POUR LA REPRÉSENTATION

[1].—PAGE 144.

CŒLIO.

Eh bien! Pippo tu viens de voir Marianne[F]?

PIPPO.

Oui, monsieur.

CŒLIO.

Que t'a-t-elle-dit? etc.

[2].—PAGE 154.

OCTAVE.

Touche là. Depuis que je suis au monde, je n'ai jamais trompé personne, et je ne commencerai pas par mon meilleur ami.

[3].—PAGE 158.

OCTAVE.

Ma, foi! elle a de beaux yeux!

Voyant entrer Claudio et Tibia.

Ah! voici Claudio. Ce n'est pas tout à fait la même chose, et je ne me soucie guère de continuer la conversation avec lui.

CLAUDIO, à Tibia.

Tu as raison.

OCTAVE, à Claudio.

Bonsoir, cousin.

CLAUDIO.

Bonsoir.

À Tibia.

Tu as raison.

OCTAVE.

Cousin, bonsoir.

Il sort en riant.

CLAUDIO.

Bonsoir, bonsoir.

À Tibia.

Tu as raison, et ma femme est un trésor de pureté. (Suit la scène III, jusqu'à ces mots:) Rapporte-t'en à moi.—Il faut que je fasse part de cette découverte à ma belle-mère.

TIBIA.

Monsieur, la voici justement.

CLAUDIO.

Qui? ma belle-mère?

TIBIA.

Non, Hermia, notre voisine. Ne parliez-vous pas d'elle tout à l'heure?

CLAUDIO.

Oui, comme étant la mère de Cœlio; et c'est la vérité, Tibia.

TIBIA.

Eh bien! elle vient de ce côté, avec un, deux, trois laquais. C'est une femme respectable.

CLAUDIO.

Oui, ses biens sont considérables.

TIBIA.

J'entends aussi qu'elle a de bonnes mœurs. Si vous l'abordiez, monsieur?

CLAUDIO.

Y penses-tu? La mère d'un jeune homme que je serai peut-être obligé de faire poignarder ce soir même? Sa propre mère, Tibia! Fi donc! Je ne reconnais pas là ton habitude des convenances. Viens, Tibia, rentrons au logis.

Ils sortent.

[4].—PAGE 158.

HERMIA, MALVOLIO, plusieurs domestiques, puis CŒLIO.

(Cette scène, transposée par l'auteur pour la représentation, s'enchaîne avec celle entre Claudio et Tibia, et termine le premier acte.)

[5].—PAGE 162.

HERMIA.

...On trouva dans sa chambre le pauvre jeune homme frappé de plusieurs coups d'épée.

CŒLIO.

Il a fini ainsi?

HERMIA.

Oui, bien cruellement.

CŒLIO.

Non, ma mère, elle n'est point cruelle la mort qui vient en aide à l'amour sans espoir. La seule chose dont je le plaigne, c'est qu'il s'est cru trompé par son ami.

HERMIA.

Qu'avez-vous, Cœlio? Vous détournez la tête.

CŒLIO.

Et vous, ma mère, vous êtes émue. Ah! ce récit, je le vois, vous a trop coûté. J'ai eu le tort de vous le demander.

HERMIA.

Ne songez point à mes chagrins; ce ne sont que des souvenirs. Les vôtres me touchent bien davantage. Si vous refusez de les combattre, ils ont longtemps à vivre dans votre jeune cœur. Je ne vous demande pas de me les dire; mais je les vois; et puisque vous prenez part aux miens, venez, tâchons de nous défendre. Il y a à la maison quelques bons amis; allons essayer de nous distraire. Tâchons de vivre, mon enfant, et de regarder gaiement ensemble, moi le passé, vous l'avenir. Venez.

Cœlio, plongé dans la rêverie, ne l'entend pas.

HERMIA, plus haut.

Cœlio, donnez-moi la main.

Ils sortent.

FIN DE L'ACTE PREMIER.

[6].—PAGE 169.

Et que ma vie est dans ses yeux.

OCTAVE.

Et que diantre as-tu à faire de la mort? À propos de quoi y penses-tu?

CŒLIO, il tient un livre.

Mon ami, je l'ai devant les yeux.

OCTAVE.

La mort?

CŒLIO.

Oui, l'amour et la mort.

OCTAVE.

Qu'est-ce à dire?

CŒLIO.

L'amour et la mort, Octave, se tiennent la main. Celui-là est la source du plus grand bonheur que l'homme puisse rencontrer ici-bas; celle-ci met un terme à toutes les douleurs, à tous les maux.

OCTAVE.

C'est un livre que tu as là?

CŒLIO.

Oui, et que tu n'as probablement pas lu.

OCTAVE.

Très probablement. Quand on en lit un, il n'y a pas de raison pour ne pas lire tous les autres.

CŒLIO, lisant.

«Lorsque le cœur éprouve sincèrement un profond sentiment d'amour, il éprouve aussi comme une fatigue et une langueur qui lui font désirer de mourir. Pourquoi? je ne sais pas[G]

OCTAVE.

Ni moi non plus.

CŒLIO, lisant.

«Peut-être est-ce l'effet d'un premier amour, peut-être que ce vaste désert où nous sommes effraye les regards de celui qui aime, peut-être que cette terre ne lui semble plus habitable, s'il n'y peut trouver ce bonheur nouveau, unique, infini que son cœur lui représente.»

OCTAVE.

Ah! çà, à qui en as-tu?

CŒLIO, lisant.

«Le paysan, l'artisan grossier, qui ne sait rien; la jeune fille timide, qui frémit d'ordinaire à la seule pensée de la mort, s'enhardit, lorsqu'elle aime, jusqu'à porter son regard sur un tombeau.»—Octave! la mort nous mène à Dieu, et mes genoux plient quand j'y pense. Bonsoir, mon cher ami.

OCTAVE.

Où vas-tu?

CŒLIO.

J'ai affaire en ville ce soir.

OCTAVE.

Tu as l'air d'aller te noyer. Cette mort dont tu parles, est-ce que tu en as peur, par hasard?

CŒLIO.

Ah! que j'eusse pu me faire un nom dans les tournois et les batailles! (Suit la tirade de la scène II entre Ciuta et Cœlio.)

OCTAVE.

Voyons, Cœlio, à quoi penses-tu? Il y a d'autres Mariannes sous le ciel. Soupons ensemble et moquons-nous de cette Marianne-là.

CŒLIO.

Adieu, adieu. Je ne puis m'arrêter plus longtemps, je te verrai demain, mon ami.

Il sort.

OCTAVE, seul.

Par le ciel! voilà qui est étrange! Ah! voici Marianne qui sort. Elle va sans doute à vêpres.—Elle approche lentement.—Belle Marianne, vous dormirez tranquillement, etc.

[7].—PAGE 193.

OCTAVE.

Une chanson sous la fenêtre, un bon manteau bien long, un poignard dans la poche, un masque sur le nez.—As-tu un masque?

CŒLIO.

Non.

OCTAVE.

Point de masque!—Amoureux, et en carnaval! Ce garçon-là ne pense à rien. Va donc t'équiper au plus vite.

CŒLIO.

Ah! mon Dieu! le cœur me manque.

OCTAVE.

Courage, ami! en route! Tu m'embrasseras en revenant. En route! en route! la nuit s'avance.

Cœlio sort.

Le cœur lui manque! dit-il. Et à moi aussi... Pour récompense de mes peines, je vais me donner à souper.

Appelant.

Hé! holà! Giovanni! Beppo!

Il entre dans le cabaret.

CLAUDIO, TIBIA, MARIANNE, sur son balcon. DEUX SPADASSINS.

CLAUDIO.

Laissez-le entrer, et jetez-vous sur lui dès qu'il sera parvenu à ce bosquet.

MARIANNE, à part.

Que vois-je? mon mari et Tibia?

TIBIA.

Et s'il entre par l'autre côté?

CLAUDIO.

Comment, Tibia, par l'autre côté? Verrai-je ainsi échouer tout mon plan?

MARIANNE.

Que disent-ils?

TIBIA.

Cette place étant un carrefour, on peut y venir à droite et à gauche.

CLAUDIO.

Tu as raison, je n'y avais pas songé.

TIBIA.

Que faire, monsieur, s'il arrive par la gauche?

CLAUDIO.

Alors, attendez-le au coin du mur.

MARIANNE.

Ô ciel! qu'ai-je entendu?

TIBIA.

Et s'il se présente par la droite?

CLAUDIO.

Attendez un peu.—Vous ferez la même chose.

MARIANNE.

Comment avertir Octave?

TIBIA.

Le voilà qui arrive, etc...

CŒLIO, masqué, MARIANNE, sur le balcon.

MARIANNE.

...Demain, trouvez-vous à midi, derrière le jardin, j'y serai.

CŒLIO, ôtant son masque et tirant son épée.

Ô mort! puisque tu es là, viens donc à mon secours. Octave, traître Octave! puisse mon sang retomber sur toi! Dans quel but, dans quel intérêt tu m'as envoyé dans ce piège affreux, je ne puis le comprendre; mais je le saurai, puisque j'y suis venu, et, fût-ce aux dépens de ma vie, j'apprendrai le mot de cette horrible énigme.

Il entre dans le jardin; Tibia l'y suit et ferme la grille en dedans.

OCTAVE, seul, sortant du cabaret.

Ah! où vais-je aller à présent? J'ai fait quelque chose pour le bonheur d'autrui, qu'inventerai-je pour mon plaisir? Ma foi, voilà une belle nuit, et vraiment celle-ci doit m'être comptée. En vérité, cette femme était belle, etc... Où est donc la raison de tout cela? La raison de tout, c'est la fortune! Il n'y a qu'heur et malheur en ce monde. Cœlio n'était-il pas désolé ce matin? et maintenant...

On entend un bruit sourd et un cliquetis d'épées dans le jardin.

Qu'ai-je entendu? quel est ce bruit?

CŒLIO, d'une voix étouffée, dans le jardin.

À moi!

OCTAVE.

Cœlio! c'est la voix de Cœlio!

Courant à la grille et la secouant.

Ouvrez, ou j'enfonce la grille!

CLAUDIO, ouvrant la grille.

Que voulez-vous? etc.

Octave entre dans le jardin.

CLAUDIO.

Maintenant songeons à ma femme, et allons prévenir sa mère.

Il sort.

MARIANNE, seule, sortant de la maison.

Cela est certain; je ne me trompe pas: j'ai bien entendu. Derrière la maison, à travers les arbres, j'ai vu des ombres, dispersées çà et là, se joindre tout à coup et fondre sur lui. J'ai entendu le bruit des épées, puis un cri étouffé, le plus sinistre, le dernier appel!—Pauvre Octave! Tout brave qu'il est (car il est brave), ils l'ont surpris, ils l'ont entraîné.—Est-il possible qu'une pareille faute soit payée si cher? Est-il possible que si peu de bon sens puisse donner tant de cruauté! Et moi qui ai agi si légèrement, si follement, par pur caprice!—Il faut que je voie, il faut que je sache...

MARIANNE, OCTAVE, l'épée à la main.

MARIANNE.

Octave! est-ce vous?

OCTAVE.

C'est moi, Marianne. Cœlio n'est plus!

MARIANNE.

Cœlio, dites vous? Comment se peut-il?

OCTAVE.

Il n'est plus!

MARIANNE.

Ô ciel!

Elle marche vers le jardin.

OCTAVE.

Il n'est plus! N'allez pas par là.

MARIANNE.

Où voulez-vous que j'aille? Je suis perdue! Il faut partir, Octave; il faut fuir! Claudio sûrement n'est pas dans la maison?

OCTAVE.

Non; ils ont pris leurs précautions, et m'ont laissé prudemment seul.

MARIANNE.

Je le connais, je suis perdue; et vous aussi peut-être.—Partons! ils vont revenir tout à l'heure.

OCTAVE.

Partez si vous voulez, je reste. S'ils doivent revenir, ils me trouveront, et, quoi qu'il advienne, je les attendrai. Je veux veiller près de lui dans son dernier sommeil.

MARIANNE.

Mais moi, m'abandonnerez-vous? Savez-vous à quel danger vous vous exposez, et jusqu'où peut aller leur vengeance?

OCTAVE.

Regardez là-bas, derrière ces arbres, cette petite place sombre, au coin de la muraille: là est couché mon seul ami. Quant au reste, je ne m'en soucie guère.

MARIANNE.

Pas même de votre vie, ni de la mienne?

OCTAVE.

Pas même de cela. Regardez là-bas. Moi seul je l'ai connu. Posez sur sa tombe une urne d'albâtre, couverte d'un long voile de deuil, ce sera sa parfaite image. C'est ainsi qu'une douce mélancolie, etc.

FIN DES ADDITIONS ET VARIANTES.

Cette comédie a été imaginée, écrite et imprimée en moins de six semaines. Lorsque le drame d'André del Sarto eut paru dans la Revue des Deux Mondes, le 1er avril 1833, l'auteur se remit aussitôt à l'ouvrage, et les Caprices de Marianne paraissaient dans le même recueil, le 15 mai suivant. Cette pièce fit ensuite partie du Spectacle dans un fauteuil, qui, dans la pensée du poëte, ne devait jamais arriver au théâtre. Cependant elle lui fut demandée, en 1851, par la Comédie-Française; c'est alors qu'il exécuta les changements que nous venons d'indiquer. Parmi les additions se trouve une scène entre Octave et Cœlio, dans laquelle l'auteur a introduit une citation des poésies de Leopardi. Alfred de Musset avait une grande admiration pour ce jeune poëte italien, enlevé par une mort prématurée, et auquel il avait déjà adressé une pièce de vers intitulée: Après une lecture. La comédie des Caprices de Marianne fut représentée pour la première fois au Théâtre-Français, le 14 juin 1851. On la joue encore aujourd'hui, et le public semble prendre, chaque fois, plus de plaisir à l'entendre.