III
LE DÉJEUNER AUX FRAISES
On se souvient que Valentine avait promis de venir ce jour-là dire adieu une dernière fois à son amant, à l'hôtel du Louvre, dans cette chambre où ils s'étaient tant aimés.
On avait servi à Georges un déjeuner frugal: une aile de poulet, des fraises et du thé. Il n'avait pu se résigner à se mettre à table dans l'anxiété de l'attente.
Quand deux heures sonnèrent, il désespérait de la voir venir, mais elle entra bientôt, tout de noir habillée, comme si elle portait déjà le deuil de son mari.
«Tu vois, dit-elle à son amant qui s'était jeté dans ses bras et qui soulevait son double voile, tu vois que je porte le deuil de mon bonheur.
—De mon bonheur! dit Georges. C'est moi seul qui serai malheureux.
—Pourquoi dire cela? Je souffrirai plus que toi, mais j'ai déjà appris la résignation.
Ils s'embrassèrent avec des sanglots étouffés.
—Je n'aurai pas le courage de vivre une heure si tu me quittes, dit
Georges.
—Est-ce que tu aurais le courage de mourir?»
Georges montra son revolver.
«Mon ami, dit Valentine, je n'aime pas ces raisons-là.»
Elle saisit le revolver et le mit dans sa poche.
«Et toi, aurais-tu le courage de mourir?
—Non. Je t'aime, mais j'ai horreur de la nuit.
—Tu es trop belle pour mourir.
—Peut-être. Et puis, j'ai soif de vivre.
—Si tu m'aimais encore, tu ne dirais pas cela; moi, je n'ai que la soif de ton amour.
—Ne me parlez pas ainsi, Georges, dit tristement Valentine. Je ne veux plus de cette vie impossible où il faut se cacher. Je n'y retomberai pas.»
Georges l'attaqua par l'esprit comme par le coeur. Il lui dit qu'il n'était pas un héros de roman, mais que jamais ces amoureux transis qui s'appellent Saint-Preux et Werther, ces amoureux affolés qui s'appellent des Grieux et Ravensvood n'aimaient pas comme lui d'un amour profond, mystérieux, invincible et fatal.
«Des rêveries,» dit Valentine voulant cacher son coeur.
Elle prit une fraise, et la mangea.
«Oh! les admirables dents de crocodile, murmura son amant.
—Tu veux dire que je me nourris de tes larmes. Je te jure que j'aime mieux tes fraises.
La comtesse prit une seconde fraise, puis une autre encore.
—Tu vois qu'il y a de bonnes choses sur la terre.
—O sublime gourmande!»
Et Georges présenta lui-même une fraise aux lèvres de Valentine.
«Ta bouche n'est pas assez grande.»
Madame de Xaintrailles coupa sa fraise en deux.
«Pour toi,» dit-elle.
Georges le comprenait ainsi.
«Et tu aurais le coeur, dit-il, de manger désormais des fraises sans moi?
—Oh! mon Dieu, oui. Je vais devenir plus gourmande que jamais pour me consoler. Mais tu sais que je n'ai qu'une heure à te donner: l'heure du diable. Nous avons déjà perdu une demi-heure.»
Les deux amants étaient redevenus presque gais.
Ni l'un ni l'autre ne pouvait croire que c'était là leur rendez-vous d'adieu. Georges espérait vaguement que le comte n'en reviendrait pas, et Valentine, toujours légère, ne s'imaginait pas que la séparation serait éternelle, quoiqu'elle fût de bonne foi dans son repentir.
«Georges, dit-elle tout à coup, vous n'êtes pas sérieux; vous voulez me perdre encore; mais j'ai un ami qui me sauvera.
—Un ami?
—Oui, Dieu.»
Georges tressaillit. Il ne croyait plus à Dieu; mais à ce seul mot, un grand trouble se fit en lui.
«Dieu, c'est mon ennemi!» dit-il.
On sonna sur ce mot.
«N'ouvre pas!» dit la comtesse.
Un pressentiment l'empêcha de mordre la fraise qu'elle avait aux lèvres.
On sonna encore.
«Cache-toi,» dit Georges à Valentine en lui montrant le balcon.
On sonna une troisième fois.
«Est-ce que mon mari recommencerait déjà sa comédie?
—Passe sur le balcon, je vais ouvrir.»
«Au nom de la loi, ouvrez la porte,» dit une voix ferme.
Georges alla ouvrir la porte sans bien savoir ce qu'il faisait.
Un commissaire de police entra, suivi de deux agents. C'était celui qui avait arrêté la femme de chambre.
«Vous êtes monsieur Edmond Lebrun?
—Oui, monsieur.
—Monsieur, reprit le commissaire à brûle-pourpoint, vous avez empoisonné M. le comte de Xaintrailles.»
Georges du Quesnoy subit le choc avec fermeté.
«Monsieur, je ne vous donne pas le droit de venir m'accuser ici.
—Monsieur, je vous accuse au nom de la justice.
—Monsieur, pas un mot de plus.»
Jusque-là, Georges n'avait pas vu les agents de police, il se sentait de taille a lutter avec le commissaire.
Mais dès qu'il vit ces deux hommes s'approcher, il pâlit et perdit sa force de résistance.
Le commissaire avait vu flotter sur le balcon la robe de Valentine. Pendant que Georges s'était retourné vers la cheminée croyant trouver son revolver, car il oubliait déjà que la comtesse le lui avait pris, le commissaire courut au balcon et ramena la comtesse au salon.
Mme de Xaintrailles, tout épouvantée, tomba anéantie sur un fauteuil.
«Ne craignez rien, dit Georges en lui prenant la main, il y a là un fatal malentendu, à moins que ce ne soit une mauvaise plaisanterie.
—Monsieur, reprit le commissaire de police, si vous n'êtes pas coupable, la vérité se fera bien vite dans votre confrontation avec la femme de chambre de Mme la comtesse de Xaintrailles, car cette fille a été arrêtée aussitôt la mort du comte.
—M. de Xaintrailles est mort!» s'écria la comtesse.
Un cri de surprise et d'épouvante!
Il était trop tard pour jeter un cri de délivrance.
Elle fut abîmée dans son désespoir.
«La chose a été mal faite,» murmura Georges.
Il fit semblant de suivre le commissaire sans plus opposer la moindre résistance, mais bien décidé à s'échapper en route s'il le pouvait. Il se rappela tout à coup que Valentine avait mis son revolver dans sa poche.
«Monsieur, dit-il avec douceur au commissaire, permettez-moi de dire adieu à madame pour le cas, peu probable d'ailleurs, où je serais retenu en prévention.
—Faites, monsieur, répondit le commissaire, mais je ne puis vous laisser seul avec madame.»
Georges vit bien qu'il ne gagnerait rien par ses prières.
Il se contenta de s'approcher de Mme de Xaintrailles, tout en lui cachant la figure par la sienne.
«Je n'y comprends pas un mot, lui dit-il. De grâce, donnez-moi mon petit revolver.»
La comtesse pria le commissaire de police de permettre à Georges d'écrire un mot.
«Un mot que vous lirez,» se hâta de dire le jeune homme.
Ceci permit à la comtesse de passer son mouchoir à son amant.
Le commissaire tendit la main pour le saisir, mais déjà Georges avait pris le revolver avec la dextérité d'un prestidigitateur, quoiqu'il fût très-agité.
Pour mieux cacher cette action, il se mit à écrire sans bien savoir à qui il écrirait et ce qu'il écrirait.
«Après tout, dit-il tout à coup, il est impossible que je sois arrêté, ce n'est pas la peine d'écrire.»
Et se rapprochant une dernière fois de la comtesse:
«Adieu, Valentine, lui dit-il en l'embrassant, aimez-moi jusqu'à la fin.»
Mme de Xaintrailles se croyait dans un rêve. Elle ne voulait pas voir la réalité.
Enfin Georges du Quesnoy sortit, suivi de près par le commissaire.
Après avoir descendu un étage, comme il passait devant le grand corridor, il s'y précipita avec la rapidité du vertige. Les deux hommes de la police couraient bien, mais il parvint à se jeter dans une chambre entr'ouverte dont il eut le temps de refermer la porte avant qu'on ne le vit entrer.
C'était beaucoup pour se sauver, mais c'était trop peu. En un clin d'oeil, la police avertit la police: on cerna l'hôtel du Louvre. On décida qu'aucune chambre n'échapperait à la visite domiciliaire.
Georges du Quesnoy s'imagina pourtant qu'il ne serait pas repris. La chambre où il était entré était occupée par une dame étrangère sortie pour la messe à Saint-Roch. Il se nicha dans une montagne de robes qui avaient été essayées le matin.
En effet, à première vue, on jugea qu'il n'y avait personne, car un des agents de police après être entré, ressortit en disant: «Ce n'est pas là.»
Ce fut la dame elle-même qui le perdit.
Elle revint de la messe cinq minutes après, pendant qu'on cherchait à l'étage supérieur.
Un grand bruit s'était fait dans tout l'hôtel, elle s'imagina qu'on poursuivait un voleur. Elle entra chez elle avec quelque inquiétude. A ce moment, Georges, se croyant à demi sauvé, était sorti du lot de chiffons pour tenter de gagner la rue. L'impatience est imprudente. La dame poussa un cri en voyant Georges.
«Madame, de grâce, sauvez-moi; je ne suis pas un voleur, je suis un amoureux.»
La dame était une provinciale pour qui un amoureux était bien plus dangereux qu'un voleur. Elle s'imagina que l'amoureux était là pour elle, et elle cria de plus belle.
Le jeune homme furieux faillit lui tirer un coup de revolver.
Elle finit par se calmer à moitié, mais il était trop tard: ses cris avaient ramené un autre agent de police.
Celui-là passa, comme on dit, un mauvais quart d'heure, car Georges le tint à distance par le revolver.
«Si tu dis un mot et si tu t'approches, je te tue comme un chien.»
L'agent de police se tint en respect, mais sans vouloir s'en aller.
«Va-t'en, lui dit Georges.
—A moi,» dit l'agent de police, en criant très-haut.
Ce cri fut couvert par une détonation. La petite balle du revolver qui devait le frapper au coeur le frappa à l'épaule, parce qu'il fit un mouvement rapide.
Georges renversa la provinciale, repoussa l'agent qui n'était pas tombé et s'enfuit à tout hasard. Mais les cris de l'agent jetèrent au-devant de Georges un autre agent et deux domestiques de l'hôtel.
Il tira un coup en l'air pour jeter l'épouvante, mais cet autre agent se précipita dans ses jambes pour le jeter à terre.
Il passa outre, se croyant encore sauvé, mais cette fois il se jeta à la tête du commissaire lui-même, qui avait avec lui toute une escouade.
Puisqu'il avait engagé la lutte, il ne voulut pas se rendre; il fit feu une troisième fois.
Il n'atteignit pas le commissaire, mais la balle blessa une curieuse par ricochet.
Il eût fait feu une quatrième fois si on ne l'eût frappé d'un coup de canne sur le bras.
Il comprit qu'il était perdu; le revolver venait de tomber; il se jeta à terre, le ressaisit de sa main gauche et se tira à lui-même le quatrième coup en pleine poitrine.
«Un peu plus tôt, un peu plus tard, c'est un homme mort,» dit le commissaire.