II

LE LENDEMAIN

Quand Georges se réveilla, huit heures sonnaient à
Saint-Germain-l'Auxerrois.

«Un beau jour,» dit-il, en voyant jouer gaiement un rayon de soleil.

Il pensa au comte et à la comtesse de Xaintrailles,—à l'eau de laurier-cerise et au rendez-vous.

Un beau jour, en effet, car à la même heure il y avait du nouveau rue de la Pépinière, chez le comte de Xaintrailles. Le docteur Tardieu avait été appelé au point du jour. Je ne puis mieux faire que de donner mot à mot son procès-verbal, que je trouve dans la Gazette médicale:

«J'arrivai à cinq heures du matin chez le comte de Xaintrailles qui venait d'être empoisonné.

«Le comte avait bu à peu près soixante grammes d'eau de laurier-cerise, si j'ai bien jugé par la fiole qui était sur la table de nuit.

«Il tomba tout de suite saisi de vertige, selon le rapport de la femme de chambre.

«Déjà le médecin du malade avait voulu agir par les contre-poisons. Mais il venait de s'éloigner pour une visite forcée. Je prodiguai au comte les soins les plus rapides. Il bégaya et me regarda d'un air étrange, quoiqu'il me connût bien. Je le fis porter sur son canapé, en pleine lumière. Il ne pouvait plus se tenir assis. Sa tête pendait en avant; il me fallait me baisser pour lui regarder la figure, qui avait déjà la pâleur mortelle. Déjà aussi, il était froid. J'essayai de combattre la paralysie générale du mouvement; mais quand je vis les pupilles dilatées, quand je sentis le pouls lent, mou et régulier, je compris qu'il était trop tard.

«Survinrent alors deux docteurs amis de la maison. Il semblait nous reconnaître, mais déjà les mots étaient brouillés dans son cerveau. On ne pouvait savoir, d'ailleurs, si la raison l'avait ou non abandonné, puisque le malade ne pouvait parler, ni montrer sa langue, ni donner la main, ni faire aucun geste. De cinq minutes en cinq minutes, il subissait des convulsions internes qui altéraient encore sa figure, déjà frappée de l'effroi de la mort. Les dents étaient serrées avec une telle force qu'il nous fut impossible de lui faire rien prendre. Nous ne pûmes agir que par les médicaments externes.

«L'agonie dura cinq heures, mais quand il mourut, il y avait déjà cinq heures qu'il n'existait plus.

«Vingt-quatre heures après, nous fîmes la dissection, par ordre du parquet; il s'exhala, au premier coup de scalpel, une odeur d'amandes amères qui se répandit jusque dans le salon voisin. Le sang était foncé et liquide; le coeur droit était hypérémique; le diaphragme était coloré en noir; la langue était blanche et l'épithélium se détachait facilement; le pharynx et l'oesophage étaient gris, mais encore fermes.»

C'en est assez, ne suivons pas la science jusqu'au bout.

Voici l'interrogatoire de la femme de chambre, par M. Macé, le futur commissaire aux délégations judiciaires des drames parisiens:

«D'où vient que cette eau de laurier-cerise a été donnée au malade?

—Le comte avait demandé une potion pour dormir, car il avait de cruelles insomnies; il passait la nuit à se retourner par-ci par-là, sans jamais se trouver bien; il avait même demandé un masque chloroformé; mais le docteur s'était récrié, parce qu'on en a vu plus d'un s'endormir pour tout de bon.

—Mais qui a eu l'idée du laurier-cerise?

Ici, nous avons remarqué qu'avant de répondre, la femme de chambre avait regardé le comte comme si elle craignait d'être démentie. Toutefois ce fut d'une voix ferme qu'elle répondit:

—C'est monsieur!

—Comment le comte a-t-il pu avoir l'idée de boire de l'eau de laurier-cerise?

—C'est parce que l'eau de pavot ne réussissait plus. Le médecin avait parlé d'opium, mais monsieur disait que l'opium le réveillait au lieu de l'endormir. Demandez plutôt au valet de chambre.

Le valet de chambre appelé a répondu qu'il n'était pas là, mais que le comte avait horreur de l'opium.

—Et dans quelle boisson avez-vous versé l'eau de laurier-cerise?

—Dans du lait; monsieur ne buvait que du lait.

Le docteur vous avait dit combien vous en pouviez mettre de gouttes?

—Oui, quelques gouttes.

—D'où vient que la fiole est vide?

—C'est monsieur lui-même qui, à la seconde fois, voulant à toute force dormir, a versé le reste de la fiole dans une tasse de lait; mais il ne buvait qu'une gorgée de temps en temps. Aussi a-t-il bu à peine la moitié de la seconde tasse. Voyez plutôt: il a renversé le reste sur le lit.

—Il ne vous a rien dit?

—Non! il s'est endormi, mais en s'agitant beaucoup comme s'il avait le délire. Il a appelé la comtesse à voix haute; j'ai pris peur et j'ai crié au valet de chambre de venir.

Le valet de chambre interrogé a dit que le comte semblait dormir, quoiqu'il eût les yeux entr'ouverts et quoiqu'il parlât tout haut. La femme de chambre ajouta que c'était le cauchemar.

Cette fille en était là de sa déposition quand arriva le docteur ***, médecin ordinaire de M. de Xaintrailles.

Le docteur dit qu'il avait ordonné de l'eau de laurier-cerise, mais demanda l'ordonnance et la fiole.

La fille Émilie donna la fiole qui était sur la table de nuit et sembla chercher l'ordonnance. Puis, indiquant la cheminée:

—J'ai peut-être jeté cela au feu.

On trouva du verre cassé dans les cendres.

—Pourquoi avez-vous fait cela?

—C'est que monsieur lui-même jetait tout cela au feu.

La femme de chambre s'est troublée, en disant que cette ordonnance était sans doute restée chez le pharmacien.

—Mais qui a porté l'ordonnance?

—Je ne sais pas. C'est la cuisinière ou le valet de chambre.

On appela la cuisinière. Cette femme venait de sortir.

Le valet de chambre déclara que ce n'était pas lui.

—Peut-être bien, a dit cet homme, en regardant du coin de l'oeil la femme de chambre, que l'eau de laurier-cerise aura été ordonnée par un monsieur qui a fait une visite à Mlle Émilie, car j'ai entendu qu'ils parlaient entre eux de l'eau de laurier-cerise.

—Quel est ce monsieur?

Après un silence la femme de chambre s'est décidée à dire que c'était un ami du comte, un de ses anciens médecins, lequel avait en effet conseillé de l'eau de laurier-cerise pour la nuit si le malade ne pouvait pas dormir.

—Mais le nom de ce médecin?

—Ah! ni moi non plus. Je ne connais pas par leur nom tous les amis de monsieur, surtout depuis le séjour à Rome. Mais qu'est-ce que cela fait, puisque c'est le médecin du comte qui a signé l'ordonnance?

—Mais encore une fois, s'il a signé cette ordonnance, elle doit se retrouver.

Je l'ai remise à la cuisinière.

—Qui a ouvert la porte à l'autre médecin?

Le valet de chambre a répondu que c'était lui.

—Aviez-vous déjà vu ce médecin?

—Oui, mais je ne lui ai pas parlé. Il a demandé Mlle Émilie.

—C'est donc son médecin?

Ici la femme de chambre prit la parole.

—Dieu merci! je n'ai pas besoin de médecin pour mon mal de dents.

—Enfin, celui-là venait-il pour vous ou pour le comte?

—Cette question! il venait pour le comte. Seulement le comte ne voulait pas que son médecin ordinaire apprît que celui-là fût venu. Vous savez, tous les malades ont leurs lubies.

—Mademoiselle, puisque vous ne retrouvez pas l'ordonnance, on va vous tenir en état d'arrestation.

La femme de chambre perdit un peu de son aplomb. Elle s'écria d'un air indigné:

—Me prenez-vous pour une empoisonneuse?

—Si vous n'êtes pour rien dans tout ceci, soyez sans inquiétude: la lumière se fera.

—On n'a toujours pas le droit de m'arrêter!

—Où demeure le médecin en question?

—Ah! ma foi, il ne m'a pas donné son numéro.

La cuisinière rentra à cet instant. Elle déclara avoir remis l'ordonnance et la fiole dans les mains de Mlle Émilie.

—Vous voyez bien, mademoiselle, que vous aviez l'ordonnance.

—J'en ai eu bien d'autres dans les mains. Je ne pouvais pourtant pas les garder comme des billets de banque.

—C'est bien! tout à l'heure quand viendra le médecin, on saura à quoi s'en tenir.

—Et si le médecin ne vient pas, est-ce qu'on a la prétention de me retenir prisonnière bien longtemps?

—Oui! bien longtemps, si le médecin ne vient pas.

—C'est une rude injustice! S'il fallait rechercher tous les amis de monsieur, on n'y parviendrait pas.

—Oui, mais cet ami de monsieur paraît être de vos amis, puisque c'est vous qu'il a demandé.

—Il a demandé la garde-malade, pour ne pas déranger monsieur, si monsieur dormait.

—Vous vous défendez trop bien.

—Faut-il donc que je me laisse faire sans rien dire?

Pendant tout cet interrogatoire, M. de Xaintrailles ne fit que les mouvements d'un convulsionnaire. Quoiqu'on parlât haut et qu'on fût tourné de son côté, il ne dormait pas, signe d'intelligence. Le cerveau avait été atteint avant tout le reste.

Il expira à dix heures.

On se mit en campagne pour trouver le docteur introuvable. La femme de chambre, gardée à vue dans l'appartement, faisait bonne contenance. Mais, quand on l'avertit qu'elle allait partir pour la Conciergerie, elle éclata comme une tempête, et jura qu'elle attendait celui qui avait conseillé l'eau de laurier-cerise.

Le commissaire de police voulut qu'elle le conduisît à l'instant même chez cet homme. Elle refusa en disant qu'elle ne savait pas où il demeurait; mais elle était bien sûre qu'il viendrait le jour même, parce qu'il l'avait promis au comte.

Dès que la femme de chambre se crut libre de ses mouvements, elle écrivit à Georges du Quesnoy, qui, on le sait, n'était connu à l'Hôtel du Louvre que sous le nom d'Edmond Lebrun.

Voici la lettre:

Je dirai à M. Edmond Lebrun que monsieur le comte s'est fort mal trouvé de l'eau de laurier-cerise. On m'a mise en état d'arrestation, venez bien vite prouver que ce n'est pas ma faute, ni la vôtre non plus. ÉMILIE.

On ne pouvait pas écrire une lettre plus habile, car, tout en disant à
Georges de venir, elle le mettait sur ses gardes.

Mais cette lettre fut saisie au moment même où Émilie la voulait mettre à la poste.