VI
LE MARIAGE DE DON JUAN
Et si je vous dis que monseigneur de Bourges, prince de la Tour d'Auvergne, vint un soir coucher au château de Champauvert, que le lendemain matin tout le village était pavoisé; qu'on avait élevé un arc de triomphe sur le chemin de l'église, que l'évêque de Dijon, les chanoines, les archidiacres, que toutes les robes noires, toutes les robes violettes, toutes les robes rouges, suivant le mot des paysans, illustraient l'église, vous ne me demanderez pas pourquoi.
Vous savez déjà que c'est pour le mariage de M. le duc de Parisis avec
Mlle Geneviève de La Chastaigneraye.
N'avez-vous pas reçu une lettre de faire-part? Le Sport n'a pas manqué, à ce propos, de rappeler tous les titres des deux familles.
Qui que vous soyez, athée ou chrétien, libre penseur ou catholique, vous auriez éprouvé comme moi une vive émotion dans le sanctuaire de cette église rustique, en voyant non pas toutes ces splendeurs inacoutumées, mais la jeune mariée, qui souriait doucement pour faire croire à son bonheur, quoique l'inquiétude passât jusque sur ses lèvres.
Elle n'avait pas toute sa beauté: les mariées ne sont jamais belles le jour de leur mariage. La joie a ses fièvres et ses pâleurs; on dort mal la veille de ses noces; c'est comme la veille d'une traversée périlleuse, quand on pressent déjà la tempête.
Pendant la messe, tous ceux qui regardaient la blanche épousée voyaient un point noir à l'horizon, même s'ils ne se rappelaient pas la légende de Parisis. C'est qu'on connaissait bien Octave, c'est que ceux qui l'aimaient le plus voyaient avec quelque frayeur tomber cette haute et divine vertu de Geneviève de La Chastaigneraye dans les bras de don Juan de Parisis.
Quel serait le lendemain? Cet homme, toujours emporté par ses passions, allait-il abdiquer, renoncer à «l'éternel féminin» pour s'enchaîner aux pieds d'une seule femme? crever les yeux à toutes ses curiosités, tuer en lui le héros de roman pour n'être plus qu'un homme d'honneur et de raison? ne plus courir qu'une aventure, la bonne aventure du foyer?
Tout le monde en doutait. Et en voyant l'expression à la fois heureuse et triste de Geneviève, on se disait à soi-même que cette jeune mariée était de celles qui se couchent chastement dans le tombeau, quand leur échappe le rêve de leur vie.
Le Ministre des Affaires étrangères était venu avec son cadeau de noces. Le duc de Parisis devait être nommé, sous très peu de temps, ministre en Allemagne; c'était une promesse, mais une promesse qui avait le sceau impérial, car l'Empereur venait d'écrire de sa main à la duchesse de Parisis.
Octave était-il heureux en ce plus beau jour de sa vie? Il s'était peut-être marié trop souvent.
On remarquait dans l'assistance, parmi les femmes, vingt célébrités héraldiques, toutes plus distraites que pieuses, s'inquiétant de leurs robes et critiquant celles de leurs voisines. La seule femme qui pria pour le bonheur de Geneviève, ce fut Mlle Hyacinthe: celle-là avait des larmes dans les yeux.
Avait-elle des larmes pour Violette! Pauvre Violette, elle n'était pas oubliée encore. Geneviève lui donna une prière pendant la messe, Octave lui donna un souvenir.
Si la mariée avait perdu ce jour-là beaucoup de sa beauté, le duc de Parisis, en revanche, était plus beau que jamais. Ce qui le soir fit dire à une des grandes dames de l'assemblée: «Est-il possible qu'on nous le prenne pour toujours!»
Cette grande dame, c'était la duchesse de Hautefort parlant à la marquise de Fontaneilles. «Qui sait!» dit la marquise, qui ne savait pas encore lire dans son coeur.
Il y eut dans les jardins de Champauvert un dîner de cent et un couverts, qui rappelait les fêtes patriarcales du moyen âge.
Les paysans dansaient sur le préau; on n'avait rien voulu changer à leur musique, pour ne pas altérer le caractère rustique cher à Geneviève.
On porta un toast de l'archevêque à la mariée et un toast de Parisis à l'archevêque; ce n'était pas encore un chrétien qui parlait à un prince de l'Église, mais ce n'était plus un athée qui bravait le ciel.
On ne chanta pas; mais Guy de Charnacé lut un fort beau sonnet d'un rimeur illustre qui voulait que sa muse fût de la fête.
On se croyait tout à la fois aux noces de Cana et aux noces de Gamache. Octave voulut ramener la mode de ces festins homériques, où l'on fait rôtir un boeuf et où jaillissent des fontaines de vin.
Au milieu du festin, les jeunes paysannes de Champauvert, celles qui avaient été dotées par Geneviève et celles qui devaient être dotées ce jour-là, vinrent cette fois encore avec des bouquets, mais non plus avec des bouquets de roses-thé.
La plus jeune de toutes, celle qui avait apporté le bouquet empoisonné, présenta à M. de Parisis la plus belle grappe de raisin de la vendange. «N'y touchez pas, dit-elle, car j'ai la main malheureuse.»
Geneviève avait acheté pour les paysannes des croix d'or toutes rustiques, taillées dans la vieille mode.
Quand elle se leva pour les mettre au cou de chacune des jeunes filles, Octave se leva aussi.
Cette simple action de placer une croix d'or sur le sein d'une femme ramena Parisis plus près des sphères chrétiennes que tous les sermons qu'il avait entendus.