IV
LA MORTE ET LA VIVANTE
Quelle était cette femme qui s'avançait ainsi vers Octave? «Elle!» s'écria-t-il avec effroi. Il croyait voir Mme Révilly. Il s'imagina qu'elle était sortie de son tombeau pour venir lui reprocher sa mort.
Vous n'avez pas oublié Mme d'Argicourt, cette blonde Bourguignonne haute en amour, avec laquelle il avait valsé—la valse des Roses. —Vous n'avez pas oublié non plus que, par un singulier jeu du souvenir, Octave s'était imaginé, en la revoyant après la mort de Mme de Révilly, que c'était Mme de Révilly elle-même qu'il revoyait.
Son aventure avec ces deux femmes avait été si rapide, il les avait si peu vues avant de les aimer, que ces charmantes figures se confondaient dans sa mémoire. Il avait beau vouloir recomposer les deux figures, dès que son esprit recommençait le dessin de l'une, la figure de l'autre s'imposait.
Cette nuit-là, à peine eut-il distingué vaguement les traits de Mme d'Argicourt, qu'il s'imagina que Mme de Révilly était devant lui.
Tout autre, à sa place, se fût peut-être évanoui, mais il dominait sa peur, toujours résolu à ne croire à rien.
Il reconnut bientôt que ce n'était pas là un fantôme, car Mme d'Argicourt parla tout haut. Or, comme il ne craignait pas les esprits, il ne craignait pas non plus les vivants. Il est vrai qu'il n'était pas armé ce soir-là; mais quoique sans pistolet et sans poignard, trois ou quatre voleurs eussent encore mordu la poussière s'ils se fussent hasardés au château.
Il alluma enfin une bougie, après quoi il fit deux pas au-devant de Mme d'Argicourt. «Mon cher duc, lui dit-elle gaiement, vous êtes introuvable; je vous cherche partout; pas âme qui vive dans ce château!—C'est vous, madame? dit Octave avec une joie soudaine, tout en saisissant la main de la baronne; je ne vous attendais pas ici!—A cette heure, surtout, n'est-ce pas? Si je viens vous dire bonjour à minuit, c'est que je me suis perdue dans vos grands bois. Vous ne savez donc pas que je suis presque votre voisine pendant la chasse? J'ai dîné chez ma soeur, à deux lieues d'ici; on m'a dit que vous étiez en villégiature. J'ai voulu vous surprendre le soir, ne pouvant pas, d'ailleurs, venir le jour. J'espérais bien arriver plus tôt, car je ne voulais pas faire une pompeuse entrée de minuit, mais l'orage m'a fait perdre deux heures et demie; il m'a fallu m'abriter dans une cabane de bûcherons. Quel temps! quel tonnerre!—Ne m'en parlez pas; voyez si ce n'est pas le diable qui entre par cette fenêtre!—Dites-moi, mon cher duc, ce que vous pouvez faire dans une bibliothèque sans y voir clair?—J'évoquais les esprits, ou plutôt je me moquais des esprits.—Vous m'épouvantez!—Il y a bien de quoi! Je m'ennuyais; j'avais peur de passer la nuit tout seul, je priais le diable devenir me tenir compagnie. Mais voulez-vous que je vous dise pourquoi le diable n'est pas venu?—Dites.—C'est que je ne crois pas au diable.—Eh bien! moi, je vais vous dire pourquoi le diable n'est pas venu,—ô païen endurci dans le péché!—c'est que Dieu voulait se montrer à vous.»
Et d'un air de moquerie: «Voilà pourquoi je suis venue.—Oui, vous avez raison, car si Dieu s'est jamais montré sur la terre, c'est par la figure de ses plus belles créatures.—Eh bien! maintenant croyez-vous en Dieu?—Oui, puisque je crois en vous.»
Octave embrassa la jeune femme sur le front. Elle le pria de lui montrer le théâtre de ses évocations ou de ses défis au diable. Il prit la bougie et la conduisit devant le miroir. «C'est étrange! dit-il en s'approchant.—Que voyez-vous donc?»
Octave venait de voir apparaître la blanche figure de Mme de Révilly, comme s'il fût toujours le jouet de cette étrange vision qui lui montrait l'une pour l'autre. «Je vois que le miroir est cassé.—Il ne l'était donc pas?—Non, si j'ai bonne mémoire; cela m'explique pourquoi je me suis vu double et pourquoi je vous vois double. —Comment, vous me voyez double?—Oui ne voyez-vous donc pas Mme de Révilly à côté de vous?—Vous me faites froid! Êtes-vous assez fou?—Oui, je veux rire, dit Octave qui ne riait pas.—Mais qui a cassé ce miroir?»
Parisis comprit que la question des superstitions était encore à résoudre. «C'est le coup de vent, après avoir ouvert la fenêtre.—Cela n'est pas prouvé; mais d'ailleurs, pourquoi le coup de vent a-t-il ouvert la fenêtre?»
Il y avait trop de pourquoi et de parce que pour que Parisis et Mme d'Argicourt s'y attardassent. «Adieu! dit tout à coup la belle voyageuse.—Adieu! au milieu de la nuit, par cet abominable temps!—Oui, mes chevaux sont en bas.—Madame, on n'est jamais venu la nuit à Parisis—c'est une tradition—pour ne pas y voir lever l'aurore.»
Honni soit qui mal y pense! Octave avait-il trop peur de trouver Mme de Révilly dans Mme d'Argicourt pour écouter cette nuit-là les échos de la Valse des Roses? Je crois qu'il n'avait peur de rien.
Je ne répondrais pourtant pas que les images de Geneviève et de Violette ne fussent venues, comme celle de Mme de Révilly, traverser ses songes amoureux et faire ombre à la gaieté de Mme d'Argicourt.