Moralité
Le malheur peut apporter une chance inespérée d’apprendre la vie. Un prince si bien né ne semblait pas de-stiné à être comblé par l’adversité. Intrépide, dédaignant les avertissements, il est tombé dans la misère comme dans un traquenard. Impossible de s’en tirer: alors il va profiter de sa nouvelle Situation. Désormais la vie lui offre d’autres aspects cue les seuls aspects accessibles aux heureux de ce monde. Les leçons qu’elle lui octroie sont sévères, mais combien plus émouvantes aussi que tout ce qui l’occupait du temps de sa joyeuse ignorance. Il apprend à craindre et à dissimuler. Cela peut toujours servir, comme, d’autre part, on ne perd jamais rien à essuyer des humiliations, et à ressentir la haine, et à voir l’amour se mourir à force d’être maltraite. Avec du talent, on approfondit tout cela jusqu’à en faire des connaissances morales bien acquises. Un peu plus, ce sera le chemin du doute; et d’avoir pratiqué la condition des opprimés un jeune seigneur qui, autrefois, ne doutait de rien, se trouvera changé en un homme averti, sceptique, indulgent autant par bonté que par mépris et qui saura se juger tout en agissant.
Ayant beaucoup remué sans rime ni raison il n’agira plus, à l’avenir, qu’à bon escient et en se mefiant des impulsions trop promptes. Si alors on peut dire de lui que, par son intelligence, il est au dessus de ses passions ce sera grâce à cette ancienne captivité où il les avait pénétrées. C’est vrai qu’il fallait être merveilleusement équilibré pour ne pas déchoir pendant cette longue épreuve. Seule une nature tempérée et moyenne pouvait impunément s’adonner aux mceurs relâchées de cette cour. Seule aussi elle pouvait se risquer au fond d’une pensée tourmentée tout en restant apte à reprendre cette sérénite d’âme dans laquelle s’accomplissent les grandes actions généreuses, et même les simples realisations commandees par le bon sens.[7]