V
LE BOUQUET DE FRAISES ET LE BOUQUET DE LÈVRES
Cependant Mme de Fontaneilles ne désespérait pas encore de marier Geneviève à Octave. Elle avait compris cette pudeur des sentiments qui empêchait la jeune fille de faire un rêve de bonheur sous une pensée de deuil.
Quelques jours déjà s'étaient passés; un matin, elle alla voir Geneviève à l'Abbaye-au-Bois et lui dit qu'il fallait qu'elle partît avec elle pour Champauvert. «Non, dit Geneviève, je ne retournerai pas à Champauvert. Et d'ailleurs, qu'irais-je y faire?—M. de Parisis t'y attend. Il est à son château.—De grâce, ma chère Armande, laissez-moi à mes prières. Je veux mourir en Dieu.»
La marquise comprit que l'heure n'était pas venue. Elle écrivit à
Octave:
«J'ai échoué dans une mission qui m'était bien douce, car je vous aime tous les deux; revenez donc à Paris, vous aurez peut-être une éloquence plus sûre que la mienne.»
Parisis revint à Paris. Il voulut voir Geneviève, mais elle refusa de se rencontrer avec lui chez la marquise. Ce qui n'empêcha pas la marquise de dire à sa jeune amie qu'il fallait obéir à la dernière volonté de la morte. «Tu épouseras Octave.—Jamais, répondit Geneviève.—Jamais! voilà un mot qui n'est pas en situation. Pourquoi jamais?—Pourquoi? parce que je n'aime plus Octave.—Tu n'aimes plus Octave! mais il te faut donc être jalouse pour aimer! Violette vivante, tu aimais Octave; Violette morte, tu ne l'aimes plus?—Non. Et, d'ailleurs, je ne veux pas bâtir sur un tombeau.—Pathos? on ne bâtit que sur des ruines.»
Et la marquise, qui croyait connaître les femmes, ajouta avec une pointe de raillerie: «Puisque tu aimes mieux vivre au couvent dans la mort que de vivre à Parisis dans l'amour, à ton aise, je m'en lave les mains.»
La fière Geneviève ne s'adoucit pas. «Donc, reprit la marquise, tu ne veux plus revoir Octave?—Non.»
Et Geneviève rentra stoïquement au couvent. Mais, le lendemain, Mlle de La Chastaigneraye retourna chez la marquise de Fontaneilles, quoi qu'elle eût l'habitude de n'y aller que deux fois par semaine. La marquise ne dit pas un mot d'Octave. Geneviève ne parla pas de son cousin. «Veux-tu venir au bois? dit la marquise à son amie.—Oui, répondit Geneviève.—Tu me promets, reprit Mme de Fontaneilles en souriant, que tu ne regarderas pas l'hôtel d'Octave?—Je te le promets. —Et si nous rencontrons Octave au bord du Lac, tu détourneras la tête?—Oui.»
Geneviève ne regarda pas l'hôtel de M. de Parisis. Au bord du Lac, elle n'eut pas besoin de détourner la tête, parce qu'elle ne rencontra pas Octave. Est-ce pour cela qu'elle demanda à aller boire du lait à la vacherie du Pré Catelan? Il était tard, il n'y avait presque plus personne.
Quand le coupé s'arrêta devant la vacherie, elle dit à son amie qu'elle ne descendrait pas. Elle avait entrevu Octave et une célèbre étrangère, la plus belle des Italiennes blondes, attablés sous un orme. Ils buvaient du lait,—je me trompe,—elle buvait du lait et il buvait sa beauté, car il la regardait avec des yeux amoureux.
A son tour, la marquise vit le duc de Parisis et l'Italienne. «Eh bien! ma belle amie, dit-elle à Geneviève, on appelle cela: boire du lait! Tu vois que Violette n'a pas emporté la jalousie dans le tombeau.—Je ne suis pas jalouse, dit froidement Geneviève qui s'était rejetée au fond du coupé. Demande du lait, nous ne descendrons pas.»
La marquise fit signe à une Suissesse d'opéra comique d'apporter deux tasses de lait. Pour boire il faut bien se pencher: voilà pourquoi Mlle de La Chastaigneraye vit encore une fois son cousin de Parisis.
Dieu de vengeance, comment le vit-elle! On avait apporté des fraises en bouquet, car on avait coupé le fraisier pour avoir les fraises, à la manière des plus sauvages et des plus civilisés. C'étaient d'admirables fraises anglaises rouges, toutes pleines du sang de la terre comme la vigne, des fraises presque vivantes.
Parisis promenait le fraisier sous les lèvres de la dame: les lèvres et les fraises, c'étaient le même fruit.
L'Italienne dorée mordit à belles dents, prenant la moitié de chaque fraise. Et quand elle avait mordu sa moitié, Octave dévorait l'autre. Vraie comédie d'amoureux.
Geneviève répandit la moitié de son lait. «Oh! la belle maladroite! s'écria la marquise.—C'est que le lait est si mauvais!» murmura Mlle de La Chastaigneraye.
La marquise de Fontaneilles pensa que c'était sur les lèvres de Geneviève que Parisis devait cueillir des fraises: «Tu n'as pas vu là-bas M. de Parisis et la duchesse de Casti?»
Geneviève sembla ne pas comprendre: «M. de Parisis? dit-elle d'un air distrait pour cacher son émotion, pourquoi n'est-il pas encore venu me demander ma main?» La marquise sourit. «Enfin! s'écria-t-elle, voilà le mot parti!» Et se parlant à elle-même: «Il n'y a donc que la jalousie qui fasse des miracles en amour!»