V
COMMENT PIERRE DU QUESNOY MOURUT DE MORT VIOLENTE
La mort de Pierre Du Quesnoy fut une aventure tragique, qui a éclaté dans les journaux aux quatre coins de la France.
Il était devenu l'amant platonique d'une Mme de Fromentel, qui avait, à ce qu'il paraît, un amant plus réel, nommé M. de Vermand. Je ne fais que copier la Gazette des Tribunaux. Le mari, un vrai mari de la vieille comédie, ne voulant pas se donner les émotions d'un duel avec M. de Vermand, trouva fort malicieux de préparer un duel entre l'amant et l'amoureux, se disant que c'était le moyen le plus pratique de se débarrasser de l'un et de l'autre. Il joua si bien son jeu qu'il mit bientôt en effet les armes à la main à M. de Vermand et à Pierre du Quesnoy. Seulement, ce fut un duel entre un homme qui savait se battre et un enfant qui ne savait pas se défendre. Circonstances aggravantes, le duel eut lieu le soir, dans un bois, aux derniers feux du jour, aux premières clartés de la nuit. Pierre du Quesnoy ne se défendit pas longtemps. Quoique M. de Vermand ne voulût que lui donner une leçon, il le frappa d'un coup au coeur, parce que Pierre se précipita au-devant de son épée. Ce fut une désolation dans tout le pays. M. de Vermand était parti la nuit même pour l'Angleterre, disant que c'était pour éviter la prison préventive, mais il ne se présenta pas devant le jury quand il fut appelé. On le condamna, par défaut, à cinq ans de prison. Les jurés furent très-sévères, parce qu'ils connaissaient tous Pierre du Quesnoy. M. de Fromentel en fit une maladie. Mme de Fromentel ne se consolera jamais.
Georges du Quesnoy arriva à temps pour voir son frère. Ce fut une scène déchirante, car on sait combien ils s'aimaient tous les deux. «J'ai tout perdu, disait Georges, pensant à Valentine comme à Pierre. C'était la vie de mon coeur et de mon esprit; il ne me reste plus qu'à mourir.» Il fallut que son père, non moins désespéré, lui redonnât du courage. Il fallut que sa soeur, qui était arrivée par l'express du matin, l'arrachât dix fois dans la journée du lit funéraire.
Le lendemain, pendant la messe mortuaire, Georges du Quesnoy aperçut
Mlle de Lamarre, qui était venue prier avec Mme de Sancy.
«Elle l'avait dit, murmura Georges, lui aussi mourra de mort violente. Décidément, il me faudra donc monter sur la guillotine, puisque les prédictions de cette voyante se réalisent!»
Georges ne manqua pas de faire encore un pèlerinage au château de
Margival. Mais ce n'était plus qu'une solitude abandonnée.
Le comte, qui aimait les voyages, était parti quelques jours après le mariage de sa fille pour Rome, Naples, Athènes, Constantinople. Il n'était pas encore revenu.
Georges lut sur une pancarte attachée à la grille:
CHATEAU A VENDRE.
«Ce château est comme moi, pensa-t-il. Ce château n'a plus de maître et il est à vendre.»
Il pensait en philosophe. Tout homme qui ne se possède plus est à vendre.
«La mort partout,» dit tristement Georges.
Et il s'éloigna du château comme du cimetière de sa jeunesse.