XXII

LE ROY A Mr DE LA MOTHE FÉNÉLON.

du XIVe jour de septembre 1569.—

Espoir que les mauvaises intentions des Anglais resteront sans effet.—Promesse en faveur de Marie Stuart.—Assurance donnée au roi qu'il ne se fait pas de levée en Allemagne.—Ordre d'insister toujours vivement pour Marie Stuart.—Adhésion à l'accord proposé pour la restitution des prises et concernant le commerce.—Nouvelles de la guerre.—Marche des protestans après la levée du siège de Poitiers.—Les deux armées en présence auprès de Chatelleraut.—Motifs qui ont empêché de livrer la bataille.

Monsieur de La Mothe Fénélon, la despesche, que m'avez faite par Sabran[22], m'a bien au clair représenté l'estat des affaires de par delà, ès quels l'on veoit toujours quelque incertitude de résolution et ung préparatif de personnes qui veullent avoir des moyens prêtz à nuyre et porter dommaige en mon royaume, s'ils peuvent, quand ils seront bien résolus de l'entreprendre. Toutesfois j'ay bonne espérance que l'on n'y prouffitera en rien, et qu'il n'y sçauroit advenir sy peu d'heureux succez en mes affaires que cela ne réfroidisse bien la volonté de mouvoir que ont beaucoup de gens de par delà.

Touchant les affaires de la Royne d'Escosse, il sera teneu à l'ambassadeur d'Angleterre ung mesmes langaige que celuy que vous avez tenu par delà, lequel servira, comme je pense, à les favoriser en quelque sorte, combien que, à la vérité, les déportementz de la Royne d'Angleterre, ma bonne sœur, donnent à cognoistre qu'elle en rejectera la conclusion le plus à la longue qu'il luy sera possible.

Les advis, qui nous viennent du costé d'Allemaigne, ne parlent point de levées dont le bruict court par dellà, mais au contraire qu'il ne s'y en fait point. Bien est il vray que l'Empereur a esté en quelque propos de mettre sus les III mille chevaux et VI mille hommes de pied, qui luy ont esté accordez à la diette de Francfort, pour la conservation de la paix du pays, et engarder que les reystres, qui sont en ce royaume d'une part et d'autre, retournans, ne facent dedans les terres de l'Empire les mesmes pilleryes qu'ilz ont faict en venant; mais il s'estime plustost qu'il ne les lèvera point que autrement.

Comme j'avois commencé à vous faire la présente, voz deux despesches des Ve et VIe de ce moys[23] m'ont esté aportées; par la première desquelles j'ay veu les nouveaux acrochementz qui sont dressez à la dicte Royne d'Ecosse, et comme la Royne d'Angleterre luy veult faire acroire qu'elle oze entreprendre sur son estat, estimant que, quand elle s'en sera bien faict cognoistre innocente, l'on trouvera encores quelque nouveauté pour tousjours reculler la conclusion de ses affaires. A quoy vous ne laisserez tousjours d'incister, comme vous avez bien faict jusques icy, et d'autant plus vifvement que l'on veoyt qu'ilz veulent remettre les choses en une longueur trop ennuyeuse.

J'ai faict veoir l'escript que ceux du conseil d'Angleterre ont arresté par delà pour le faict du traficq et entrecours de marchandises entre mes subjectz et les Anglois, lequel, à la vérité, ils ne debvroient aucunement restraindre pour le regard des commerces des Pays Bas. Toutesfois je ne suis pas d'adviz que vous faictes là dessus plus grande instance que celle que jà vous avez faicte par vostre responce sur le dict article; car aussy bien cela ne serviroit de rien, et faudra regarder de passer les choses le plus doucement que l'on pouvra.

Au demeurant, Monsieur de La Mothe Fénélon, depuys ma lettre du VIIe[24], par laquelle je vous ay adverty de la levée du siège de Poitiers, les ennemis se sont advancez de deçà Chatellerault assés prez du fort de Pille, où mon frère avait faict mettre ung nombre de harquebusiers pour le garder, d'autant que les ennemys voulloyent essayer de gaigner ce logis là; s'estant logé mon dict frère avec mon armée au lieu de la Selle, de sorte qu'il y a eu sy grande voisination entre les deux armées, l'espace de quatre ou cinq jours, que l'artillerye a tiré d'ung camp à l'autre. Il est vray que la rivière estoit entre deux, mais elle est gayable: et se sont cepandant passées plusieurs escarmouches ès quelles les dictz ennemys ont toujours eu du pire. Ils ont faict contenance jusques d'avoir grande envye de combattre, toutesfois ils n'ont jamais osé venir assaillir mon armée au lieu où elle estoit logée; laquelle, d'un autre costé, ne pouvoit, par la raison de la guerre, aussi habandonner ce lieu là bien advantaigeux, et qu'il failloit garder son advantaige, n'estant guère arrivé de nostre gendarmerye. Mon cousin le duc de Guyse est, de ceste heure, auprès de mon dict frère; lequel lui a amené ung bon renfort, et espère que bientost il s'ensuivra quelque bonne exécution utille et profitable au bien commung et universel de mon royaume. Escript le XIIIIe jour de septembre 1569.

CHARLES. BRULART.