CHAPITRE XI.

[20] DE LA LANGUE DES SAUUAGES MONTAGNAIS.

I'ESCRIUY l'an passé, que leur langue estoit tres-riche & tres-pauure; toute pleine d'abondance & de disette; la pauureté paroist en mille articles. Tous les mots de pieté, de deuotion, de vertu; tous les termes dont on se sert pour expliquer les biens de l'autre [vie]; le langage des Theologiens, des Philosophes, des Mathematiciens, des Medecins, en vn mot de tous les hommes doctes; toutes les paroles qui concernent la police & le gouuernement d'vne ville, d'vne Prouince, d'vn Empire; tout ce qui touche la iustice, la recompense & le chastimẽt, les noms d'vne infinité d'arts, qui sont en nostre Europe, d'vne infinité de fleurs [175] d'arbres & de fruits, d'vne infinité d'animaux de mille & mille inuentions, de mille beautez & de mille richesses; tout cela ne se trouue point ny dãs la pensée, ny dans la bouche des Sauuages, n'ayans ny vraye religion ny connoissance des vertus, ny police, ny gouuernement, ny Royaume, ny Republique, ny sciences, ny rien de tout ce que ie viens de dire, & par consequent, toutes les paroles, tous les termes, tous les mots & tous les noms qui touche ce monde de biens & de grandeurs, doiuent estre defalquez de leur dictionaire; voila vne grande disette. Tournons maintenant la medaille, & faisons voir que cette langue regorge de richesses.