III
LE DÉFI A DIEU
Ce jour-là, Octave feuilleta la bibliothèque du château. Il avait ouvert cinquante volumes. Il avait traversé à vol d'oiseau, on pourrait dire à vol de hibou, toute l'histoire des philosophes, mais pénétrant surtout dans les sciences occultes, quoique le caractère de son esprit l'appelât toujours dans les régions lumineuses.
C'était un dimanche. Tout le monde du château était à une fête voisine. Il n'avait voulu retenir personne. Il était donc seul. Le soir amenait l'ombre, le ciel s'était voilé. Il se rappela qu'il n'était pas allé à la chapelle, on lui avait remis depuis longtemps les clefs de la crypte.
Il était presque nuit quand il entra dans la chapelle.
A la mort de son mari, la duchesse de Parisis eut une telle horreur de la nuit qu'elle ne dormit jamais sans lumière, pareille en cela à Mme de Montespan qui se voyait déjà dans le linceul dès que l'ombre se répandait sur elle. Quand on descendit à son tour la duchesse de Parisis dans la chapelle souterraine, Octave qui savait avec quelle terreur sa mère envisageait la nuit, voulut qu'une lampe brûlât perpétuellement devant son tombeau.
Aussi dès qu'il ouvrit la porte de la crypte, il vit passer un pâle rayon de lumière. Il descendit avec une sourde émotion, s'efforçant de ne voir dans la mort que la mort elle-même, voulant supprimer les sombres cortèges que lui font les poètes et les visionnaires. Quand il fut aux derniers degrés de l'escalier en spirale, il s'arrêta, regarda tous les cercueils et les salua avec piété.
C'étaient pour la plupart des cercueils de pierre et de marbre, tous rangés autour d'un autel où le jour des Morts le curé de Parisis venait dire la messe. Quelques-uns des cercueils, les derniers, étaient en bois de hêtre recouvert de velours à clous d'argent. C'étaient les derniers venus. Parisis retrouvait parmi ceux-là son père et sa mère. Il vint se pencher au-dessus et appuya les deux mains comme s'il touchait les deux morts bien-aimés.
Quoiqu'il n'eût pas l'habitude de s'agenouiller, par un mouvement involontaire et soudain il tomba à genoux et mit ses lèvres sur le velours de chaque cercueil. Il lui sembla qu'il sentait des tressaillements sous ses lèvres.
Je ne sache pas un athée qui n'ose rayer d'un trait de plume l'immortalité de l'âme. Et pourtant s'il n'y a qu'un pas de la vie à la mort, il n'y a qu'un pas de la mort à la vie.
Octave se leva. Il regarda cette éternelle lumière qui ne brûlait que pour ceux qui ne voient plus et retourna vers l'escalier. Quand il fut sur la dernière marche, il salua gravement comme à son arrivée. Il lui sembla que les morts lui disaient adieu. Dans le silence funèbre, il crut entendre ce mot qui l'obsédait toujours: «C'EST LA!»
Il remonta silencieusement l'escalier; mais dès qu'il eut refermé la porte, il murmura en essayant de sourire: «Non! je ne veux pas que ce soit là.» Il se sentait protégé par sa mère. «Je défie tous les esprits de m'enchaîner à la destinée des Parisis, je brise les liens de la légende et je m'affranchis de tout en bravant tout.»
Quoiqu'il se crût maître de lui et de sa destinée, il ne fut pas fâché de se retrouver au grand air et d'allumer un cigare. Le cigare, l'ami de l'homme depuis que le chien l'a trahi—depuis qu'il y a des chiens enragés.
La vie de château, dépouillée de toutes ses suzerainetés, n'est plus possible que si on y apporte la vie de Paris. Je sais des châtelains qui ne reçoivent de Paris que le journal; ceux-là se nourrissent trop de la vie idéale; il leur faut alors une grande force d'imagination pour trouver que tout est bien, même si comme Candide ils cultivent leur jardin.
Octave, qui n'avait pas prévu son voyage, n'avait rien emporté du boulevard des Italiens, pas même un journal.
Aussi, après le dîner, il ne lui resta qu'une ressource, celle de remontera la bibliothèque. Cette fois il feuilleta des romans; il n'avait pas la main heureuse ce jour-là: il tomba sur le Moine de Lewis. Il l'avait lu déjà, il le relut à vol d'oiseau, mais trop encore pour ne pas se pénétrer de la terreur que répand ce chef d'oeuvre.
Le vieux Dominique, qui lui avait servi à dîner, vint lui demander s'il voulait du feu. «Oui, dit Octave, qui n'aimait pas la solitude; le feu est un gai compagnon: d'ailleurs cela fera plaisir aux grillons, aux araignées, aux moucherolles qui habitent cette bibliothèque, sans compter que tous ces livres-là ne seront pas fâchés de se réchauffer un peu, car ils me semblent tous morfondus.»
Il y avait au bout de la bibliothèque une cheminée en bois sculpté du temps de François 1er où couraient des salamandres. La bibliothèque était alors une salle d'armes. Au XVIIIe siècle, autre temps autres moeurs, la plume avait conquis ses droits de haute noblesse; on recueillit tous les livres épars dans le château et on les logea dans cette grande pièce abandonnée.
Octave fut content de voir du feu. En se chauffant les pieds, il se vit dans la glace et faillit ne pas se reconnaître. La vie méditative qu'il menait depuis le matin avait altéré son expression railleuse. En outre, il avait bien un peu négligé ses cheveux et ses moustaches. «Diable! dit-il, si je restais toute une saison en province, je ferais une drôle de rentrée à Paris.»
Il traîna un canapé devant le feu et s'y renversa, toujours un livre à la main. Ce livre, c'était Descartes. Il avait voulu refaire le tour des idées dans les tourbillons du grand philosophe. Au premier tourbillon il s'endormit.
Quelle heure était-il quand il se réveilla? Le feu s'éteignait, les quatre bougies brûlaient encore, mais ne devaient pas brûler longtemps. Il voulut sonner. Il y avait encore un cordon, mais il n'y avait plus de sonnette. Il appela, mais tout le monde était à la fête. Il ouvrit la fenêtre. Un orage était survenu, un coup de tonnerre retentit; le vent se déchaînait dans les grands arbres: de noires nuées sillonnées d'éclairs ensevelissaient le château. C'était le dernier orage de la saison, mais il devait laisser un beau souvenir.
A travers les grandes voix du tonnerre et du vent, Parisis entendit au loin les violons, ces violons rustiques qui ne seraient pas étouffés par la trompette du Jugement dernier. «C'est bien, dit Octave, on s'amuse là-bas; ne soyons pas un trouble-fête, d'autant qu'après tout je trouverai bien mon lit tout seul. Quelle heure est-il?»
Il n'y avait qu'un sablier dans la bibliothèque. Sans doute un des Parisis avait voulu exprimer que même avec les philosophes il ne faut pas perdre son temps.
Quand une fois le sommeil du soir vous a pris dans ses chaînes, on a toutes les peines du monde à briser les liens. Octave avait beau étendre les bras, il resta à moitié anéanti sur le canapé où il s'était rejeté comme en fuyant l'orage.
L'orage était bien pour quelque chose dans cet ensevelissement de ses forces. Il avait continué par ses rêves son voyage dans le pays des Esprits. «Suis-je assez bête, murmura-t-il, pour me laisser envahir par toutes ces rêveries de philosophes ou de chercheurs, qui n'ont jamais aimé la terre parce qu'ils n'avaient pas cent mille livres de rente pour s'y trouver bien! La terre est notre patrie passée et notre patrie future, nous n'en avons point d'autre. Le tonnerre a beau gronder, il ne m'épouvante pas. La science nous a conduits dans la coulisse, nous savons maintenant comment on fait le tonnerre.»
Mais Parisis avait beau se dire toutes ces belles choses, une vague terreur s'était répandue sur lui. «Il faut bien l'avouer, poursuivit-il d'un ton moins fier, à force de science, nous savons que nous ne savons rien de Dieu.»
Il avait beaucoup discuté avec les philosophes d'aujourd'hui, il avait dîné avec les plus fiers apôtres de l'athéisme, mais ils accusaient çà et là des phrases superstitieuses. Parisis se moquait de toutes les superstitions, mais il eût été désespéré de rencontrer le matin un de ces musiciens redoutés par leur mauvais oeil, d'autant plus terrible qu'il porte bonheur à eux-mêmes. «Eh bien! dit tout à coup Octave, je veux en finir avec ces derniers nuages de la bêtise humaine.»
Sur la cheminée, il n'y avait qu'une glace sans tain. Il se leva et marcha droit au fond de la bibliothèque, devant un grand miroir qui descendait du plafond jusqu'au parquet. Le miroir n'était éclairé que par la réverbération des quatre bougies. «J'oubliais! dit Parisis. Pour que les esprits se manifestent, il ne faut que trois lumières.»
Il retourna sur ses pas et éteignit la quatrième bougie. «Maintenant, dit-il en revenant au miroir, il doit être minuit, et le moment est bien choisi, puisque le vent siffle et que le tonnerre tonne. Montre-toi, Satan!» Il se regarda. Or lui, qui jusque-là n'avait jamais eu peur de qui que ce fût au monde, il eut peur de lui-même. Dans cette lumière douteuse, il se trouva d'une pâleur mortelle; il essaya de sourire, mais son expression demeura grave et triste.
Il attendit bravement, se regardant toujours. Un éclair passa, il vit une vague image dans la glace.
Une fenêtre s'ouvrit avec fracas, les bougies s'éteignirent, et Octave, qui se regardait toujours dans la glace, vit deux figures. L'effroi le saisit: il appela Dominique et retourna vers la cheminée pour rallumer les bougies. Il n'osait regarder. Cependant, quand il eut fait jaillir le feu d'une allumette, il ouvrit bien les yeux.
Une femme s'avançait vers lui. Il laissa tomber l'allumette….