XIII

LE ROY A Mr DE LA MOTHE FÉNÉLON.

du XXe jour de septembre 1569.—

Desir du roi que le mariage de Marie Stuart avec le duc de Norfolk s'accomplisse.—Ordre donné à l'ambassadeur d'encourager le duc dans sa poursuite, et de lui faire toutes les promesses qu'il jugera utiles.—Nécessité d'encourager les seigneurs catholiques à rétablir la religion, et de fomenter les divisions en Angleterre afin de détourner Élisabeth de porter secours aux protestans de France.—Vives instances qui doivent être renouvelées en faveur de Marie Stuart.—Résolution du roi de secourir le château de Dumbarton.—Conseil qu'il se propose d'adresser à Marie Stuart par un des secrétaires de cette princesse.—Nouvelles de la guerre.—Retraite de l'armée protestante.—Marche de l'armée catholique, qui la suit.—Espoir d'une prochaine bataille.—Succès remporté dans le Midi par Montgommery.—Réunion du maréchal de Danville et de Montluc pour le combattre.

Monsieur de La Mothe Fénélon, Chiffre, [j'ay sceu ce qui a esté mis en avant pour le faict du mariage de la Royne d'Escosse, ma belle sœur, avec le duc de Norfolc, lequel j'ay occasion de desirer qu'il s'effectue pour beaucoup de grands respectz et considérations, et mesmes pour l'affection que j'ay tousjours cognue que le dict duc de Norfolc a porté à l'entretènement de la paix entre ce royaume et celuy d'Angleterre, et aussy que je croy qu'il ne se pourroit présenter aucun autre party, du quel ma dicte belle sœur puisse recepvoir plus de bien, proffit et advantaige, pour son particullier, que de celluy là; et à ceste cause, je veux que vous vous employés dextrement en cest affaire, et le favorisiés de si bonne façon qu'il en puisse réuscyr quelque bon effect, et ne puissiez y estre traversé, ainsy que je croy que la Royne d'Angleterre l'essayera pour le soupçon qu'elle a conceu contre la Royne d'Escosse, qu'il ne fault doubter qui n'augmente, aprenant qu'il se traittera du dict mariage. Et fault qu'en cecy vous donniez courage au dict duc de poursuivre son entreprise et de n'en estre destourné pour quelque empeschement que la dicte Royne d'Angleterre, ma bonne sœur, s'essaye d'y donner, sy elle le faict; car je suys tout résolu et veux que vous luy donniez cest asseurance de ma part, que je l'assisteray et ayderay, ensemble ceux de son party, tant en cest affaire que en toutes autres choses qu'ilz voudront entreprendre par dellà, soit en la faveur de ceux de la religion catholique ou pour autre cause, de toutz les moyens de gens et argent que Dieu m'a donné, ainsy que je le pourray commodément faire, me voyant en beau chemin de sortir bientost hors des affaires que j'ay; m'estant advis que, puisque la dicte Royne d'Angleterre ne crainct point, sous main, d'ayder et favoriser, comme elle a faict jusques icy, ceux qui me sont rebelles, il ne seroit que très utille d'essayer de luy remuer par dellà ung peu de mesnage, et se servir dextrement et à propos de la division qui est aujourdhuy entre ceux de son conseil.

A quoy je vous prie de penser, et de ne craindre point de faire des promesses bien ardies pour cest effect, faisant tousjours envers icelle Royne d'Angleterre bien vive instance pour le faict de la restitution de la dicte Royne d'Escosse et de son royaume, laquelle vous luy remonstrerés toucher bien avant à l'honneur commung de toutz ceux qui, pour luy estre alliez de sy près, et avoir avec elle de sy estroictes confédéracions, ne pouvons, sans estre cogneus défaillir grandement à nostre debvoir, la laisser plus longuement en l'estat qu'elle est pour ce jourdhuy; pendant lequel ses subjects rebelles regardent à establir leurs affaires au dict pays d'Escosse, et mêmes sont après à se vouloir saysir de Dombertran. A quoy je veux croire de sa bonne affection qu'elle voudra ayder la dicte Royne d'Escosse pour y remédier, et luy donner moyen de pourvoir la dicte ville de vivres et d'hommes, ainsy qu'il est très requis, et que, de ma part, je me dellibère de le faire, sellon que j'y suis raisonnablement tenu et obligé à ce que ses dictz subjectz rebelles ne s'en puissent emparer, ainsy qu'ilz sont pour le pouvoir faire, n'y estant pourveu promptement. Car ce seroit chose trop dure et indigne de nous, pendant que l'on tient la dicte Royne d'Escosse en quelque espérance de la restituer en son dict royaume, de laisser perdre une telle forteresse qui luy seroit bien mal aysé de recouvrer, puis après, par faulte de luy donner secours. A quoy, si elle estoit en sa pleyne liberté, elle regarderoit d'y pourvoir elle mesme.

Ce sont les choses que je vous ay voulu proposer de la déclaracion de mon intention; pour l'exécution de laquelle vous regarderez, sellon vostre dextérité et prudance accoustumée, de dresser sy bien vostre négociation que je soys servy en cest endroit sellon que je le desire, communicquant avec les susdictz le plus famillièrement qu'il vous sera possible, et leur faisant toutz les honnestes acceuils et trêtements que vous pourrez, pour les attirer à vous et les disposer à ma dévotion, pour servyr à remuer les affaires de la dicte Royne d'Angleterre; qui est le plus grand moyen que je puisse avoir, comme je pense, de la divertir d'entendre à favoriser mes rebelles, et ung service le plus notable que vous me sauriez faire par dellà.

Ung des secrétaires de la dicte Royne d'Escosse doibt bientost s'en aller trouver sa Mestresse, par lequel je luy manderay de mes nouvelles, et luy feray entendre combien je desire le susdict mariage s'effectuer, ainsi que vous luy fairés aussi sçavoir de ma part, afin que d'autant plus volontiers elle y entende; vous voulant, au reste, bien faire souvenir de vous monstrer bien advisé à manier ceste négociation, et de n'y rien faire, en ce, que avec ung grand jugement des personnes à qui vous aurez affaire, pour vous en déscouvrir à eulx autant que, avec raison, vous en aurez de confidance].

Despuis mon autre lettre escripte, les ennemys ont esté, quelques jours, vis à vis de mon armée, qui estoit campée à la Selle. Et, après avoir faict contenance d'avoir envye de combattre ma dicte armée, combien que, pour cest effect, ils n'ayent jamais ozé approcher du lieu, là où elle estoit campée, jaçoit qu'elle ne fust beaucoup forte de gens de cheval françoys, à la fin se sont retirés, de nuit, sans sonner tabourin ny trompette, faisant grande journée; ayant été suivys de ma dicte armée qui se retrouve ez quartiers de Montebelair, à une demye lieue près d'eux, sans ruysseau ny rivière; dont je ne puis espérer autre chose sinon qu'ils viennent bientôt à une bataille.

Du costé de Béarn, vous avez entendu cy devant comme les sieurs de Terride et Ste Columbe, s'estant retirez du siège de Navarrin, ont esté surprins dedans la ville d'Orthays, où ils ont esté prins prisonniers par Montgommery avec quelque peu de leurs gens, s'estant sauvé le reste. Il est vray que, despuys, mon cousin le mareschal Dampville, qui avoit des forces en Languedoc, et le Sr de Montluc se sont joinctz ensemble, en espérance de rompre et deffaire le dict Montgommery, ce qu'ils pourront faire, estant fortz comme ils sont. Sur ce, etc.

Au Plessis lez Tours, le XXe jour de septembre 1569.

CHARLES. BRULART.