INTRODUCTION

E majestueux rocher qui s’élève au milieu des grèves immenses, bornées du nord au sud par les côtes de la Normandie et de la Bretagne et au nord-ouest par la mer, fut nommé le Mont-Saint-Michel dès le huitième siècle. L’obscurité qui couvre ses origines historiques est trop profonde pour que les récits des annalistes anciens et modernes puissent être rappelés, même à l’état de légendes. Il ne reste sur l’antique rocher aucune construction remontant plus haut que le onzième siècle et, par conséquent, aucune preuve de l’existence d’édifices qui y auraient été élevés antérieurement à cette époque. Cependant, comme il est intéressant de conserver les anciennes traditions, nous redirons d’après elles que saint Aubert, évêque d’Avranches, averti par plusieurs songes miraculeux, fonda en 708 la première église élevée à saint Michel sur le rocher du mont de Tombe qui se nomma dès lors le Mont-Saint-Michel. Ce premier oratoire avait la forme d’une grotte et pouvait contenir environ cent personnes à l’exemple de celui que saint Michel, toujours suivant la légende, aurait creusé lui-même dans le roc du mont Gargan. Après avoir consacré sa chapelle en 709, saint Aubert établit un collège de douze clercs ou chanoines. Le modeste monastère acquit bientôt une grande célébrité qui ne fit que s’accroître jusqu’au dizième siècle. A la fin du même siècle, Richard-sans-Peur, fils de Guillaume Longue-Épée et petit-fils de Rollon, remplaça les successeurs des chanoines de saint Aubert par des religieux bénédictins, et dans les premières années du onzième siècle, en 1020, Richard II, duc de Normandie, fonda l’église dont il reste encore aujourd’hui les transepts et quatre travées de la nef.

Nous entrons maintenant dans le domaine des faits historiques dont les preuves sont fournies par les monuments eux-mêmes qui subsistent encore presque tout entiers, et qui sont les documents lapidaires de l’histoire du Mont-Saint-Michel et les magnifiques témoignages de sa grandeur passée.

Il existe encore en France, si riche en monuments de toute nature et de toute époque, un grand nombre d’églises, de monastères, de châteaux forts ou même de villes fortifiées d’origine ancienne. Ces édifices isolés présentent, par leurs dispositions, leurs détails, des sujets d’études du plus haut intérêt; mais aucun d’eux ne dépasse en grandeur et en beauté ceux du Mont-Saint-Michel, qui peuvent être considérés comme les plus beaux exemples de l’architecture religieuse, monastique et militaire de notre pays. Ils présentent surtout cette curieuse particularité qu’ils semblent avoir été construits tout exprès, non seulement pour le plaisir des yeux des artistes et pour servir de but aux recherches des savants, mais encore cette particularité, disons-nous, qu’ils forment, par leur réunion sur un seul point, comme le résumé, la synthèse de notre architecture, et parce qu’ils marquent nettement, par l’effet de cette réunion qui rend les comparaisons plus faciles, les diverses étapes de notre civilisation et, par suite, les progrès de notre art national.

En effet, on trouve au Mont-Saint-Michel tous les spécimens de l’architecture française. Il faut comprendre par architecture française non pas seulement l’architecture dite de Louis XIII, qu’on considère trop souvent comme synonyme, mais bien celle qui prend naissance au commencement du moyen âge; celle qui est la continuation des traditions antiques que le temps, le climat, les mœurs ont modifiée et que le génie national s’est assimilée; celle enfin qui a créé les monuments innombrables qui couvrent notre sol et qui sont les manifestations les plus éclatantes de l’art français.

Ces différentes époques sont représentées au Mont-Saint-Michel depuis le onzième jusqu’au dix-huitième siècle par les bâtiments de l’abbaye ou les fortifications qui l’entourent; cependant les parties les plus considérables sont celles qui furent élevées du onzième siècle à la fin du quinzième. Ce sont les plus beaux types de l’architecture ogivale ou plutôt de l’architecture française qu’on appelle, ironiquement peut-être et à coup sûr injustement: architecture gothique.

Nous profitons de cette circonstance, espérant qu’on nous pardonnera cette digression, pour protester contre cette épithète, relativement moderne, qui englobe sans façon toute une période, des plus curieuses à étudier, de notre histoire dans une sorte d’état de barbarie qu’il faudrait couvrir d’un voile sombre. Gothique, dans ce sens, voudrait dire: qui est barbare, sans goût et par conséquent sans art. Or, qu’y a-t-il de moins barbares et au contraire de plus avancés en sciences et en art que les architectes des onzième, douzième et treizième, quatorzième et quinzième siècles qui ont construit ces magnifiques monuments du moyen âge, qui les ont ornés de si riches sculptures et d’une si belle statuaire rappelant, notamment à Reims, les plus belles productions de l’art grec le plus raffiné.

Un maître dont le monde des sciences et des arts doit déplorer la perte, Viollet-le-Duc, a dit dans ses impérissables ouvrages auxquels les savants, les artistes et surtout les architectes doivent rendre un juste tribut d’hommages, quelle a été la force de production de cet art et sa force expansive. Ce n’est pas un art barbare, gothique, qui possède cette force et cette puissance vitales; c’est un art complet qui fut créé par notre génie national et auquel doit rester le nom d’art français qu’il mérite si bien et dont le Mont-Saint-Michel est une des plus superbes expressions.


Pour étudier sérieusement ces édifices considérables réunis en aussi grand nombre en s’étageant sur les rampes inégales du rocher, des renseignements techniques sont des plus utiles. Ils sont indispensables, même si l’on veut se rendre exactement compte de la forme des divers bâtiments, des détails de leur structure, de leur orientation et de leur groupement autour du point culminant où s’élève l’église.

Afin de pouvoir décrire clairement des monuments d’époques si diverses qui se pénètrent en se superposant, et arriver à diriger sûrement notre lecteur dans les détours d’un labyrinthe aussi compliqué, nous avons cru devoir commencer par l’église.

Ce mode de procéder, s’il intervertit les détails de la description quant à la topographie du Mont, nous a semblé être le plus rationnel et le plus sérieusement utile. Il nous permettra d’étudier méthodiquement, et surtout,—ce qui est à notre avis le point important,—de suivre chronologiquement la construction de la basilique, des bâtiments de l’abbaye et des remparts. Il nous fera voir sans confusion les transformations et les restaurations dont ces édifices ont été l’objet, ainsi que les mutilations et les vicissitudes de toute nature qu’ils ont subies depuis leur fondation jusqu’à nos jours.

D’ailleurs, dans l’ordre spirituel aussi bien que dans la forme matérielle, l’église a toujours été le centre et pour ainsi dire le cœur de l’abbaye. C’est, du Mont, la construction la plus ancienne; c’est autour d’elle que sont venus successivement se grouper les divers bâtiments et la ville elle-même, composant naturellement une base majestueuse à l’antique sanctuaire de saint Michel, et formant dans leur réunion étagée un magnifique ensemble, aussi admirable par le pittoresque de sa situation que par la hardiesse de sa conception et la grandiose beauté de ses détails.

Après avoir vu l’abbaye, nous reviendrons sur les remparts, que nous ne faisons que parcourir en arrivant, et nous les étudierons en suivant le même ordre chronologique pour la description de leurs constructions respectives.

Nous avons cru nécessaire de produire les plans des principales zones de l’abbaye. En donnant l’idée juste de la superposition des bâtiments, de leur groupement et de leurs formes à des niveaux différents, ils aideront le lecteur à se conduire dans le dédale de leurs innombrables divisions.

CHAPITRE Iᴱᴿ
L’ÉGLISE

I
DESCRIPTION DES PLANS

près avoir franchi l’escalier fortifié commandé par le châtelet qui est la véritable porte de l’Abbaye, on entre dans la salle des Gardes, au niveau de laquelle a été tracé le plan de la première zone ([fig. 143]).

En sortant de la salle des Gardes par la porte sud, on se trouve dans la cour de l’église et, après avoir monté une première rampe, on est au niveau de la seconde zone indiquée par le plan suivant ([fig. 144]).

Enfin, après avoir gravi le grand escalier longeant les bâtiments abbatiaux et le côté sud de l’Église, on arrive à la plate-forme du sud, dite du Saut-Gaultier, au sommet du rocher, troisième et dernière zone ([fig. 145]).

Voir ci-après les plans (figures [143 à 145]) et leurs légendes explicatives.

Fig. 143.—Plan au niveau de la salle des Gardes (D), de l’aumônerie (J) et du cellier (K).

A. Tour Claudine; remparts.—B. Première enceinte fortifiée, ou barbacane, défendant l’entrée de l’abbaye.—B´. Ruine du grand Degré.—C. Châtelet; au-dessous, escalier commandé par le châtelet, et montant à la salle des Gardes.—D. Salle des Gardes (Belle-Chaise).—E. Tour Perrine.—F. Procure et bailliverie de l’abbaye.—G. Logis abbatial.—G´. Logements de l’abbaye.—G´´. Chapelle Sainte-Catherine.—H. Cour de l’église et escalier montant à l’église haute.—I. Cour de la Merveille; entre Belle-Chaise et la Merveille.—J. Salle de l’aumônerie (Merveille).—J´. Ruines d’un fourneau (Merveille).—K. Cellier (Merveille).—L. Anciens bâtiments abbatiaux; Cuisines (fin du onzième siècle).—M. Galerie ou crypte de l’Aquilon (Roger II).—N. Substructions de l’hôtellerie (Robert de Torigni).—O. Passages communiquant avec l’hôtellerie.—P. et P´. Prisons (au-dessous du P´ cachots dit des Deux-Jumeaux).—Q. Soubassements de la chapelle Saint-Étienne.—R. Ruines de l’ancien poulain (Robert de Torigni).—S. Poulain moderne.—T. Murs de soutènement, construits en 1862 ou 1863.—U. Jardins, terrasses et chemins de ronde.—V. Masse du rocher.

Fig. 144.—Plan au niveau de l’église basse (A), du réfectoire (K), de la salle des Chevaliers (L).

A. Église basse ou crypte, dite des Gros-Piliers.—B. Chapelle sous le transsept nord.—B’. Chapelle sous le transsept sud (Saint-Martin).—C. Substruction de la nef romane.—C’. et C. Charnier ou cimetière des religieux.—C’’. Soubassements romans (sous la plate-forme dite du Saut-Gaultier).—D. Ancienne citerne.—E. Anciens bâtiments abbatiaux (réfectoire, fin du onzième siècle).—F. Ancien cloître ou promenoir (Roger II).—G. Passages communiquant avec l’hôtellerie.—H. Hôtellerie (Robert de Torigni).—I. Dépendances de l’hôtellerie (Robert de Torigni).—J. Chapelle Saint-Étienne.—K. Réfectoire (Merveille).—K’. Tour des Corbins (Merveille).—L. Salle des Chevaliers (Merveille).—M. Chapelle (Merveille).—N. Salle des Officiers ou du Gouvernement (Belle-Chaise).—O. Tour Perrine.—P. Crénelage du châtelet.—Q. Cour de la Merveille.—R. Escalier montant de la cour de la Merveille à la terrasse S.—S. Terrasse de l’abside.—T. Cour de l’église.—U. Pont fortifié faisant communiquer l’église basse avec le logis abbatial.—V. Logis abbatial.—X. Logements de l’abbaye.—Y. Citernes (quinzième siècle).—Y’. Citerne (seizième siècle).—Z. Escalier montant des souterrains à l’église haute.—Z’. Masse du rocher.

Fig. 145.—Plan au niveau de l’église haute (A), du cloître (L), et du dortoir (K).

A. Église haute.—A’. Chœur.—A’’. Transsept nord et sud.—Vestiges découverts en 1875 sous le dallage de la grande plate-forme: B. B. B. Les trois premières travées de la nef romane (détruites en 1776); C. et C’. Tour en avant du portail roman (Robert de Torigni); C’’. Porche entre les deux tours (Robert de Torigni); D. Tombeaux de Robert de Torigni et de D. Martin de Furmendeio (?); E. Ancien parvis; F. Emplacement de la salle dite de Souvré (salle du chapitre; ancien dortoir).—G. Anciens bâtiments abbatiaux (Dortoir, fin du onzième siècle).—G’. Sacristie actuelle (ancien dortoir).—H. Plate-forme de Saut-Gaultier (entrée latérale sud de l’église).—I. Ruines de l’hôtellerie (Robert de Torigni).—J. Infirmeries.—K. Dortoir (les divisions ont été faites par les directeurs de la prison).—K’. Tour des Corbins.—L. Cloître.—L’. Chartrier.—L’’. Entrée de la salle du chapitre (projeté et commencé au treizième siècle).—M. Bibliothèque (partie des anciens bâtiments abbatiaux, treizième siècle).—N. Logis abbatial.—O. Logements de l’abbaye.—P. Cour de la Merveille.—P’. Terrasse de l’abside.—Q. Cour de l’église et escalier montant au Saut-Gaultier.—R. Cuisines (actuelles) des religieux.

II
(XIᵉ ET XIIᵉ SIÈCLES)

i l’on en croit les traditions, l’église qui couronne le rocher aurait été élevée sur les ruines de l’oratoire érigé par saint Aubert au huitième siècle et de l’église construite au dixième siècle par Richard, petit-fils de Rollon. Il ne subsiste aucun vestige des édifices du huitième et du dixième siècle; mais il existe encore, de l’église romane fondée en 1020, par le duc de Normandie Richard II, les transsepts et la plus grande partie de la nef.

Cette église fut commencée en 1020 par Hildebert II, quatrième abbé du Mont, de 1017 à 1023, que Richard II chargea du détail des travaux. C’est à Hildebert II qu’il faut attribuer les vastes substructions de l’église romane qui, principalement du côté occidental, ont des proportions gigantesques.

Cette partie du Mont-Saint-Michel est des plus intéressantes à étudier; elle démontre la grandeur et la hardiesse de l’architecte Hildebert. Au lieu de saper la crête de la montagne et surtout pour ne rien enlever à la majesté du piédestal, il forma un vaste plateau, dont le centre affleurant l’extrémité du rocher, et les côtés reposant sur des murs et des piles, reliés par des voûtes, forment un soubassement d’une solidité parfaite.

Cette immense construction est admirable de tous points: d’abord par la grandeur de la conception et ensuite par les efforts qu’il a fallu faire pour la réaliser au milieu d’obstacles de toute nature résultant de la situation même, de la difficulté d’approvisionnement des matériaux et des moyens restreints pour les mettre en œuvre.

La figure 146 (coupe transversale du Mont-Saint-Michel), montre les constructions romanes entourées des bâtiments qui se sont successivement groupés autour d’elles à différentes époques.

Elle fait voir, sous les transsepts nord et sud, les cryptes ou chapelles basses, qui n’ont pas été creusées dans le roc comme on l’a dit, mais qui ont été ménagées et bâties dans l’espace existant entre la déclivité de la montagne et le plateau construit par Hildebert.

Les substructions romanes de l’est ont disparu et ont été recouvertes

Fig. 146.—Coupe transversale du Mont-Saint-Michel (du nord au sud).

par celles du quinzième siècle, lors de la reconstruction du chœur agrandi. Il ne nous est rien resté des dispositions du chœur primitif; mais il est permis de supposer que son plan devait être, avec des dimensions moindres, le même que celui de l’église abbatiale de Cerisy-la-Forêt (Manche), bâtie, comme l’église du Mont-Saint-Michel, au commencement du onzième siècle, par l’arrière-petit-fils de Rollon, Richard II, duc de Normandie.

La figure 147 donne le plan de l’église après son achèvement, en 1135, et des bâtiments abbatiaux à la même époque.

Les lignes ponctuées indiquent:

Au nord, l’emplacement du cloître et du réfectoire du treizième siècle (Merveille);

A l’est, la silhouette du chœur reconstruit au quinzième siècle;

Et à l’ouest, les constructions faites par Robert de Torigni, de 1154 à 1186.

L’église, commencée en 1020, fut achevée vers 1135 par Bernard du Bec, treizième abbé du Mont, de 1131 à 1149.

Ce vaste édifice, élevé sur le plateau artificiel construit par Hildebert

Fig. 147.—Plan de l’église et des bâtiments abbatiaux, en 1145.

A. Nef de l’église.—A’. Parvis en avant du portail roman.—B. Clocher central.—C. Transsept nord.—D. Transsept sud.—E. Chœur.—F. Anciens bâtiments abbatiaux du onzième siècle, dont il reste la partie F’.—G. Constructions de Roger II, joignant le collatéral nord (galeries de l’Aquilon, du promenoir et de l’ancien dortoir, ce dernier détruit à la fin du dix-huitième siècle).—G’. Constructions de Roger II (à l’est des bâtiments abbatiaux du onzième siècle), devenues les annexes sud de la Merveille depuis le treizième siècle.—H. Escalier descendant au charnier, ou cimetière des religieux.

avait alors la forme d’une croix latine, figurée par la nef composée de sept travées, par les deux transsepts, et enfin par le chœur. Il subsiste de l’église romane: quatre travées de la nef; les piliers triomphaux qui supportaient le clocher roman, ou du moins celui que Bernard du Bec éleva dans les premières années du douzième siècle; les deux transsepts; les deux chapelles semi-circulaires pratiquées dans les faces est des transsepts, et enfin les amorces du chœur ruiné en 1421.

III
NEF

a nef de l’église se composait de sept travées, dont les trois premières ont été détruites en 1776. (Voir fig. 148, le plan et la légende explicative.)

Après sa mutilation, la nef fut fermée, vers 1780, par une façade construite selon la mode de ce temps, mais dont l’architecture hybride fait d’autant plus regretter la suppression de la nef et du portail anciens.

Le portail ancien était précédé d’un parvis, établi sur les substructions romanes soutenues par de puissants contreforts.

Les travaux de restauration, entrepris depuis 1873 par les soins de la Commission des Monuments historiques, ont nécessité, en 1875, des fouilles sous le dallage de la grande plate-forme de l’ouest, lesquelles ont fait découvrir les fondations des trois premières travées. Le plan, fig. 148, constate ces découvertes, qui prouvent incontestablement que la nef ancienne comprenait sept travées. Ce plan, fig. 148, indique également: les constructions faites en avant du portail ancien, par Robert de Torigni; le tombeau de cet abbé et celui de son successeur dom Martin.—Les fondations des trois travées détruites, ainsi que les bases des tours de Robert, sont actuellement recouvertes par le nouveau dallage de la grande plate-forme.

Le vaisseau antérieur est formé de trois parties, c’est-à-dire d’une grande nef et de deux collatéraux, relativement étroits. Ainsi que la plupart des églises construites au commencement du onzième siècle, et

Fig. 148.—Plan de l’église.—Nef actuelle.—Découvertes faites en 1875.

A. Chœur (reconstruit au quinzième siècle).—B. Transsepts (constructions romanes, onzième siècle).—C. Nef (constructions romanes, onzième siècle).—D. Fondations des trois travées détruites (constructions romanes, onzième siècle).—E. Fondations des tours et du porche, construits par Robert de Torigni (douzième siècle).—F. Tombeau de Robert de Torigni (douzième siècle).—F’. Détails du tombeau de Robert de Torigni (douzième siècle).—G. Tombeau de dom Martin de Furmendeio (douzième siècle).—H. Tombeaux vides (onzième siècle).—I. Vestiges du dallage du parvis ancien (douzième siècle).—J. Ruines de la salle dite de Souvré (ancien dortoir).—J’. Vestiges du dallage de la salle de Souvré.—K. Plate-forme dite du Saut-Gaultier.—L. Cloître (treizième siècle).—Ruines des escaliers descendant au charnier des religieux (onzième siècle).—N. Façade (reconstruite en 1780).—O. Anciens bâtiments abbatiaux (fin du onzième siècle).

notamment en Normandie, la nef centrale était couverte par une charpente apparente. Les bas-côtés seuls sont voûtés par des arcs-doubleaux, latéraux et transversaux, dont les intervalles sont remplis par des voûtes d’arêtes. Les détails de la construction sont du reste indiqués par les coupes (fig. [149] et [150]).

La couverture en charpente apparente de la grande nef a été détruite par les nombreux incendies qui ont causé tant de dommages à l’abbaye, et ses derniers vestiges ont dû disparaître pendant l’embrasement de 1834; cependant les détails de la structure de la partie supérieure de la nef, où aboutissent les colonnes dont on retrouve encore les tronçons calcinés sous la voûte moderne, permettraient, sinon de donner exactement la forme primitive de cette couverture, tout au moins de la reconstruire selon les données archéologiques ([fig. 149]).

Les fouilles qui furent pratiquées en 1875 sous la grande plate-forme et à l’entrée actuelle de la nef, ont fait découvrir dans le bas-côté nord (en M du plan, fig. 148) les passages et les ruines de l’escalier descendant de la nef au charnier, ou cimetière des religieux. Un passage et un escalier plus larges existent également au sud, longeant la chapelle Saint-Étienne. Les communications entre l’église haute et les souterrains ont été interceptées par la construction de la façade actuelle de la nef, réduite à quatre travées. Il serait possible de les rétablir si la restauration générale de l’abbaye était entreprise, ce qu’il est permis d’espérer.

A l’intersection de la nef et des transsepts s’élèvent les piliers triomphaux construits en 1058 par Radulphe de Beaumont, lesquels soutenaient le clocher, réédifié plusieurs fois depuis les premières années du douzième siècle, complètement détruit à la fin du seizième siècle et remplacé, malheureusement, en 1602 par le massif pavillon carré qui existe encore aujourd’hui. De ces quatre piliers, deux sont restés à peu près droits, ainsi que les arcs-doubleaux qui les relient; mais les deux piliers joignant le chœur ont beaucoup souffert de l’écroulement de 1421. Ils sont disloqués, déversés, et n’ont pu être maintenus que par la construction du chœur du quinzième siècle, dont les arcs de la première travée sont venus les arc-bouter.

Les transsepts et leurs chapelles basses ont conservé les dispositions anciennes, sauf pourtant la charpente apparente supérieure, remplacée par une voûte enduite sans caractère, et la façade du transsept nord, laquelle a été modifiée au treizième siècle par la construction du cloître (Merveille). La grande verrière septentrionale, divisée par de larges meneaux, a remplacé les fenêtres romanes, qui existent encore dans les faces sud et ouest du transsept sud.

Les chapelles semi-circulaires, pratiquées dans le côté est des transsepts, ont été bouchées; il serait facile de leur rendre, intérieurement, l’aspect roman qu’elles ont en grande partie, et principalement au sud, conservé extérieurement.

Le chœur roman a complètement disparu après l’écroulement de 1421. Il devait se terminer par une abside circulaire voûtée en cul-de-four; ses bas-côtés et son vaisseau central étaient sans nul doute voûtés et couverts par une charpente apparente comme celle de la nef. Sauf la tradition, il ne nous est resté aucun vestige de sa forme originelle; toutefois son analogie avec l’église abbatiale de Cerisy-la-Forêt, construite en même temps et sous les mêmes auspices, ainsi que les dispositions identiques de ces deux édifices, bien que leurs proportions soient différentes, fournissent des indications à l’aide desquelles on peut, dans un but purement spéculatif d’ailleurs, essayer de reconstituer ce chœur (voir fig. 147).

IV
CHŒUR (XVᵉ ET XVIᵉ SIÈCLES)

e chœur actuel s’éleva de 1450 à 1521 sur l’emplacement agrandi du chœur roman ruiné en 1421. Bien qu’il soit bâti tout en granit fort dur, ainsi que les autres bâtiments du Mont, il est très délicatement ouvragé, et il présente un très bel exemple des édifices construits pendant les derniers temps de l’architecture ogivale. Par son plan, ses proportions et son style, ce chœur diffère absolument de la nef et des transsepts romans. Ainsi que le dit dom Jean Huynes, on voulait, au quinzième siècle, rebâtir entièrement l’église selon la même ordonnée que le chœur nouveau; ce projet a reçu un commencement

Fig. 149.—Nef.—Coupe transversale sur A-B.—État actuel.

d’exécution, et les intentions des constructeurs du chœur sont nettement accusées. Cette préméditation est très marquée dans l’ensemble de ces constructions, et notamment dans les angles formés par le chœur et les transsepts. Sur ces points, les arcs-boutants, soutenant réellement la

Fig. 150.—Coupe longitudinale sur C-D.—État actuel.

poussée des voûtes du chœur, s’entre-croisent avec ceux des transsepts projetés; ces derniers arcs-boutants, sans raison d’être et sans effet actuellement, n’ont été partiellement bâtis et amorcés qu’en prévision de la reconstruction ultérieure des transsepts, suivant le plan nouveau. Il faut remarquer l’ingénieuse disposition de ce triforium, contournant les points d’appui sur lesquels il est encorbellé, afin de leur laisser toute la force nécessaire, en formant à la base des grandes fenêtres et des contreforts un arrangement architectural d’un très heureux effet. (Voir la coupe, fig. 151.)

La construction du chœur du quinzième siècle, de formes et de dimensions si différentes du reste de l’église, a enlevé à l’édifice le caractère de grand style résultant de son unité; mais, par une comparaison des plus intéressantes à faire et que fait naître le rapprochement des deux parties bien distinctes du même édifice, elle permet d’étudier notre architecture française dans ses manifestations les plus caractéristiques. L’une, la nef, est l’expression de l’art national naissant, simple, naïf même, mais fort, indiquant déjà le puissant essor qu’il prendra et faisant pressentir les œuvres magnifiques qu’il enfantera pendant plusieurs siècles. L’autre, le chœur, est le produit de cet art arrivé à son plus grand développement, savant, riche, raffiné et penchant déjà vers le maniéré, indice certain de sa décadence prochaine.

Quoi qu’il en soit, ce chœur n’en est pas moins une œuvre très remarquable; la conception en est grande, et son exécution est un véritable chef-d’œuvre du genre. La précision et la régularité des détails du plan démontrent qu’une science et une habileté consommées ont présidé aux opérations géométriques de sa plantation. La perfection de la taille du granit, la netteté des moulures, des sculptures les plus fines et les plus compliquées, indiquent que les plus grands soins ont été apportés à leur difficile exécution. Aussi la conservation du chœur est-elle presque complète, sauf quelques fleurons des pinacles et diverses parties de balustrade renversées, qui existent encore et peuvent être reposés à leurs places respectives.

La différence de niveau entre l’église haute et le sol extérieur a nécessité la construction de soubassements considérables; ils ont formé la crypte ou église basse, laquelle reproduit avec une simplicité robuste et soutient les dispositions du chœur, sauf en ce qui concerne les chapelles latérales de la première travée que le rocher ne permettait pas d’établir, et celles de la seconde travée, qui sont remplacées par des citernes ménagées lors de la construction dans la hauteur des substructions. La

Fig. 151.—Coupe du chœur sur l’axe longitudinal.

citerne du sud comprend deux travées et celle du nord une seule (voir en Y, plan fig. 144). Les piliers ronds et trapus, sans chapiteaux, reçoivent en pénétration les retombées de la voûte et sont, naturellement, les bases des piles du chœur.

Un pont fortifié, jadis crénelé, et qui est encore muni de ses mâchicoulis, franchit la cour de l’église et met l’église basse en communication avec le logis abbatial.

Le chœur se compose d’une nef centrale, terminée à l’est par une abside à pans coupés, enveloppée d’un bas-côté autour duquel s’étendent et rayonnent les chapelles latérales et absidales. Les chapelles du côté nord sont plus étroites que celles du côté sud et de formes différentes de celles-ci. Cette dissemblance, voulue par l’architecte, s’explique par la proximité des bâtiments annexes de la Merveille, lesquels auraient été entamés par le collatéral nord si cette partie de l’église eût été absolument semblable à celle du sud.

Un escalier, ménagé dans l’épaisseur d’un contrefort au sud et couronné par un élégant clocheton, prend naissance dans l’église basse, qu’elle met en communication avec l’église haute, monte au-dessus des chapelles et aboutit au comble supérieur en franchissant sur un escalier,—appelé très justement l’escalier de dentelle et supporté par un des arcs-boutants supérieurs,—l’espace compris entre le contrefort du bas-côté et la balustrade surmontant la corniche du chœur.

Indépendamment de la reconstruction de son chœur, que nous venons de décrire, et sans parler encore des mutilations qu’elle a subies, l’église a été agrandie et modifiée, notamment à la fin du douzième siècle, par l’édification des tours en avant de sa façade à l’ouest, et, au treizième siècle, par la construction du portail latéral sud, s’ouvrant sur la plate-forme du sud, dite du Saut-Gaultier.

A cette dernière époque (vers 1230), les substructions au sud de la nef subirent quelques changements par la construction de la chapelle Saint-Étienne ainsi que du bâtiment s’élevant au-dessus d’elle et qui s’étend des soubassements du Saut-Gaultier à l’hôtellerie, bâtie par Robert de Torigni à la fin du siècle précédent, et avec laquelle ils se reliaient par des escaliers et des passages.

CHAPITRE II
BATIMENTS ABBATIAUX A LA FIN DU XIᵉ SIECLE

I
TRAVAUX DE ROGER II (XIIᵉ SIÈCLE)

la fin du onzième siècle, les bâtiments abbatiaux étaient situés au nord de l’église. Ils s’étendaient de l’ouest à l’est et comprenaient les lieux réguliers, c’est-à-dire: le cloître, le réfectoire, le dortoir et le chapitre, ainsi que les habitations contenant les cuisines, l’infirmerie, les logements des hôtes, ceux des serviteurs, et plus bas les magasins.

Il subsiste quelques parties—authentiques—des constructions de ce temps, notamment le bâtiment formé de trois étages, restes des lieux réguliers de l’abbaye au onzième siècle. Les autres parties romanes ont disparu au treizième siècle, absorbées par la Merveille.

Les constructions romanes souffrirent beaucoup de la chute de la nef, en 1103. Roger II, dès les premiers temps de son gouvernement abbatial, les répara et les agrandit à l’est en élevant, au sud de la Merveille, les constructions dont il reste encore quatre travées ainsi que la plus grande partie de la façade. Après l’incendie de 1112, Roger II répara de nouveau les bâtiments abbatiaux; il les modifia et les augmenta encore en construisant le bâtiment—au septentrion—joignant le collatéral nord de la nef et contenant les galeries superposées de l’Aquilon, du promenoir (ou cloître au douzième siècle), au-dessus desquelles il rétablit le dortoir[1].

Nous avons trouvé dans l’ouvrage de M. de Gerville les indications suivantes sur l’œuvre de Roger II, renseignements qui concordent, sur ce point, avec les écrits de dom Jean Huynes et les documents lapidaires dont nous constatons l’existence: «Roger (Roger II) au nord éleva de fond en comble le dortoir et le réfectoire[2].....»—«Roger (Roger II) restaura les toitures de l’église incendiée; il répara les dommages causés par l’incendie, refit en pierre les voûtes du cloître, qui auparavant étaient en bois, et au pied du Mont il établit des écuries voûtées[3]

Si, par ce qui précède, on peut déterminer la part qui revient à Roger II dans les constructions de l’abbaye, on peut affirmer aussi que les bâtiments du septentrion et ceux appelés la Merveille, également au septentrion, existant encore tous les deux et formant deux constructions bien distinctes, ne sont ni du même temps ni du même auteur, et qu’ils ne peuvent être confondus sans commettre une grave erreur. Il est possible que les constructions de Roger II aient été achevées,—ainsi que le dit dom Jean Huynes,—«depuis les fondements jusques au coupeau», de 1112, date de l’incendie, à 1122, époque où Roger quitta l’abbaye; mais il est difficile d’admettre que les immenses bâtiments de la Merveille aient pu être élevés en aussi peu de temps, c’est-à-dire en moins de dix ans! D’ailleurs, les abbés successeurs de Roger: Richard de Mère, Bernard du Bec, dit le Vénérable, Geoffroy, Richard de la Mouche et Robert de Torigni même, qui fit exécuter de si grands travaux à l’ouest et au sud de l’église, n’ont laissé aucune trace de constructions faites ou ajoutées par eux aux bâtiments du nord. Il en eût été tout autrement si la Merveille eût existé alors. Aussi, à partir du treizième siècle, les historiens du Mont-Saint-Michel font-ils mention de la grande œuvre commencée en 1203 par Jourdain, continuée et achevée par ses successeurs.

II
TRAVAUX DE ROBERT DE TORIGNI (XIIᵉ SIÈCLE)

obert de Torigni fut élu abbé du Mont-Saint-Michel en 1154 et, à son arrivée à l’abbaye, il trouva, bâtis par Roger II depuis 1122, les Bâtiments du nord que divers auteurs lui attribuent. Deux années après son élection, espace de temps pendant lequel il était matériellement impossible que ces Bâtiments du nord eussent pu être construits, Robert érigea à la vierge Marie un autel, que Hugues, archevêque de Rouen, consacra le 16 juin 1156. Cet autel avait été élevé dans la crypte du nord ou de l’Aquilon,—crypta Aquilonali.

Cette dénomination doit s’appliquer à la crypte ou galerie de l’Aquilon et non à la crypte ou chapelle basse sous le transsept nord, laquelle était peut-être placée sous le vocable de saint Symphorien ou d’un autre saint vénéré par les religieux, comme la chapelle basse sous le transsept sud était dédiée à saint Martin. La chapelle basse sous le chœur étant consacrée à la Vierge, il ne pouvait exister une chapelle immédiatement voisine placée sous le même vocable. Il faut remarquer, du reste, qu’à cette époque, les chapelles des transsepts et du chœur communiquaient entre elles, et que cet état n’a été modifié que par la reconstruction du chœur au quinzième siècle.

La crypte ou galerie de l’Aquilon n’était pas du tout, en 1156, un passage banal comme de nos jours. C’était au contraire un lieu retiré, placé sous le promenoir ou cloître[4], à l’extrémité ouest des bâtiments au septentrion élevés par Roger II[5]. Cette galerie communiquait par un degré intérieur avec le cloître supérieur, dont elle était le complément; elle était précédée au nord d’une terrasse-préau d’où, dominant les jardins et les chemins de ronde, l’on voit la mer; elle était très favorablement disposée pour le recueillement, la méditation et la prière. Il était tout naturel qu’on y érigeât un autel à la Vierge, pour laquelle les Bénédictins avaient une dévotion particulière, et c’est, sans aucun doute, ce même autel que Robert de Torigni fit consacrer en 1156, deux ans après son élection, par Hugues, archevêque de Rouen.

En 1154, lorsque Robert de Torigni fut appelé au gouvernement du Mont, par le suffrage unanime des moines, rétablissant l’ordre et la paix parmi les membres de l’abbaye divisés par des compétitions et des querelles depuis plusieurs années, le monastère comptait quarante religieux. Le nouvel abbé en porta le nombre à soixante «afin», dit dom Jean Huynes, «par ce moyen satisfaire aysément aux dévotions des pèlerins et que le service divin y fut faict honorablement». Il modifia alors la destination des bâtiments abbatiaux qui, à cette époque, existaient seulement au nord; il les agrandit en les étendant à l’ouest et au sud de la basilique romane. Au nord, il transforma en dortoirs l’hôtellerie et l’infirmerie, et reporta ces dernières au midi en les séparant complètement des logements réguliers, bien que de nombreuses communications existassent entre les divers services du monastère.

Suivant les historiens du Mont, le four de l’abbaye se trouvait à l’ouest dans les constructions de Robert de Torigni et, selon leurs appréciations, cette partie des bâtiments s’appelait: le Plomb du four. Nous avons vainement cherché la raison de cette résignation hasardée, et parmi les découvertes que nous avons faites, déterminant positivement les travaux de Robert de Torigni, nous n’avons trouvé aucune trace de four. Nous croyons qu’au lieu de Plomb du four il est plus juste de dire Plomb du fond,—plomb, synonyme de couverture, et du fond, indiquant la partie extrême des bâtiments.—Du reste, en l’absence des vestiges qui seuls pourraient fournir des preuves sérieuses, il suffit d’examiner la disposition des lieux pour être convaincu que le four de l’abbaye n’était pas où on l’a supposé; on peut également, par ce même examen, se rendre compte des difficultés énormes qu’il eût fallu vaincre presque journellement pour faire monter à plus de 70 mètres de hauteur les matières nécessaires à la confection du pain. Il était si simple d’ailleurs de le faire où on le fait encore aujourd’hui, c’est-à-dire dans les magasins situés au pied du rocher, au sud-ouest, d’où il était monté, ainsi que toutes les autres provisions de l’abbaye, dans les bâtiments de l’hôtellerie, à l’étage inférieur duquel Robert avait ménagé un plan incliné ou poulain.

De 1180 à 1185, Robert de Torigni, continuant ses travaux, refit la voûte du passage communiquant, du nord au sud, du promenoir à l’infirmerie, en s’appuyant sur les murs (romans) parallèles à la façade romane, et il prolongea cette voûte jusqu’à l’extrémité du promenoir. Au-dessus de cette voûte il construisit les deux tours reliées par un porche en avant, et joignant la façade romane, il refit le parvis, dont on voit les vestiges du dallage, couvrant ses nouvelles constructions à l’ouest. Il faut remarquer que les fondations des tours sont insuffisantes; elles ne sont pas liées avec la façade romane; les faces est et ouest s’appuyaient sur le mur de façade et sur le mur parallèle (romans), mais les faces latérales nord et sud n’ont pas été fondées et portaient uniquement sur la voûte transversale, sans que celle-ci eût été renfoncée même par un arc-doubleau.

Les vices de construction, qui expliquent le peu de durée des deux tours et du porche intermédiaire, se remarquent également dans les bâtiments de l’ouest et principalement dans les ruines de ceux du midi. En 1618, la façade de l’ouest fléchissant, on dut la soutenir par un énorme contrefort qui, mal combiné pour contre-buter effectivement les poussées intérieures, ne fit que retarder la ruine sans parvenir à l’arrêter. Le bâtiment du midi (l’hôtellerie), composé de trois étages voûtés, avait ses murs et surtout ses contreforts trop faibles; ils s’écrasèrent sous la charge et la poussée des voûtes et s’écroulèrent en 1817[6].

Les constructions que Robert de Torigni éleva de 1154 à 1186, que nous avons détaillées et que nous résumons, sont donc: 1º l’hôtellerie et l’infirmerie au sud; 2º les bâtiments à l’ouest entourant les substructions romanes, et 3º les deux tours reliées par un porche en avant de la façade romane.

On voit par la description que nous avons faite, en produisant à l’appui les preuves les plus authentiques, que les travaux de Robert de Torigni ont eu une importance considérable pour le monastère, que sa sage administration avait placé dans une situation prospère. Ces travaux architectoniques ne le cèdent en rien du reste aux œuvres théologiques, littéraires et scientifiques dont il enrichit l’abbaye, qu’il avait rendue célèbre tout en lui donnant, pendant les trente-deux années qu’il la gouverna, les plus beaux exemples de toutes les vertus. Aussi l’époque de Robert de Torigni doit-elle être considérée comme une des périodes les plus grandes et les plus brillantes de l’histoire du Mont-Saint-Michel.

Fig. 152.—Armoiries qui étaient sur la première porte d’entrée du Mont-Saint-Michel. D’après un dessin de M. Rottremont; ms nº 4902 à la Bibliothèque nationale XVIIIᵉ siècle.

CHAPITRE III
LA MERVEILLE (XIIIᵉ SIECLE)

I
ORIGINE DE LA MERVEILLE

es constructions gigantesques s’élevant au nord du Mont-Saint-Michel furent appelées dès leur origine: la Merveille.

«Les grands bâtiments, qui donnent sur la pleine mer au nord, peuvent passer pour le plus bel exemple que nous possédions de l’architecture religieuse et militaire au moyen âge; aussi les a-t-on nommés de tout temps la Merveille[7]

Cette immense construction se compose de trois étages: celui inférieur comprenant l’aumônerie et le cellier; celui intermédiaire, le réfectoire et la salle des Chevaliers; celui supérieur, le dortoir et le cloître. Il faut remarquer qu’elle est formée de deux bâtiments juxtaposés et réunis, orientés de l’est à l’ouest, et contenant en hauteur: celui de l’est, l’aumônerie, le réfectoire, le dortoir, et celui de l’ouest, le cellier, la salle des Chevaliers et le cloître.

La Merveille date des premières années du treizième siècle. Elle fut commencée vers 1203 (ou 1204) par Jourdain[8], à qui le roi de France Philippe II envoya «une grande somme de deniers» pour réparer les désastres de l’incendie allumé en 1203 par les Bretons, conduits par leur duc Guy de Touars; sa construction, continuée par les abbés successeurs de Jourdain, fut achevée en 1228.

Ces superbes bâtiments, construits entièrement en granit, furent élevés d’un jet hardi, sur un plan savamment et puissamment conçu sous l’inspiration de Jourdain et que les successeurs de cet abbé suivirent religieusement jusqu’à la fin. Il faut rendre hommage à cette œuvre grandiose, et l’admirer, en songeant aux efforts énormes qu’il a fallu faire pour la réaliser aussi rapidement (c’est-à-dire en vingt-cinq ans), au sommet d’un rocher escarpé, séparé du continent par la mer ou une grève mobile et dangereuse, cette situation augmentant les difficultés du transport des matériaux qui provenaient des carrières de la côte, d’où les religieux tiraient le granit nécessaire à leurs travaux. Une partie de ces matériaux, fort peu importante du reste, était extraite de la base du rocher même; mais si la traversée de la grève était évitée, il existait néanmoins de grands obstacles pour les mettre en œuvre après les avoir montés au pied de la Merveille, dont la base est à plus de 50 mètres au-dessus du niveau de la mer.

Bien que des différences se remarquent dans la forme des contreforts extérieurs, différences résultant des dispositions intérieures des salles, il n’en est pas moins certain que les deux bâtiments composant la Merveille ont été combinés et construits en même temps. Il suffit, pour en être convaincu, d’étudier leurs dispositions générales, surtout l’arrangement particulier de l’escalier ménagé dans l’épaisseur du contrefort, au point de jonction de ces deux bâtiments et couronné par une tourelle octogonale; cet escalier prend naissance dans l’aumônerie, dessert la salle des Chevaliers à l’ouest, et aboutit au dortoir, à l’est, puis au crénelage au-dessus, au nord.

Presque tous les historiens modernes du Mont-Saint-Michel, affirment que la Merveille fut élevée par Roger II, au commencement du douzième siècle. L’un d’eux la fait même remonter au onzième siècle.

Nous avons vu quelle était la nature des ouvrages exécutés dans l’abbaye du temps de Roger II et quels sont ceux dont il fut l’auteur; nous pensons d’ailleurs avoir démontré péremptoirement qu’il n’est pas possible d’attribuer à cet abbé la Merveille, élevée un siècle plus tard, ce que nous croyons avoir prouvé en déterminant les diverses époques de sa construction.

Dom J. Huynes, dans son Histoire générale[9], donne sur l’origine de la Merveille d’intéressantes indications:

«L’an mil cent quatre-vingt-six, le vingt-quatriesme du moys de Juin, Robert de Torigni estant mort, les religieux esleurent, environ treize mois après, Martin, religieux de ce mont, pour estre leur seiziesme abbé, lequel gouverna honorablement ce monastère, ne dissipant aucune chose mais ostant quelques biens d’iceluy des mains de ceux qui s’en estoient emparez depuis la mort de son prédécesseur.

«Estant mort l’an mil cent nonante ou nonante et un, le dix neufiesme de febvrier, les religieux l’enterrèrent en cette église et eslurent pour luy succéder le douziesme du moys de mars ensuivant Jourdain, un d’entre eux, et fut le dix-septiesme abbé de cette abbaye, laquelle il gouverna tousiours prudemment et y fut demeuré fort content si les Bretons, conduits par Guy de Touars, leur duc, n’eussent mis le feu en ce Mont et brûlé la ville et le monastère..... Le roy de France Philippe second, qui lors conquit cette province sur Jean sans Terre, roy des Anglois, fut fort marry de cet incendie et, pour réparer la faute de Guy de Touars, il envoya une grande somme de deniers à cet abbé Jourdain qui, sous la faveur du dit roy, fit recouvrir l’église et les bastimens du monastère, lesquels il ne put faire parachever, la mort se venant saisir de luy l’an mil deux cents douze le sixiesme jour d’aoust».

Le texte latin cité (en note) par le même auteur[10] est plus explicite et constate les travaux considérables commencés par Jourdain: «Le 6 août 1212 mourut Jourdain, abbé du Mont; son corps fut enterré à Tombelaine (ou Tombelene). De son temps, l’église fut brûlée par les Bretons; c’est lui qui en refit la toiture et consacra à la construction de la tour et du réfectoire, du dortoir et du cellier, les deniers qu’il devait à la libéralité de Philippe, roi de France, qui, à cette époque, chassa les Anglais de Normandie.»

Selon dom Mabillon, le monastère fut reconstruit après l’incendie allumé par les Bretons[11].

L’incendie allumé par Guy de Touars en 1203 détruisit les toitures de l’église, ne laissant debout que les murs et les parties voûtées. Les bâtiments, ainsi que les galeries voûtées de l’Aquilon et du promenoir ou cloître, élevés par Roger II au commencement du siècle précédent, furent seuls préservés; le reste des bâtiments abbatiaux, qui s’étendaient alors au nord de l’église, fut détruit, sauf les murs. Jourdain, riche des libéralités de Philippe-Auguste, les reconstruisit en suivant les traditions bénédictines, mais sur un plan beaucoup plus grand, et, si l’on en croit la légende, pour la satisfaction de ses goûts fastueux, ce qui ne saurait lui être reproché, en admettant l’exactitude du fait, puisqu’ils ont produit un magnifique ouvrage qui fait encore l’admiration des temps modernes.

La figure 25, de la deuxième partie de ce volume, reproduit la vue d’ensemble de la face nord du Mont-Saint-Michel. Elle montre la façade septentrionale de la Merveille et ses chemins de ronde au pied; à droite du dessin s’étendent les constructions de Roger II et de Robert de Torigni; au-dessus, l’église avec sa nef romane réduite à quatre travées, son lourd clocher moderne et son chœur du quinzième siècle; à gauche, sur les escarpements du rocher, les remparts, au-dessus desquels se voient l’entrée de l’abbaye et quelques maisons de la ville; au bas du rocher, la chapelle Saint-Aubert; vers le milieu, les ruines de la tour fortifiée qui renfermait la fontaine Saint-Aubert; sur les rampes du rocher, les vestiges de l’escalier montant aux chemins de ronde.

Dès 1203 ou 1204, Jourdain commença la construction de la Merveille; il fit élever la salle de l’aumônerie, le cellier, le réfectoire (au-dessous de l’aumônerie), inachevé à sa mort, arrivée le 6 août 1212.

Son successeur, Raoul des Isles (1212-1218), continua ses travaux: «Radulphe, second du nom, surnommé des Isles, religieux de ce Mont, ayant esté esleu pour luy succéder, continua de faire réparer les édifices, entre autres le grand réfectoire (auquel son prédécesseur avoit desja commencé à faire travailler) qu’il fit faire presque tout de neuf....»

Raoul des Isles mourut en 1218 et Thomas des Chambres (1218-1225) lui succéda; c’est à ce dernier abbé qu’il faut attribuer la salle dite des Chevaliers et le dortoir. Le cloître fut commencé par lui et achevé, vers 1228, par son successeur, Radulphe ou Raoul de Villedieu: «Incontinant après la mort de Thomas des Chambres, les religieux esleurent Radulphe de Villedieu, l’un d’entre eux, pour luy succéder, lequel fit faire tous ces beaux piliers du cloistre et toutes les figures qu’on voit au-dessus avec cinquante huict roses toute diverses. Mais ce qui est de plus admirable, c’est qu’on voit là du costé de l’occident sainct François, patriarche des Frères Mineurs, représenté selon la forme et la figure que l’abbé Joachin l’avoit faict peindre dans Saint-Marc de Venise auparavant que ce sainct eût fondé son ordre. Au costé de cette image en bosse le dit abbé Radulphe fit mettre les paroles suivantes que nous y voyons encore: S. Franciscus canonizatus fuit anno Domini..... M.CC.XXVIII quo claustrum istud perfectum anno Domini. C’est-à-dire: «Sᵗ François a esté canonizé l’an de Notre Seigneur mil deux cens vingt huict, auquel an de Notre-Seigneur ce cloistre a esté parfaict[12]

La Merveille fut donc achevée en 1228 par Raoul de Villedieu. Quelques autres travaux y furent faits ou commencés par Richard II, surnommé Tustin, qui fut élu en 1236, après la mort de Raoul de Villedieu[13].

On voit encore dans le cloître, sur le côté extérieur de la galerie de l’ouest, une porte à triple arcature[14]; c’est l’entrée du chapitre, lequel fut seulement commencé par Richard Tustin. L’état de ruine des substructions joignant la salle des Chevaliers et le cellier au-dessous ne permet pas de déterminer si les salles indiquées par le texte latin furent bâties, puis détruites, ou si elles ne reçurent qu’un commencement d’exécution. Richard Tustin fit de son temps des travaux importants sur d’autres points de l’abbaye.

Ces citations et ces notes donnent les preuves les plus certaines que l’abbaye, dans sa plus grande partie, sauf l’église et les salles voûtées au nord, fut reconstruite dans les premières années du treizième siècle. Elles attestent que les superbes bâtiments formant l’ensemble de la Merveille, debout tout entiers[15], furent conçus par Jourdain, commencés par lui en 1203 ou 1204, continués sur ses plans scrupuleusement suivis par ses successeurs, et achevés en 1228. Enfin, elles démontrent qu’il est impossible, après un examen sérieux, de les confondre avec les bâtiments infiniment plus modestes qui nous ont été également conservés et qui sont les témoins authentiques des travaux faits par Roger II dans le siècle précédent.

A défaut de tous ces précieux renseignements, l’architecture de ces divers édifices fournirait seule les documents, parlants pour ainsi dire, les plus sûrs et les plus incontestables pour rétablir les dates de leurs constructions respectives. Il suffit de comparer les dispositions architecturales des galeries de l’Aquilon et du promenoir avec celles des salles de la Merveille et d’en étudier les détails architectoniques, pour être convaincu que ces diverses constructions n’ont pas été élevées à la même époque.

L’examen de ces détails, ajouté à tout ce qui précède, prouve surabondamment que les salles superposées de l’Aquilon et du promenoir sont du douzième siècle et que la Merveille tout entière est du treizième siècle.

D’ailleurs, les caractères de l’architecture sont absolument différents dans ces divers bâtiments. Autant les constructions de Roger, lourdes, massives et presque grossières, se ressentent des difficultés et des luttes de toute nature au milieu desquelles elles ont été élevées, et sont le reflet des temps troublés où elles ont pris naissance, autant celles de Jourdain sont grandes, hardies et, alliant la force à la beauté, forment un admirable ensemble, créé, grâce aux largesses royales de Philippe-Auguste, pendant la période de prospérité où l’art du moyen âge avait pris un puissant développement et nous a légué un des plus magnifiques exemples de l’architecture française.

II
BATIMENTS DE LA MERVEILLE

a Merveille est, comme on l’a vu plus haut, formée de deux bâtiments juxtaposés s’élevant au nord de l’église et orientés de l’est à l’ouest.

Les figures 52 et 55, coupes transversales de ces deux parties, montrent leur position par rapport à l’église et suivant la déclivité du rocher; elles montrent également les détails de la structure des salles superposées.

La figure 55 est la coupe transversale faite sur une des travées du bâtiment vers l’est, qui se compose: de l’aumônerie; du réfectoire, au fond duquel est la vaste cheminée à double foyer dont on voit les souches au-dessus du comble; du dortoir supposé restauré et recouvert de sa charpente apparente en berceau.

La figure 52 donne la coupe transversale du bâtiment vers l’ouest, qui est formé du cellier, de la salle des Chevaliers et du cloître au-dessus, couronné par le pignon ouest du dortoir.

Les divers étages de la Merveille doivent être l’objet d’une description particulière que nous croyons utile de faire dans l’ordre où ils ont été bâtis.

L’aumônerie à l’est et le cellier à l’ouest, formant l’étage inférieur, sont les premiers ouvrages de Jourdain, commencés par lui vers 1203 ou 1204, suivant un plan savamment conçu, ainsi que le prouve la construction de ces deux salles basses, prévoyant par la disposition des piles inférieures, la superposition, sur ces piles, des colonnes supportant les voûtes des deux salles hautes; le réfectoire à l’est et la salle des Chevaliers à l’ouest.

III
AUMONERIE

’aumônerie, ou salle des Aumônes, est composée de deux nefs. Les voûtes d’arêtes, de forme ogivale, reposent sur une épine de fortes colonnes dont la base et le chapiteau sont carrés. Elle est éclairée par huit fenêtres étroites à voussures profondes, percées entre les contreforts, deux à l’est et six au nord, divisées par un linteau dans la hauteur, largement évasées à l’intérieur de la salle et munies d’un banc en pierre dans l’ébrasement.

La porte s’ouvre au sud sur une petite cour; sous le porche qui la précède se trouve l’entrée de l’escalier renfermé dans la tour, dite des Corbins, qui cantonne l’angle sud-est de la Merveille. Cet escalier aboutit au dortoir et au chéneau du comble vers le sud, après avoir donné accès, à mi-hauteur, au crénelage de la courtine du châtelet.

Pendant le cours des études faites en 1872 pour la Commission des Monuments historiques, nous avons découvert, près de la porte d’entrée du sud, les débris d’un fourneau, et, au milieu des débris d’argile calcinée, quelques morceaux d’une coulée de métal blanc couvert d’oxyde vert, indiquant un alliage où le cuivre existe en assez grande quantité. Ce sont peut-être les restes d’un métal préparé pour la fabrication de cloches ou des monnaies obsidionales, que les abbés du Mont furent autorisés à émettre, sous le règne de Charles VII, pendant les guerres des Anglais.

A l’extrémité de la salle de l’Aumônerie, vers l’ouest, une ouverture la fait communiquer à niveau avec le cellier. Cette baie à double feuillure présente une disposition particulière permettant de la clore par deux vantaux superposés, qui, vers l’aumônerie, étaient maintenus fortement fermés chacun par une traverse, engagée d’un côté dans une mortaise pratiquée sur un des pieds-droits, et de l’autre dans la muraille où, au moment de l’ouverture des vantaux, elle était logée, de toute la largeur de la porte, dans une ouverture carrée pratiquée à cet effet.

A droite de la double porte se trouve l’entrée de l’escalier ménagé dans l’épaisseur du contrefort, au point de jonction des deux bâtiments est et ouest. Cet escalier monte à la salle des Chevaliers, au dortoir, et aboutit au crénelage du nord au-dessus du dortoir.

IV
CELLIER

e cellier est formé de trois nefs dont les voûtes d’arêtes, ogivales et très aiguës dans les deux nefs latérales, reposent sur des piles carrées supportant les colonnes de la salle des Chevaliers au-dessus. Il est éclairé par cinq étroites fenêtres en ogive percées entre les contreforts. Vers l’ouest, une grande porte s’ouvre sur les terrasses et jardins en contre-bas, et devait établir la communication entre le cellier et la salle bâtie, et détruite ou simplement amorcée par Richard Tustin dans la seconde moitié du treizième siècle.

A droite de la porte, un escalier pratiqué dans l’épaisseur du mur conduit à la salle des Chevaliers au-dessus.

S’il fallait en croire les légendes, le cellier aurait été l’écurie des chevaliers de Saint-Michel. Il est certain qu’il existait au douzième siècle des écuries au pied du Mont, «ad Montis radicem»; mais les bâtiments qui les contenaient ayant été brûlés en 1203 et remplacés vers cette époque par les constructions de la Merveille, les écuries furent reportées alors dans les fanils ou magasins de l’abbaye, au pied de la montagne au sud-ouest. Les nouvelles constructions de Jourdain étaient inaccessibles aux chevaux et, d’ailleurs, ces salles, et le cellier principalement, très convenablement disposées pour leurs destinations et très fraîches pour la conservation des provisions de l’abbaye, eussent été mortelles pour les chevaux. Il faut remarquer que l’ordre de Saint-Michel fut fondé par Louis XI en 1469, et qu’à cette époque la Merveille et les bâtiments formant l’entrée de l’abbaye,—comprenant Belle-Chaise, élevée par Richard Tustin, au treizième siècle, et le châtelet, bâti par Pierre Le Roy, dans les premières années du quinzième siècle,—étaient construits déjà, tels qu’ils existent encore, avec leurs nombreux et raides escaliers. Alors, comme aujourd’hui, il était impossible de faire monter les chevaux par ces escaliers, et surtout de les faire descendre par le même chemin.

Dans la deuxième travée, vers l’ouest et sous une des fenêtres, il a été ménagé une porte basse, qui s’ouvrait sur un pont-levis établi entre deux contreforts et dont on voit encore l’arc qui le soutenait lorsqu’il était baissé. Ce pont-levis, disposé en saillie sur la face du mur, de façon à échapper le talus de la base, servait à monter, au moyen d’une roue placée à l’intérieur du cellier, l’eau provenant de la fontaine Saint-Aubert, au bas du rocher, et qu’on emmagasinait dans le cellier pour les besoins de l’abbaye.

Le cellier a été appelé Montgommerie ou Montgommery, depuis la tentative infructueuse faite par ce partisan, en 1591, pour s’emparer par surprise du Mont-Saint-Michel.

Nous trouvons dans un des manuscrits de dom Jean Huynes de curieux détails sur les tentatives faites par les Huguenots, pendant les guerres de la Ligue, pour s’emparer de l’abbaye. Un des épisodes les plus intéressants de ces faits de guerre, dont les détails concernent particulièrement le cellier, a été reproduit dans la deuxième partie de ce volume, p. 325 à 327.

V
RÉFECTOIRE

e réfectoire, commencé par Jourdain et achevé par son successeur Raoul des Isles, vers 1215, est sans contredit la plus belle salle de la Merveille. Il se compose d’une double nef dont les voûtes formées par des arcs-doubleaux, des arcs-ogives ornés à leur jonction d’une rosette sculptée, retombent sur une épine de colonnes fondées sur celles de l’aumônerie.

Les proportions de cette salle sont des plus heureuses et, en raison de la simplicité des détails de l’architecture, l’effet général est très grand.

La figure 57 représente le réfectoire supposé restauré; elle en donne une idée exacte par la vue perspective qui complète les détails techniques du plan et de la coupe.

Le réfectoire est éclairé par neuf grandes fenêtres: six au nord, deux à l’est et une au sud, vers la tour des Corbins; contenues dans les arcades formées par les piles latérales des nefs, les arcs et les dosserets des voûtes, elles s’élèvent dans toute la hauteur du vaisseau, et sont divisées par un meneau supportant un linteau intermédiaire; elles sont munies d’un banc en pierre à leurs bases.

Dans la partie latérale nord, au-dessous d’une des fenêtres, dont le glacis inférieur est plus relevé que les autres au-dessus du sol, des latrines sont établies très ingénieusement ainsi que les deux entrées, discrètes, pratiquées obliquement dans l’épaisseur des murs.

La coupe ([fig. 52]) montre la structure des latrines, leur couverture en dalles, dont on retrouve les amorces parfaitement visibles sur les faces latérales des contreforts, entre lesquelles les latrines ont été établies. Elle fait voir également, au-dessus de cette couverture, l’arrangement de la fenêtre que l’on a prise pour la chaire du lecteur, suivant les appréciations des auteurs de nos jours, dont l’opinion n’est pas admissible après qu’on a examiné sérieusement les détails de la construction.

A l’extrémité du réfectoire, vers l’ouest, sur le mur qui le sépare de la salle contiguë des Chevaliers, se trouve une gigantesque cheminée à deux foyers, dont les souches couronnent le pignon ouest du dortoir. Une autre cheminée, dont on voit encore les vestiges, avait été faite sur le côté sud, probablement au point où se tenaient l’abbé ou les hôtes de distinction. Il n’existe pas, comme dans un grand nombre de réfectoires du même temps, de chaire bâtie en pierre; elle devait être en bois et elle a été détruite, comme tout le mobilier ancien de l’abbaye.

Les degrés qui partent de l’entrée du réfectoire montent au dortoir, au cloître et à l’église, et ont été construits, vers 1650, par l’agent du prince Henry de Lorraine, Pierre Beraud, sieur de Brouhé, «faisant pour cet effect percer une voûte». Avant cette époque, on accédait de l’église, du cloître et du dortoir au réfectoire, par deux voies détournées: l’une par l’église haute où l’escalier, ménagé dans un des contreforts au sud du chœur, arrive à l’église basse dont la porte latérale nord s’ouvre en face de l’entrée du réfectoire; l’autre par le degré descendant du passage, près de la porte latérale nord de la nef, au promenoir où, après l’avoir traversé, on trouve à droite un autre passage, longeant la salle des Chevaliers et aboutissant à l’entrée du réfectoire.

VI
SALLE DES CHEVALIERS

a salle dite des Chevaliers fut commencée vers 1215 par Raoul des Isles, mort en 1218. Thomas des Chambres, qui lui succéda, la termina vers 1220. Elle ne prit le nom de salle des Chevaliers qu’après l’institution de l’Ordre de Saint-Michel, fondé par Louis XI en 1469; c’était auparavant la salle des assemblées générales ou celle du chapitre de l’abbaye. Selon M. Viollet-le-Duc, cette salle était probablement, au treizième siècle, le dortoir de la garnison.

Quoi qu’il en soit, les dispositions générales de la salle des Chevaliers indiquent qu’elle était destinée à des réunions nombreuses. Ce qui le prouve, ce sont, indépendamment de ses vastes proportions, les trois latrines établies spécialement et uniquement pour le service de cette salle; deux sont placées au nord, en dehors, entre les contreforts reliés par des arcs. Elles sont précédées chacune d’un petit retrait, communiquant avec la salle, éclairé par deux rangs de fines arcatures trilobées.

Une troisième latrine, qui n’est autre que celle des anciens bâtiments abbatiaux du onzième siècle et qui a été utilisée par les constructeurs du treizième siècle, se trouve dans l’angle sud-ouest. On y accède par une petite porte en pan coupé et un passage ménagé dans l’épaisseur du mur ouest.

La salle des Chevaliers est formée de quatre nefs d’inégales largeurs; les deux premières rangées de colonnes, vers le nord, reposent sur les piles du cellier; la troisième rangée est fondée sur le rocher. Les voûtes, composées d’arcs-doubleaux, d’arcs-ogives, ornés à leur point de rencontre d’une clé sculptée, retombent sur des colonnes à bases octogonales très finement taillées; les chapiteaux, très richement et très vigoureusement sculptés, sont surmontés, comme ceux du réfectoire, de tailloirs circulaires à profils hauts profondément refouillés, qui ont tous les caractères particuliers des édifices normands du treizième siècle.

Deux grandes cheminées existent sur le mur de face nord; leurs larges manteaux pyramidaux montent jusqu’à la voûte où leurs sommets sont très heureusement mariés avec elle. Les conduits de ces cheminées s’élèvent au dehors, sur une série d’encorbellements ingénieusement combinés avec les contreforts dont ils surmontent les amortissements, et leurs souches couronnent le mur latéral nord du cloître.

La salle est éclairée, au nord, par des fenêtres de formes différentes, et à l’ouest par une grande baie, actuellement vitrée en partie, qui devait communiquer avec les constructions élevées, ou seulement commencées, par Richard Tustin vers 1260, et maintenant détruites. A l’est, une petite porte donne accès à l’escalier partant de l’aumônerie et aboutissant au dortoir et au crénelage nord. Sur le bas-côté sud, joignant les substructions romanes du transsept nord, un passage latéral, élevé de deux mètres au-dessus du sol de la salle, fait communiquer le réfectoire avec les autres parties de l’abbaye, notamment avec l’église, le promenoir ou ancien cloître et les souterrains à l’ouest. Un degré, aujourd’hui détruit, permettait de descendre directement du promenoir dans la salle.

Dans l’angle intérieur nord-ouest, à côté de l’escalier descendant au cellier, se trouve l’entrée du chartrier, bâti sur l’angle extérieur nord-ouest de la Merveille.

Le chartrier se compose de trois petites salles superposées, dont la première seule est voûtée; une vis de Saint-Gilles les fait communiquer intérieurement entre elles et le deuxième étage aboutit à la galerie ouest du cloître.

La salle des Chevaliers et le réfectoire sont actuellement les plus beaux vaisseaux de la Merveille, auxquels s’ajoutera le dortoir, après sa restauration, qu’on peut espérer prochaine. Leurs grandes proportions, leur beauté simple et forte, leurs dispositions ingénieusement originales et particulières au Mont-Saint-Michel,—principalement en ce qui concerne la salle des Chevaliers et le dortoir,—font de ces diverses salles une suite d’exemples extrêmement curieux, qui peuvent être considérés comme des spécimens les plus particulièrement intéressants de notre architecture nationale au douzième siècle.

Voir la coupe transversale, fig. 52, et la vue perspective, fig. 58, prise dans la deuxième travée de la deuxième nef à l’ouest.

VII
DORTOIR

homas des Chambres, en même temps qu’il achevait la salle des Chevaliers, fit construire le dortoir qu’il termina avant sa mort (1225).

Le dortoir est une vaste salle élevée au-dessus du réfectoire dont elle a les dimensions générales; mais, au lieu d’être, comme celui-ci, voûtée en pierre et en deux parties, elle était couverte en charpente, d’une seule volée. La preuve de cette disposition primitive se voit dans le pignon ouest, debout tout entier; le formeret en pierre, qui supportait le lambris cintré, existe encore et atteste la forme ancienne. Le berceau lambrissé de la voûte en bois était en plein-cintre, soutenu par des poutres, des poinçons apparents et ornés, au droit de chaque contrefort.

Le dortoir est éclairé, au nord et au sud, par une série de petites fenêtres longues et étroites, affectant la forme de meurtrières; elles sont ébrasées à l’extérieur et leurs couronnements semblent être, par leur forme particulière en nids d’abeille, une réminiscence de l’art oriental, entrevu par les croisés français pendant leurs expéditions en Palestine. A l’intérieur, ces fenêtres, ébrasées de même qu’au dehors, sont encadrées par des colonnettes supportant des arcatures courantes, surmontées d’une corniche saillante, sur laquelle venaient s’appuyer les fermes apparentes et le berceau lambrissé. A l’est, deux grandes fenêtres, d’où la vue est magnifique, éclairaient et ornaient l’extrémité orientale du dortoir. Dans l’angle sud-est, une porte étroite donne accès à l’escalier en vis (contenu dans la tour des Corbins) qui, partant du porche précédant l’aumônerie, arrive au dortoir après avoir desservi le châtelet, ainsi qu’à la galerie supérieure du comble, au sud, et se termine par une élégante pyramide octogonale couronnant ladite tour des Corbins.

A l’ouest, la porte principale du dortoir s’ouvre sur la galerie est du cloître; une autre porte latérale s’ouvre du même côté et conduit à l’église, par la galerie sud du cloître longeant le transsept nord. Vers l’angle sud-ouest, une porte fait communiquer le dortoir avec la bibliothèque adjacente au sud, et avec le cloître, par la petite porte de l’ouest. Dans l’angle opposé, au nord-ouest, débouche l’escalier en vis (ménagé dans l’épaisseur du contrefort, au point de jonction des deux bâtiments de la Merveille), lequel, ayant son point de départ dans l’aumônerie, monte à la salle des Chevaliers, au dortoir, et aboutit, au-dessus, au crénelage du nord, dont on voit les amorces sur un des côtés de la tourelle couronnant l’escalier.

Dans la face sud, à peu près au milieu, se trouve une grande niche, comprenant deux arcatures, prévue et bâtie dès l’origine, ainsi que le prouvent tous les détails de la construction. C’est là que se plaçaient les lampes, formées par des trous creusés dans une pierre et disposées de façon à recevoir une mèche, ou bien une boule de cire (pourvue également d’une mèche) dont le déchet permettait d’apprécier, à l’estime, l’heure qu’il était; ou, enfin, tout autre luminaire qui, selon la règle de Saint-Benoît, devait brûler toute la nuit dans le dortoir: «Candela jugiter in eadem cella ardeat usque mane[16].» Suivant cette même règle, les moines devaient coucher seuls et tout vêtus,—vestiti dormiant[17]—sur des lits séparés et, autant que possible, dans une même salle: Monachi singuli per singula lecta dormiant si potest fieri, omnes in uno loco dormiant[18].» Aussi les dispositions prises par les premiers constructeurs déterminent-elles très nettement que le dortoir fut, au treizième siècle, établi selon les usages réguliers des Bénédictins. A cette époque, «en général, les dortoirs n’étaient pas plafonnés (ou voûtés) et la charpente était apparente[19]

Au quinzième siècle, contrairement à l’ancienne règle, le dortoir fut divisé en cellules, suivant les ordres que Pierre Le Roy, avant son départ pour ses longs voyages, donna au prieur claustral de l’abbaye, dom Nicolas de Vandastin.

Le comble du dortoir fut incendié plusieurs fois. En 1300, la foudre tomba sur l’église, dont les toits furent brûlés, ainsi que ceux du dortoir. Guillaume du Château répara le dommage pendant le temps qu’il gouverna l’abbaye. En 1374, le feu du ciel incendia encore l’église et le dortoir, plusieurs logements du monastère et presque toutes les maisons de la ville; Geoffroy de Servon commença la restauration du dortoir, laquelle fut achevée en 1391, par Pierre Le Roy, qui reconstruisit la pyramide de la tour octogonale du réfectoire, dite Tour des Corbins. «Le temple..... orné, il passa au logis du monastère, et là il fit rebastir le haut de la tour du réfectoire, qui estoit tombé depuis peu.»

Depuis cette époque (fin du quatorzième siècle) jusqu’au commencement du seizième siècle, le dortoir ainsi que les bâtiments du monastère furent soigneusement entretenus; mais, sous les abbés commendataires, on cessa de bâtir et même de restaurer. Il fallut plusieurs arrêts du parlement de Normandie pour contraindre les abbés à faire les réparations nécessaires.

Au milieu de luttes de toute nature qui troublèrent l’abbaye, un relâchement si profond se produisit dans les mœurs des moines, qu’ils furent remplacés, en 1622, par les religieux de la Congrégation de Saint-Maur; malheureusement, les nouveaux habitants du Mont-Saint-Michel mutilèrent le dortoir. En 1629 on divisa en deux, dans la hauteur, cette magnifique salle, en établissant de nouvelles cellules et, sous prétexte de les mieux éclairer, on élargit les ébrasements intérieurs des fenêtres, en sapant les colonnettes qui les encadraient et les arcatures qui les couronnaient.

La transformation de l’abbaye en prison, profanant l’église et les lieux réguliers, augmenta les mutilations ruineuses. Comme les autres salles du monastère indignement habitées, le dortoir fut divisé en deux étages de chambres pour les prisonniers et surmonté d’un grenier; sur la face nord, on construisit des latrines immondes qui, heureusement, tombent en ruines. La toiture actuelle est moderne; on voit au-dessus du formeret dont nous parlons plus haut, sur la face interne du pignon ouest, les filets saillants destinés à empêcher l’infiltration des eaux pluviales entre le mur et la couverture; ils déterminent sûrement la forme primitive du pignon et du comble anciens.

Les salles de la Merveille, sauf le cellier et les galeries intérieures du cloître, devaient être pavées en carreaux de terre cuite, coloriée et émaillée, dont nous avons recueilli des débris dans les fouilles qui ont été faites sur divers points de l’abbaye.

Le comble du dortoir était couvert en tuiles vernissées, jaunes et noires; nous avons également trouvé quelques morceaux de ces tuiles dans les ruines du degré descendant à la fontaine Saint-Aubert.

VIII
CLOÎTRE

e cloître, commencé par Thomas des Chambres, fut achevé par Raoul de Villedieu en 1228, selon dom Jean Huynes.

La forme générale du Cloître est un quadrilatère irrégulier, composé de quatre galeries, qui entourent le préau découvert, ou aire du cloître (voir le plan, en L fig. 145).

La galerie du sud communique avec l’église et les anciens bâtiments abbatiaux du onzième siècle, au sud-ouest, restaurés et modifiés au douzième siècle par Roger II. Celle de l’est se relie avec le dortoir, la bibliothèque, et avec le réfectoire au-dessous. Celle du nord a vue sur la pleine mer, par de petites fenêtres basses, percées dans le mur de face nord, entre les contreforts. Enfin, celle de l’ouest devait conduire au chapitre, projeté par Richard Tustin.

De ce chapitre, Richard ne fit que la porte qui s’ouvre sur la galerie ouest et rappelle, par sa composition générale, l’entrée de la salle capitulaire de Saint-Georges de Boscherville.

A l’angle de cette dernière galerie vers le nord, angle nord-ouest de la

Fig. 153.—Plan de l’angle nord-est du cloître.

Merveille, la petite porte, pratiquée dans une des arcatures latérales, accède à l’une des salles du chartrier, reliées à la salle des Chevaliers par un escalier intérieur.

Nous trouvons, dans un ouvrage très justement célèbre[20], des détails aussi exacts qu’intéressants sur la structure du cloître: «Le cloître de l’abbaye du Mont-Saint-Michel en mer est l’un des plus curieux et des plus complets parmi ceux que nous possédons en France..... L’arcature se compose de deux rangées de colonnettes se chevauchant, ainsi que l’indique le détail de l’angle du plan ([fig. 153]).

Des archivoltes en tiers-point portent sur les colonnettes de A en B, de B en C, à l’extérieur, de D en E, de E en F, à l’intérieur, etc.; les triangles entre les archivoltes et les arcs diagonaux sont remplis comme

Fig. 154.—Coupe transversale des galeries sur O-P. de la fig. 153.—Restauration.

des triangles de voûtes ordinaires. Il est évident que ce système de colonnettes posées en herse est plus capable de résister à la poussée et au mouvement d’une charpente que le mode de colonnes jumelles, car les arcs diagonaux AD, AE, EB, etc., opposent une double résistance à ces poussées, étrésillonnent la construction et rendent les deux rangs de colonnettes solidaires. D’ailleurs, il n’est pas besoin de dire qu’un poids reposant sur trois pieds est plus stable que s’il repose sur deux ou sur quatre. Or, la galerie du cloître de l’abbaye du Mont-Saint-Michel n’est qu’une suite de trépieds... Les profils de l’ornementation rappellent la véritable architecture normande du treizième siècle. Les chapiteaux, suivant la méthode anglo-normande, sont simplement tournés, sans feuillage ni crochets autour de la corbeille; seuls les chapiteaux de l’arcature adossée à la muraille sont ornés de crochets bâtards. Les écoinçons entre les archivoltes de l’intérieur des galeries présentent de belles rosaces sculptées en creux, des figures, l’agneau surmonté d’un dais; puis, au-dessus des arcs, une frise d’enroulements ou de petites rosaces d’un beau travail. Entre les naissances des arcs diagonaux des petites voûtes sont sculptés des crochets. Ce cloître était complètement peint, du moins à l’intérieur et dans les deux rangs de colonnettes..... Les galeries ont été couvertes primitivement par une charpente lambrissée ([fig. 155]).»

Dans la galerie sud, sur le côté longeant le transsept nord ([fig. 155]), dont la façade a été reconstruite par Raoul de Villedieu en même temps que le cloître, se trouve le lavatorium.

«C’est à cette fontaine, nommée lavatorium, qu’ils (les moines) devaient se laver les pieds à l’époque de certaines cérémonies: Omnes debent lavare pedes in claustro.» Elle servait en outre à laver les corps des frères qui avaient cessé de vivre; pendant cette opération, tous les religieux se rangeaient autour (ou au-devant) du lavatorium, dans le même ordre qu’au chœur, pour y réciter des prières. Règle de Saint-Benoît.»[21]

Le lavatorium se trouvait ordinairement dans le voisinage du réfectoire, celui-ci joignant le cloître; mais au Mont-Saint-Michel, où la déclivité de la montagne ne permettait pas d’étendre les bâtiments en les faisant communiquer à niveau l’un de l’autre, il a fallu superposer les salles et changer les dispositions habituelles des lieux réguliers bénédictins.

Au lieu d’être placé, selon la coutume, soit dans l’un des angles du préau, soit dans l’une des façades du cloître, le lavatorium fut, au Mont-Saint-Michel, établi autant que possible à proximité du réfectoire, dans la galerie sud du cloître, sur la face extérieure du transsept nord de l’église; la base de cette façade forme deux travées, reliées aux contreforts saillants par des arcatures en pendentifs arrondis.

Le lavatorium se compose dans chaque travée (C et C’) d’un double

Fig. 155.—Plan du lavatorium.

banc, dont le plus élevé servait de siège. Chaque double banc peut contenir six places, soit pour les deux, douze sièges, disposés intentionnellement, sans nul doute, en souvenir des douze apôtres ([fig. 155]).

Des rigoles, visibles sur la partie haute des bancs supérieurs, amenaient l’eau à une fontaine, munie d’un petit bassin, en D, D’, ménagée dans la partie basse de chaque banc inférieur ([fig. 156]).

Les dispositions du lavatorium permettaient aux religieux de faire leurs ablutions obligatoires et d’accomplir mutuellement les cérémonies du lavement des pieds, qui, selon la règle bénédictine, devaient se faire dans le cloître, non seulement le Jeudi saint, mais aussi le jeudi de chaque semaine. «Dans les grands froids, lorsque l’eau de la fontaine située dans le cloître était gelée, ils allaient au dortoir pour se laver les pieds et les mains avec de l’eau chaude qu’on y portait pour ce service[22]

A l’intérieur des galeries, les motifs de sculpture décorant les écoinçons sont tous différents les uns des autres; les frises mêmes, bien que

Fig. 156.—Cloître.—Coupe du lavatorium.

se renfermant dans un profil courant, sont très riches, très variées, et toute cette sculpture, composée avec la plus extrême habileté, est exécutée dans la plus grande perfection (fig. [157] à 162).

Fig. 157 à 162.—Détails de la sculpture des tympans des arcatures du cloître.

En face des portes, le Christ est représenté, selon les coutumes monastiques: à l’est, en regard de la porte principale du dortoir, et à l’ouest vis-à-vis de l’entrée du chapitre—projeté—dont la porte seule a été construite. Au sud, un peu à droite de la porte conduisant à l’église, le Christ est sur un trône, formé par une fine colonnette avec son chapiteau fleuri, et accompagné de deux figures. La partie haute de l’écoinçon est ornée de trois galbes, très délicatement sculptés, formant dais au-dessus du Christ et des personnages latéraux; l’état de mutilation de ce dernier bas-relief ne permet pas de déterminer exactement, sauf la figure du Christ bénissant, le sujet de la composition; mais ce qui le rend particulièrement intéressant, ce sont les noms gravés de chaque côté des têtes, ou plutôt de la place qu’elles occupaient. Ce sont, selon toutes les probabilités, les noms des auteurs des charmantes sculptures du cloître; en commençant par la gauche du spectateur, dextre de l’inscription: maître Roger[23], dom Garin[24], maître Jehan; trois artistes émérites, dont deux étaient laïques et le troisième religieux. (Voir fig. 61.)

Les colonnettes et les chapiteaux qui sont à l’extérieur des galeries sont en granitelle[25]; les unes et les autres ont été tournés et polis.

Les arcades extérieures, sur l’aire du cloître, sculptées à l’intérieur, sont en pierre de Caen; c’est le seul endroit de l’abbaye où la pierre calcaire ait été employée. Malgré son peu de dureté et les refouillements extrêmes des moulures des arcs, cette pierre, relativement tendre, a résisté au vent salin, sauf pourtant dans une partie des faces est et nord, où les vents du sud-ouest, venant du large, l’ont profondément altérée.

L’aire du cloître forme, dans une grande partie de son étendue, la couverture de la salle des Chevaliers; elle était garnie de plomb, et les pentes ménagées transversalement renvoyaient les eaux pluviales au dehors par des canaux qui traversent les galeries nord du cloître et aboutissent à des gargouilles placées sur les contreforts extérieurs de la face nord. A partir du quinzième siècle, l’eau était recueillie et envoyée dans la citerne du bas-côté nord du chœur reconstruit après l’écroulement de 1421, et commencé, vers 1450, par le cardinal Guillaume d’Estouteville. Actuellement, le plomb a disparu, et l’enduit qui recouvre l’aire est insuffisant pour empêcher l’eau de s’infiltrer au travers des voûtes de la salle des Chevaliers, où elle entretient une humidité dangereuse.

Du reste, l’état général du cloître est loin d’être rassurant; les galeries intérieures ont été disloquées par les constructions maladroites que les directeurs de la prison, afin d’augmenter le nombre des logements des détenus, avaient élevées lourdement sur les frêles colonnettes, sans prendre le soin d’augmenter la force des points d’appui; les bois du comble sont pourris, et toute la toiture menace de s’effondrer; les façades, nord et sud surtout, sont déversées, et nous avons dû les faire étayer et élever des petits murs provisoires en briques entre les piles diagonales, afin d’en arrêter l’écroulement menaçant. Enfin, il faudrait craindre la ruine complète du cloître, s’il n’était bientôt l’objet de promptes restaurations que nous avons l’espoir de commencer bientôt, grâce à la sollicitude constante dont la Commission des Monuments historiques entoure les édifices confiés à sa garde[26].

IX
FAÇADES ET DÉFENSES EXTÉRIEURES DE LA MERVEILLE

es façades est et nord de la Merveille sont d’une mâle beauté, en raison de leur extrême simplicité; elles présentent l’image de la force et de la grandeur; leur aspect, particulièrement du côté de la pleine mer, au nord, est des plus imposants.

Ces immenses murailles, construites en granit, ainsi que tous les bâtiments de l’Abbaye, percées de fenêtres de formes diverses, selon les salles qu’elles éclairent, sont renforcées extérieurement, au droit des poussées des voûtes intérieures, par de puissants contreforts qui ajoutent encore à l’effet général par la vigueur de leurs reliefs.

Les deux bâtiments constituant la Merveille ont leurs détails de construction extérieurs différents, résultant des diverses dispositions intérieures; mais ils n’en forment pas moins un magnifique ensemble d’un effet prodigieux, qui sera encore augmenté, notamment pour le bâtiment vers l’est, lorsqu’on lui restituera son crénelage détruit et qu’on aura rétabli, dans sa forme primitive, le comble qui le couronnait.

Indépendamment de ses formidables façades, qui peuvent être considérées comme de véritables fortifications, la Merveille était défendue, au nord, par une muraille crénelée se reliant aux remparts. Cette muraille est flanquée d’une tour également crénelée qui servait de place d’armes aux chemins de ronde s’étendant vers l’ouest, où ils couronnaient les crêtes des rochers et se reliaient par des détours aux soubassements des ouvrages de l’ouest. Au milieu, à la hauteur de l’angle nord-ouest de la Merveille, un petit châtelet, aujourd’hui détruit, défendait le passage du degré, fort raide, fermé de murs crénelés, qui descendait à la fontaine Saint-Aubert.

Fig. 163.—Armoiries de la ville de Bruxelles.

CHAPITRE IV
BATIMENTS ABBATIAUX ET BATIMENTS FORMANT L’ENTREE
DE L’ABBAYE

I

l ne nous est rien resté des dispositions primitives de l’entrée de l’abbaye; toutefois la position des bâtiments des onzième et douzième siècles, s’étendant de l’est à l’ouest au nord de l’église, étant déterminée, la porte devait être, selon toute probabilité, à l’extrémité de ces bâtiments vers l’est, à peu près au point où se trouve la tour des Corbins. Les rampes qui y conduisaient n’étaient alors défendues, ainsi que la petite ville au pied de l’abbaye, que par des palissades, établies aux endroits les plus facilement accessibles.

On ne trouve aucune trace d’ouvrages fortifiés qui soient antérieurs à la seconde moitié du treizième siècle: «Jusqu’alors, si les couvents étaient entourés d’enceintes, c’étaient plutôt des clôtures rurales que des murailles propres à résister à une attaque à main armée; mais la plupart des monastères que l’on bâtit au treizième siècle perdent leur caractère purement agricole pour devenir des villæ fortifiées, ou même de véritables forteresses, quand la situation le permet. Les abbayes de l’ordre de Cîteaux, érigées dans des vallées creuses, ne permettaient guère l’application d’un système défensif qui eût quelque valeur; mais celles qui appartenaient à d’autres règles de l’ordre bénédictin, construites souvent sur des penchants de coteaux ou même des lieux escarpés, s’entourent de défenses établies de façon à pouvoir soutenir un siège en règle, ou au moins se mettre à l’abri d’un coup de main[27]

L’abbaye du Mont-Saint-Michel présente bien nettement le caractère d’un établissement à la fois religieux et militaire. Au treizième siècle, les abbés, seigneurs féodaux, avaient des goûts plus militaires que religieux; aussi leurs constructions se ressentent-elles des idées du temps, où la vie militaire, brillante et glorieuse, avait pris sur la vie religieuse, modeste et humble, une influence considérable, qui s’est manifestée, dès cette époque, dans l’architecture monastique.

Richard II, surnommé Tustin, offre un exemple des abbés de ce temps. Seigneur féodal et abbé, élu en 1236, il accorde, comme don de joyeux avénement, divers privilèges à ses vassaux de Donville, Breville, Coudeville, etc.; il manifeste sa puissance en élevant les remparts, dont il reste encore la tour du nord et des vestiges des courtines au nord et à l’est; il satisfait ses goûts fastueux[28] en construisant à l’est le superbe bâtiment nommé Belle-Chaise, au sud le nouveau logis abbatial avec ses dépendances, et en commençant le chapitre, à l’ouest de la Merveille.

La Merveille, érigée au commencement du treizième siècle, changea complètement le monastère et ses abords. Les nouveaux bâtiments, élevés au sud et à l’est de l’église, au treizième et au quatorzième siècle, formèrent la nouvelle entrée de l’abbaye. Cette entrée fut encore considérablement modifiée, de la fin du quatorzième siècle aux premières années du quinzième, par la construction du châtelet de la porte, des nombreux degrés et des ouvrages défensifs extérieurs qui existent encore aujourd’hui. Ces constructions nouvelles avaient supprimé la plus grande partie des bâtiments abbatiaux des onzième et douzième siècles, et, comme elles ne contenaient que les lieux réguliers et leurs divers services, il était indispensable de remplacer les habitations détruites par de nouveaux logis pour l’abbé, ses officiers et ses hôtes.

Les bâtiments abbatiaux et leurs dépendances, commencés par Richard en 1250, furent continués, notamment au quatorzième siècle, par Nicolas le Vitrier et Geoffroy de Servon, les abbés qui succédèrent immédiatement à Richard, du treizième au quatorzième siècle, s’étant beaucoup plus occupés des travaux nécessités par les nouvelles fortifications de la place que des aménagements intérieurs de l’abbaye.

Les logements de l’abbaye s’étendaient alors au sud de l’église jusqu’à la hauteur de la façade ouest du transsept sud, et se composaient de plusieurs bâtiments dont un surtout, le logis abbatial, a un très grand aspect. Pierre Le Roy acheva ces bâtiments vers la fin du quatorzième siècle, «excepté la chapelle dite de Sainte-Catherine, laquelle fut faicte du temps de son prédécesseur, Geoffroy de Servon. Une partie, à sçavoir ce qui se voit depuis la Perrine jusques à Bailliverie, il la destina pour la demeure des religieux infirmes. En l’autre partie il y fit loger le baillif ou procureur du monastère et s’y logea aussy.»

A l’angle nord-ouest du logis abbatial sur la cour de l’église, on voit les restes de la voûte d’un pont et la rainure de sa herse. Ce pont reliait le logis abbatial aux chapelles basses du chœur de l’église romane; il fut ruiné, en même temps que l’ancien chœur roman, en 1421.

Un nouveau pont, dont le parapet crénelé est supporté par des mâchicoulis richement moulurés, a été construit plus bas, dans la même cour, par le cardinal Guillaume d’Estouteville, en même temps que le nouveau chœur, commencé en 1450. Ce passage aérien, à niveau des chapelles de la crypte, ou église basse, et de l’un des étages du logis abbatial, met en communication, par l’église basse, les bâtiments du sud avec ceux de la Merveille au nord.

La seconde moitié du quinzième siècle fut consacrée par les abbés à la reconstruction du chœur. Dans les premières années du seizième siècle, Guillaume de Lamps, tout en continuant la grande œuvre commencée par Guillaume d’Estouteville, fit faire des travaux importants aux bâtiments de l’abbaye en les augmentant vers l’ouest, depuis la chapelle Sainte-Catherine, qui formait alors l’extrémité occidentale des logis, jusqu’au Saut-Gaultier. «Il (Guillaume de Lamps) fit faire le Saut-Gaultier, ainsi nommé parce que tel fut le plaisir de cet abbé; la galerie qui est joignante, le logis qui est au bout de la galerie jusques à la chapelle Sainte-Catherine, qu’on voit maintenant sans autel, où est un degré au dedans par lequel on monte de cette chapelle au haut de l’édifice. Et fit couvrir de plomb ce logis et le suivant, qui est dessus la chapelle Sainte-Catherine, jusques au degré qui est devant la cisterne du Solier, qu’on diroit qu’ils auroient estez faicts au mesme temps: il fit faire l’aumosnerie et la cisterne qu’on y voit.»

L’un des continuateurs de dom J. Huynes nous fournit, sur les travaux de Guillaume de Lamps, les renseignements suivants, qui diffèrent sur quelques points des indications données par dom Jean Huynes, mais qui les complètent par plusieurs détails intéressants: «Il (Guillaume de Lamps) fit abattre les degrez par lesquels on montoit depuis le corps-de-garde jusques dans l’église et les murailles qui estoient à costé, et fit faire au lieu ce grand et spacieux escallier qui se voit à présent, cette belle platte-forme, vulgairement appelée le Saut-Gaultier, la galerie et le logis abbatial qu’il fit couvrir de plomb; il fit dresser le pont par lequel on passe du logis en l’église de plain-pied à prendre du quatriesme estage dudit logis. De plus, il fit faire l’aumosnerie et la grande cisterne qui est auprès, contenant plus de douze cents tonneaux; auparavant il n’y avoit là qu’un cimetière où on enterroit les moynes. Il fit aussy parachever la cisterne du dessous le thrésor, nommée du Solier, proche laquelle, où estoit autrefois la chapelle Saint-Martin, il fit faire le moulin à chevaux qui est une pièce fort rare pour sa façon et grandeur.»

La construction du bâtiment joignant le collatéral sud de l’église et le transsept, ainsi que celle du grand escalier, ont profondément modifié cette partie de l’abbaye. Jusqu’à la fin du quinzième siècle, le degré montant de la cour de l’église à la plate-forme en avant de la porte latérale sud existait sur ce point seulement; il établissait les communications nécessaires entre l’église haute et les substructions de l’ouest, où se trouvait le charnier ou cimetière des religieux, précédé de la chapelle mortuaire, dite des Trente-Cierges (sous le Saut-Gaultier, là où est aujourd’hui la grande roue), dont l’entrée se trouvait à l’est de la plate-forme du midi, au pied des bas-côtés sud de l’église.

Des vestiges des dispositions anciennes de ce côté de l’abbaye, avant la construction du grand degré actuel, existent encore et sont visibles dans quelques parties des souterrains au midi.

Depuis le commencement du seizième siècle jusqu’à nos jours, et après les incendies de 1564 et de 1594 qui causèrent de si grands dommages, les logis de l’abbaye ont subi des modifications importantes, particulièrement en ce qui concerne leurs couronnements, ce dont on peut se rendre compte en comparant l’état actuel de la face sud avec le projet de sa restauration.

II
BELLE-CHAISE

'est à Richard Tustin que l’on doit la construction de Belle-Chaire ou Belle-Chaise, à l’est de l’église.

Ce bâtiment se compose de deux salles superposées, entre lesquelles, dans la partie est de la salle des Gardes, a été ménagée une chambre pour le logement des portiers.

Au treizième siècle, l’entrée de l’abbaye se trouvait sur la face nord de Belle-Chaise, sur laquelle s’ouvre une magnifique porte composée de pieds-droits, ornés chacun de trois colonnettes, qui supportent les voussures de forme ogivale. Les bases, les chapiteaux sculptés simplement et surmontés de tailloirs circulaires, ainsi que les profils des moulures profondément refouillées, affectent les formes caractéristiques de l’architecture normande du treizième siècle.

Le tympan de la porte, soutenu par un arc en segment appareillé, est décoré de trois arcatures aveugles, dont les écoinçons sont ornés de trèfles gravés.

La porte était fermée par deux vantaux, intérieur et extérieur; de ce dernier vantail on voit encore, scellés sur les pieds-droits latéraux, les colliers en fer embrassant les montants, avec lesquels les deux vantaux pivotaient en s’ouvrant extérieurement.

On devait arriver à la porte par des rampes ou un degré; elle devait aussi être précédée d’un ouvrage défensif se reliant aux remparts que Richard Tustin éleva, en même temps que Belle-Chaise, au nord et à l’est du Mont.

La porte de l’abbaye s’ouvre au nord sur la salle des Gardes, d’où l’on ne peut pénétrer dans la cour de l’église, au sud, et dans celle de la Merveille, au nord, qu’en traversant cette salle, dont l’accès pouvait être facilement défendu. C’était dans la salle des Gardes que les arrivants devaient déposer leurs armes, avant d’entrer dans les bâtiments du monastère, à moins d’être dispensés de cette obligation par la permission spéciale du prieur de l’abbaye: «Adhæret huic portæ domus prima custodiarum, ubi ab ingressuris, si qua habeant arma, deponuntur, nisi ea retinere permittat monasterii prior, qui arcis prorector est[29].» Geoffroy de Servon[30] obtint ce privilège en 1364 et en 1365, par lettres patentes du roi Charles V, afin de préserver l’abbaye à une époque où, les pèlerinages étant très fréquents et très nombreux, l’ennemi pouvait, sous les habits du pèlerin, s’introduire dans la place et tenter de s’en emparer.

La salle des Gardes est voûtée et son architecture, simple et sévère, est conforme à sa destination; elle est éclairée à l’est par une fenêtre surmontée d’un oculus. Dans la deuxième travée au sud, une petite porte s’ouvre sur un escalier, pratiqué dans l’épaisseur du mur, qui monte à un des étages de la tour Perrine, à la chambre des Portiers et, par des détours, à la grande salle au-dessus. Dans la troisième travée au sud se trouve le passage oblique conduisant à la cour de l’église.

La salle des Gardes a été modifiée au quinzième siècle par Pierre Le Roy qui, après la construction du châtelet et de la courtine adjacente, perça une porte et une poterne dans la face nord sur la cour de la Merveille, nouvelle entrée du bâtiment projeté dont la courtine était la façade à l’est. Cet abbé construisit aussi la grande cheminée en face de la porte d’entrée de la salle des Gardes.

Au-dessus se trouve la grande salle, dite du Gouvernement, qui servait de lieu de réunion aux officiers de la garnison; elle communique avec la salle des Gardes par un petit escalier intérieur et détourné, avec la tour Perrine, l’église basse et les bâtiments abbatiaux. Elle est éclairée

Fig. 164.—Tour Perrine.—Façade sud et coupe.

au nord et au sud par des fenêtres géminées dont une, au sud, a été bouchée à moitié par la tour Perrine, accolée à Belle-Chaise sans aucune liaison. Sur la face est s’ouvrent quatre fenêtres longues et étroites, encadrées extérieurement par des colonnettes supportant des arcatures reproduites intérieurement. On voit à l’extrémité ouest les soubassements de la chapelle absidale du chœur du quinzième siècle, lequel, bâti après Belle-Chaise, est venu la pénétrer pour se fonder sur le rocher qui forme une partie du sol de la salle.

Pierre Le Roy, un des plus grands abbés du Mont, fit faire de son temps de nombreux travaux sur plusieurs points du monastère; il modifia l’entrée de l’abbaye et compléta ses défenses extérieures. Il fit construire la tour carrée: «De l’autre côté de Belle-Chaise joignant icelle il fit bastir la tour quarrée qu’on nomme la Perrine, nom dérivé de cet abbé Pierre, et, tant dans cette tour que dans le dongeon, il y fit accomoder plusieurs petites chambres pour la demeure de ses soldats, car il estoit aussy capitaine de ce Mont.»

III
TOUR PERRINE

a tour, appelée Perrine, du nom de son auteur et parrain, Pierre Le Roy, fut élevée pendant les dernières années du quatorzième siècle, dans l’angle rentrant des bâtiments construits vers 1250 par Richard Tustin; sa face ouest est soudée avec les bâtiments abbatiaux, mais sa face nord est simplement accolée au côté sud de Belle-Chaise sans s’y relier ([fig. 164]).

IV
CHATELET

ans les premières années du quinzième siècle, Pierre Le Roy construisit le châtelet et la courtine, reliant cet ouvrage à la Merveille par la tour des Corbins: «Et depuis cette tour (tour des Corbins) jusques à Belle-Chaise fit bastir la muraille qu’on y voit. Auprès d’icelle il fit faire le dongeon au-dessus des degrez en entrant dans le corps-de-garde[31].» Il construisit également la barbacane, formant l’avancée du châtelet et de la porte de l’abbaye, ainsi que le grand degré au nord et l’escalier au sud.

Le châtelet (dongeon) fut élevé en avant de la face extérieure nord de Belle-Chaise, sur laquelle il s’appuie sans liaison, laissant entre celle-ci et sa face sud un espace vide, large mâchicoulis protégeant la porte nord, devenue la seconde porte intérieure depuis la construction du châtelet. Il se compose d’un bâtiment carré, flanqué, aux angles de la face nord, par deux tourelles encorbellées reposant sur des contreforts, et qui semblent être, par leurs formes générales, deux immenses bombardes dressées sur leurs culasses. Entre les piédestaux de ces tourelles s’ouvre la porte,—où monte l’escalier conduisant à la salle des Gardes,—qui était défendue par une herse[32] manœuvrée de l’intérieur au premier étage du châtelet et par trois mâchicoulis disposés entre les sommets des tourelles sous leur crénelage supérieur.

Le châtelet contient d’abord, au-dessus de la voûte rampante de l’escalier, un réduit ménagé entre cette voûte et le plancher de la première chambre (à niveau de la cour de la Merveille) pour le service de la meurtrière percée au-dessus de la porte, puis trois étages de chambres éclairées à l’est et au nord par d’étroites fenêtres; l’unique chambre de chaque étage communiquant avec les tourelles servant de guettes est munie d’une cheminée dont la haute souche s’élève au-dessus du comble. Un escalier, en saillie sur la cour de la Merveille, dessert les deux derniers étages (le premier étant au niveau de la cour de la Merveille et de la salle des Gardes) et se termine au crénelage supérieur, couronnant le châtelet, relié à la Merveille par la courtine, également crénelée, qui aboutit à la tour des Corbins.

La muraille ou courtine, reliant la Merveille au châtelet et bâtie en même temps que ce dernier, présente intérieurement sur la cour de la Merveille les amorces d’un bâtiment projeté, dont la porte et la poterne seules, sur la face nord de Belle-Chaise, donnant sur la cour de la Merveille dont elles devaient former l’entrée, ont été terminées. Cette construction n’a pas été continuée, ainsi que le prouve l’état des formerets de la partie inférieure, qui devait être voûtée.

Le châtelet et la courtine sont admirablement construits en granit; leurs assises, en bandes grises et roses alternées dans la hauteur du premier étage (du châtelet seulement), ainsi que les profils des moulures, sont taillées avec la plus grande perfection. Aussi leur conservation est-elle parfaite, et, sauf la reconstruction nécessaire du comble, en partie ruiné, ils peuvent être remis dans leur état primitif par des travaux peu importants.

V
BARBACANE DU CHATELET

a barbacane, enveloppant le châtelet à l’est et au nord, constitue une première ligne de défense dont le crénelage est desservi par un petit escalier. Une échauguette crénelée est établie sur l’angle sud-est, près de la porte sud; elle est munie d’une cheminée, de mâchicoulis, et servait de refuge aux gens d’armes, gardiens des deux portes de la barbacane.

«Devant la porte des abbayes on établissait quelquefois des constructions militaires avancées, de manière à rendre plus difficile l’approche des assaillants, comme on l’aurait fait devant une place de guerre: c’étaient des barbacanes... qui, en cas d’attaque, devaient donner le temps de se mettre en défense et de fermer les portes. On voyait un exemple remarquable de ces premiers travaux militaires à Saint-Jean-des-Vignes, à Soissons (barbacane de forme rectangulaire ayant une grande analogie avec celle du Mont...) Ces constructions avancées,—barbacanes,—qu’on établissait au moyen âge en avant d’une place, équivalaient aux travaux qu’on nomme tête de pont, demi-lune (ou ravelin) dans les fortifications modernes[33]

VI
GRAND DEGRÉ ET ESCALIER DU SUD

n arrive à la barbacane par deux escaliers; l’un, au nord, est le grand degré, très large, dont l’emmarchement, très doux, est la continuation des rampes de la rue de la ville, aboutissant aux défenses extérieures du château. Le grand degré est établi parallèlement au rempart de l’ouest; une première porte fortifiée existait au bas des marches; une seconde porte barrait le passage à moitié de la hauteur, sur un palier où une petite poterne, au niveau du palier, communiquant avec un corps-de-garde, ménagé dans la partie basse de la tour Claudine, permettait aux gens d’armes de se porter sur le degré au premier signal. Enfin on arrivait à une troisième porte, donnant entrée dans la barbacane.

L’escalier du sud est moins important; il établissait les communications nécessaires entre la barbacane, le dehors, par une poterne, pratiquée au pied de l’escalier, et les chemins de ronde extérieurs de l’abbaye au sud.

Les deux portes du grand degré et les deux entrées nord et sud de la barbacane étaient fermées chacune par un seul vantail,—occupant toute la largeur des ouvertures,—qui se mouvait horizontalement et se manœuvrait par un système particulier, qui s’explique, du reste, par la situation exceptionnelle du Mont-Saint-Michel, dont les bâtiments ainsi que les ouvrages se superposent et ne se relient entre eux que par une série de degrés et de rampes de toutes natures.

Les vantaux des portes pivotaient sur leurs axes horizontaux reposant sur les pieds-droits saillants, établis de chaque côté intérieur des portes; ils s’ouvraient parallèlement à la pente de l’emmarchement et, à la moindre alerte, ils pouvaient se baisser très rapidement, entraînés par le propre poids de la partie inférieure garnie de lourdes ferrures; ils étaient maintenus fermés par des verrous, fixés latéralement sur le côté intérieur des vantaux, et dont on voit encore les gâches scellées dans les pieds-droits des portes.

Les vantaux fermés opposaient une grande résistance aux attaques extérieures, parce que, étant soutenus par les feuillures latérales et les marches à l’intérieur, dans le sens de la poussée, ils ne pouvaient être enfoncés ou relevés qu’après de longs efforts et défiaient ainsi toute surprise.

Les moyens ingénieux mis en œuvre pour défendre les approches de la barbacane du châtelet, ainsi que les obstacles accumulés sur les degrés qui aboutissent à ses portes, permettaient de retenir l’assaillant et de déjouer les tentatives qu’il pouvait faire pour s’emparer, par une attaque de vive force, des ouvrages extérieurs de la porte de l’abbaye-forteresse. Aussi, grâce à ses défenseurs et surtout à ses abbés, constructeurs habiles autant que gardiens vigilants, dont l’œuvre militaire compléta les défenses naturelles qui la rendaient inexpugnable, l’abbaye eut-elle le glorieux et rare honneur de résister victorieusement, aussi bien aux assauts furieux des Anglais qu’aux ruses perfides des Huguenots, et de n’avoir jamais été la proie des ennemis de la France.

Fig. 165.—Armoiries de Louis, baron d’Estissac, gouverneur de la Rochelle, du Poitou, de l’Aunis et de la Saintonge, nommé chevalier de Saint-Michel le 31 mai 1562.

CHAPITRE V
REMPARTS

I
DÉFENSES DE L’ABBAYE ET REMPARTS DE LA VILLE

usqu’à la fin du douzième siècle et même dans les premières années du treizième, l’abbaye n’avait pas d’ouvrages défensifs proprement dits. Elle n’était défendue que par les escarpements du rocher sur lequel elle est bâtie ou par quelques palissades protégeant les points les plus accessibles. A partir du treizième siècle, les abbayes, particulièrement celles de l’ordre de Saint-Benoît, deviennent de véritables forteresses, capables de soutenir un siège. Les abbés, seigneurs féodaux, unissant la puissance religieuse à la force militaire, fortifient leurs monastères pour défendre leurs vies et leurs biens et les mettre à l’abri des désastres qui, au Mont-Saint-Michel, avaient signalé le commencement du treizième siècle.

L’abbaye du Mont-Saint-Michel offre un des exemples de cette transformation. Après l’incendie de 1203, devenue vassale du domaine royal, Jourdain et ses successeurs établirent les lieux réguliers dans les magnifiques bâtiments formant la Merveille, qui constitue à elle seule une formidable défense. Cependant le monastère fut entouré, vers le nord, d’une muraille crénelée couronnant les crêtes du rocher jusques aux points inaccessibles à l’ouest; de cette muraille, un degré, renfermé dans des murs également crénelés, dont il reste encore les ruines, descendait jusqu’à la fontaine Saint-Aubert, laquelle était contenue dans une tour pour la préserver de la mer, et qui fut alors fortifiée pour la défendre des hommes.

La tour de la fontaine Saint-Aubert était l’un des points stratégiques importants de la place, non seulement parce qu’elle permettait à la place assiégée de se ravitailler par la mer,—ce qui se produisit plusieurs fois pendant les guerres contre les Anglais en 1423 et 1424,—mais encore parce que la tour fortifiée renfermait l’unique fontaine d’eau douce de l’abbaye, situation qui dura jusqu’en 1450, époque à laquelle, en reconstituant le chœur de l’église, écroulée en 1421, on établit des citernes dans les collatéraux inférieurs de ce nouveau chœur.

Richard Tustin continua l’œuvre de ses devanciers, et indépendamment de la tour de la fontaine qu’il construisit, il éleva vers 1250 le grand bâtiment nommé Belle-Chaise et commença le nouveau logis abbatial et ses dépendances qui s’étendirent alors au sud de l’église.

Il fit construire en même temps la tour du Nord qui formait le saillant des murailles du nord et assurait la défense des ouvrages avancés de l’abbaye dont il avait refait l’entrée, c’est-à-dire Belle-Chaise.

De 1260 à la fin du quatorzième siècle, les abbés continuèrent les travaux du logis abbatial, reconstruisirent les magasins de l’abbaye établis dès le douzième siècle au sud-ouest, qui devinrent alors un poste avancé relié à l’abbaye par des chemins de ronde, achevèrent les murailles de la ville,—dont l’entrée était alors au sud-est vers Avranches,—en étendant le front est de la place vers le sud, et reliant ses murs aux escarpements du rocher sur lequel s’élèvent les nouveaux bâtiments abbatiaux.

En 1386, Pierre Le Roy fut appelé à gouverner l’abbaye. Ce fut l’un des plus illustres abbés du Mont et l’un de ceux qui contribuèrent le plus aux travaux militaires de l’abbaye. Après avoir restauré l’abbaye dont plusieurs parties avaient été ruinées par des incendies, il compléta les défenses à l’est en élevant la tour Perrine.

Il construisit à l’ouest de Belle-Chaise, dans les premières années du quinzième siècle, le châtelet qui commande l’entrée de l’abbaye, et relia cet ouvrage à la Merveille par une solide courtine qui montre intérieurement les amorces de constructions projetées.

Fig. 166.—Vue du Mont-Saint-Michel (d’après la gravure de J. Peeters).—G. Mérian, 1657.

Il construisit également, en avant du châtelet, la barbacane avec son grand degré au nord et son petit degré au sud. Il modifia en même temps les remparts des côtés nord et ouest en élevant une tour nommée la Claudine, joignant l’angle nord-est à la Merveille, et le saillant nord-ouest surmonté d’une échauguette, établissant ainsi, avec la tour du Nord, des communications indépendantes les unes des autres.

Dès le commencement du quinzième siècle, la ville et particulièrement l’abbaye étaient fortifiées aussi complètement que possible et dans toutes les règles de l’art militaire de cette époque; mais cet art militaire faisant, en ces temps de guerre, de très rapides progrès, il devint bientôt nécessaire de modifier et d’accroître le système défensif de la place.

La ville ou plutôt les faubourgs de la ville s’étaient agrandis vers le sud; il fallait non seulement défendre la nouvelle ville contre les attaques de ses ennemis, mais encore la préserver des envahissements périodiques de la mer. D’ailleurs, depuis 1415, l’abbaye et la ville étaient menacées par les Anglais qui, après la bataille d’Azincourt, s’étaient emparés de la Normandie et se retranchaient sur Tombelaine,—un îlot voisin, au nord du Mont, dans la baie du Mont-Saint-Michel,—ainsi que sur la côte. Il devint indispensable, afin de mieux se défendre, d’opposer aux attaques des Anglais un front de défense beaucoup plus développé que celui des remparts du quatorzième siècle.

Robert Jolivet, abbé du Mont, l’auteur de ce travail considérable, signa son œuvre de ses armoiries, et le bas-relief qui les représente, longtemps abandonné dans l’avancée de la barbacane, a repris sa place originelle sur l’une des courtines de l’enceinte du quinzième siècle.

Robert Jolivet vint souder ses nouvelles murailles à l’est sur celles que Guillaume du Château avait élevées dans le siècle précédent et, descendant des escarpements du rocher, défendu par la tour du Nord, jusque sur la grève, il flanqua ses murs d’abord d’une grosse tour formant un saillant considérable destiné à battre les flancs des courtines adjacentes et à défendre le front de l’est, puis il continua l’enceinte au sud en la renforçant de cinq autres tours. La dernière, dite tour du Roi, constitue le saillant sud-ouest de la place, et défend en même temps la porte de la ville.

A partir de ce point, les remparts se retournent à angle droit et se relient aux défenses de l’abbaye au sud. A l’exception d’une seule, les tours étaient couvertes et servaient de places d’armes ou d’abris pour les défenseurs des murailles. Les remparts sont formés d’un mur d’une épaisseur de deux mètres environ et de dix mètres de hauteur moyenne;

Fig. 167.—Vue du Mont-Saint-Michel, d’après C. Chastillon. Dix-septième siècle.

la base forme un glacis défendu par des mâchicoulis placés au sommet et dont les consoles supportent des parapets découverts et crénelés. Les projectiles lancés du haut du crénelage rebondissaient sur le glacis, tuaient ou blessaient les assaillants qui auraient tenté d’escalader les murs; la sape, qui était ordinairement le moyen employé pour détruire les murailles, ne pouvait être utilement pratiquée ici en raison des mouvements périodiques des marées.

Deux poternes furent ménagées sur le front est: l’une, dans la tour Boucle, pouvait être affectée au ravitaillement par la mer; l’autre, dans la courtine voisine, se nommait le Trou du Chat, en raison de sa petite dimension et probablement de son analogie avec les petites ouvertures—furtives—pratiquées au bas des portes des habitations rurales pour laisser au chat la liberté de ses allures vagabondes. Cette dernière petite poterne s’ouvrait à la base des murailles à peu près au niveau moyen de la mer, et servait à la sortie comme à la rentrée des rondes qui pouvaient se faire à pied à marée basse ou en bateau pendant le temps de la pleine mer ou des hautes marées.

La porte du Roi, l’unique porte de la ville, s’ouvre à l’ouest et donne accès à l’unique rue de la ville; elle était fermée par un vantail et une herse en fer; elle était précédée d’un fossé sur lequel s’abattaient les ponts-levis de la poterne et de la porte principale, destinés aux chariots ou aux cavaliers. Au-dessus des portes était le logis du gardien de la porte ou logis du Roi, le chef de la porte gardant pour le roi. La herse en fer, qui date de 1420, existe encore; elle est restée engagée dans les rainures latérales où elle glissait.

Le tympan de la porte est décoré de riches sculptures au milieu desquelles une composition héraldique représente la hiérarchie sociale du moyen âge. Placées sur l’ouvrage fortifié dont elles décorent l’entrée, les armes pleines du roi sont l’image de la puissance royale; les coquilles rappellent l’abbaye vassale du roi de France, et enfin le bandeau d’azur ondé à deux poissons d’argent posés en double fasce, c’est la ville du Mont, tout à la fois vassale du roi et de l’abbaye.

A l’époque où la porte fut construite, c’est-à-dire de 1415 à 1420, l’artillerie à feu commençait à être employée avec succès dans les sièges; les habiles capitaines du Mont reconnurent bientôt qu’il était important d’éloigner l’assiégant du corps de la place et de couvrir les approches de la porte par un ouvrage plus solide que des palissades en bois. Ils construisirent alors, en avant de la porte, la barbacane (qui existe encore aujourd’hui).

Fig. 168.—Vue du Mont-Saint-Michel, d’après N. de Fer. Dix-huitième siècle.

Elle est disposée de façon à laisser fort peu d’espace entre le rocher et la porte de la barbacane. Celle-ci est flanquée d’un redan en quart de cercle, commandant l’entrée et aboutissant au rocher, inaccessible sur ce point. Les murs sont percés d’embrasures pour des fauconneaux ou des couleuvrines; le sommet des murs est percé d’archères et de meurtrières pourvues d’une mire circulaire au milieu, pour les traits à poudre,—première idée de l’arquebuse,—ou bien pour les canons à main, fusil portatif qu’on voit apparaître au commencement du quinzième siècle, notamment au siège d’Arras en 1414, et qui fut employé pendant toute la durée des guerres avec les Anglais.

Fig. 169.—Boulevard (ou Bastillon) de l’est.—Flanc nord.

Grâce à tous ces ouvrages militaires et surtout au courage de ses défenseurs, le Mont-Saint-Michel résista à tous les efforts des Anglais et soutint victorieusement un long et glorieux siège qui dura de 1423 à 1434. En 1434, les Anglais tentèrent une dernière attaque; mis en déroute par la garnison et les chevaliers défenseurs du Mont, ils abandonnèrent leur artillerie, dont les bombardes,—ornant l’entrée de la barbacane, deuxième porte,—sont les curieux spécimens; l’une d’elles, pour sa forme et les détails de sa structure, présente une singulière analogie avec les pièces d’artillerie moderne, surtout avec les énormes canons actuellement en usage dans la marine.

Cependant, pendant cette longue période du siège, le monastère fut dans la plus grande détresse, qu’il supporta du reste très courageusement. Les biens étant séquestrés, l’abbaye engagea son argenterie, ses châsses et ses reliquaires, afin de pouvoir nourrir les religieux, les habitants de la ville et la garnison de la place.

A toutes ces infortunes de guerre était venu s’ajouter l’écroulement du chœur de l’église de l’abbaye, ce qui fut une perte irréparable et menaça d’entraîner la ruine totale de la basilique.

Cet état de choses dura jusqu’à l’époque où les Anglais, après la bataille de Formigny, abandonnèrent la Normandie.

Vers 1530, les défenses de l’abbaye, à l’ouest, furent complétées par la construction d’un boulevard ou bastillon à plusieurs étages de feux, nommée tour Gabriel, du nom de son auteur Gabriel du Puy, lieutenant du roy François Iᵉʳ.

A cette même époque on éleva, en avant de la barbacane du quinzième siècle, un petit ouvrage composé d’un corps-de-garde,—destiné aux bourgeois de la ville, auxquels était confiée la garde de la première porte,—et d’un mur percé d’une porte et d’une poterne, se reliant à la courtine de la barbacane et formant aussi l’avancée de la porte de la ville.

Les remparts subirent quelques modifications nécessitées par les perfectionnements de l’art de la fortification, notamment la tour saillante, à l’est, qui fut transformée en bastillon ([fig. 169]).

Sous les abbés commendataires, on cessa de bâtir. Le temps des travaux était passé d’ailleurs. Pendant toutes les guerres de la Ligue, les abbés du Mont eurent trop souvent à défendre l’abbaye contre les attaques et les surprises des Huguenots, pour songer à agrandir ses bâtiments; on se borna à faire les réparations les plus nécessaires. De 1632, époque à laquelle les Bénédictins de la congrégation de Saint-Maur prirent possession de l’abbaye, à 1776, il n’est resté traces que de l’établissement d’un moulin à vent sur la plate-forme de la tour Gabriel, en 1617, et d’aménagements intérieurs qui ont malheureusement dégradé certaines parties des édifices, notamment le dortoir. En 1776, au lieu de réparer la nef, on lui enleva trois travées sur les sept dont elle était formée, et, en 1780, on remplaça le portail roman détruit par une façade de style gréco-romain, anachronisme flagrant qui balafre la nef romane mutilée.

Depuis ce temps, les travaux qui se sont faits n’ont été qu’une trop longue suite de mutilations et de profanations. Aussi passerons-nous rapidement sur cette période malheureuse.

En 1864, l’abbaye du Mont-Saint-Michel, cessant d’être une prison, devint propriété domaniale, pour être enfin, dans ces dernières années, affectée au service des Monuments historiques.

Les travaux de restauration, commencés en 1872, se poursuivent régulièrement, grâce aux crédits ouverts par le Ministère de l’Instruction publique, des Cultes et des Beaux-Arts, et par les soins de la Commission des Monuments historiques.

Fig. 170.—Armoiries peintes sur un tableau anciennement placé dans le chœur de l’église du Mont-Saint-Michel.—D’après un dessin de M. de Rothemont; ms. nº 4902 à la Bibliothèque nationale. Dix-huitième siècle.

CHAPITRE VI
LA VILLE

’origine du village, ou plutôt,—suivant la tradition séculaire,—de la ville du Mont-Saint-Michel, est fort ancienne, si l’on en croit les chroniqueurs, qui la font remonter au dixième siècle, à l’époque où, les Normands ravageant le pays d’Avranches, quelques familles vinrent se réfugier sur le rocher appelé, dès le huitième siècle, le Mont-Saint-Michel.

La petite bourgade prospéra sous la protection des Bénédictins établis en 966 par le duc de Normandie, Richard sans Peur. Elle suivit la fortune du monastère, au pied duquel ses maisons s’étaient groupées sur les escarpements du rocher à l’est, qui lui formaient une première défense naturelle contre les envahissements de la mer et les attaques des hommes. Elle s’augmenta successivement, préservée, sur ses parties les plus faibles, par des palissades, et, lors de la reconstruction des bâtiments de l’abbaye, elle fut comme celle-ci, du treizième au quatorzième siècle, entourée de solides murailles[34] formant la première enceinte du monastère.

Vers ce même temps, les magasins de l’abbaye, établis dès le douzième siècle au sud-ouest, sur le seul côté du rocher accessible aux chevaux et aux voitures, et qui avaient été incendiés ou détruits comme la ville en 1203, furent reconstruits, fortifiés et devinrent un point stratégique d’une grande importance, aussi bien pour la défense de l’abbaye-forteresse que pour la facilité de ses approvisionnements. Aussi ces magasins—fortifiés—constituèrent-ils dès le treizième siècle, époque à laquelle les bâtiments abbatiaux s’élevèrent à l’est et au sud, un poste avancé, fortement défendu, relié à l’abbaye, dont il formait l’entrée au sud-ouest, par des chemins de ronde, et complètement indépendant d’ailleurs du corps de la place, qui avait elle-même ses propres ouvrages défensifs, protégeant les approches du monastère à l’est.

La ville, agrandie de 1415 à 1420, qui s’étage au pied de l’abbaye au sud ([fig. 171]) et sur les escarpements de la montagne à l’est, ne possède qu’une seule entrée s’ouvrant au sud du Mont, sur le flanc ouest de ses remparts du quinzième siècle, dont la porte est précédée d’ouvrages qui en couvrent les approches.

Après avoir franchi les passages-défilés de l’Avancée et de la Barbacane, on arrive à la porte principale,—porte du Roi,—qui donne accès dans la ville. L’unique rue de la petite cité suit à peu près la ligne des murailles, et, de niveau avec l’entrée jusqu’à la hauteur de la tour dite de la Liberté, elle s’élève bientôt rapidement, serpente vers le nord sur les rampes du rocher et aboutit, par de grands emmarchements à l’est, au point où se dressait jadis la première porte du Grand Degré montant à la barbacane du châtelet.

Quelques ruelles fort étroites, escaladant le roc, grimpent aux jardins en terrasses ou aux maisons les plus élevées et aboutissent, par des détours, aux murs de ronde et à la poterne de l’escalier sud de la barbacane, protégeant l’entrée de l’abbaye.

La rue de la Ville est bordée des deux côtés de maisons, dont quelques-unes sont encore telles qu’elles devaient être au moyen âge. Elles n’offrent rien de bien curieux dans leurs détails; pourtant, par leur réunion et leur étagement, elles forment un ensemble pittoresque, dont la figure 172 donne une idée (vue prise dans la partie basse de la rue).

De temps immémorial, la ville, qui se compose aujourd’hui d’une soixantaine de maisons, a été habitée par des pêcheurs, excellents marins, rompus à toutes les fatigues de leur rude métier et bravant courageusement

Fig. 171.—Vue générale de la façade sud du Mont-Saint-Michel. (restauration).

tous les périls des grèves dangereuses qui n’ont plus de secrets pour eux; mais la plus grande partie des habitations de l’ancienne cité et de la ville nouvelle furent de tout temps, en plus ou moins grand nombre, ce qu’elles sont de nos jours, c’est-à-dire des hôtelleries pour les pèlerins, ou bien des boutiques où se vendaient les images ou enseignes du benoist arcange Monsieur saint Michel, et où se débitent encore toutes sortes d’objets de piété.

Les boutiques et les marchands d’images, ou de quiencaillerie, furent toujours très nombreux au Mont-Saint-Michel, aussi bien dans l’ancienne ville, avant le quinzième siècle, que dans la nouvelle depuis cette époque. Les nombreux pèlerinages avaient fait naître une industrie d’art fort curieuse qui eut une importance considérable au Mont-Saint-Michel, et surtout à Paris.

Le sanctuaire dédié à saint Michel fut, dès son origine, visité par un grand nombre de pèlerins. Dès le onzième siècle, le Mont-Saint-Michel était célèbre par les pèlerinages qui s’y accomplissaient. Il le fut surtout au moyen âge, même jusqu’à la fin du dix-septième siècle, et sa renommée s’étendait non seulement par toute la France, mais encore dans plusieurs parties de l’Europe.

Une confrérie de Pèlerins de Saint-Michel du Mont de la Mer fut fondée à Paris, dans les premières années du treizième siècle. Déjà, pendant le siècle précédent, il existait, dans l’Enclos du Palais, une chapelle dédiée à saint Michel,—celle où fut baptisé Philippe-Auguste.—Après la construction de la Sainte-Chapelle, Philippe le Bel permit à son échanson Galerau de fonder dans la Sainte-Chapelle la Chapellenie de Saint-Michel. En 1476, Louis XI fonda dans la chapelle de Saint-Michel aux Pèlerins une collégiale pour l’Ordre de Saint-Michel, dont l’établissement fut confirmé par lettres-patentes des rois Charles IX, Henri III et Henri IV.

Au moyen âge, les pèlerinages étaient très suivis; ceux de Saint-Michel et de Saint-Jacques de Compostelle étaient les plus particulièrement en honneur et attiraient un nombre considérable de pèlerins. La confrérie de Saint-Jacques aux Pèlerins, de Paris, rue Saint-Denis, à côté de la porte de ville, avait, avec sa chapelle, un hôpital destiné à héberger gratuitement, chaque nuit, les pèlerins de passage à Paris, qui se

Fig. 172.—Rue de la Ville.

rendaient à Saint-Jacques de Compostelle, au Mont-Saint-Michel et en d’autres lieux vénérés.

Presque tous les rois de France, jusqu’à Charles IX, qui fut le dernier monarque qui vint faire ses dévotions à Saint-Michel, se rendirent en pèlerinage au Mont; il faut surtout remarquer: saint Louis, Philippe le Hardi, Philippe le Bel, Charles VI, la reine Marie, femme de Charles VII, Louis XI, Charles VIII et François Iᵉʳ, et la liste des grands personnages qui y vinrent dans les mêmes conditions serait interminable.

La dévotion à saint Michel fut de tout temps très vive, et, particulièrement au quatorzième siècle, elle se manifesta par des pèlerinages plus nombreux qu’en d’autres temps, auxquels prirent part des hommes et des femmes de tous rangs et de toutes conditions, et, ce qui est très remarquable, des enfants, qui se nommaient Pastoureaux. Guidés par leur foi naïve, ils se réunissaient, se rendaient au Mont-Saint-Michel au travers de tous les obstacles, sans aucune crainte, et n’ayant d’autre préoccupation que celle d’arriver et de faire leurs prières au sanctuaire de Saint-Michel. Il faut encore citer parmi ces faits extraordinaires les pèlerins venus d’Allemagne en grand nombre avec leurs femmes et leurs petits enfants, malgré la distance et les dangers des chemins.

Dès les premiers temps des pèlerinages au Mont-Saint-Michel, les pèlerins recueillirent dans la baie des coquilles, qu’on nomme encore coquilles Saint-Michel, et qu’ils attachaient à leurs vêtements en souvenir de leurs voyages au Mont. Bientôt on remplaça les coquilles naturelles par des coquilles en plomb ou en étain fondu; on orna ces coquilles d’une image de saint Michel, puis on fondit des médailles ou enseignes, et dès les premières années du treizième siècle naquit une industrie d’art qui prit rapidement un développement considérable. Le commerce des enseignes et des plombs de pèlerinage était assez important pour que les rois de France eussent établi de lourds impôts sur la vente de ces objets, et il existait à Paris, au treizième siècle, des fondeurs de plomb et d’étain que les historiens nomment les biblotiers: c’était un faiseur et mouleur de petites images en plomb qui se vendent aux pèlerins et autres.

Les objets de plomb ou d’étain fondu, trouvés dans la Seine à Paris, aux abords des ponts: pont au Change (ancien Grand-Pont), pont Saint-Michel, pont Notre-Dame, démontrent qu’il y avait à Paris, et particulièrement sur le pont au Change, un centre important de fabrication qui devait alimenter les pèlerinages. Ces objets se fabriquaient également au Mont Saint-Michel, ainsi que le prouve un moule en ardoise que nous y avons trouvé l’année dernière. (Voir fig. 71 et 72.)

Nous possédons un certain nombre de plombs—trouvés dans la Seine à Paris—d’une authenticité incontestable, qui ont été fabriqués à Paris, du treizième au seizième siècle, pour les pèlerinages. Une partie importante de ces objets était particulièrement destinée aux pèlerins du Mont Saint-Michel et de Tombelaine—où la Vierge était vénérée sous le nom de Notre-Dame la Gisante.—Ils se composent d’ampoules ou sachets destinés à renfermer des reliques, de coquilles, de sonnettes et d’anneaux en étain, de colliers, de boutons même, de cornets de pèlerin; enfin, d’images de saint Michel, de médailles de plomb ou d’étain (qui s’appelaient des enseignes), qui pouvaient se fixer aux chapeaux ou aux vêtements des pèlerins.

Quelques-uns de ces objets ont été fabriqués par les biblotiers, mais la plupart sont l’œuvre d’orfèvres ou dans tous les cas, d’artistes consommés.

Toutes ces anciennes images sont toujours composées avec un art extrême, et, si elles sont parfois d’une exécution naïve, elles ont toujours, avec le sentiment décoratif qui leur est particulier, un très grand caractère symbolique, où l’inspiration religieuse domine et dirige l’esprit de l’imagier si elle ne conduit pas toujours heureusement sa main. Elles sont bien dignes d’inspirer nos modernes fabricants d’images, surtout en ce qui concerne saint Michel, qu’ils habillent de vêtements grotesques ou qu’ils affublent d’un costume théâtral—à la romaine.—En attendant qu’ils aient cherché et surtout trouvé pour saint Michel un vêtement digne d’un aussi grand personnage, ils devraient tout au moins restituer au séculaire Patron de la France son costume national, c’est-à-dire l’armure française du moyen âge. Les modèles ne manquent pas: nos cathédrales, nos musées, nos bibliothèques, possèdent sur ce sujet des richesses inépuisables.

En terminant cette étude faite aussi exactement que possible, qu’il nous soit permis d’exprimer notre admiration pour le célèbre monument dont nous avons essayé de peindre les beautés. Une description fidèle, des dessins exacts, des photographies même, donnent bien une idée des détails des monuments ou du paysage; mais rien ne remplace l’impression de la vue, et, au Mont Saint-Michel en particulier, cette impression est saisissante et ne peut être décrite. Les phénomènes des marées, toujours si curieux à observer partout ailleurs, sont particulièrement étonnants sur ces grèves immenses où l’arrivée de la mer produit une sorte de mascaret de plusieurs lieues de largeur. Rien n’est plus facile d’ailleurs que d’aller au Mont Saint-Michel, de le visiter dans tous ses détails après en avoir fait le tour soit à pied sur les grèves à marée basse, soit en bateau pendant la pleine mer. Cette dernière manière de voir le Mont est à notre avis la meilleure, parce qu’elle permet de s’éloigner un peu de la base du rocher qu’on est forcé de côtoyer à pied. La vue change alors à chaque coup d’aviron pour ainsi dire, et toutes les faces de l’antique abbaye semblent se dérouler et présentent successivement les aspects les plus imposants et les plus grandioses. Il n’est pas de spectacle plus beau et plus instructif pour les touristes et surtout pour les artistes et les savants, sans parler des grands enseignements que tous doivent tirer de l’étude de ces splendides monuments. Aussi, que nos lecteurs nous permettent de leur dire comme conclusion, persuadé que le conseil est excellent: Allez au Mont Saint-Michel et que la vue de toutes ses merveilles vous inspire de belles et grandes œuvres, comme celles qui ont été créées jadis pour l’honneur de notre cher pays.

Ed. Corroyer,
architecte.

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