jours dans les jeûnes et les prières, ce dont la santé d’Alvitus, déjà altérée au moment où il arriva à Séville, souffrit beaucoup. Dans la matinée du quatrième jour, cet évêque réunit de nouveau ses compagnons et leur dit: «Nous devons, mes bien-aimés, rendre grâce à Dieu de tout notre cœur, puisque, dans sa miséricorde, il a daigné ne point frustrer notre voyage de sa récompense. Un ordre du ciel nous défend, il est vrai, de tirer d’ici les membres de la bienheureuse Juste; mais vous rapporterez dans votre patrie un don non moins précieux, à savoir le corps du bienheureux Isidore, qui a porté dans cette ville la mitre épiscopale, et qui, par ses œuvres et sa parole, fut l’ornement de l’Espagne entière. J’aurais voulu, mes frères, veiller et prier toute cette nuit, mais m’étant assis un instant accablé de fatigue, j’ai été vaincu par le sommeil. Alors un vieillard revêtu de l’habit épiscopal m’est apparu.—Je sais, m’a-t-il dit, dans quel dessein toi et tes compagnons vous êtes venus ici; mais comme il n’entre pas dans la volonté divine que cette ville soit attristée par le départ de sainte Juste, et que Dieu, dans son inépuisable miséricorde, ne veut pas non plus que tes compagnons partent les mains vides, il leur donne mon corps.—Qui êtes-vous qui me donnez ces ordres? lui ai-je demandé.—Je suis le docteur de toute l’Espagne, m’a-t-il répondu, et autrefois j’ai été le chef des prêtres de cette ville; je suis Isidore.—Ayant parlé ainsi, il disparut, et m’étant éveillé, je priai Dieu pour que, si cette vision venait de lui, il daignât la renouveler une deuxième et une troisième fois. Elle se renouvela en effet deux fois encore; à chaque reprise le vieillard m’adressa les mêmes paroles, et la troisième fois il ajouta, en me montrant l’endroit où son corps est enterré et en le frappant trois fois d’une baguette qu’il tenait à la main:—Ici, ici, ici, tu trouveras mon corps; et afin que tu ne t’imagines pas que c’est un fantôme qui t’abuse, tu reconnaîtras que ce que je dis est vrai à ce signe: aussitôt que mon corps aura été retiré de la terre, une maladie incurable te saisira, et, quittant ce corps mortel, tu viendras à nous avec la couronne des justes.—Cela dit, la vision disparut.»

Alvitus se rendit ensuite avec ses compagnons au palais de Motadhid, lui raconta sa vision, et lui demanda la permission d’emporter le corps d’Isidore, en remplacement de celui de sainte Juste.

Le récit de l’évêque a dû produire sur Motadhid une impression singulière. Sceptique et railleur, il enveloppait toutes les religions dans un même dédain, et ne croyait qu’à deux choses, l’astrologie et le vin[105]. Il écouta néanmoins l’évêque avec un sérieux imperturbable, et quand celui-ci eut conclu sa longue harangue: «Hélas! s’écria-t-il d’un ton de profonde tristesse, si je vous donne Isidore, que me reste-t-il donc ici? Toutefois, que la volonté de Dieu soit faite! Vous êtes un homme trop vénérable pour que je puisse vous refuser quelque chose. Cherchez le corps d’Isidore et emportez-le, malgré que j’en aie.» L’Arabe, en vrai renard qu’il était, comprenait le parti qu’il pouvait tirer de la piété des chrétiens, piété dont il riait sous cape. Ayant un tribut à payer, il calculait que s’il feignait d’attacher un grand prix aux reliques, si, pour ainsi dire, il ne se les laissait arracher qu’à son corps défendant, elles pourraient lui devenir fort utiles. Il comptait faire comme le débiteur qui, pressé de payer sa dette, sait faire entrer dans le compte quelque antiquaille, qu’il fait accepter à son créancier comme un objet d’une antiquité, d’une rareté et d’un prix tout à fait extraordinaires. Aussi joua-t-il son rôle jusqu’au bout, car au moment où l’évêque d’Astorga (son collègue Alvitus venait de mourir) s’apprêtait à quitter Séville avec les restes d’Isidore, il vint à la rencontre du cortége, jeta sur le sarcophage une couverture de brocart chargée d’arabesques d’un travail merveilleux, et, poussant de gros soupirs: «Voilà que tu te retires d’ici, Isidore, homme vénérable! s’écria-t-il; tu sais pourtant quelle étroite amitié nous unit[106]

L’année suivante (1064) fut extrêmement désastreuse pour les musulmans. Coïmbre fut obligée de se rendre à Ferdinand après avoir soutenu un siége de six mois. En vertu de la capitulation, plus de cinq mille des défenseurs de la place furent livrés au vainqueur; les autres quittèrent leurs demeures n’emportant avec eux que l’argent nécessaire à leur voyage. Ce n’était pas tout encore: tous les musulmans qui demeuraient entre le Duero et le Mondego reçurent l’ordre de quitter le pays[107]. Ferdinand tourna ensuite ses armes contre le royaume de Valence, où le faible et indolent Abdalmélic-Modhaffar, qui avait succédé à son père Abdalazîz en 1061, régnait alors. La capitale fut assiégée; mais voyant qu’elle était difficile à prendre, les Castillans eurent recours à une ruse pour la priver de ses défenseurs. Ils feignirent de se retirer et alors les Valenciens sortirent pour les poursuivre revêtus de leurs habits de fête, tant ils croyaient la victoire facile. Leur audace leur coûta cher. Près de Paterna, à gauche de la route qui mène de Valence à Murcie, ils furent assaillis à l’improviste par les Castillans. La plupart furent massacrés et leur roi ne dut son salut qu’à la vitesse de son cheval[108]. La prise de la forteresse de Barbastro, l’une des plus importantes dans le Nord-est, fut aussi un affreux malheur. Elle tomba au pouvoir d’une armée de Normands, commandée par Guillaume de Montreuil, qui était alors général en chef des troupes du pape, et qui, dans les romans de chevalerie, porte le nom de Guillaume au Court nez. Le sort des vaincus fut terrible. Les soldats de la garnison s’étaient rendus après avoir stipulé qu’ils auraient la vie sauve, mais étant sortis de la ville, ils furent presque tous massacrés. Les habitants ne furent pas mieux traités. Eux aussi avaient obtenu l’amân, et ils s’apprêtaient à quitter la ville, lorsque Guillaume de Montreuil, à qui leur grand nombre inspirait des inquiétudes, ordonna à ses soldats d’éclaircir leurs rangs. La boucherie ne cessa qu’après que six mille personnes eurent perdu la vie. Puis on enjoignit à tous ceux qui possédaient une maison de rentrer dans la ville avec leurs femmes et leurs enfants. Ils obéirent, et alors les Normands divisèrent tout entre eux. «Chaque chevalier qui recevait une maison pour son partage, dit un auteur arabe de ce temps, recevait en outre tout ce qu’il y avait dedans, les femmes, les enfants, l’argent etc., et il pouvait faire du maître de la maison tout ce qu’il voulait; aussi prenait-il tout ce que le maître lui montrait, et il le forçait par des tortures de tout genre à lui livrer ce qu’il prétendait lui cacher. Parfois le musulman rendait l’âme au milieu de ces tortures, ce qui était réellement un bonheur pour lui, car s’il y survivait, il avait à éprouver des douleurs encore plus grandes, attendu que les mécréants, par un raffinement de cruauté, prenaient plaisir à violer les femmes et les filles de leurs prisonniers devant les yeux de ceux-ci. Chargés de fers, ces infortunés étaient forcés d’assister à ces scènes horribles; ils versaient bien des larmes et leur cœur se brisait.» Heureusement pour les musulmans, Guillaume et ses compagnons ne tardèrent pas à quitter l’Espagne pour aller jouir dans leur patrie des immenses richesses qu’ils avaient acquises. Il ne resta donc à Barbastro qu’une garnison assez faible, et Moctadir de Saragosse, qui avait reçu de Motadhid un renfort de cinq cents cavaliers, profita de cette circonstance pour reprendre la ville dans le printemps de l’année suivante (1065)[109].

Cependant Ferdinand continuait ses efforts pour s’emparer de Valence, et quoique le roi de cette ville eût reçu des renforts de son beau-père, Mamoun de Tolède, il se trouvait dans une position fort dangereuse, lorsque Ferdinand tomba malade, ce qui le contraignit à retourner à Léon. Abdalmélic, toutefois, n’eut guère lieu de s’en féliciter, car en novembre il fut détrôné et enfermé dans la forteresse de Cuenca par son beau-père, qui incorpora le royaume de Valence dans ses Etats[110].

Bientôt après, la mort vint délivrer les musulmans de leur plus terrible adversaire. Par sa bravoure, sa piété et la pureté de ses mœurs, Ferdinand avait été le modèle des rois: une mort belle et sainte couronna dignement une vie belle et sainte aussi. Arrivé à Léon le samedi 24 décembre, il s’empressa d’aller prier dans l’église qu’il avait dédiée à saint Isidore, convaincu que le moment approchait où son corps y reposerait pour toujours. Ensuite il prit quelques heures de repos dans son palais, mais la nuit il retourna à l’église, où les prêtres célébraient par des chants solennels la fête de la nativité du Seigneur, et quand ils entonnèrent, selon la liturgie de Tolède encore en usage alors, le dernier nocturne des matines, l’Advenit nobis, il mêla sa voie affaiblie à la leur. Au lever de l’aube, il les pria de dire la messe, et, ayant reçu l’eucharistie, il se fit reconduire à son lit, marchant péniblement appuyé sur les serviteurs de sa maison. Le lendemain dans la matinée, il se fit revêtir de ses habits royaux et reporter à l’église, où il s’agenouilla devant l’autel, et, déposant le manteau royal et la couronne, il dit d’une voix encore claire: «A toi sont la puissance et le règne, Seigneur! Tu es le roi des rois; à toi sont les royaumes du ciel et de la terre. Je te rends donc celui que tu m’as donné et que j’ai gouverné tant qu’il a plu à ta divine volonté. Je te prie seulement de recevoir dans ta miséricorde mon âme arrachée au gouffre de ce monde.» Puis, prosterné sur les dalles, il implora en pleurant le pardon de ses péchés, reçut l’extrême onction de la main d’un évêque, et, le corps revêtu d’un cilice, la tête couverte de cendre, il attendit la mort, le regard plein de foi et de résignation. Le lendemain, mardi, à l’heure de sexte, il rendit son âme à Dieu, ou plutôt il s’endormit, tant son visage était demeuré calme et souriant[111].

Une autre mort, moins sainte à coup sûr, suivit d’assez près celle-là: Motadhid de Séville expira le samedi 28 février de l’année 1069. Deux ans auparavant il avait incorporé Carmona dans son royaume, et un peu plus tard il s’était souillé d’un nouveau meurtre, en poignardant de sa propre main un patricien de Séville, Abou-Hafç Hauzanî[112]. Au reste son esprit, dans les dernières années de sa vie, était obsédé par de noirs pressentiments. Il ne redoutait pas de voir succomber sous les attaques des Castillans le trône qu’il avait fondé à force de ruses, de trahisons, de perfidies; la prédiction de ses astrologues dont nous avons déjà parlé et qui disait que sa dynastie serait renversée par des hommes nés hors de la Péninsule, donnait à ses craintes une autre direction. Longtemps il avait pensé que ces étrangers étaient les Berbers qui demeuraient dans son voisinage; mais à présent qu’il les avait exterminés et qu’il croyait déjà avoir vaincu l’arrêt des astres, il commençait à soupçonner qu’il s’était trompé. De l’autre côté du Détroit une nuée de barbares, qu’une espèce de prophète avait arrachés à leurs déserts, marchaient à la conquête de l’Afrique avec la rapidité et l’enthousiasme des premiers musulmans. Dans ces sectaires, qui se donnaient le nom d’Almoravides, Motadhid voyait les conquérants futurs de l’Espagne, et aucun raisonnement ne pouvait dissiper les craintes qu’ils lui inspiraient. Un jour qu’il lisait et relisait une lettre qu’il avait reçue de Sacaute, le prince de Ceuta, et qui portait que l’avant-garde des Almoravides venait d’établir son camp dans la plaine de Maroc, un de ses vizirs s’écria: «Comment se peut-il, seigneur, que cette nouvelle vous cause des soucis? Ah, vraiment, c’est une belle résidence que cette pauvre plaine de Maroc, surtout quand on la compare à la belle, à la magnifique Séville! Qu’est-ce que cela vous fait que ces barbares soient arrivés là? Entre eux et nous il y a des déserts, de nombreuses armées et les ondes de l’océan.—Je suis convaincu qu’un jour ils arriveront ici, lui répondit Motadhid d’une voix sombre; tu le verras peut-être toi-même. Ecris sur-le-champ au gouverneur d’Algéziras, ordonne-lui de fortifier Gibraltar encore davantage, dis-lui qu’il se tienne sur ses gardes et qu’il épie avec la plus grande attention tout ce qui se passe au delà du Détroit.» Puis, promenant ses regards sur ses fils: «Puissé-je savoir, dit-il, qui de nous sera frappé par le malheur qui nous menace! Sera-ce vous ou moi?—Que Dieu vous épargne à mes dépens, mon père, s’écria alors Motamid, et qu’il m’envoie tous les malheurs, quels qu’ils soient, qu’il vous destinait!»[113]

Cinq jours avant sa mort, éprouvant déjà un certain malaise, une certaine pesanteur de corps et d’esprit, Motadhid fit venir un de ses chanteurs, un Sicilien, et lui enjoignit de chanter n’importe quoi. Il était résolu à regarder comme un présage les paroles de l’air que le chanteur choisirait. Or, celui-ci se mit à chanter un de ces airs à la fois suaves et tristes dont la littérature arabe est si riche, et qui commençait ainsi:

Jouissons de la vie, car nous savons qu’elle sera finie bientôt! Mêle donc le vin à l’eau des nuages, ô ma bien-aimée, et donne-le-nous!

Il chanta cinq vers de cette chanson, de sorte que par une coïncidence singulière, mais qui paraît bien avérée, le nombre des vers répondait justement à celui des jours que Motadhid vivrait encore.

Deux jours après, le jeudi 26 février, son amour paternel—car nous avons déjà dit que, malgré sa cruauté, il avait réellement une profonde affection pour ses enfants—reçut une atteinte extrêmement douloureuse par la mort d’une fille qu’il adorait. Dans la soirée du vendredi, il assista à ses funérailles, le cœur gonflé de tristesse; mais la cérémonie achevée, il se plaignit d’un violent mal de tête. Son médecin venu, il eut une hémorragie qui faillit le suffoquer. Le médecin voulut le saigner; mais Motadhid, en patient peu soumis qu’il était, lui ordonna d’attendre jusqu’au lendemain. C’est ce qui hâta sa mort, car le lendemain, samedi, l’hémorragie recommença. Elle fut encore plus violente que la première fois, et, ayant perdu l’usage de la parole, Motadhid rendit le dernier soupir[114].

Son fils Motamid, que nous tâcherons de faire connaître, lui succéda.

IX.

Né en 1040, Motamid, âgé de onze ou douze ans seulement, avait été nommé par son père au gouvernement de Huelva, et, peu de temps après, il avait commandé l’armée sévillane qui assiégeait Silves. Ce fut à cette occasion qu’il fit la connaissance d’un aventurier qui ne comptait que neuf ans de plus que lui et qui était appelé à jouer un rôle considérable dans sa destinée.

Il s’appelait Ibn-Ammâr. Né dans un hameau aux environs de Silves, de parents arabes, mais pauvres et obscurs, il avait commencé par étudier les belles lettres à Silves et à Cordoue; puis il s’était mis à parcourir l’Espagne, afin de gagner le pain du jour en composant des panégyriques pour tous ceux qui étaient en état de les payer; car, tandis que les poètes en renom auraient cru déroger, s’ils eussent composé des poèmes pour d’autres que pour des princes ou des vizirs, ce pauvre jeune homme inconnu et mal habillé, qui excitait l’hilarité des uns et la pitié des autres par sa longue pelisse et sa petite calotte, s’estimait heureux si quelque parvenu enrichi daignait lui jeter les miettes de sa table en échange de ses vers, qui pourtant avaient du mérite. Un jour il arriva à Silves dans un moment de gêne excessive, n’ayant que son mulet et ne sachant comment faire pour nourrir ce fidèle compagnon de ses misères. Heureusement il se souvint d’un homme fort à même de le seconder, s’il le voulait, d’un riche négociant de la ville, qui, à défaut de connaissances littéraires, avait du moins assez de vanité pour goûter une ode composée à sa louange. Le pauvre poète en écrivit une, la lui envoya et lui fit connaître sa détresse. Flatté dans son amour-propre, le négociant lui fit parvenir un sac d’orge. En recevant ce présent assez chétif, Ibn-Ammâr se disait bien que le marchand aurait pu lui envoyer tout aussi bien un sac de froment; mais il n’en fut pas moins fort joyeux, et nous verrons que dans la suite il sut se montrer reconnaissant envers son bienfaiteur.

Le talent poétique d’Ibn-Ammâr ne tarda pas à être connu et lui valut l’honneur d’être présenté à Motamid. Il lui plut extrêmement, et comme ils aimaient tous les deux les plaisirs, les aventures de toute sorte et surtout les beaux vers, une amitié intime s’établit bientôt entre eux. Aussi, dès que Silves eut été pris et que Motamid en eut été nommé gouverneur, il s’empressa de créer un vizirat pour son ami et lui abandonna le gouvernement de la province[115].

Les beaux jours passés à Silves, ce séjour enchanteur où tout le monde était poète alors[116] et que l’on appelle encore aujourd’hui le paradis du Portugal, ne s’effacèrent jamais du souvenir de Motamid. Son cœur ne s’était pas encore ouvert à l’amour; quelques vives fantaisies s’étaient bien emparées de son imagination, mais elles s’étaient évanouies sans lui avoir apporté des jouissances durables[117]. Pour lui c’était le temps de l’amitié enthousiaste, et il s’abandonnait à ce sentiment sans arrière-pensée, avec toute la fougue de son âge. Quant à Ibn-Ammâr, n’ayant pas été élevé comme le prince au sein de l’opulence, du luxe et du bonheur; ayant connu au contraire, dès le matin de la vie, les luttes, le découragement, les cruelles déceptions et l’indigence, son imagination était moins fraîche, moins riante, moins jeune; il ne pouvait se défendre d’une certaine ironie, il était déjà sceptique sur bien des points.... Un jour de vendredi les deux amis se rendaient à la mosquée, lorsque Motamid, entendant le moëzzin annoncer l’heure de la prière, improvisa ce vers, en priant Ibn-Ammâr d’y ajouter un second sur le même mètre et la même rime:

—Voici le moëzzin qui annonce l’heure de la prière;

—En le faisant, il espère que Dieu lui pardonnera ses nombreux péchés, répliqua Ibn-Ammâr.

—Qu’il soit heureux, puisqu’il porte témoignage à la vérité, continua le prince;

—Pourvu, toutefois, qu’il croie dans son cœur ce qu’il dit avec sa langue, répliqua en souriant le vizir[118].

Chose étrange, mais qu’on s’explique cependant quand on songe qu’il avait appris de bonne heure à connaître les hommes et à se méfier d’eux: Ibn-Ammâr doutait même de l’amitié, si tendre et si illimitée pourtant, que lui portait le jeune prince; il avait beau faire, il ne pouvait chasser les sombres pressentiments qui maintefois venaient obséder son esprit, surtout pendant les festins, car il avait le vin triste. On raconte à ce sujet une aventure singulière et bizarre à coup sûr, mais qui néanmoins semble vraie, car ce récit repose sur les témoignages les plus respectables en ce cas, ceux de Motamid et d’Ibn-Ammâr eux-mêmes. Un soir, dit-on, Motamid avait invité Ibn-Ammâr à un souper. Il l’avait choyé plus encore que de coutume, et quand les autres convives se retirèrent, il le conjura de rester et de partager son lit. Le vizir céda à ses instances; mais à peine endormi, il entendit une voix qui lui dit: «Malheureux, il te tuera un jour!» Saisi de frayeur, Ibn-Ammâr s’éveilla en sursaut; mais tâchant de chasser de son cerveau ces noires idées qu’il attribuait aux fumées du vin, il parvint enfin à se rendormir. Cependant il entendit ces sinistres paroles pour la seconde, pour la troisième fois. N’y tenant plus alors, et convaincu que c’était un avertissement surnaturel, il se leva sans faire de bruit, et, s’étant enveloppé le corps d’une natte, il alla se blottir dans un coin du portique, résolu à s’évader aussitôt que les portes du palais s’ouvriraient, car il voulait gagner un port de mer et s’embarquer pour l’Afrique.

Cependant Motamid, s’étant éveillé à son tour et ne trouvant pas son ami à ses côtés, poussa un cri d’alarme qui fit accourir tous ses serviteurs. On se mit à fouiller, à fureter le palais en tous sens. Motamid lui-même dirigeait les recherches. Voulant examiner si la porte avait été ouverte, il arriva dans le portique où Ibn-Ammâr se tenait caché. Celui-ci se trahit par un mouvement involontaire, au moment même où les regards du prince s’arrêtaient sur la natte dont il s’était enveloppé. «Qu’est-ce qui remue donc sous cette natte?» s’écria Motamid, et, les serviteurs y courant tous pour la fouiller, Ibn-Ammâr se montra dans le plus piteux état du monde, n’ayant pour tout vêtement qu’un caleçon, tremblant de tous ses membres, et rougissant de honte sans qu’il osât lever les yeux. A sa vue, Motamid fondit en pleurs. «O Abou-Becr, s’écria-t-il, qu’as-tu donc pour agir ainsi?» Puis, voyant que son ami tremblait toujours, il l’entraîna doucement dans sa chambre, où il tâcha de tirer de lui le secret de son étrange conduite. Il demeura longtemps sans y réussir. En proie à un violent paroxysme nerveux, partagé entre le ridicule de sa position et la peur, Ibn-Ammâr pleurait et riait à la fois. S’étant calmé enfin, il avoua tout. Motamid ne fit que rire de sa confession. «Cher ami, dit-il en lui serrant affectueusement la main, les vapeurs du vin t’ont offusqué le cerveau et tu as eu le cauchemar, voilà tout. Crois-tu donc que je serais jamais en état de te tuer, toi, mon âme, toi, ma vie? Mais ce serait commettre un suicide! Et maintenant, tâche d’oublier ces vilains rêves et n’en parlons plus.»

«Ibn-Ammâr, dit un historien arabe, essaya en effet d’oublier cette aventure et y réussit; mais à la fin, nombre de jours et de nuits s’étant écoulés dans l’intervalle, il lui arriva ce que nous raconterons plus tard[119]

Quand les deux amis n’étaient pas à Silves, ils étaient à Séville, où ils se livraient aux plaisirs de toute sorte qu’offrait cette brillante et délicieuse capitale. Souvent ils allaient, sous un déguisement quelconque, à la Prairie d’argent, sur les bords du Guadalquivir, où le peuple, hommes et femmes, venait chercher ses divertissements. C’est là que Motamid rencontra pour la première fois celle qui était destinée à devenir la compagne de sa vie. Se promenant un soir avec son ami dans la Prairie d’argent, il arriva que la brise effleura l’eau de la rivière, et que Motamid improvisa ce vers, après avoir prié Ibn-Ammâr d’y ajouter un second:

La brise a converti l’eau en cuirasse....

Mais Ibn-Ammâr ne trouvant pas instantanément une réplique, une jeune fille du peuple qui se trouvait dans leur voisinage, la donna ainsi:

Cuirasse magnifique, en effet, un jour de combat, pourvu que l’eau se fût congelée.

Emerveillé d’entendre une jeune fille improviser plus promptement qu’Ibn-Ammâr, fort renommé cependant pour ce talent, Motamid la regarda avec attention. Il fut frappé de sa beauté, et appelant aussitôt un eunuque qui le suivait à quelque distance, il lui ordonna de conduire l’improvisatrice à son palais, vers lequel il se hâta de retourner.

Quand la jeune fille fut arrivée en sa présence, il lui demanda qui elle était et quel était son état.

—Je me nomme Itimâd, répondit-elle; ordinairement on m’appelle Romaiquia, car je suis esclave de Romaic, et quant à ma profession, je suis muletière.

—Dites-moi, êtes-vous mariée?

—Non, mon prince.

—Tant mieux alors, car je vais vous acheter de votre maître et vous épouser[120].

Pendant toute sa vie, Motamid aima Romaiquia d’un amour inaltérable. Elle avait tout pour lui plaire. On la comparait parfois à Wallâda, de Cordoue, la Sapho de ce temps-là. Cette comparaison, juste sous certains rapports, ne l’était pas sous d’autres. N’ayant pas reçu une éducation soignée, Romaiquia ne pouvait rivaliser avec Wallâda en savoir; mais elle ne lui était pas inférieure pour la conversation spirituelle, les bons mots, les heureuses et naïves saillies, les répliques vives et ingénieuses, et la surpassait peut-être par ses grâces naturelles et presque enfantines, son enjouement et son espièglerie[121]. Ses caprices et ses fantaisies faisaient le bonheur et le désespoir de son époux, obligé de les satisfaire à tout prix, car une fois qu’elle s’était mis une idée dans la tête, rien ne pouvait l’y faire renoncer. Un jour, au mois de février, elle regarda, de l’embrasure d’une fenêtre du palais à Cordoue, tomber des flocons de neige, spectacle assez rare dans ce pays où il n’y a presque pas d’hiver. Tout à coup elle se mit à pleurer.

—Qu’as-tu donc, ma chère amie? lui demanda son mari.

—Ce que j’ai? lui répondit-elle en sanglotant; j’ai que tu es un barbare, un tyran, un monstre! Vois donc comme c’est joli la neige, comme c’est beau, comme c’est magnifique, comme ces moelleux flocons s’attachent gentiment aux branches des arbres; et toi, ingrat que tu es, tu ne songes pas seulement à me procurer ce superbe spectacle chaque hiver; jamais tu n’as eu l’idée de m’emmener dans quelque pays où il tombe toujours de la neige!

—Ne te désespère pas ainsi, ma vie, mon bien, lui répondit le prince en essuyant les larmes qui sillonnaient ses joues; tu auras ta neige chaque hiver, et ici même, je t’en réponds.

Et il ordonna de planter des amandiers sur toute la Sierra de Cordoue, afin que les blanches fleurs de ces beaux arbres qui fleurissent dès que les gelées sont passées, remplaçassent pour Romaiquia les flocons de neige qu’elle avait tant admirés[122].

Une autre fois elle vit des femmes du peuple qui pétrissaient de leurs pieds nus le limon dont on voulait faire des briques, et se mit à pleurer. Son mari lui ayant demandé la cause de son chagrin:

—Ah! je suis bien malheureuse, lui dit-elle, depuis le jour où m’arrachant à la vie joyeuse et libre que je menais dans ma masure, tu m’as enfermée dans ce triste palais et chargée des lourdes chaînes de l’étiquette! Regarde donc ces femmes, là-bas, au bord de la rivière! Je voudrais comme elles pétrir le limon de mes pieds nus, mais, hélas! condamnée par toi à être riche et sultane, je ne le puis pas!

—Si fait, tu le pourras, lui répondit le prince en souriant.

Et à l’instant même il descendit dans la cour du palais et y fit apporter une énorme quantité de sucre, de cannelle, de gingembre et de parfumeries de toute espèce; puis, la cour étant entièrement couverte de ces ingrédients précieux, il les fit mouiller d’eau rose et pétrir à force de bras, si bien qu’ils formèrent une espèce de limon. Tout cela fait:

—Veuille descendre dans la cour avec tes suivantes, dit le prince à Romaiquia; le limon t’y attend.

La sultane y alla, et, s’étant déchaussée de même que ses suivantes, toutes se mirent à plonger leurs pieds, avec une gaîté folâtre, dans ce limon aromatique.

C’était là une fantaisie bien dispendieuse; aussi Motamid savait-il la rappeler au besoin à sa capricieuse épouse dont les désirs ne connaissaient pas de bornes. Un jour, ayant demandé une chose que le prince ne pouvait lui accorder:

—Ah! je suis bien à plaindre, s’écria-t-elle. Décidément je suis la plus malheureuse des femmes, car je prends Dieu à témoin que jamais tu n’as fait la moindre chose pour me plaire.

—Pas même le jour du limon? lui demanda Motamid d’une voix douce et tendre.

Romaiquia rougit et n’insista pas davantage[123].

Force nous est d’ajouter que les ministres de la religion ne prononçaient jamais le nom de cette sémillante sultane qu’avec une sainte horreur. Ils la considéraient comme le plus grand obstacle à la conversion de son mari, sans cesse entraîné par elle, disaient-ils, dans un tourbillon de plaisirs et de voluptés, et si les mosquées étaient désertes le vendredi, ils en imputaient la faute à elle. Romaiquia riait de leurs clameurs; insouciante et étourdie, elle ne soupçonnait pas, la pauvrette, que ces hommes deviendraient redoutables un jour![124]

Au reste, malgré son amour, Motamid continuait d’accorder à Ibn-Ammâr une large place dans son cœur. Une fois, étant loin de Romaiquia avec son ami, il lui écrivit une lettre dans laquelle il fit entrer ces six vers acrostiches:

Invisible à mes yeux, tu es toujours présente à mon cœur.

Ton bonheur puisse-t-il être infini comme le sont mes soucis, mes larmes et mes insomnies!

Impatient du frein quand d’autres femmes veulent me l’imposer, je me soumets docilement à tes moindres souhaits.

Mon vœu de chaque instant, c’est d’être à tes côtés. Ah! puisse-t-il être exaucé bientôt!

Amie de mon cœur, pense à moi et ne m’oublie pas, quelque longue que soit l’absence!

Doux nom que le tien! Je viens de l’écrire, je viens de tracer ces lettres chéries: Itimâd[125].

Il termina sa lettre par ces mots: «Bientôt je viendrai te revoir, pourvu, toutefois, qu’Allâh et Ibn-Ammâr le veuillent bien.»

Ayant reçu connaissance de cette phrase, Ibn-Ammâr adressa ces vers à son ami:

Ah! mon prince, je n’ai jamais d’autre désir, moi, que de faire ce que vous voulez; je me laisse conduire par vous comme le voyageur nocturne se laisse guider par les éclairs éblouissants. Voulez-vous retourner auprès de celle qui vous est chère, montez alors sur un fin voilier,—je vous suis;—ou bien, sautez en selle,—je vous suis encore. Ensuite, quand, grâce à la protection divine, nous serons arrivés dans la cour de votre palais, vous me laisserez retourner seul à ma demeure, et vous-même, sans vous donner le temps de déposer votre épée, vous irez vous jeter aux pieds de la belle à la ceinture d’or; puis, rattrapant le temps perdu, vous l’embrasserez, vous la presserez contre votre poitrine, tandis que votre bouche et la sienne murmureront de douces paroles, de même que les oiseaux se répondent par des chants mélodieux au lever de l’aurore[126].

Partageant son cœur entre l’amitié et l’amour, le jeune prince menait une vie charmante; mais elle fut troublée tout à coup: son père frappa Ibn-Ammâr d’une sentence d’exil. Ce fut pour les deux amis un coup de foudre; mais qu’y faire? Motadhid était inébranlable dans ses résolutions une fois prises. Ibn-Ammâr passa dans le Nord, et notamment à Saragosse, les tristes années de son exil, jusqu’à ce que Motamid, qui comptait alors vingt-neuf ans, succédât à son père[127]. Le prince s’empressa de rappeler auprès de lui l’ami de son adolescence, et lui laissa le choix entre les divers emplois du royaume. Ibn-Ammâr se décida pour le gouvernement de la province où il était né. Bien qu’il le vît à regret s’éloigner de sa personne, Motamid lui accorda néanmoins sa demande[128]; mais au moment où son ami lui disait adieu, les charmants souvenirs de son séjour à Silves et toutes ces premières émotions qui ne laissent aucune amertume dans le cœur se ranimaient en lui, et il improvisa ces vers:

Salue à Silves les endroits chéris que tu sais, ô Abou-Becr, et demande-leur s’ils ont gardé mon souvenir. Salue surtout le Charâdjîb, ce superbe palais dont les salles sont remplies de lions et de blanches beautés, de sorte que l’on se croirait tantôt dans un antre, tantôt dans un sérail[129], et dis-lui qu’il y a ici un jeune chevalier qui en tout temps brûle du désir de le revoir. Que de nuits n’ai-je pas passées là, à côté d’une jeune beauté aux larges hanches, à la mince ceinture! Que de fois les jeunes filles blanches ou cuivrées m’y ont percé le cœur de leurs doux regards, comme si leurs yeux eussent été des épées ou des lances! Que de nuits n’ai-je pas passées aussi dans le vallon au bord de la rivière avec la belle chanteuse dont le bracelet ressemblait à la lune dans son croissant! Elle m’enivrait de toutes les manières, tantôt de ses regards, tantôt du vin qu’elle m’offrait, tantôt, enfin, de ses baisers. Puis, quand elle jouait sur sa guitare un air guerrier, je croyais entendre le cliquetis des épées et me sentais saisi d’une ardeur martiale. Délicieux moment surtout que celui où, ayant ôté sa robe, elle m’apparut svelte et flexible comme un rameau de saule! «La fleur, me disais-je alors, est sortie du bouton[130]

Ibn-Ammâr fit son entrée dans Silves entouré d’un cortége superbe et avec une pompe telle que Motamid lui-même, quand il était gouverneur de la province, n’en avait jamais déployé une pareille; mais il se fit pardonner cette bouffée d’orgueil par un noble acte de reconnaissance, car, ayant appris que le négociant qui l’avait secouru dans sa détresse alors qu’il n’était encore qu’un pauvre poète ambulant, vivait encore, il lui envoya un sac rempli de pièces d’argent. Ce sac était celui-là même que le négociant lui avait fait parvenir rempli d’orge; Ibn-Ammâr l’avait soigneusement conservé. Pourtant il ne dissimula point à son ancien bienfaiteur qu’il avait trouvé son présent un peu mesquin, car il lui fit dire ces paroles: «Si autrefois vous nous eussiez envoyé ce sac rempli de froment, nous vous l’aurions renvoyé rempli d’or[131]

Il ne resta pas longtemps à Silves. Ne pouvant vivre sans lui, Motamid le rappela à la cour, après l’avoir nommé premier ministre[132].

X.

Comme Motamid et son ministre aimaient avant tout la poésie, la cour de Séville devint le rendez-vous des meilleurs poètes de l’époque. Les rimailleurs n’avaient aucune chance d’y faire fortune, car Motamid était un critique sévère qui examinait avec soin chaque poème qu’on lui présentait et qui en pesait chaque expression, chaque syllabe[133]; mais quand il s’agissait d’un poète de talent, sa générosité ne connaissait pas de bornes. Un jour il entendit réciter ces deux vers:

La fidélité à tenir ses promesses est à présent une chose bien rare. Vous ne trouverez personne qui pratique cette vertu, personne même qui y songe. C’est quelque chose de fabuleux comme le griffon, ou comme ce conte qui dit qu’un poète reçut un jour un présent de mille ducats.

—De qui sont ces vers? demanda-t-il.

—D’Abd-al-djalîl, lui répondit-on.

—Eh quoi! s’écria-t-il alors, un de mes serviteurs, un bon poète, regarde un présent de mille ducats comme quelque chose de fabuleux?

Et à l’instant même il fit remettre mille ducats à Abd-al-djalîl[134].

Une autre fois il s’entretenait avec un des poètes siciliens qui étaient venus à sa cour après que leur patrie eut été conquise par Roger le Normand, lorsqu’on lui apporta des pièces d’or qui sortaient de l’hôtel de la monnaie. Il en donna deux bourses au Sicilien; mais celui-ci, non content de ce cadeau, tout magnifique qu’il était, regardait d’un œil de convoitise une figurine en ambre, incrustée de perles, qui se trouvait dans la salle et qui représentait un chameau. «Seigneur, dit-il enfin, votre présent est superbe, mais il est lourd, et je crois qu’il me faudrait un chameau pour le transporter à ma demeure.—Le chameau est à toi,» lui répondit Motamid en souriant[135].

En général, pourvu qu’on eût de l’esprit, on était sur de plaire à Motamid, fût-on poète ou autre chose, fût-on même voleur de grands chemins, témoin l’histoire du Faucon gris. Le Faucon gris—on ne le désignait que par ce sobriquet—avait été longtemps le plus grand voleur de l’époque, l’effroi et le fléau des habitants des campagnes; mais étant enfin tombé entre les mains de la justice, il fut condamné à être crucifié sur la grande route, afin que les paysans pussent être témoins de son supplice. Toutefois, comme il faisait une chaleur étouffante le jour où cet arrêt fut exécuté, la route était peu fréquentée. Au pied de la croix sur laquelle le voleur avait été cloué, se tenaient sa femme et ses filles. Elles pleuraient à chaudes larmes. «Hélas! disaient-elles, quand tu ne seras plus, nous devrons mourir de faim!» Or le Faucon gris était un homme très-compatissant, un cœur d’or, et la pensée que sa famille tomberait dans la misère lui fendait l’âme. Justement il vit arriver un marchand forain qui chevauchait sur un mulet chargé de pièces d’étoffe et d’autres marchandises qu’il allait vendre dans les villages voisins.

—Hé, seigneur, lui cria-t-il, je me trouve ici dans une position assez désagréable comme vous voyez, mais vous pourriez me rendre un grand service duquel vous profiteriez beaucoup vous-même.

—Comment cela? demanda l’autre.

—Vous voyez ce puits là-bas?

—Oui, je le vois.

—Fort bien! Sachez donc qu’au moment où j’ai eu la bêtise de me laisser prendre par ces maudits gendarmes, j’ai jeté cent ducats dans ce puits qui est à sec. Peut-être voudriez-vous bien avoir la complaisance de vous déranger pour les tirer de là; en ce cas je vous en laisserai la moitié. Voici ma femme et mes filles qui tiendront votre mulet jusqu’à ce que vous ayez fini.

Séduit par l’appât du gain, le marchand prit aussitôt une corde, en attacha un bout au bord du puits, et se laissa glisser ainsi jusqu’au fond.

—Alerte maintenant! dit alors le Faucon gris à sa femme; coupe la corde, prends le mulet et fuis au plus vite avec ces enfants!

Tout cela fut fait en un clin d’œil. Le marchand criait comme un forcené, mais comme la campagne était presque déserte, un temps assez considérable s’écoula avant qu’un passant vînt à son secours, et ce passant n’étant pas assez fort pour le tirer du puits, il fallut attendre jusqu’à ce qu’un second vînt l’aider. Arraché enfin à sa prison souterraine, le marchand dut répondre à ses libérateurs qui lui demandaient ce qu’il était allé faire dans ce puits. Il leur raconta donc sa mésaventure avec force imprécations contre le voleur qui l’avait si indignement trompé. Bientôt elle fut connue de toute la ville; elle parvint même aux oreilles de Motamid, qui ordonna de détacher le Faucon gris de sa croix et de le lui amener. Quand il fut arrivé en sa présence:

—Tu es bien certainement le plus grand fripon qui existe, lui dit-il, puisque même la perspective de la mort ne suffit pas pour te faire renoncer à tes mauvais tours.

—Ah! mon prince, lui répondit le voleur, si vous saviez comme moi quel délice c’est que de voler, vous jetteriez votre manteau royal aux orties et vous ne feriez que cela.

—Maudit coquin! s’écria le prince en riant aux éclats. Mais voyons, parlons sérieusement! Supposons que je te donne la vie, que je le rende la liberté, que je le mette en état de gagner ton pain d’une manière honorable, et que je t’assigne un traitement qui suffise à tes besoins, t’amenderas-tu alors, abandonneras-tu ton détestable métier?

—On fait beaucoup pour sauver sa vie, seigneur, même on s’amende. Tenez, vous serez content de moi!

Le Faucon gris tint sa parole. Nommé brigadier de gendarmerie, il inspira dorénavant autant d’effroi à ses anciens confrères, qu’il en avait inspiré jadis aux paysans[136].

Au reste, Motamid menait joyeuse vie, sans trop s’occuper des affaires de l’Etat. «A mon avis, disait-il dans un de ses poèmes, être sage, c’est ne pas l’être[137].» Les festins absorbaient une partie de son temps, et puisqu’il voulait se montrer galant chevalier, force lui était d’en consacrer le reste aux jeunes beautés de son sérail. Ce n’est pas qu’il eût cessé d’aimer Romaiquia; au contraire, il l’aimait toujours avec passion; mais comme selon le code bizarre qui régit l’amour dans les pays musulmans, on peut se passer quelques fantaisies sans devenir infidèle pour cela, il adressait aussi de temps en temps ses hommages à d’autres dames, sans que Romaiquia, sûre de régner en souveraine sur le cœur de son époux, y trouvât à redire. La belle Aimée était charmante, et quand il buvait à sa santé, le prince trouvait au vin plus de bouquet qu’à l’ordinaire[138]. Luna lui tenait compagnie alors qu’il étudiait les vers des anciens poètes ou qu’il écrivait les siens, et si le soleil s’avisait de jeter un regard indiscret dans le cabinet d’étude, elle était là pour l’intercepter; «car elle sait, disait le prince, que la lune seule peut éclipser le soleil[139].» Plus prude, plus revêche, La Perle avait parfois des caprices; alors elle se mettait en colère, et il fallait que Motamid se donnât des peines infinies pour l’apaiser. Une fois qu’il s’était attiré son courroux, il lui écrivit pour lui présenter ses excuses. Elle lui répondit bien, mais sans placer son propre nom en tête de sa lettre, comme la coutume le voulait.

Hélas! elle ne m’a pas encore pardonné, dit alors le prince; autrement elle aurait mis son nom en tête de son billet. Elle sait que je l’adore, son nom, mais elle est si fâchée contre moi qu’elle ne veut pas l’écrire. «Quand il le verra, s’est-elle dit, il va le baiser. Eh bien, par Dieu! il ne le verra pas[140]

Quelle gentille garde malade que La Fée! Le prince priait Allah de lui accorder comme une faveur d’être constamment valétudinaire, pourvu qu’il ne manquât pas de la voir constamment à son chevet, cette gracieuse gazelle aux lèvres pourprées[141].

On se tromperait, cependant, si l’on s’imaginait que Motamid négligeât entièrement de continuer l’œuvre de son père et de son aïeul. Quoiqu’il n’eût pas autant d’ambition qu’eux, il fit néanmoins ce qu’ils avaient essayé en vain de faire: dès la seconde année de son règne, il réunit Cordoue à son royaume.

Son père, il est vrai, lui avait frayé la route, et les circonstances le secondèrent admirablement. Six années auparavant, en 1064, le vieux président de la république, Abou-’l-Walîd ibn-Djahwar, s’était démis de ses fonctions en faveur de ses deux fils, Abdérame et Abdalmélic. Il avait confié à l’aîné tout ce qui regardait les finances et l’administration, et il avait donné au cadet, pour lequel il avait un grand faible, le commandement militaire[142]. Le cadet éclipsa bientôt son aîné; cependant tout alla bien tant que dura l’influence de l’habile vizir Ibn-as-Saccâ. Cet homme d’Etat inspirait du respect à tous les ennemis déclarés ou couverts de la république, et même à Motadhid. Aussi ce dernier comprit que, pour arriver à ses fins, il devait commencer par le faire tomber. Il tâcha donc de le rendre suspect à Abdalmélic ibn-Djahwar, et il y réussit. Ibn-as-Saccâ fut mis à mort, et cet événement eut pour la république les suites les plus fâcheuses. Les officiers et les soldats, qui avaient été fort attachés au vizir, donnèrent pour la plupart leur démission, tandis qu’Abdalmélic se rendait odieux à ses concitoyens par sa dureté et sa nonchalance. En outre, il semble avoir aboli peu à peu tout ce qui restait encore debout des institutions républicaines.

Le pouvoir d’Abdalmélic chancelait donc déjà, lorsque Mamoun de Tolède vint assiéger Cordoue dans l’automne de l’année 1070. N’ayant presque plus d’armée (sa cavalerie était réduite à deux cents hommes, et encore étaient-ils fort mal disposés), Abdalmélic demanda du secours à Motamid. Il obtint ce qu’il désirait: Motamid lui envoya des renforts très-considérables, et l’armée tolédane fut forcée de se retirer; mais Abdalmélic n’y gagna rien; au contraire, les chefs de l’armée sévillane, agissant d’après les ordres secrets de leur souverain, s’entendirent avec les Cordouans pour ôter le pouvoir à Abdalmélic et pour le donner au roi de Séville. Ce complot fut tramé dans le plus grand mystère, de sorte qu’Abdalmélic ne se doutait de rien. Dans la matinée du septième jour après le départ de Mamoun, il était sur le point de sortir pour faire la reconduite aux Sévillans, qui avaient annoncé qu’ils s’en retourneraient ce jour-là, lorsque des cris séditieux frappèrent son oreille. Il regarde, il voit son palais entouré par ses soi-disant auxiliaires et par le peuple. Presque au même instant on l’arrête, de même que son père et tout le reste de sa famille.

Motamid fut proclamé seigneur de Cordoue, et les Beni-Djahwar furent menés prisonniers à l’île de Saltès; mais le vieux Abou-’l-Walîd ne survécut que quarante jours à son infortune[143].

Le roi poète parle de cette conquête comme s’il se fût agi de celle d’une beauté un peu hautaine.

J’ai obtenu d’emblée, disait-il, la main de la belle Cordoue, de cette fière amazone qui, le glaive et la lance à la main, repoussait tous ceux qui la recherchaient en mariage. A présent nous célébrons, elle et moi, nos noces dans son palais, tandis que les autres rois, mes rivaux rebutés, pleurent de rage et tremblent de crainte. Tremblez, et pour cause, vils ennemis! car bientôt le lion viendra fondre sur vous[144].

Cependant Mamoun ne se tenait pas pour battu; au contraire, il était résolu à se rendre maître de Cordoue, quoi qu’il dût lui en coûter. Accompagné de son allié, Alphonse VI, il vint ravager les environs de la ville; mais il fut repoussé par le jeune gouverneur Abbâd, un fils de Motamid et de Romaiquia[145]. Alors Ibn-Ocâcha s’engagea à le mettre en possession de la ville qu’il convoitait. C’était un homme farouche et sanguinaire, un ancien bandit de la montagne, mais qui ne manquait pas de talents et qui connaissait bien Cordoue, où il avait déjà joué un rôle. Nommé gouverneur d’une forteresse, il se mit à former des intrigues et des complots à Cordoue, ce qui ne lui était pas difficile, car beaucoup de citoyens étaient mécontents de la marche des affaires. Le prince Abbâd donnait, il est vrai, de belles espérances, mais comme il était encore trop jeune pour gouverner par lui-même, le pouvoir était entre les mains du commandant de la garnison, Mohammed, fils de Martin, un chrétien d’origine à ce qu’il paraît. Or, cet homme, assez bon soldat du reste, était cruel, sanguinaire et débauché. Aussi les Cordouans le détestaient, et plusieurs d’entre eux ne se firent pas scrupule d’entrer en relations avec Ibn-Ocâcha. Cependant ce dernier ne réussit pas à tenir ses menées tout à fait secrètes. Un officier s’aperçut que l’ex-brigand venait souvent la nuit aux portes de la ville et qu’il avait alors des entretiens fort suspects avec des soldats de la garnison. C’est ce qu’il rapporta à Abbâd; mais ce prince ne fit pas grande attention à cet avis, et renvoya celui qui le lui donnait à Mohammed, fils de Martin. Celui-ci le renvoya, à son tour, à des officiers subalternes. En un mot, l’un se déchargeait sur l’autre des mesures à prendre, et personne ne fit son devoir.

Cependant Ibn-Ocâcha se tenait sans cesse aux aguets, et en janvier 1075, il profita, pour s’introduire avec ses hommes dans la ville, d’une nuit orageuse et extrêmement obscure, après quoi il marcha droit au palais d’Abbâd. Il n’y trouva pas de garde, et il était sur le point d’en enfoncer la porte, lorsque le prince, réveillé par le portier, vint lui barrer le passage avec une poignée d’esclaves et de soldats. Malgré son extrême jeunesse, il se défendit comme un lion, et il avait déjà forcé les assaillants à évacuer le vestibule, lorsque le pied lui glissa. Un homme de la bande fondit aussitôt sur lui et le tua. On laissa son cadavre dans la rue; il était presque nu, car, réveillé en sursaut, Abbâd n’avait pas eu le temps de s’habiller.

Ensuite Ibn-Ocâcha conduisit ses hommes à la maison du commandant. Celui-ci s’attendait si peu à être attaqué, qu’au moment même où l’on faisait irruption dans sa demeure, il regardait danser des almées. Moins brave qu’Abbâd, il se cacha lorsqu’il entendit le cliquetis des épées dans la cour; mais sa retraite ayant été découverte, il fut arrêté, et, dans la suite, tué.

Aux premiers rayons de l’aube, pendant qu’Ibn-Ocâcha courait de maison en maison afin de persuader aux nobles de faire cause commune avec lui, un imâm qui se rendait à la mosquée, vint à passer devant le palais d’Abbâd. Ses regards tombèrent sur un corps qui gisait là, nu et sans vie. Reconnaissant, non sans peine, dans ce cadavre souillé de boue celui du jeune prince, il lui rendit un pieux, un dernier honneur, en le couvrant de son manteau. A peine fut-il parti qu’Ibn-Ocâcha arriva au même endroit, entouré de cette tourbe qui, dans les grandes villes, pousse des cris d’allégresse à chaque révolution. Sur son ordre, la tête d’Abbâd fut détachée du cadavre et promenée par les rues sur la pointe d’une pique. A ce spectacle, les soldats de la garnison jetèrent leurs armes, et tâchèrent de sauver leur vie par une fuite précipitée. Ibn-Ocâcha rassembla alors les Cordouans dans la grande mosquée, et leur enjoignit de prêter serment à Mamoun. Bien qu’il y en eût plusieurs qui étaient sincèrement attachés à Motamid, la peur fut si grande et si générale, que tout le monde s’empressa d’obéir. Peu de jours après, Mamoun arriva en personne. En apparence, il fut très-reconnaissant envers Ibn-Ocâcha; il le combla d’honneurs et l’on eût dit qu’il lui accordait une confiance illimitée; mais en réalité, il haïssait et craignait cet ancien bandit endurci au crime et qui était homme à l’assassiner lui-même au besoin, avec autant de sang-froid qu’il avait fait égorger le jeune Abbâd. Aussi cherchait-il avidement un prétexte, une occasion, pour l’éloigner sans bruit, sans éclat, de son royaume. Ce dessein, il ne le cachait pas toujours à ses courtisans, et un jour qu’Ibn-Ocâcha venait de le quitter, il poussa un long soupir, et, le regard enflammé de colère, il murmura quelques paroles de mauvais augure; puis un ami d’Ibn-Ocâcha ayant osé dire quelque chose en sa faveur: «Laisse-là ces vains propos! lui dit Mamoun; celui qui ne respecte pas la vie des princes n’est pas fait pour les servir.»