I
LA TROISIÈME VISION
Georges du Quesnoy savait-il déjà la destinée de M. de Xaintrailles, vers onze heures du soir, quand il se promenait sur le boulevard des Italiens?
Sans doute sa conscience était inquiète, car il murmurait entre ses dents:
«Je ne veux pas vivre sans cette femme. Ceinture dorée vaut mieux que bonne renommée. Il y a des crimes qui sont de belles actions. Si cet homme meurt; il délivre sa femme. C'est le bonheur de sa femme, par contre-coup c'est mon bonheur. Et puis, qu'est-ce que tuer un homme déjà penché sur le tombeau? C'est lui donner une chiquenaude. M. de Xaintrailles est déjà mort à toutes les joies de la terre. Si je brise ses chaînes corporelles, si je renverse les murs de sa prison, je lui ouvre le ciel à deux battants, car un homme assassiné meurt en état de grâce. Que ferait sur la terre cet homme qui n'a plus la force d'avoir des passions? C'est le fourreau sans la lame, c'est la tige sans les fleurs, c'est l'autel sans le dieu. M. de Xaintrailles, là-haut, aux voûtes éthérées, me bénira des deux mains pour l'avoir frappé. Dans onze mois, quand j'épouserai sa femme, il nous bénira tous les deux. Onze mois! c'est la loi qui a marqué ce chiffre. Onze mois, quelle ironie! puisqu'il y a onze mois que j'ai épousé Mme de Xaintrailles.»
Georges cherchait dans les fumées du vin de Champagne à jouer au grand criminel et à tuer sa conscience, mais sa conscience était encore debout.
Au moment où il se disait toutes ces belles choses, il coudoya sur le boulevard une fille de joie qui lui jeta au nez un rire insolent. Il faillit tomber à la renverse.
Il venait de reconnaître la jeune fille du Parc-aux-Grives, la danseuse enragée de la Closerie des lilas, la bacchante saoûle du bal de l'Opéra.
«C'est elle; c'est vous! C'est toi! O mon Dieu! Tant de beauté radieuse! Je t'aurais payée de ma vie, et tu ne vaux pas une pièce de cent sous!»
Elle restait devant lui, immobile et silencieuse comme une statue de marbre, les yeux allumés, la bouche flétrie, les joues ravagées, sans un battement de coeur.
«Non, ce n'est plus toi, je ne te reconnais plus,» dit Georges effrayé.
Elle lui tourna le dos et s'en alla à un autre. Il suivit des yeux sa robe soutachée, dont les couleurs criardes attiraient tous les yeux.
«Et pourtant, si j'allais à elle, si je l'entraînais chez moi, si je l'interrogeais? Il faut que je sache toute l'histoire de cette douloureuse décadence; mon coeur saigne devant une chute si profonde; cette jeune fille n'avait donc pas de mère! Mais il reste toujours un peu de place dans le coeur pour le repentir: Madeleine avait encore des larmes pour laver les pieds de Jésus-Christ.»
Il rejoignit la fille de joie, qui, une seconde fois, s'arrêta silencieuse devant lui. Elle lui montra un magnifique collier de perles fines, un camée antique du plus haut prix, des bagues allumées de diamants.
«O pauvre folle! dit Georges avec abattement, tu crois donc que la beauté s'achète avec de l'or? Je t'ai connue plus belle il y a huit ans dans le Parc-aux-Grives, quand tu n'avais que des marguerites pour diamants.»
Elle sourit et pencha sa tête.
«Autres temps, autres moeurs, reprit-il. Du reste, ta beauté est encore vivante et glorieuse. Quelle opulence de corsage!»
Georges avança la main sans façon. Le corsage se dégrafa, et un poignard ensanglanté tomba à terre. La fille de joie le ramassa et s'enfuit en toute hâte.
«La coquine, dit une de ses pareilles en passant, elle cache son crime, mais elle sera guillotinée.»
Georges crut sentir passer sur son cou le froid du couteau.
«De quoi est-elle coupable? demanda-t-il à celle qui passait.
—Qui! quoi! que dites-vous? je ne comprends pas.
Georges ne comprenait pas lui-même. Il parla du poignard ensanglanté, mais on lui rit au nez.
Dans son épouvante, il marcha d'un pas rapide vers l'hôtel du Louvre.
Il se coucha, mais il eut toutes les peines du monde à s'endormir.
«Que se passera-t-il donc demain? se demandait-il. Est-ce que ma destinée veille et travaille cette nuit? Après tout, si le comte est empoisonné, c'est la fatalité qui aura versé le poison.»