VI
LA VOYANTE
M. du Quesnoy ne voulut pas rester à Landouzy-les-Vignes après la mort de son premier fils. Il alla vivre à Rouen avec sa fille.
Georges ne le consola pas, car il mit bientôt la main sur sa part dans la petite fortune que Pierre avait recueillie de sa mère. Georges faisait déjà argent de tout.
Cet argent, venu de son frère bien-aimé, ne lui porta pas bonheur. Il le joua et le perdit. Il n'en fut que plus avancé vers toutes les tristesses et tous les découragements.
Son père, indigné de cette conduite, ne répondit plus à ses lettres. Sa soeur elle-même lui ferma son coeur, parce qu'elle ne lui pardonnait pas, elle qui avait des enfants, d'avoir dissipé si vite de quoi nourrir une famille.
L'homme qui n'est plus sous la main ou sous les yeux de sa famille a déjà perdu son meilleur point d'appui sur la terre. Georges ne savait plus où se tourner. S'il devenait avocat sans le sou, resterait-il avocat sans causes? Il continua pourtant son droit; mais dans son amour de l'Inconnu, il étudia la chimie; bientôt il passa dans l'alchimie, voulant à son tour tenter l'Impossible, jouant le superbe devant Dieu et devant le diable.
Quand on pénètre dans le monde des Esprits, on se demande tout d'abord si on a franchi le seuil de Charenton. Comme Pascal on voit l'abîme sous ses pieds, et comme Newton on est pris de vertige. C'est que Dieu n'a pas permis à l'homme de franchir le monde visible, il lui a dit comme à la mer: «Tu n'iras pas plus loin.»
Ce qui est d'autant plus inquiétant pour cette parcelle de sagesse humaine que nous appelons orgueilleusement la raison, c'est que les plus grands philosophes sont des visionnaires. Descartes n'a-t-il pas vu apparaître la vierge Marie; Voltaire ne se sentait-il pas possédé d'un esprit surhumain, dont il disait: «Je ne suis pas le maître;» Kant, qui certes n'était pas le Jupiter assemble-nuages de la philosophie, ne disait-il pas: «On en viendra un jour à démontrer que l'âme humaine vit dans une communauté étroite avec les natures immatérielles du monde des Esprits; que ce monde agit sur le nôtre et lui communique des impressions profondes, dont l'homme n'a pas conscience aussi longtemps que tout va bien chez lui?»
Georges du Quesnoy finit par s'apercevoir que plus il interrogeait tous les docteurs de la science occulte, plus la nuit se faisait dans son âme. Que lui importait d'ailleurs qu'il y eût des démons s'il ne pouvait s'en servir?
Un jour il jeta tous ses livres au feu et se tourna vers le soleil en lui disant: «Je te salue, lumière du monde, les meilleurs esprits ne feraient pas le plus mince de tes rayons.»
Il rouvrit Lucrèce, Newton et Voltaire, ces fils du soleil; mais il eut beau se baigner dans les vives clartés de l'esprit humain, il sentit que ce n'était pas tout. Il ne put effacer de son âme l'image de Dieu, il ne put rayer de son souvenir cette prédiction de Mlle de Lamarre qui avait vu la guillotine se dresser pour lui.
Vainement il jouait à l'esprit fort: il sentait une âme dans le monde invisible.
Il avait dit souvent que pour les imbéciles la terre tournait dans le vide, tandis que pour les hommes d'esprit elle tournait dans le ciel. Il ne pouvait s'habituer à l'idée du néant, le néant avant lui, le néant après lui. Comment nier le pressentiment quand il y a quelque chose là, sous le front, et quelque chose là, dans le coeur? Du pressentiment à la divination, il n'y a pas loin. Si Dieu n'existait pas, on n'aurait pas l'idée de Dieu; si les devins n'avaient pas lu dans les astres, dans les physionomies, jusque dans les mains, le jeu des destinées humaines, qui donc aurait cru à tous les oracles de l'antiquité, à toutes les sorcelleries du moyen âge, aux esprits frappeurs d'aujourd'hui? pourquoi les âmes du purgatoire n'auraient-elles pas la mission de nous conduire par la vie à travers le bien et le mal? Et alors qui les empêcherait de se manifester par des signes visibles pour les voyants, car il y a des voyants? Swedenborg n'était ni dupe pour lui-même ni charlatan pour les autres. A force d'ouvrir les yeux de son âme, il avait vu. Quand Dieu a dit: Malheur à l'homme seul, c'est que Dieu n'a pas voulu que l'homme se tournât avant l'heure vers l'infini. Dans le tourbillon du monde, l'homme ne voit passer que les figures du monde, tandis que dans les studieuses méditations de la solitude, il ose franchir les abîmes qui séparent la vie de la mort. Les grands solitaires ont tous été des voyants.
Voilà ce que disait Georges du Quesnoy, non pas qu'il tombât dans les illusions des spiritistes qui voient partout graviter des âmes. Il n'avait, jamais voulu faire tourner les tables possédées; il se moquait de quelques-uns de ses amis qui parlaient des esprits frappeurs, mais il ne pouvait aller jusqu'au scepticisme absolu.
«C'est pourtant trop bête, disait-il quelquefois en se rappelant les prédictions du château de Sancy; parce qu'une femme distraite aura dit, pour étonner son monde, que je serai guillotiné, il faudra que je sois toute ma vie préoccupé de la guillotine. C'est là une mauvaise plaisanterie dont je veux faire justice.»
Mais plus il voulait n'y plus penser, et plus il y pensait.
Un jour qu'il se retournait vers le passé, appuyé à sa fenêtre, il vit un étudiant et une étudiante qui revenaient de Vanves, bras dessus bras dessous, avec des branches de lilas dans la main, s'éventant l'un l'autre, avec la grâce du Misanthrope, s'il se fût armé de l'éventail de Célimène.
«Ah! s'écrie-t-il, que les lilas doivent sentir bon dans le
Parc-aux-Grives!»
Une heure après, il était au chemin de fer du Nord, ligne des
Ardennes. Le soir il dînait à Soissons et s'en allait à pied jusqu'à
Landouzy-les-Vignes.
La maison natale abandonnée lui sembla un cimetière, que dis-je! un tombeau, car le lendemain matin quand il alla saluer la tombe de sa mère et celle de son frère, le cimetière lui parut un pays souriant par ses arbres, ses fleurs et ses gazons.
Ce lui fut aussi un pays souriant que le Parc-aux-Grives, tout épanoui sous les pousses printanières. Il y passa des heures regardant à chaque minute les fenêtres de Valentine—un cadre sans portrait.—«Hélas! murmura-t-il, la fenêtre ne s'ouvrira pas!»
Il eut l'idée d'aller faire une visite au château de Sancy; il ne s'avouait pas que c'était pour revoir la chiromancienne, mais au fond il n'y allait que pour cela.
Il retrouva au château la même société provinciale; Paris se métamorphose sans cesse, mais la province est sempiternelle dans ses évolutions. Non-seulement c'était la même société, mais c'étaient les mêmes causeries. Georges du Quesnoy se crut un instant rajeuni de trois ans.
Mais il pensa à son frère et cacha une larme; on n'avait jamais pleuré une plus belle âme.
«A propos, dit Mme de Sancy, plus étourdie chaque année, vous n'êtes pas encore guillotiné?»
Georges du Quesnoy s'inclina en essayant un sourire.
«Je vous remercie de votre impatience, madame; que voulez-vous, j'ai manqué l'occasion.»
Disant ces mots, il regardait à la dérobée la sibylle en cheveux blonds qui, tout en piquant sa tapisserie, murmura d'un air convaincu:
«Oh! oh! nous n'y sommes pas, M. Georges du Quesnoy a encore bien du temps devant lui.»
Le jeune homme se leva et traîna son fauteuil devant la dame.
«Puisque aussi bien, lui dit-il, me voilà avec vous face à face, je vous demande sérieusement de me dire pourquoi vous avez mis une guillotine sur mon chemin?
—Avez-vous lu Cazotte? lui demanda Mlle de Lamarre.
—Oui, j'ai lu ses prédictions dans La Harpe.
—Eh bien, c'était un voyant, comme je suis une voyante. Après l'avoir écouté, puisque c'était un homme de bonne foi, il fallait se mettre en garde contre les malheurs qu'il voyait de si loin et de si près. Louis XVI, tout le premier, a ri de ses prédictions, comme les enfants qui jouent au bord l'abîme. S'il y eût ajouté foi, il pouvait prévenir la Révolution en se mettant en travers. On peut rire des voyants, mais il faut tenir compte de ce qu'ils ont vu.
—Alors, madame, vous êtes une spectatrice qui voyez déjà le drame à travers le rideau quand les acteurs sont encore dans la coulisse.
—Oui, le rideau se fait diaphane pour moi et j'entrevois les acteurs qui répètent leurs rôles.
—Et vous m'avez vu dans la coulisse, au dénoûment de ma vie, répétant mon rôle avec le prêtre et avec le bourreau?
—Je vous en ai trop dit, vous êtes un noble coeur, car je vous ai vu pleurer sur la tombe de votre frère; vous êtes un esprit hors ligne, car je vous ai entendu discuter sur les destinées de l'âme avec le curé de Sancy. Vous n'êtes pas né pour une existence vulgaire. Si vous escaladez les cimes, prenez garde au vertige; si votre esprit hante les nues, prenez garde au tourbillon.»
Et, parlant plus bas, la chiromancienne dit à Georges:
«Il n'est pas douteux pour moi que vous aimez toujours Valentine. Voilà un tourbillon dont il faut vous défier. Prenez garde! si vous la rencontrez, ce sera votre malheur à tous les deux.
—Vous ne savez donc pas, madame, qu'il y a des heures de malheur qu'on voudrait acheter par des éternités de joie!»
Georges du Quesnoy rentra à Paris un peu plus troublé qu'à son départ.
Je défie l'homme le plus sceptique de se moquer du lendemain.