CLXVII

LA ROYNE RÉGENTE A Mr DE LA MOTHE FÉNÉLON.

du Ve jour de juing 1574.—

Conjuration formée en France par les Anglais attachés à l'ambassade.—Offres faites au duc d'Alençon au nom d'Élisabeth.—Charge donnée à l'ambassadeur de les porter à sa connaissance.—Déclaration de Catherine de Médicis qu'elle va faire arrêter les coupables.—Résolution de suspendre l'exécution de cette mesure.

Monsieur de La Mothe, je vous fis, avant hier, une bien ample responce à vostre dernière dépesche, et par mesme moyen vous manday comme ceste entreprinse et menée de la Royne d'Angleterre, se sont trouvées par elle faillies, sans vous déclarer autrement comme je le sçavois; mais despuis, j'ay pansé qu'il ne peult estre que bien à propos, pour le service du Roy, Monsieur mon filz, que vous saichiés que c'est: dont vous ne parlerés à personne qu'à la dicte Dame Royne mesme, car je croy certainement qu'elle est si sincère en la foy qu'elle a jurée et promise par le dernier traicté, et qu'elle s'asseure tant de nostre bonne vollunté et affection en son endroict, qu'elle ne sçait rien des mauvais offres et pratiques que ses ambassadeurs, qui sont par deçà, ont voulleu faire envers mon filz le Duc d'Allençon; auquel il a esté offert, au nom de la dicte Dame, de luy fournir comptant cinquante mille escuz, luy fère soudoyer deux mille reistres, vingt mille lansquenetz, sans d'autres françois, et tous les préparatifs et vaisseaux de guerre qui sont, comme ilz l'ont assuré, tous pretz à faire voille, en Angleterre, pour s'en servir, s'il eust voulleu croire le mauvais conseil et les persuasions que luy ont faict faire les dictz ambassadeurs, ainsi que mon dict filz mesme m'a déclairé, m'asseurant, comme je vous ay escript par ma dicte dernière dépesche, qu'il aymeroit mieux mourir que de tumber en telle faulte. Et aussi m'assuray je bien que la dicte Dame Royne est trop saige et princesse si vertueuse qu'elle ne vouldroit pas avoir commandé à ses dictz ambassadeurs telles choses; mais que ce sont de mauvais ministres qu'elle a, qui font ces maulvais offres, d'eux mesmes.

Vous luy dirés que je vous ay commandé de luy en donner compte et la prier, de ma part, ne trouver maulvaiz si je faictz arrester prisonniers ceux qui suivent et sont avec ses dictz ambassadeurs, faisant les menées auprès d'eux envers mon dict filz le Duc d'Allençon, et en divers autres lieux et en aulcunes maisons de ceste ville, comme je sçay, aussy certeinemant tout ce qu'ilz y ont faict, et ceux mesmes qui méritent pugnition. Toutesfois, pour le respect de la dicte Dame et de ses dictz ambassadeurs, il n'en sera faict aulcun tort ni déplaisir, mais les ferrai seullement mettre prisonniers pour vériffier le présent cas pour ceulx dont je suis advertye; ayant, dès hier, faict prandre Bonacourcy, qui est ung de ceux par qui ilz faisoient porter ces belles offres à mon dict filz, comme aussy je say certainement que le cappitayne Jaccob a faict bien souvant, despuis quelque temps; priant Dieu, etc.

Escript à Paris, le Ve jour de juing 1574.

Monsieur de La Mothe, despuis ceste lettre escripte, j'ay pensé qu'il vault mieux que je diffaire de faire prandre le dict cappitaine Jaccob et autres qui se sont meslés des dictes menées, fréquentant avec les dictz ambassadeurs d'Angleterre. Et pour ce, je vous prie que personne ne sçaiche le contenu en ceste lettre que vous, à qui je remectz de dire à la dicte Royne ce que verrés qui sera à propos de tout ce que dessus, et vous comporterés avec elle et ses ministres, par dellà, de façon que nous puissions faire continuer avec elle, et elle avec nous, la bonne et parfaicte amityé que nous nous sommes jurée et promise par nostre dernier traicté, et que je m'asseure que le Roy, Monsieur mon filz, continuera et entretiendra de sa part, mais qu'il soit arrivé; ainsi que je vous ay escript par ma dicte dernière dépesche.

CATERINE. PINART.