IV
VISION A LA CLOSERIE DES LILAS
Un soir Georges du Quesnoy errait à la Closerie des lilas attendant l'heure de l'arrivée de quelques grandes cocottes qui l'avaient averti d'une entrée triomphale.
Il fut attiré sur le champ de bataille de la danse par les dehors engageants de Mlle Pochardinette,—une Taglioni bien connue à l'Opéra en plein vent.
Plus que jamais, Georges était un rêveur qui brouillait le monde réel et le monde idéal. Telle femme qui passait lui rappelait telle femme oubliée, qui réapparaissait comme par évocation. Ce va-et-vient de la vie égare toutes les imaginations ardentes. Goethe et Byron disaient qu'ils ne distinguaient plus bien les figures vivantes des figures rêvées, créations de la nature ou créations de la poésie.
Or, tout à coup, tandis que cent yeux suivaient gaiement les gargouillades spirituelles de cette danseuse illustre, Georges pâlit et chancela.
Il venait de voir passer dans un tourbillon de nouveaux venus une figure qui lui était bien connue.
C'était une jeune fille d'une beauté insolente, en plein épanouissement. Elle se jeta follement au milieu du quadrille et dansa avec passion. Jamais Fanny Elsler n'avait montré avec plus de coquetterie impertinente sa jambe à la Diane chasseresse; jamais gorge plus franche n'avait fatigué corsage plus orgueilleux. Elle était belle par la vie, par la jeunesse, par la volupté. Sa chevelure légèrement dorée et ses yeux qui avaient dérobé un rayon au soleil, rappelaient Flora, la belle Violante, cette immortelle maîtresse du Titien. C'était la même floraison, la même violence, la même luxuriance de beauté humaine. Mais de beauté divine point. Elle avait oublié le ciel pour la terre. Cependant quand elle fut au bout de sa cachucha enragée, elle pencha sa tête avec un nuage de mélancolie comme si un souvenir eût touché son coeur.
Mais au même instant, un sourire désordonné passa sur sa bouche; elle jeta ses mains jointes sur l'épaule de son danseur et lui ordonna de l'emporter dans toutes les joies furieuses de la valse.
Georges du Quesnoy avait reconnu la jeune fille du Parc-aux-Grives. C'était la même figure chargée de trois printemps de plus; trois printemps savoureux, couronnés de bleuets, d'épis et de cerises. Elle était fraîche encore; mais déjà atteinte par les premiers ravages des passions. Sa bouche, autrefois pure comme un sourire de pêche, n'avait plus cette adorable naïveté d'une bouche ignorante qui n'a encore ri qu'à elle-même: la science d'aimer avait trop passé par là.
«C'est elle pourtant, dit Georges en s'avançant du côté de la danseuse. J'ai reconnu ce beau cou nonchalant que je n'ai retrouvé que dans la Psyché de Praxitèle. Et ces yeux si fiers et si doux! Et ce profil taillé en plein marbre! A n'en pas douter, c'est elle. Enfin! elle va m'expliquer ce mystère étrange.
—A qui en as-tu dans ton monologue?»
Georges fut ainsi interrompu par un ami intime qu'il connaissait depuis la veille.
«Écoute: il y a trois ans, dans un parc de mon pays, j'ai vu passer—comme une vision—une belle fille dont je suis encore amoureux et que je n'ai jamais pu approcher.
—Ce n'était qu'une vision.
—Peut-être. Mais aujourd'hui, cette vision détachée du bleu des nues, voilà que je la retrouve dansant ici. Vois plutôt cette robe bariolée, ce chapeau insolent, cette écharpe dont elle fait un serpent, cette ceinture de pourpre qui vaut une bonne renommée.
—Tu te moques de moi! je ne vois ni la robe, ni le chapeau, ni l'écharpe, ni la ceinture. Est-ce que tu es visionnaire?
—Comment! s'écria Georges avec impatience, tu ne vois pas cette danseuse éperdue, qui jette des roses par poignées et qui répand autour d'elle une odeur savoureuse de jeunesse. Regarde-moi bien, je cours à elle et je l'enlève avec toute la force de ma passion.»
Georges s'élança pour saisir la danseuse; mais comme il croyait la toucher déjà, elle disparut dans un flot envahissant de beautés surannées que M. Brididi amenait sur ses pas.
Durant plus d'une heure, Georges du Quesnoy courut tout le jardin pour la retrouver. Il tomba épuisé dans les bras de son ami, qui lui offrit une glace et lui jeta au-dessus la tête un verre d'eau frappée, tout en lui promettant de le recommander au docteur Blanche.
«Je ne suis pas fou,» dit Georges avec fureur.
Survinrent les cocottes en rupture de ban. Il essaya de rire et de «blaguer» avec elles, mais il était trop ému encore par cette vision qui agitait son coeur. Il riait des lèvres, mais il répondait de travers.
«Voyons, dit une comédienne sans emploi, qui croyait faire des mots, tu n'es ni à la Closerie ni à la causerie. Est-ce que tu es sorti comme ton argent?
—Ni argent ni esprit comptant, dit une autre demoiselle de la même paroisse.
—Vous m'avez tout emprunté!
—On n'emprunte qu'aux riches, mon cher!
—Eh bien, prêtez-moi cent sous pour vous offrir des cigares.»
Ce jour-là, Georges du Quesnoy avait à peine les cinq sous du Juif errant pour fumer le cigare de minuit.
«Oui, je veux bien te prêter cent sous, dit la grande cocotte en prenant pour rire un air de protection, mais c'est à la condition que tu vas me dicter une lettre d'injures à mon amant.»
Georges se récria.
«Écrivain public! à cent sous la séance! Pour qui me prends-tu?
—Ah! voilà que tu fais ta tête, mais, mon cher, tu ne vaux pas mieux que nous autres. Si tu ne te donnais pas pour cent sous, tu te donnerais pour cent francs.
—Peut-être! Tu as raison. Donne-moi cinq louis et je te dicte une lettre qui sera un chef-d'oeuvre.»
On s'était assis à une petite table; la demoiselle demanda des bocks et des glaces, une plume et de l'encre—ce qui ne s'était jamais vu là.
Et quand elle eut la plume en main:
«Eh bien, j'y suis, dit-elle.
—Et les cinq louis?
—C'est comme au théâtre, on paye en entrant?
—Eh bien, tu paieras après la lettre. Mais pourquoi cette lettre?
—C'est bien simple, mon amant ne revient à moi que quand je lui dis des injures.
—Écris. Cela se trouve bien, car je voudrais ce soir injurier le ciel, la terre, la lune et les étoiles.»
Georges du Quesnoy dicta à cette fille un vrai chef-d'oeuvre d'impertinences passionnées. On sentait que c'était l'indignation de l'amour. Chaque mot frappait juste. Jamais femme jalouse n'avait si bien marqué les battements de son coeur par des mouvements de colère. Aussi, à la dernière phrase, la demoiselle se jeta au cou de Georges du Quesnoy.
«Un chef-d'oeuvre! s'écria-t-elle, Léon est capable de me répondre par un billet de mille francs.»
Georges ne rougissait pas de son rôle, tant il avait déjà perdu ce sixième sens qui s'appelle le sens moral. Il croyait faire une «blague» à la don Juan.
«Eh bien, dit-il, prête-moi cinq louis sur les mille francs.
—C'est sérieux?
—Très sérieux. Je te dirai pourquoi.»
La demoiselle prit gravement son porte-monnaie et le passa à Georges, qui ne fit aucune façon pour y prendre un billet de cent francs.
«Demain j'irai te voir pour te demander des nouvelles de la lettre.
—Écoute, s'il m'envoie mille francs, je te donnerai encore cent francs.
—Tu me prêteras encore cent francs.»
Georges du Quesnoy rectifiait le mot de la demoiselle, mais ce n'était pas la peine, car déjà à cette époque de sa vie, quiconque lui prêtait risquait de lui donner.
Une des amies de la comédienne vint s'asseoir à leur table.
«Tu sais que ton amant me plaît, dit-elle à cette demoiselle, en prenant la cigarette allumée de Georges du Quesnoy. S'il veut, je lui ferai bien le sacrifice de toute une soirée.
—Eh bien, dit l'autre en raillant, tu auras de la chance si tu ne fais que de te donner, car avec lui, ça coûte plus cher que ça.»
Georges du Quesnoy s'indigna d'abord et voulut déchignonner un peu l'impertinente par une chiquenaude sur ses faux cheveux; mais il était devenu si philosophe qu'il se croyait au-dessus ou au-dessous de tout ce qu'on pouvait dire.
On se leva de table et on alla voir valser Mlle Pochardinette.
«J'en ferais bien autant,» dit la comédienne. Et elle entraîna Georges du Quesnoy.
Il commença à valser avec elle. Mais tout d'un coup il l'abandonna pour se jeter à la rencontre de la vision qui l'avait frappé une heure auparavant.
«Tu es donc fou?» lui dit la comédienne en le ressaisissant.
Il était pâle comme la mort.
«Figure-toi, lui dit-il, que je viens de voir passer une jeune fille de mon pays, que j'ai aimée, à qui je n'ai jamais parlé, que je n'espérais pas revoir… Elle m'a jeté une poignée d'or et une poignée de roses à la figure….»
Georges se baissa et ramassa des roses.
«Tiens, vois plutôt.
—Des roses fanées, souillées, piétinées!»
Georges du Quesnoy promenait partout son regard anxieux.
«Voilà que je l'ai reperdue, tout en la retrouvant.»
Quoi que fît la comédienne, Georges du Quesnoy ne voulut pas aller souper avec elle. Il rentra chez lui, voulant s'isoler pour vivre une heure dans son souvenir. La vision l'avait arraché à la vie parisienne pour le rejeter en cette adorable saison où il croyait à tout: au travail, au devoir, à l'amour. Il lui sembla qu'il prenait un bain de jeunesse et qu'il revoyait flotter sur son front ces beaux fils de la Vierge qui portent bonheur aux voyageurs. Il pensa à son père, qu'il n'avait pas vu depuis trois mois; à son frère, qui n'était pas revenu à Paris pour le rappeler une fois de plus à la vie de famille.
«Mon frère a raison, dit-il tristement. Je le prenais pour un fou, à cause de ses rimes; mais lui aussi est un voyant et j'ai peur de ses prédictions.»
Il résolut d'aller le lendemain chez son père et de se retremper aux sources vives.
Il se coucha et dormit mal. Toute la nuit la vision passa au-dessus de son lit. Ce fut une obsession.
Le matin on lui apporta une dépêche de son père qui ne contenait que ces mots:
«Ton frère est mort. Je t'attends.»