IX

DAPHNIS ET CHLOÉ

Ces fraîches promenades dans le parc de Margival furent la vraie jeunesse de coeur de Georges et de Valentine. Ils étaient nés à l'amour; ils n'étaient pas nés à la passion. C'était l'aube vermeille et rieuse, c'était le soleil à ses premiers rayons, s'éblouissant lui-même à tous les diamants et à toutes les perles de la rosée. Plus tard, ils dirent tous les deux: «O mes fraîches promenades dans le parc de Margival, qui donc me les rendra!»

C'est que les arbres, les arbustes, les buissons, les herbes et les fleurs, le ciel dans l'étang, le parfum des roses, la senteur pénétrante des foins coupés, le bourdonnement des abeilles, les molles secousses de la brise, le gai sifflement du merle, la chanson interrompue du rossignol, les mille bruits, les mille couleurs, les mille arômes, la nature, en un mot, était sympathique à leur amour. C'était le fond du tableau, c'était le cadre enchanteur.

Le soir, Valentine rentrait dans sa chambre, tout enivrée, mais prise par les mélancolies, et elle se disait: «C'est donc triste d'aimer?»

C'est triste, mais c'est doux.

Qu'est-ce que la tristesse, d'ailleurs, sinon la porte ouverte sur l'infini? Quand le peintre flamand Kalft met une rose toute fraîche sur ses têtes de mort, il exprime une idée et un sentiment. L'amour touche la mort, parce que, dans ses gourmandises de temps et d'espace, il juge que la vie ne dure qu'un jour et qu'il ira plus loin que la vie. La tristesse, c'est l'aspiration au lendemain.

C'était bien avec les mêmes battements de coeur que Georges rentrait dans sa chambre. Quand il avait vu Valentine, il ne voulait parler à personne, tant il avait peur de perdre les trésors de son coeur. Il lui semblait qu'il emportait dans ses bras toute une gerbe de souvenirs. Il les savourait un à un avec une joie ineffable. Sa fenêtre donnait du côté de Margival. Quel que fût le temps, il y restait deux longues heures, l'oeil perdu dans les étoiles, comme s'il dût y rencontrer le regard de Valentine. Il se promettait déjà les contentements, les troubles, les ivresses du lendemain. Or, le lendemain, si Valentine lui avait donné rendez-vous pour deux heures, il partait après le déjeuner de midi, pour arriver une heure trop tôt, tant il aimait le chemin. Il s'amusait à battre les buissons, grand écolier indiscipliné, qui fait déjà l'école buissonnière dans la vie. On sait déjà que de Landouzy-les-Vignes à Margival il n'y a pas une heure à pied. Le chemin tout sinueux est lui-même indiscipliné; c'est le vieux chemin primitif qui va, qui vient, serpentant ici, de là, se perdant sous les touffes ombreuses, se retrouvant dans la vigne, sautant les ruisseaux et s'attardant à la montagne. Rien n'est plus pittoresque: tantôt à fleur de terre, tantôt caché par les talus tout égayés, d'épines et de sureaux. Aussi ce chemin était aimé de Pierre comme de Georges.

«Tu ne t'imagines pas comme je cueille des rimes de ce côté-là!» disait Pierre.

Il accompagnait souvent son frère au départ, mais ils se quittaient en route, le poëte entraîné par la solitude, comme l'amoureux par l'amour.

Quoiqu'il ne voulût pas être indiscret et qu'il craignît de rencontrer M. de Margival, Georges du Quesnoy arrivait toujours dans le parc avant l'heure. Valentine elle-même devançait l'aiguille, elle venait chaque jour, avec une émotion grandissante. Quand elle s'approchait du saut-de-loup du côté des bois, c'était avec de violents battements de coeur. Elle pâlissait et n'osait regarder, peut-être d'ailleurs aimait-elle mieux être surprise, quoiqu'elle eût des yeux de lynx. C'est ce qui arrivait souvent. Georges l'attendait sous une touffe de châtaignier et débusquait à son passage, elle tressaillait et s'arrêtait court. «C'est vous!—Déjà!—Si tard!—Il y a un siècle!—Quelle joie!» Les premières fois on se donnait la main, on en était arrivé à s'embrasser, je me trompe, Valentine inclinait le front et Georges lui baisait les cheveux.

C'était tout. Que faut-il de plus aux vrais amoureux qui ne veulent pas égorger l'oiseau qui chante, à ceux qui craignent de sauter des pages dans le roman de l'amour, à ceux qui veulent ouïr toute la gamme qui résonne dans le coeur?

Bienheureux les amoureux qui commencent leurs rêves dans les Idylles de Théocrite, dans les Bucoliques de Virgile, dans les Églogues de Longus. Les merveilleux bouquets que les Parisiens payent cinq louis pour envoyer le matin à leurs maîtresses n'auront jamais le parfum de la violette et de la primevère que les amants rustiques cueillent ensemble sur la lisière du bois ou dans la prairie. Il y a aussi loin d'un bonheur à l'autre que de la forêt de l'Opéra à la forêt du bon Dieu.

Cette aventure romanesque promettait des chapitres charmants; par malheur elle n'alla pas plus loin, car, le lendemain, M. de Margival dit à sa fille:

«Que dirais-tu s'il te fallait habiter Vienne, Rome ou
Saint-Pétersbourg?»

Valentine demeura d'abord silencieuse.

«Par exemple, voilà une étrange question. Je dirais que j'aime mieux habiter Paris.

—Tu fais semblant de ne pas me comprendre, mais tu sais bien ce que je veux dire.

—Oui, mon père, je sais bien ce que tu veux dire. Je sais que tu en tiens pour la diplomatie. Je sais qu'il me serait fort désagréable d'avoir trop chaud à Rome, et trop froid à Saint-Pétersbourg. Ce n'est pas une vie, celle-là. Tu veux donc m'exiler?

—Non, j'irai partout où tu iras.»

Mlle de Margival était devenue pensive.

«Tu disposes de ma vie, mais si j'avais disposé de mon coeur?

—Ton coeur, tu ne connais pas cela. Le coeur, vois-tu, ma fille, c'est la raison, c'est le devoir, c'est la vertu.

—Je crois que je le sais mieux que toi: le coeur, c'est le droit d'aimer qui on veut.

—Tu dis des folies.»

Et M. de Margival, qui permettait bien à sa fille d'être, çà et là, fantasque et volontaire, reprit despotiquement son autorité par la force du raisonnement.

M. de Xaintrailles, déjà allié à sa famille, était second secrétaire d'ambassade à Saint-Pétersbourg. Il était question de le nommer premier secrétaire à Rome ou à Vienne.

Il n'était pas jeune, mais il possédait un demi-million; il avait de la figure et de l'esprit; on ne pouvait donc pas trouver un mari plus à point pour une héritière qui n'avait qu'une demi-fortune.

Mlle de Margival évoqua l'image de Georges du Quesnoy. Elle le trouvait charmant, mais il était si jeune qu'elle ne pouvait songer à devenir sa femme avant quelques années. Et puis il n'avait ni fortune ni position. Or elle voulait faire bonne figure dans le monde. «Et pourtant je crois que je l'aime,» murmura-t-elle.

Valentine n'était pas précisément de la nature des anges. Née pour la terre, elle avait un peu trop le souci des choses de la terre. Toute jeune, elle avait vu son père pris aux difficultés de toutes sortes parce qu'il se défendait contre les batailles du luxe avec une très-médiocre fortune. Quoiqu'il adorât sa fille, il discutait beaucoup avant de lui donner une robe nouvelle. Valentine aimait le superflu, mais c'était un amour des plus platoniques. Chaque jour elle s'indignait contre l'argent. Mignon cherchait son pays; le pays de Valentine, c'était le luxe.

Et voici comment ces jolies bucoliques furent frappées d'un coup de vent à leur première aurore, sans quoi nous aurions peut-être retrouvé dans le monde moderne les amours pastorales de Daphnis et Chloé.